IX

L'aimable grand seigneur--_il schiccoso Mecenate dell'Aristocrazia

Milanese_, les journaux du cru l'appellent ainsi--s'était interrompu de

son dîner pour venir au-devant de moi. L'heure insolite de ma visite lui

faisait craindre qu'un incident désagréable n'en fût la cause. Les

Italiens de bonne race, comme lui, ont cette coquetterie que l'étranger

de passage ne rencontre aucune difficulté. Ils le considèrent comme un

hôte personnel. Leur patrie leur est si chère! Ils ont pour elle

l'amour-propre que nous avons tous pour notre maison. Celui-ci parut

soulagé d'un poids, quand j'eus répondu à son affectueuse enquête:

--«Non, cher Comte, je n'ai à me plaindre de rien ni de personne. Il

s'agit d'empêcher quelqu'un de votre famille de commettre, à son insu

d'ailleurs, une de ces actions que l'on regrette toute la vie. C'est de

la marquise Ariosti que je veux parler...»

Et pêle-mêle, sans autre préambule, je commençai de lui raconter tout: et

ma rencontre l'avant-veille avec George Courmansel, et ma soirée avec

les Boudron, et comment j'avais cru remarquer que les rapports du futur

beau-père avec le futur gendre étaient très tendus, et la visite chez Mme

Ariosti, et la présence, là, du second acheteur invité certainement à

notre intention, et ma curiosité de voir le fameux portrait qui

authentiquait définitivement l'existence de l'_Amico di Solario_, et le

coup de foudre de surprise qui m'avait cloué immobile là devant.

J'ajoutai où et quand j'avais fabriqué ce tableau faux, fantastiquement

promu au rang de chef-d'œuvre par la bévue de mon malheureux

compatriote. A mesure que je parlais, je voyais cette noble physionomie,

d'ordinaire si amène, s'éclairer d'un sourire où il y avait autant

d'ironie que de surprise. Le possesseur du Léonard débaptisé prenait sa

revanche, en même temps que l'humoriste de bonne compagnie ne pouvait se

retenir de s'amuser à cette prodigieuse histoire:

--«Ainsi, _l'Amico di Solario_, c'est vous, mon cher Commandeur?...» Il

me donnait le titre de ma décoration, à la manière de son pays. «Mais

c'est délicieux!...» Il répéta: «C'est délicieux!... Vous vous rappelez:

je m'étonnais que Pappalardo eût légué une belle chose à ma cousine. Il

avait été parasite chez eux, sa vie durant, et parasite bafoué. Nourri et

moqué, ça lui faisait deux sujets de rancune. _Per Bacco!_ Ce legs a été

sa vengeance. Soyez persuadé qu'il savait le tableau faux. Il s'y

connaissait beaucoup mieux que moi, puisque je me suis laissé tromper...

Ah! c'est la faute de mon vieil ami Morelli. Ce terrible homme m'a donné

trop de leçons de doute. Je crois toujours entendre sa voix sarcastique,

quand je m'exaltais devant lui sur une toile: «L'enthousiasme n'est pas

une méthode», me disait-il, et il me citait le mot de votre La Bruyère,

qu'il a inscrit en épigraphe à la première page de ses _Peintres

Italiens_: «Dans les choses du monde, presque tout n'est qu'une question

de méthode...» Vous comprenez, ce Courmansel, avec sa méthode, lui aussi,

m'a intimidé, suggestionné... J'ai mauvaise grâce à dire cela maintenant,

mais je n'ai jamais été tout à fait tranquille, quand je regardais ce

portrait de la prétendue Genovefa... D'ailleurs, puisque ce panneau était

de vous, cher Commandeur, je n'avais pas si tort de l'admirer...

Seulement, à partir d'aujourd'hui, j'enferme sous clef tous mes Morelli,

tous mes Frizzoni, tous mes Berenson. Je ne lis plus jamais un critique

d'art, je n'en écoute plus. Je ne crois plus qu'aux attributions

légendaires. Pour moi, tous les Giorgione sont des Giorgione, tous les

Léonard des Léonard, à commencer par le mien... Vous me direz: et la

lettre du Monsignore Pierotto? Et la note ajoutée au manuscrit du notaire

ferrarais?... Rien! Je vous le répète, je n'écoute plus rien... Hé! Hé!»

conclut-il en riant haut et gai: «Hé? Ma Dame a retrouvé son peintre!

