Vous souvenez-vous, Madame, d'un _thé-bridge_ chez vous, cet hiver? Nous
ne jouâmes, ni vous ni moi, et un de vos cousins nous fit une petite
conférence, celui qui joue à l'intellectuel, cet aimable Adalbert de
Rumesnil, malicieusement surnommé par vous, _Rasekin_,--pour vous avoir
trop longtemps commenté Ruskin, un jour. Cette après-midi-là, il eut
l'heur de vous amuser, en vous exposant la théorie du professeur Grasset,
de Montpellier, sur la décomposition du _moi_. Nous avons, dit ce
médecin, un _moi_ raisonnable et raisonnant. Il le situe dans la partie
supérieure de notre cerveau en un point qu'il appelle O. Puis tout
autour, placés dans les replis divers de nos lobes, pullulent une série
de petits êtres impulsifs, inconscients, dont le savant figure les
demeures, distinctes et pourtant réunies, par les points d'intersection
des côtés d'un polygone. C'est le petit peuple du faubourg de notre âme,
dont l'ensemble constitue ce qu'il appelle le _moi polygonal_. J'entends
votre rire gai, quand Rumesnil vous eut cité la phrase de son auteur:
«Lorsque Archimède sort nu du bain, il crie _Eureka_ avec son O et il
court les rues avec son polygone.» Je vous entends répondre: «Comme c'est
commode! Une femme qui trompe son mari n'a qu'à lui dire: je vous suis
fidèle avec mon O. Qu'est-ce que ça vous fait que je vous trompe avec mon
polygone?...» Au risque de m'attirer, quand je vous reverrai, des
épigrammes peu indulgentes, je ne trouve pas d'autres formules que celle
du célèbre neurologue, pour expliquer ce qui s'est passé en moi, durant
et après cette scène du portrait. C'était le _moi polygonal_ qui avait
répondu à Courmansel; le _moi polygonal_ qui, machinalement, ensuite,
avait pris congé de Mme Ariosti; le _moi polygonal_ qui avait écouté
ledit Courmansel me célébrer les louanges de l'_Amico di Solario_ et de
son chef-d'œuvre. C'était le _moi supérieur_, le centre O, qui avait
soudain jeté à son immoral acolyte ces trois syllabes: «Malheureux!» Et
quand j'eus quitté le fiancé de Christiane, un dialogue commença entre
ces deux _moi_. J'avais pris, à la porte de notre hôtel, une voiture pour
me faire conduire à la délicieuse Chartreuse de Chiaravalle qui dresse, à
deux lieues de Milan, son frêle campanile octogone à colonnettes et sa
façade de briques. Ma légère victoria roulait dans cette plaine large et
féconde, où Léonard se promenait avec ses jeunes disciples, et, s'il
rencontrait des marchands d'oiseaux, il achetait toute la cage, pour
l'ouvrir et rendre la liberté à ces petites bêtes. Tendre et sublime
respect de la vie, si émouvant à constater dans un tel artiste! Je ne
pensais guère aux oiseaux du Vinci, en allant de la sorte, le long des
canaux et sous les saulaies, à travers cette campagne d'une verdure déjà
si vigoureuse. J'étais en proie tour à tour, à mon fou rire de
nouveau,--cette fois je m'y livrais librement,--et aux scrupules
grandissants de ma conscience:
--«Quelle leçon pour ceux que mon ami Varegnana dénomme les iconoclastes,
quand ils sauront cette étonnante histoire!... Tout y est: un peintre
inventé de toutes pièces, sa biographie, ses œuvres, sa signature, et
cette glorieuse découverte, le chef-d'œuvre de la méthode scientifique,
est fondée, sur quoi? Sur une croûte, brossée à la va-vite par un pauvre
diable de rapin à court d'argent. Un antiquaire pour patiner la chose, et
le tour est joué!... Non. La vie est vraiment par trop farce
quelquefois...»
