_Pinxit Falsarius M... Parisiensis._ Cette inscription latine signifiait:
_Monfrey, Parisien et faussaire a peint ce portrait_. Le père Sanfré
n'avait pas pipé devant cette signature: «Hé! Hé!» avait-il dit
simplement, «voilà un métier tout trouvé pour vous, jeune homme. Quand
j'aurai travaillé cette bonne femme à ma façon, vous-même vous ne la
reconnaîtrez pas...» Il avait tenu parole. C'était vrai que je n'osais
pas reconnaître, dans ce chef-d'œuvre de truquage, mon «beau pastiche»
d'autrefois. Ce n'était plus un pastiche, c'était un magistral morceau à
tromper le regard le plus exercé,--mais pas le mien. Je m'étais amusé à
copier à la loupe un signe que Ginevra avait au coin de la bouche. Le
signe y était. J'avais, dans le liseré d'or et d'argent qui bordait
l'étoffe du corsage, dessiné un entrelacs qui faisait monogramme. J'y
avais mis son petit nom: _Ginevra Ferrari_. Je pus lire presque toutes
les lettres. De la signature, que la main savante d'Ignazio avait
particulièrement maquillée, il restait un X, un R, la syllabe US, le M,
un I, et la terminaison ENSIS. C'était de quoi achever de lever tous mes
doutes, s'il m'en était resté. Ces débris s'encastraient avec une
exactitude absolue dans mon inscription primitive. Donc!... Mon
saisissement à retrouver cette trace des folies de ma jeunesse,--c'était
pour Ginevra les quatre cents francs, vous le devinez,--mon hésitation à
en croire mes propres yeux, la minutie de mon examen m'avaient, pour un
instant, fait oublier et le lieu où j'étais et dans quelle compagnie. Par
bonheur, l'intensité de mon attention m'avait empêché de jeter
l'exclamation instinctive qu'aurait dû provoquer cette fabuleuse
reconnaissance. J'étais tombé dans un véritable hypnotisme. La voix de
George Courmansel m'en réveilla. Il prenait mon attitude pour celle d'une
admiration rendue muette par son propre excès:
--«Ah!» disait-il, «je le savais bien, cher Maître, que vous auriez le
coup de foudre devant cette merveille, et il n'y a pas de doute sur
l'auteur. Voyez... X. R. US. c'est XOFORUS, et le reste, M avec la
terminaison c'est MEDIOLANENSIS. On peut distinguer au-dessous la date:
1507.»--Je remarquai en effet des chiffres arabes qui avaient dû être
ajoutés par Sanfré.--«Et savez-vous ce qu'elle prouve, cette signature?
C'est que le portrait a été peint en France, très probablement. _L'Amico_
d'Andrea Solario a fait comme Solario lui-même, qui signait _Milanais_
quand il était loin d'Italie, et _da Solario_ quand il y revenait... Et
puis, j'ai une autre preuve. J'ai déchiffré le monogramme. C'est
_Genovefa_ qu'il y avait là, c'est-à-dire Geneviève. Vous n'ignorez pas
la dévotion que l'on avait pour cette sainte à Paris, et sur la colline
qui porte son nom? Il ne reste plus qu'à chercher parmi les femmes de
l'entourage de Charles d'Amboise s'il y en avait une qui s'appelât
Geneviève... Or, il y en a une!... J'ai un texte de Brantôme. Et qui nous
empêcherait de supposer que ce portrait a été apporté en Italie tout
simplement par un seigneur de la cour de France, dont Madame Geneviève
était la dame? Guerroyant ici, il n'a pas voulu se séparer de ce
souvenir... Que cette femme ait été une Française, en tout cas, la
physionomie ne fait pas doute... C'est notre avis, cher Maître?...»
--«C'était l'opinion de Pappalardo, qui appelait toujours ce portrait sa
Parisienne, _la mia Parigina_, vous vous souvenez, Berto?» dit alors la
marquise.
--«Je crois l'entendre...» répondit le complice, interpellé ainsi, et il
ajouta un _Caro conte!_ si naturellement soupiré, si plein d'affectueuse
componction que je ne suis pas sûr, encore aujourd'hui, qu'il mentît. Et
pourtant!... Quant au citoyen de la libre Amérique, il avait tiré de sa
poche une forte loupe, et tandis que Courmansel parlait, il vérifiait le
détail de la signature et du monogramme, la tête penchée sur le panneau
de telle manière qu'il nous en dérobait la vue, sans s'excuser.
Cependant, les propos de «l'éminent critique d'art» avaient commencé de
me donner une foudroyante envie de rire que l'impudente fourberie de Mme
Ariosti et la badauderie consciencieuse du dilettante de Denver
(Colorado)--c'était sa ville--faillirent transporter jusqu'au spasme.
Mais à la seconde où la convulsion de cet irrésistible fou-rire allait me
saisir, la scène de famille à laquelle j'avais assisté l'avant-veille
surgit tout à coup devant moi... La douce Christiane Boudron et son
terrible père étaient là. Je les apercevais, apprenant la vérité... Je
ne réfléchis pas. Je ne me demandai pas si j'agissais bien ou mal. Aussi
distinctement que je voyais le masque rasé de Kennedy se promener sur le
profil du pauvre modèle romain, de l'humble Ginevra Ferrari transformée
en une belle pécheresse de la cour des Valois, je la vis, cette scène: M.
Boudron apprenant la bourde colossale de son futur gendre, celui-ci
obligé de confesser son déshonneur professionnel aux critiques d'art des
deux mondes, et le chagrin de la jeune fille, son humiliation, la rupture
du mariage. Comment le couturier collectionneur perdrait-il une occasion
pareille de clore une aventure qui déjà lui déplaisait tant, même alors
qu'il acceptait comme un dogme la compétence technique de Courmansel? Et
je répondis à ce dernier,--ce remue-ménage de mes pensées n'avait certes
pas duré deux minutes:
--«En effet, c'est un excellent portrait, et une physionomie bien
française...»
Ces mots ne furent pas plutôt tombés de mes lèvres qu'une petite voix
intérieure me dit:
--«Malheureux! Comment vas-tu faire maintenant pour te tirer de là,
honnêtement?»