Elle doit en être joliment contente dans l'autre monde?...»

--«Et ma pauvre Genovefa a perdu le sien!...» répondis-je en me laissant

gagner à cette communicative et endiablée gaîté. «Mais,» ajoutai-je, «il

faut que ni le Boudron ni le Kennedy ne perdent leurs cinquante mille

francs. Il ne faut pas non plus que la signorina Christiane perde son

mari, puisqu'elle aime ce pauvre Courmansel qui, lui-même, au demeurant,

est un excellent homme... Et j'ai compté sur vous pour arranger tout

cela...»

--«Soit,» reprit-il, quand je lui eus expliqué le projet, ébauché dans ma

pensée devant le _minestrone_ de la _Trattoria_. «Dès demain matin,

j'irai chez ma cousine. Soyez tranquille. Elle se gardera de raconter que

Pappalardo lui a joué ce mauvais tour. Elle est fine. Elle trouvera le

moyen d'évincer le Boudron et le Kennedy. Nous nous chargerons ensuite,

ou vous ou moi, d'avertir doucement le Courmansel. Il en sera quitte pour

ne pas publier son livre sur son Cristoforo Saronno, lequel, évidemment,

n'a jamais existé... Non! Mais, c'est trop drôle! C'est trop drôle!... Un

beau soir, pendant leur lune de miel, il racontera l'histoire de sa bévue

à sa jeune femme qui l'embrassera très tendrement pour le consoler...

Cette aventure l'ayant rendu modeste, il se contentera d'écrire sur

l'art, comme faisaient nos pères, et ils avaient bien raison, en

n'essayant pas d'inventer des _alunni_, des _fratelli_, des _Bonifazio

primo, secondo, terzo_.--Revenez demain, à midi, voulez-vous? Nous

déjeunerons ensemble. Mon cuisinier nous fera un vrai _risotto_. Tout

sera fini. Et nous mangerons gaiement, en riant de cette étonnante

aventure. Quel artiste en vengeance que ce Pappalardo!... Si vous aviez

lu, comme moi, le passage du testament: _A mes chers parents et amis,

l'illustrissime marquis Ariosti et sa digne épouse, en échange des

attentions si délicates qu'ils ont toujours eues pour moi_... Il faut

dire qu'ils le traitaient!... Il leur demanda un jour, devant moi, si

cela leur ferait plaisir d'avoir son portrait, qu'un de nos peintres

allait commencer. Je le vois toujours, regardant les murs du salon et

disant: «Vous avez tant de belles choses, je ne vois pas trop où vous le

mettrez?»--«Mais à table, mon cher ami, à table...» répondit Ariosti. Ils

n'ont pas eu le portrait de Pappalardo et ils ont celui de Ginevra, votre

modèle... Ah! c'est une plaisanterie excellente!... Mais, vous avez

raison, elle ne doit pas tourner à l'escroquerie... _Ciaô_...»

Il y avait tant de belle humeur dans le geste d'adieu esquissé par le

possesseur du Léonard à la veille d'être réhabilité et dans son _ciaô_

(_schiavo-serviteur_), prononcé à la milanaise, que je ne doutai pas une

minute, ni de sa démarche, ni du succès. Aussi, demeurai-je péniblement

interloqué, le lendemain matin, lorsqu'à midi, je le trouvai allant et

venant dans ses salons, avec une physionomie que je ne lui connaissais

pas. Ses atavismes passionnés s'étaient réveillés. Les traits énergiques

de son masque, adoucis d'habitude par l'urbanité, s'accusaient avec un

relief saisissant. Son nez d'aigle semblait se courber de colère, ses

yeux bruns brillaient d'un feu sombre dans sa face rouge, et sa

politesse accomplie fut pour une fois en défaut, car il m'accueillit avec

une demi-brusquerie dont d'ailleurs il s'excusa aussitôt:

--«Ah! Monsieur Monfrey, pourquoi n'avez-vous pas parlé hier, quand vous

avez reconnu le tableau? Vous m'auriez évité cette scène odieuse, la plus

odieuse à laquelle j'aie assisté de ma vie, et j'ai soixante-dix ans!...

