VIII

Vous souvenez-vous, Madame, d'un _thé-bridge_ chez vous, cet hiver? Nous

ne jouâmes, ni vous ni moi, et un de vos cousins nous fit une petite

conférence, celui qui joue à l'intellectuel, cet aimable Adalbert de

Rumesnil, malicieusement surnommé par vous, _Rasekin_,--pour vous avoir

trop longtemps commenté Ruskin, un jour. Cette après-midi-là, il eut

l'heur de vous amuser, en vous exposant la théorie du professeur Grasset,

de Montpellier, sur la décomposition du _moi_. Nous avons, dit ce

médecin, un _moi_ raisonnable et raisonnant. Il le situe dans la partie

supérieure de notre cerveau en un point qu'il appelle O. Puis tout

autour, placés dans les replis divers de nos lobes, pullulent une série

de petits êtres impulsifs, inconscients, dont le savant figure les

demeures, distinctes et pourtant réunies, par les points d'intersection

des côtés d'un polygone. C'est le petit peuple du faubourg de notre âme,

dont l'ensemble constitue ce qu'il appelle le _moi polygonal_. J'entends

votre rire gai, quand Rumesnil vous eut cité la phrase de son auteur:

«Lorsque Archimède sort nu du bain, il crie _Eureka_ avec son O et il

court les rues avec son polygone.» Je vous entends répondre: «Comme c'est

commode! Une femme qui trompe son mari n'a qu'à lui dire: je vous suis

fidèle avec mon O. Qu'est-ce que ça vous fait que je vous trompe avec mon

polygone?...» Au risque de m'attirer, quand je vous reverrai, des

épigrammes peu indulgentes, je ne trouve pas d'autres formules que celle

du célèbre neurologue, pour expliquer ce qui s'est passé en moi, durant

et après cette scène du portrait. C'était le _moi polygonal_ qui avait

répondu à Courmansel; le _moi polygonal_ qui, machinalement, ensuite,

avait pris congé de Mme Ariosti; le _moi polygonal_ qui avait écouté

ledit Courmansel me célébrer les louanges de l'_Amico di Solario_ et de

son chef-d'œuvre. C'était le _moi supérieur_, le centre O, qui avait

soudain jeté à son immoral acolyte ces trois syllabes: «Malheureux!» Et

quand j'eus quitté le fiancé de Christiane, un dialogue commença entre

ces deux _moi_. J'avais pris, à la porte de notre hôtel, une voiture pour

me faire conduire à la délicieuse Chartreuse de Chiaravalle qui dresse, à

deux lieues de Milan, son frêle campanile octogone à colonnettes et sa

façade de briques. Ma légère victoria roulait dans cette plaine large et

féconde, où Léonard se promenait avec ses jeunes disciples, et, s'il

rencontrait des marchands d'oiseaux, il achetait toute la cage, pour

l'ouvrir et rendre la liberté à ces petites bêtes. Tendre et sublime

respect de la vie, si émouvant à constater dans un tel artiste! Je ne

pensais guère aux oiseaux du Vinci, en allant de la sorte, le long des

canaux et sous les saulaies, à travers cette campagne d'une verdure déjà

si vigoureuse. J'étais en proie tour à tour, à mon fou rire de

nouveau,--cette fois je m'y livrais librement,--et aux scrupules

grandissants de ma conscience:

--«Quelle leçon pour ceux que mon ami Varegnana dénomme les iconoclastes,

quand ils sauront cette étonnante histoire!... Tout y est: un peintre

inventé de toutes pièces, sa biographie, ses œuvres, sa signature, et

cette glorieuse découverte, le chef-d'œuvre de la méthode scientifique,

est fondée, sur quoi? Sur une croûte, brossée à la va-vite par un pauvre

diable de rapin à court d'argent. Un antiquaire pour patiner la chose, et

le tour est joué!... Non. La vie est vraiment par trop farce

quelquefois...»