Et le gavroche qui sommeille dans tout artiste, malgré les tableaux du
Luxembourg, la cravate de commandeur, la candidature à l'Institut, et les
cheveux gris, me faisait m'esclaffer d'une façon si retentissante qu'à
plusieurs reprises le cocher se retourna. Ce monsieur grave et décoré
d'une rosette qui _fouriait_ ainsi tout seul sur le chemin d'un pauvre
couvent n'était-il pas un aliéné en rupture d'asile? Puis la voix sévère
reprenait, et je l'écoutais, sans avoir plus l'envie de trouver comique
une histoire qui risquait de tourner à l'escroquerie:
--«... Cinquante mille francs? Cette marquise Ariosti demande cinquante
mille francs de ce tableau? Le croit-elle vrai seulement? Elle et ce
jeune prince de San Cataldo ont tellement l'air d'une paire
d'aigrefins... Non. Ce n'est pas possible qu'elle le croie faux. Elle
voit seulement un beau coup à monter, grâce à la subtile réclame que ce
nigaud de critique fait à son panneau..... Mais moi qui sais que ce
panneau ne vaut pas un clou, vais-je laisser le Boudron ou le Kennedy
payer cinquante mille francs l'ânerie de ce pauvre Courmansel, et celle
du défunt comte Pappalardo? Non, non et non. Je n'en ai pas le droit...
J'aurais dû, là, sur place, quand j'ai reconnu le tableau, dénoncer
l'erreur... Mais ce hasard était si extraordinaire! Qu'après vingt-cinq
ans, je retrouve le «faux» fabriqué pour le père Sanfré, et que ce «faux»
soit justement cette soi-disante merveille dénichée par ce Courmansel et
qui a servi à authentiquer l'auteur du portrait Varegnana!... Sur le
moment, le coup a été trop fort... D'ailleurs, cet innocent de fiancé qui
voit dans cette trouvaille le principe de son bonheur était là, qui
bêlait de joie. Je n'ai pas pu égorger ce mouton, surtout devant ces
étrangers... Pourquoi ne lui ai-je point parlé à lui-même, quand nous
sommes sortis?... C'est un honnête homme. Il se serait confessé à son
beau-père. Il aurait dit: «Je me suis trompé»... C'est trop tard. Il a
trompetté sa découverte dans toutes les revues d'art d'Europe et
d'Amérique. Il faudrait qu'il déclarât son erreur publiquement. Et ce
serait sa fin... Ah! Tant pis! Mon honneur avant tout. Il s'arrangera
comme il pourra avec le couturier et les critiques, ses confrères. Il ne
sera pas dit que j'aurai laissé s'accomplir, devant moi, un marché de
cette nature. Ni M. Boudron, ni M. Kennedy n'achèteront ce tableau faux
cinquante mille francs, quand bien même Courmansel devrait venir se noyer
dans ce canal ou se pendre à l'un de ces saules...»
Vous vous rendez compte, Madame, que ce tumulte de mes pensées ne me
permit guère de visiter avec profit l'antique église cistercienne, si
digne de son joli nom:--Chiaravalle,--le val de lumière. Il y a là un
vieux gardien, le même que dans ma jeunesse, et il raconte aux touristes,
avec les mêmes mots, la même mimique--depuis combien d'années?--ses
transes de patriote durant la journée du 4 juin 1859, et comment, grimpé
au sommet de son campanile, il écoutait le canon de Magenta. Vous devinez
aussi que, rentré à Milan, je n'eus plus qu'une idée: ne rencontrer ni
George Courmansel, ni M. Boudron, ni surtout Christiane. J'allai dîner,
tout seul, dans une petite _Trattoria_, au bord du _Naviglio_. Trois de
ces canaux parcourent la ville, reliant la petite rivière de l'Olona au
Tessin, au Pô et à l'Adda. C'est sur un d'entre eux que donnait la
terrasse de ma _Trattoria_, à la naïve enseigne de la _Rosa Bianca_. J'y
venais, lors de mon premier passage, et je la retrouvai, n'ayant pas plus
changé que le comte Varegnana, l'église de Chiaravalle et son campanile.
L'Italie est bien gâtée de modernisme, mais tout de même elle reste la
terre du passé. Les habitants gardent un instinct de durer et de faire
durer que l'exécrable manie d'être au courant, dont meurt l'Europe, ne
détruira pas de sitôt. Dans une cage d'osier, appendue à une treille où
pointaient des feuilles, un merle sautelait en sifflant, comme autrefois.