Mais pardon. Vous aviez vos motifs. Vous ne pouviez pas deviner que votre

silence serait interprété ainsi... J'ai vu la marquise,» continua-t-il,

«j'arrive de chez elle... Je commence de lui raconter votre visite et

votre confidence... Dès les premiers mots, elle m'interrompt par cette

simple phrase: «Je ne vous savais pas si naïf, Uccio.»--«Naïf?» ai-je

répété...--«C'est pourtant bien clair,» a-t-elle confirmé. «M. Monfrey

est venu ici avec M. Courmansel. Ils y ont rencontré M. Kennedy. Ils ont

compris que la vente était imminente. Tous deux, ils ont trouvé ce moyen

pour l'empêcher. Voyons, vous admettez cela, vous, que M. Monfrey ait

reconnu ce portrait de femme comme étant son œuvre, et qu'il se soit

tu?... Mais l'étonnement seul lui aurait arraché une exclamation, une

phrase, un geste... Ai-je eu assez raison de ne pas permettre que M.

Courmansel le photographiât? Leur plan est simple: prétendre que le

tableau est faux, le faire acheter par quelque intermédiaire, au rabais.

Puis nouvelle manœuvre: M. Monfrey déclarera qu'il s'est trompé et

qu'il se rend aux raisons de M. Courmansel. Car les deux compères sont

assez rusés pour n'avoir pas l'air de s'entendre. Ils ont déjà

commencé...»

--«Elle a pensé cela de moi?» interrompis-je douloureusement. «Ah! que

vous avez raison!... Si j'avais parlé tout de suite!...»

--«Elle aurait été plus gênée pour vous accuser,» répondit le comte en

hochant la tête, «mais elle et son Berto auraient bien imaginé quelque

procédé pour garder son prix au faux tableau.»

--«Vous croyez?...» interrompis-je.

--«Qu'elle le savait tel,» répliqua-t-il. «Parfaitement. J'en ai acquis

la conviction aujourd'hui... Et vous l'auriez acquise aussi, je vous

l'affirme, si vous l'aviez vue ensuite s'écrier, en levant les yeux au

ciel:--«Et notre cher Pappalardo nous aurait légué un tableau faux, lui

qui s'y connaissait si bien, lui qui nous aimait tant?...»--Elle a osé

prononcer cette phrase, devant moi qui leur ai si souvent reproché, à

elle et à son mari, leur dureté pour ce parent pauvre! Elle a

continué:--«C'est insulter sa mémoire. Et vous, Uccio! Vous! Ah! Je ne

vous comprends pas...»--Alors la patience m'a manqué. Je lui ai servi ses

vérités rudement. Je lui ai répété qui vous étiez, que je me portais

garant de votre honneur, et que, si elle vendait le tableau comme

authentique, après votre affirmation sur son origine, elle commettrait un

véritable vol... Elle s'est dressée sur sa chaise alors. Barnabo Visconti

n'est pas plus fier dans la statue équestre de son tombeau.--«Uccio,

vous insultez une femme sans défense, une pauvre veuve abandonnée, c'est

lâche!... Et tout cela parce que vous ne pouvez pas vous consoler de vous

être couvert de ridicule en prenant une mauvaise copie pour un

Léonard...»--Là-dessus San Cataldo est entré, sans frapper, comme chez

lui. Il avait sans doute tout écouté, derrière la porte, car il était

fort pâle. Il a remis à la marquise une carte de visite. Je pensai

aussitôt que c'était celle de l'Américain, au regard qu'elle m'a jeté et

à l'accent de défi dont elle a répondu:--«C'est bien. Dites que l'on

m'attende dans le petit salon.»--Si jamais le mot de notre langue qui

signifie prendre congé: _levar l'incommodo_, a été juste, ç'a été pour

moi quand j'ai fait mine de me retirer. J'étais tellement irrité que j'ai

eu peur de ma propre colère... Et me voici! Mais tout Milan saura demain

ce qui en est. Mme Ariosti ne vendra pas son tableau, et son infamie sera

connue. Cela m'est égal qu'elle soit veuve! Tout m'est égal!... Le vol

n'aura pas lieu, moi vivant...»

--«Si bon que soit votre cuisinier, mon cher comte,» répondis-je, «je

ferai mieux de renoncer à votre _risotto_ et de courir dare dare à la

recherche de M. Kennedy. Si vraiment la carte de visite était la sienne,

il n'y a plus de temps à perdre. Après la manière dont elle vous a reçu,

la marquise est capable d'avoir bâclé l'affaire, là, tout de go. Et qui

sait? L'Américain est peut-être en route déjà,--et pour où?--avec le

tableau qu'il enlève dans son automobile, en s'imaginant dépouiller

l'Italie d'un chef-d'œuvre...»