Et le gavroche qui sommeille dans tout artiste, malgré les tableaux du

Luxembourg, la cravate de commandeur, la candidature à l'Institut, et les

cheveux gris, me faisait m'esclaffer d'une façon si retentissante qu'à

plusieurs reprises le cocher se retourna. Ce monsieur grave et décoré

d'une rosette qui _fouriait_ ainsi tout seul sur le chemin d'un pauvre

couvent n'était-il pas un aliéné en rupture d'asile? Puis la voix sévère

reprenait, et je l'écoutais, sans avoir plus l'envie de trouver comique

une histoire qui risquait de tourner à l'escroquerie:

--«... Cinquante mille francs? Cette marquise Ariosti demande cinquante

mille francs de ce tableau? Le croit-elle vrai seulement? Elle et ce

jeune prince de San Cataldo ont tellement l'air d'une paire

d'aigrefins... Non. Ce n'est pas possible qu'elle le croie faux. Elle

voit seulement un beau coup à monter, grâce à la subtile réclame que ce

nigaud de critique fait à son panneau..... Mais moi qui sais que ce

panneau ne vaut pas un clou, vais-je laisser le Boudron ou le Kennedy

payer cinquante mille francs l'ânerie de ce pauvre Courmansel, et celle

du défunt comte Pappalardo? Non, non et non. Je n'en ai pas le droit...

J'aurais dû, là, sur place, quand j'ai reconnu le tableau, dénoncer

l'erreur... Mais ce hasard était si extraordinaire! Qu'après vingt-cinq

ans, je retrouve le «faux» fabriqué pour le père Sanfré, et que ce «faux»

soit justement cette soi-disante merveille dénichée par ce Courmansel et

qui a servi à authentiquer l'auteur du portrait Varegnana!... Sur le

moment, le coup a été trop fort... D'ailleurs, cet innocent de fiancé qui

voit dans cette trouvaille le principe de son bonheur était là, qui

bêlait de joie. Je n'ai pas pu égorger ce mouton, surtout devant ces

étrangers... Pourquoi ne lui ai-je point parlé à lui-même, quand nous

sommes sortis?... C'est un honnête homme. Il se serait confessé à son

beau-père. Il aurait dit: «Je me suis trompé»... C'est trop tard. Il a

trompetté sa découverte dans toutes les revues d'art d'Europe et

d'Amérique. Il faudrait qu'il déclarât son erreur publiquement. Et ce

serait sa fin... Ah! Tant pis! Mon honneur avant tout. Il s'arrangera

comme il pourra avec le couturier et les critiques, ses confrères. Il ne

sera pas dit que j'aurai laissé s'accomplir, devant moi, un marché de

cette nature. Ni M. Boudron, ni M. Kennedy n'achèteront ce tableau faux

cinquante mille francs, quand bien même Courmansel devrait venir se noyer

dans ce canal ou se pendre à l'un de ces saules...»

Vous vous rendez compte, Madame, que ce tumulte de mes pensées ne me

permit guère de visiter avec profit l'antique église cistercienne, si

digne de son joli nom:--Chiaravalle,--le val de lumière. Il y a là un

vieux gardien, le même que dans ma jeunesse, et il raconte aux touristes,

avec les mêmes mots, la même mimique--depuis combien d'années?--ses

transes de patriote durant la journée du 4 juin 1859, et comment, grimpé

au sommet de son campanile, il écoutait le canon de Magenta. Vous devinez

aussi que, rentré à Milan, je n'eus plus qu'une idée: ne rencontrer ni

George Courmansel, ni M. Boudron, ni surtout Christiane. J'allai dîner,

tout seul, dans une petite _Trattoria_, au bord du _Naviglio_. Trois de

ces canaux parcourent la ville, reliant la petite rivière de l'Olona au

Tessin, au Pô et à l'Adda. C'est sur un d'entre eux que donnait la

terrasse de ma _Trattoria_, à la naïve enseigne de la _Rosa Bianca_. J'y

venais, lors de mon premier passage, et je la retrouvai, n'ayant pas plus

changé que le comte Varegnana, l'église de Chiaravalle et son campanile.

L'Italie est bien gâtée de modernisme, mais tout de même elle reste la

terre du passé. Les habitants gardent un instinct de durer et de faire

durer que l'exécrable manie d'être au courant, dont meurt l'Europe, ne

détruira pas de sitôt. Dans une cage d'osier, appendue à une treille où

pointaient des feuilles, un merle sautelait en sifflant, comme autrefois.