Comme autrefois, un _fiascho_ de Chianti reposait sur chaque table, avec
sa grosse panse habillée de paille et son fin goulot allongé. Comme
autrefois, l'onde presque morte du _Naviglio_ contournait des façades de
palais, des fabriques et des masures. Quand j'eus devant moi une grande
assiette remplie de _minestrone_, de ce potage aux choux, au riz et aux
pois que les Milanais mangent froid,--et ils le digèrent!--j'aurais pu me
croire revenu au temps des Ginevra, des faux tableaux anciens fabriqués
pour cinq cents francs et des divines frénésies. Je crois bien avoir,
pour une minute, assis en pensée avec moi, devant cette table bohémienne,
une Dame de vos bonnes amies, qui ne loge pas loin de la place des
Invalides. Je la voyais, amusée de cette escapade, trempant peureusement
sa cuiller dans l'épaisseur de cette soupe lombarde, mouillant la pointe
de ses lèvres à l'âpre parfum du vin toscan, me souriant avec ses jolies
dents... Ah! folles chimères auxquelles je me serais déchiré l'âme, comme
bien souvent, si elles n'avaient été exorcisées par le Démon ou l'Ange du
scrupule qui, tout de suite, recommença de me tourmenter!
«--Huit heures du soir... Il en était trois quand nous avons quitté le
palais Ariosti, Courmansel et moi... M. Boudron et M. Kennedy ont eu dix
fois le temps de conclure avec la marquise. Le tableau est peut-être
livré, le chèque signé, à cet instant... Hé bien! le tableau sera rendu.
Le chèque ne sera pas payé... Oui. Mais un procès peut sortir de là, un
affreux scandale, et quelle figure ferai-je, en venant déposer devant un
tribunal que j'ai reconnu le tableau et que je n'ai pas parlé?... Par
conséquent, il est honteux de ne pas avoir parlé... Donc, plus de doute,
je parlerai... D'ailleurs, je rêve. La marquise est bien trop fine pour
ne pas jouer du Boudron contre le Kennedy et du Kennedy contre le
Boudron. Si l'un a fait une offre aujourd'hui, elle aura reculé sa
réponse jusqu'à demain pour presser sur l'autre... Je parlerai. Quand?...
Dès ce soir... Ah! j'ai trouvé!...»
Illustrant la phrase du professeur Grasset, je dévorais mon _minestrone_
avec mon polygone, tout en criant cet «Eureka», comme Archimède, avec mon
O. Je venais d'entrevoir le moyen. Si le marché restait encore en
suspens, je l'empêcherais sans provoquer un contre-coup immédiat sur les
fiançailles de la fine Christiane avec ce romanesque badaud de George
Courmansel. Il fallait avertir la marquise d'une telle manière qu'elle ne
pût passer outre à cet avertissement. Une intervention obtiendrait
certainement ce résultat: celle du comte Varegnana. C'était son cousin.
Dès l'instant qu'il serait venu lui affirmer la fausseté du tableau, avec
une preuve incontestable à l'appui, elle s'inclinerait. La seule question
était d'obtenir d'elle le silence vis-à-vis de l'infortuné Courmansel et
de son beau-père. Varegnana s'intéressait trop à Christiane pour ne pas
obtenir de sa parente qu'elle se fît notre complice dans la protection de
ce jeune bonheur. Il suffirait que Mme Ariosti prétextât un changement
d'idée. Elle dirait à M. Boudron et à M. Ralph Kennedy qu'elle ne voulait
plus vendre le tableau. J'avais un tel désir d'accomplir mon devoir de
véracité, sans qu'il en coûtât des larmes à la fiancée du critique si
sincèrement, mais si bouffonnement abusé! L'espérance fit certitude
devant ma pensée. Je me hâtai d'achever mon dîner solitaire, et quelques
minutes plus tard, je sonnais à la porte, maintenant close, du palais
Varegnana. Si le comte n'avait pas été chez lui, j'aurais vu dans son
absence le plus funeste des présages. On a de ces superstitions quand on
souhaite fortement le succès d'une entreprise, et cette après-midi
d'hésitations m'avait donné la petite fièvre de l'homme qui veut à tout
prix réussir.