--«Vous avez raison,» fit mon hôte, «mais vous me devez une compensation.

Je vous attends à dîner ce soir, pour sept heures et demie. Nous boirons

une coupe de vin d'Asti à la Dame qui avait perdu son Léonard... Bien

entendu, si vous avez besoin de moi pour cette affaire, auparavant, vous

me trouverez à la maison tout l'après-midi. Ma porte sera condamnée pour

tout le monde excepté pour vous... L'Ariosti est ma cousine, malgré tout,

et c'est une femme. Si le Kennedy et le Boudron sont sauvés de ses

griffes, le reste importe peu. Courmansel est un honnête homme, lui. Il

fera le nécessaire pour que le tableau soit reconnu faux universellement,

et la scène de tout à l'heure n'aura eu d'autre résultat que de me

brouiller avec la marquise et son Sigisbée. J'aime mieux cela. Allez donc

et faites vite...»

X

Je n'avais pas cru être si bon prophète. Quand, après beaucoup de

recherches, et en allant d'hôtel en hôtel, j'eus trouvé celui où était

descendu le collectionneur d'outre-mer, une automobile chauffait devant

la porte, la sienne. Je ne m'en rendis pas compte, d'abord, car sur les

panneaux laqués de jaune s'étalait un blason,--avec des fleurs de lys

d'or sur champ d'azur, tout simplement! J'ai su depuis que sir

Kennedy--comme disent volontiers les journalistes qui ne savent pas le

premier mot d'anglais--avait remarqué ces armes chez un carrossier. Elles

lui avaient plu et il se les était attribuées, sans hésiter. «_Well, you

know, I fancy that crest_[2].» L'entendez-vous nasiller cette petite

phrase? C'est le pendant de ce que disait ce grand cynique de Casanova

quand il s'était fait de Seingalt: «L'alphabet est à moi.» Le duc

d'Aumale de Denver (Colorado) était, au moment où l'on m'introduisit dans

son salon, occupé à régler sa note. Il vérifiait l'addition avec cette

minutie que les milliardaires de sa sorte associent aux plus

extravagantes somptuosités. Ils veulent bien dépenser cent mille francs

pour un caprice. Ils ne veulent pas être volés de quinze centimes.

Celui-ci s'était fait apporter la carte des vins, et il prouvait, pièces

en main, au maître d'hôtel confondu, qu'un champagne marqué vingt francs

sur cette carte, lui avait été facturé vingt-cinq.

[2] Bon, vous savez, j'ai la fantaisie de ce blason.

--«C'est une cuvée que le propriétaire a fait réserver exprès pour lui,»

disait l'homme, un Italien de l'espèce lourde. Ce sont les plus fins. La

bonhomie de leur grosse face à bajoues tombantes dissimule mieux leur

simplicité. «Je ne le donne jamais qu'à Son Altesse Royale le duc de

***.» Et il nomma un des princes de la Maison de Savoie. «Alors, comme

Votre Excellence...»

--«Mon Excellence vous avait demandé du champagne à vingt francs,»

répondit Kennedy. «Vous effacerez les cinq francs sur la note. Vingt-cinq

fois cinq, cela fait vingt-cinq dollars... Vous garderez cela pour vous,

avec ceci:» Et il jeta sur la table un autre billet--il y avait un

témoin,--que le camérier en chef engloutit dans sa poche, et il se retira

en faisant à ce moderne _Magnifique_ un salut--d'une profondeur! Celle de

vos amies que vous appelez si malicieusement _Snobinette_, Madame, n'a

jamais plongé comme cela devant un grand-duc. Alors Kennedy, retrouvant

l'ironie d'un citoyen de la libre Amérique pour les servilités de la

vieille Europe, dit simplement, en s'adressant à moi. Il avait observé

chez Mme Ariosti que je paraissais savoir l'anglais:

--«_The bow comes high_[3].»

[3] «Le salut coûte cher,» mot à mot «revient haut».