Comme autrefois, un _fiascho_ de Chianti reposait sur chaque table, avec

sa grosse panse habillée de paille et son fin goulot allongé. Comme

autrefois, l'onde presque morte du _Naviglio_ contournait des façades de

palais, des fabriques et des masures. Quand j'eus devant moi une grande

assiette remplie de _minestrone_, de ce potage aux choux, au riz et aux

pois que les Milanais mangent froid,--et ils le digèrent!--j'aurais pu me

croire revenu au temps des Ginevra, des faux tableaux anciens fabriqués

pour cinq cents francs et des divines frénésies. Je crois bien avoir,

pour une minute, assis en pensée avec moi, devant cette table bohémienne,

une Dame de vos bonnes amies, qui ne loge pas loin de la place des

Invalides. Je la voyais, amusée de cette escapade, trempant peureusement

sa cuiller dans l'épaisseur de cette soupe lombarde, mouillant la pointe

de ses lèvres à l'âpre parfum du vin toscan, me souriant avec ses jolies

dents... Ah! folles chimères auxquelles je me serais déchiré l'âme, comme

bien souvent, si elles n'avaient été exorcisées par le Démon ou l'Ange du

scrupule qui, tout de suite, recommença de me tourmenter!

«--Huit heures du soir... Il en était trois quand nous avons quitté le

palais Ariosti, Courmansel et moi... M. Boudron et M. Kennedy ont eu dix

fois le temps de conclure avec la marquise. Le tableau est peut-être

livré, le chèque signé, à cet instant... Hé bien! le tableau sera rendu.

Le chèque ne sera pas payé... Oui. Mais un procès peut sortir de là, un

affreux scandale, et quelle figure ferai-je, en venant déposer devant un

tribunal que j'ai reconnu le tableau et que je n'ai pas parlé?... Par

conséquent, il est honteux de ne pas avoir parlé... Donc, plus de doute,

je parlerai... D'ailleurs, je rêve. La marquise est bien trop fine pour

ne pas jouer du Boudron contre le Kennedy et du Kennedy contre le

Boudron. Si l'un a fait une offre aujourd'hui, elle aura reculé sa

réponse jusqu'à demain pour presser sur l'autre... Je parlerai. Quand?...

Dès ce soir... Ah! j'ai trouvé!...»

Illustrant la phrase du professeur Grasset, je dévorais mon _minestrone_

avec mon polygone, tout en criant cet «Eureka», comme Archimède, avec mon

O. Je venais d'entrevoir le moyen. Si le marché restait encore en

suspens, je l'empêcherais sans provoquer un contre-coup immédiat sur les

fiançailles de la fine Christiane avec ce romanesque badaud de George

Courmansel. Il fallait avertir la marquise d'une telle manière qu'elle ne

pût passer outre à cet avertissement. Une intervention obtiendrait

certainement ce résultat: celle du comte Varegnana. C'était son cousin.

Dès l'instant qu'il serait venu lui affirmer la fausseté du tableau, avec

une preuve incontestable à l'appui, elle s'inclinerait. La seule question

était d'obtenir d'elle le silence vis-à-vis de l'infortuné Courmansel et

de son beau-père. Varegnana s'intéressait trop à Christiane pour ne pas

obtenir de sa parente qu'elle se fît notre complice dans la protection de

ce jeune bonheur. Il suffirait que Mme Ariosti prétextât un changement

d'idée. Elle dirait à M. Boudron et à M. Ralph Kennedy qu'elle ne voulait

plus vendre le tableau. J'avais un tel désir d'accomplir mon devoir de

véracité, sans qu'il en coûtât des larmes à la fiancée du critique si

sincèrement, mais si bouffonnement abusé! L'espérance fit certitude

devant ma pensée. Je me hâtai d'achever mon dîner solitaire, et quelques

minutes plus tard, je sonnais à la porte, maintenant close, du palais

Varegnana. Si le comte n'avait pas été chez lui, j'aurais vu dans son

absence le plus funeste des présages. On a de ces superstitions quand on

souhaite fortement le succès d'une entreprise, et cette après-midi

d'hésitations m'avait donné la petite fièvre de l'homme qui veut à tout

prix réussir.

La dame qui a perdu son peintre · 第 17 / 83 题