L'œil aigu du personnage traduisait tant de finesse avisée, un pli si

amèrement sarcastique se creusait au coin de sa lèvre que j'en conçus le

meilleur espoir pour l'issue de ma démarche. Sans précaution oratoire

aucune, je commençai de lui raconter, comme à Varegnana, la veille, toute

mon histoire. Je ne me crus pas le droit, pourtant, de l'initier à mes

observations sur les rapports de Courmansel, de Christiane et de Boudron,

non plus qu'à la honteuse comédie jouée le matin même par Mme Ariosti. Le

millionnaire avait tranquillement mis ses pieds sur une chaise pour

m'écouter, après avoir allumé un énorme cigare très noir que décorait une

bague de papier rouge, aussi armoriée que les panneaux de son automobile.

Il avait pris, ce que j'appellerais,--si vous n'étiez pas, Madame, de la

génération du _bridge_,--sa physionomie de _poker_. Vous n'êtes pas sans

avoir entendu nommer ce jeu de ma jeunesse, auquel nous devons trois

vocables de notre langue: _bluff_, _bluffeur_ et _bluffer_? Peut-être

bien quand vous étiez toute petite fille, avez-vous vu, autour d'une

table à tapis vert, quatre de vos proches illustrer ces mots, en jouant

des sommes considérables, «avec sans atouts» comme nous disons, nous

autres rapins. Il n'y a pas d'atout au poker, mais vous me comprenez.

Cela veut dire sans la moindre carte de valeur. Leurs visages se

tendaient à demeurer impassibles, en cachant même cet effort. Telle la

face glabre et grise de l'Américain, pendant que je lui démontrais et

démontais l'escroquerie dont il avait failli être la victime. Je le

pensais du moins. Comment aurais-je supposé que, même milliardaire, il

apprît avec ce flegme qu'un tableau, payé par lui soixante-quinze mille

francs--la machiavélique marquise l'avait fait monter à ce bâton de

l'échelle--valait cent dollars au plus? Quand j'eus terminé, il me

répondit en anglais, et sans plus se départir de ce flegme que de sa

commode position:

--«_Well_, mon cher monsieur Monfrey, vous voyez bien ce cigare?...»

--«Oui», répliquai-je, étonné, je vous l'avoue, jusqu'à l'ahurissement.

Quel rapport le _cher monsieur Kennedy_, pour parler à l'américaine,

comme lui, pouvait-il bien établir entre le portrait du modèle Ginevra,

devenu le chef-d'œuvre du fantastique Cristoforo Saronno, et ce Havane

mirifique, ce tronc d'arbre odorant dont il mâchonnait la pointe, du bout

de ses dents mosaïquées d'or?

--«Savez-vous combien je le paie ce cigare, et pas ici, pas en Amérique,

mais à Cuba?... Deux dollars. Plus de dix francs, dix francs

quarante-huit centimes, au cours d'aujourd'hui... _Well._ Imaginez qu'un

monsieur qui n'a pas dans sa poche ces dix francs quarante-huit centimes

ait envie de ce cigare, et veuille m'empêcher de l'acheter?... Il

essaiera de me persuader qu'il n'a pas été fabriqué à La Havane, mais à

Hambourg, et qu'il devrait porter sur sa bague, à la place de cette

marque, un simple _made in Germany_. Au lieu de valoir ces dix francs

quarante-huit centimes, il ne vaudrait plus que huit centimes ou

cinq.--Laissez-moi finir. Le monsieur (Je vous traduis bien mal, Madame,

l'intraduisible _dear old chap_) se rêve déjà, payant les cinq centimes,

prenant le cigare et le fumant au nez de l'imbécile Ralph Kennedy qui

l'aura cru sur parole... Malheureusement Ralph Kennedy s'y connaît en

cigares. Il voit que celui-ci est de première classe. (Vous reconnaissez,

Madame, le _first class_ éternel des Anglo-Saxons.) Il s'est payé le

cigare de deux dollars et il le fume...»

Le sens de cet épilogue était aussi insolent que clair. En vous le

rapportant, je ne comprends pas que je n'aie pas riposté à cette

goujaterie du pince-sans-rire yankee, par une jolie paire de gifles à la

française. Kennedy ne me l'envoyait pas dire: il me prenait pour le

compère de Boudron et de Courmansel. A nous trois, nous avions, d'après

lui, organisé un petit _trust_ de dépréciation, autour du tableau que les

deux collectionneurs s'étaient jusqu'ici disputé à coups de chèque. Je

jouais dans l'affaire le rôle du faux témoin qui s'est chargé du

mensonge initial. Que serait-il arrivé, je me le demande, si cette couple

de soufflets avait été donnée? Le milliardaire et moi, nous serions-nous

boxés à l'anglo-saxonne? J'ai fait le coup de poing dans ma jeunesse et

même joué de la savate. Je travaillais avec un maître, je me rappelle,

qui souffrait d'une extinction de voix, et rien n'était pittoresque comme

cet athlète aphone me tendant sa poitrine et me disant: «Allez-y de toute

votre force, monsieur Monfrey», d'une voix éteinte comme celle d'un

poitrinaire. Oui, que serait-il arrivé? Quel fait divers que ce pugilat

entre votre inutile serviteur et le dilettante Américain! Ou bien, en

vertu du vieil adage «noblesse oblige», aurait-il cru devoir à son

_crest_ de me mener sur le pré? Me voyez-vous, à mon âge, dégaînant pour

les beaux yeux du portrait de Ginevra? N'y a-t-il pas dans une comédie de

Shakespeare un personnage qui dit de lui-même: «Je suis celui qui meurt

bêtement?» Dans l'espèce, la bêtise eût été d'autant plus forte que cette

insolence du buveur de champagne brut--vingt-cinq bouteilles en une

semaine!--ne s'accompagnait d'aucun mépris. Ce fut la raison de ma

placidité. Je saisis d'instinct cette nuance. Kennedy n'avait en aucune

manière l'intention de m'insulter, pour cette raison, et il me la dit

aussitôt, qu'il ne trouvait nullement blâmable ce procédé de concurrence.

Il n'en était pas la dupe, voilà tout, et il tenait à bien me le faire

savoir. C'était le joueur de poker qui abat un brelan carré d'as devant

un bluffeur maladroit.

--«Mais oui», insista-t-il, «j'ai acheté le tableau. Voilà. Je comprends

très bien, mon cher monsieur Monfrey, que M. Boudron et M. Courmansel en

soient fort ennuyés. Je comprends qu'étant leur ami, vous ayiez eu l'idée

de me dégoûter de cet achat. C'est trop tard. Mes précautions sont prises

et le tableau sortira d'Italie. Il est surveillé. La marquise ne me l'a

pas caché, mais mon automobile fait du cent à l'heure, et je vous défie,

vous, M. Boudron et M. Courmansel et toutes les Académies des Beaux-Arts

de la Péninsule, de savoir où J. R. K.»--Il y avait du _Moi, le Roi_ dans

sa façon de prononcer ses propres initiales,--toujours le _crest_ et les

fleurs de lys!--«où J. R. K. sera demain. Sans rancune, mon cher monsieur

Monfrey. Annoncez, je vous prie, à M. Courmansel que je ne suis pas comme

la marquise, moi. Je ne suis pas jaloux de mes objets. Il aura la

photographie qu'il désire, pour son livre. Je la lui enverrai de

Paris...»

Dieu m'en est témoin, et vous aussi, Madame,--je viens de me confesser à

vous si ingénument!--j'étais arrivé à l'hôtel de M. Ralph Kennedy avec la

volonté bien arrêtée de l'éclairer sur la véritable valeur du prétendu

Cristoforo Saronno. Ma conscience--mon «moi» scrupuleux, le fameux centre

O du docteur Grasset--avait fait taire tous les paradoxes des «moi»

inférieurs, cette anarchie polygonale condamnée par le savant professeur

à obéir humblement. J'avais compté sans le prestigieux entêtement du

milliardaire. Ne vivant plus depuis des années qu'avec des boscards, il

avait fini par ne plus même concevoir qu'il pût se tromper, lui J. R. K.

le _prominent citizen_ de Denver (Colorado), le fondateur du _Musée

Kennedy_ dans cette ville.--C'est le nom dont il a baptisé sa maison

destinée à devenir une propriété municipale, après sa mort.--Qu'il se fût

laissé _bluffer_ par cette petite marquise italienne et qu'il eût acheté

un tableau faux avec cette incroyable surenchère? Allons donc! Et cet

enlèvement en automobile, ces ruses d'apache déployées pour tromper la

surveillance des douaniers académiques, cet orgueil de raconter plus tard

cette expédition à un reporter du _Chicago Mail_ ou du _Minneapolis

Herald_, dans son _car_ privé, à un arrêt de son train spécial, quand il

rentrerait de son tour d'Europe, comme Jason rentra d'Asie, possesseur de

la toison d'or--il eût renoncé à toutes ces joies? Allons donc encore!

Autant aurait valu lui demander de renoncer aux cinquante ou cent

millions de dollars qu'il avait conquis dans les caoutchoucs, les porcs

salés, les mines de cuivre, je ne sais plus. Devant cette étonnante

obstination à repousser le plus indiscutable des témoignages, voici qu'un

des démons polygonaux se remit à polissonner dans votre serviteur. Un

peintre, si arrivé soit-il, garde au fond de lui un rapin, qui ne demande

qu'à renouveler les joyeuses charges d'autrefois. J'avais d'abord trouvé

follement gaie, puis sinistrement ténébreuse, l'attribution du portrait

de la petite Ginevra au compagnon imaginaire d'Andrea Solario. Elle

m'apparut soudain comme une des farces les plus drôlatiques dont j'eusse

jamais ouï parler. Une irrésistible tentation me saisit d'y participer.

J'avais fait mon devoir en racontant la vérité à Kennedy. Il ne voulait

pas la croire? Libre à lui. Il était le seul à qui cette volontaire

erreur fît du tort, et combien peu! Les soixante-quinze mille francs

étaient versés. Il ne s'apercevrait même pas que cette somme manquât à

son compte-courant, chez son banquier. Ce tableau ne serait plus revendu,

puisqu'il allait passer dans le _Musée Kennedy_. Qu'importait qu'il y

figurât avec un cartouche où fût gravé le nom d'un peintre qui n'a jamais

existé? Et je répondis, sans plus discuter, bonassement:

--«Ne pourrai-je pas avoir une photographie du tableau pour moi aussi,

monsieur Kennedy?»

--«Pour vous?» fit-il, avec une ironie où il y avait tout de même quelque

surprise... «Volontiers. Mais quel intérêt pouvez-vous bien trouver à ce

tableau, mon cher monsieur Monfrey, puisque vous prétendez qu'il est

faux?...»

--«L'intérêt de l'examiner de plus près», répliquai-je... «J'ai cru au

premier moment, je viens de vous le dire, reconnaître un portrait de ma

façon. Mais quand un amateur d'art qui possède une collection mondiale,

comme vous, s'obstine à m'affirmer l'authenticité d'une peinture, je

demande à y regarder encore...»

Vous avez lu des réclames américaines, Madame. Vous savez que le moindre

éloge décerné par un inventeur à son produit--poudre pour les dents ou

pilules pour le rhume, pneu pour bicyclette ou rasoir mécanique,--est

toujours celui-ci: _beats everything in the world. Il bat n'importe quoi

dans ce monde!_ L'épithète dont j'avais à tout hasard magnifié la galerie

de Kennedy n'était donc pas pour lui déplaire. Cette grosse flatterie

provoqua d'abord une poussée plus vigoureuse des bouffées qu'il

continuait d'arracher à son cigare obélisque. Un sourire amer crispa sa

bouche rasée. Puis, il me regarda de cet œil impénétrable où il y a du

défi, de la goguenardise, et cette gêne arrogante que les Américains ont

si aisément avec les gens de l'Europe.--Ils méprisent nos vieilles races,

et elles les intimident.

--«_Well!_» répondit-il, «vous vous en tirez avec esprit. Vous aurez

aussi la photographie. Si le tableau n'était pas déjà parti, je vous le

montrerais tout à loisir. Mais la photographie suffira pour vous

persuader que c'est bien un original. Vous ne vous offenserez pas de ce

que je vais vous dire...?» ajouta-t-il. Et sur un signe de dénégation:

«S'il y avait vraiment cette ressemblance entre le tableau que vous avez

fabriqué à Rome, il y a vingt-cinq ans, vous auriez une autre place en

peinture.»--Je m'inclinai.--«Et puis, vous l'auriez reconnu, ce tableau,

du premier coup. Un cri vous serait échappé hier, un geste... N'en

parlons plus, les affaires sont les affaires. Si je n'avais pas acheté le

tableau, vous aviez la chance de me faire douter et de me l'enlever. Je

le tiens.» A ce moment de son discours il rit haut, cette fois. Avançant

sa mâchoire, il fit la mine de happer. «Oui, je le tiens,» répéta-t-il,

«et je suis comme les dogues, quand j'ai mordu, je ne lâche plus le

morceau.»

La dame qui a perdu son peintre · 第 18 / 83 题