«Un cheval vicieux, condamné _pour cette raison_ à être abattu, et ayant

déjà les crins coupés, cherche à s'échapper des mains des équarrisseurs,

après avoir rompu ses entraves.»

La description n'est pas très-exacte.--Le cheval s'est échappé, il a

même renversé, en s'échappant, l'un des équarrisseurs, et il enlève

l'autre à ses naseaux ensanglantés; un boule-dogue s'élance à fond de

train sur le cheval.

Ce tableau est très-vivant, très-vrai, peint largement; il méritait

enfin de s'échapper des mains des jurés et de s'installer dans le salon

de la liberté et de l'audace.

_Une Dispute de jeu_, par M. Thiery, est un tableau romantique qui

aurait eu du succès en 1833; mais le succès ne prouve rien, et M. Thiery

a fait une jolie peinture de cape et d'épée.

Holà! tavernier du diable! il ne s'agit pas d'apporter à boire! sus aux

querelleurs! enlevez les cartes si leurs épées vous laissent faire, ou,

vive Dieu! votre tonnelle enragée sera fermée avant le couvre-feu!

M. Allard Cambray a fait un beau Louis XI, à l'eau-forte, dans la

superbe collection de M. Cadart; mais, hélas! _Agés_... hélas! il en a

peint un bien faible. On voit qu'il s'est plus inspiré de la pâle

chanson de Béranger que de l'histoire:

Heureux villageois, dansons,

Sautez, fillettes

Et garçons!

Unissez vos joyeux sons,

Musettes

Et chansons!

Ainsi, dans ce tableau, non moins décoloré que le refrain, sautent et

dansent les heureux villageois devant le cadavre encore vivant du roi

Louis XI.

M. Andrieux nous montre _le général Bonaparte accompagné de non

escorte_, _le matin du combat_. (_Campagne d'Italie_, 1796.)

Bonaparte, entouré de quelques officiers, galope dans un champ en

désignant du doigt classique des héros l'endroit où il y a le plus de

fumée.

C'est une vignette coloriée assez habilement et dont le dessin dénote

une main plus exercée à exécuter sur bois de petites manoeuvres

militaires qu'à les peindre.

M. Édouard-Alphonse Aufray a trois tableaux, dit le catalogue, mais je

n'en ai trouvé qu'un, _Choc de cavaliers_. On dirait que c'est la

_Bataille des Cimbres_, qui a donné aux Refusés son portrait en

miniature (son portrait, pas tout à fait cependant); mais il y a tant

d'enthousiasme pour cette _Bataille_, dans ce _choc_, qu'on voit bien

que _les cavaliers_ de M. Aufray se souviennent _des Cimbres_ de

Decamps. Ils se battent presque aussi furieusement.

Les deux autres tableaux de M. Aufray, désignés dans le livret:

_Crépuscule_ et _Lever de lune_, semblent être réunis dans _le Choc des

cavaliers_ pour ne former à eux trois qu'une trinité. En effet, c'est

par un _crépuscule_ et par un _lever de lune_ que se _choquent les

cavaliers_.

Le _Cavalier polonais_, de M. Guillaume Regamey, est plus triste et

moins animé. Il songe à sa patrie et attend. Son cheval aussi est là qui

attend. Malgré le soin et le patriotisme, ce tableau, qui a des

qualités, n'est pas d'une belle couleur. On pourrait croire, du reste,

qu'il a été exposé malgré son auteur, car il n'est pas indiqué dans le

catalogue.

_Les Dernières moments du général Hoche_ n'ont pas fait faire un bel

ouvrage à M. E. Courtois; mais je crois que la médiocrité de ce tableau

tient plus au genre,--genre ou art militaire,--qu'au talent modéré du

peintre.

On peut s'affermir dans cette opinion, en examinant avec

attention,--rude travail,--tous les tableaux de bataille, de revue ou de

guerriers, qui sont aux deux Expositions; les uns sont plus médiocres,

les autres plus mauvais.

* * * * *

IX

=SOMMAIRE=

Malice du Jury.--Elle est noire, mais cousue de gros fil

blanc.--«Mon impartialité bien connue....»--Prenons le chemin de

fer de Castelnau.--Nous arrivons aux Tuileries.--Réhabilitation

d'un condamné.--Encore une victime.--Une tragédie de MM. Ponsard et

Latour de Saint-Ybars.--Ta vie, en cinq points secs!--Une fable vue

au microscope.--Quelle tête!--On met à Shakespeare la perruque à

marteau de Ducis ou celle des lions de l'Institut.--Henri IV est

mort!--Hoche pacifie la Vendée.--Les comestibles vont dévorer le

cuisinier.--Le duc d'Orléans au bal masqué.--Le petit dieu

malin.--1852 et 1815.--Les suspects au bal des victimes.--De bien

douces larmes.--Pauvre petite!--Elle aime Polichinelle.--Si

jeune!...--Tableau selon saint Jean.--«J'ai, Jean-Marc Mathieu,

huissier au tribunal, etc....»--Décidément, c'est une langue!...

mais pas française.--Vente par autorité de justice.--Autre tableau

religieux selon saint Marc.

* * * * *

Parmi les tableaux que le jury a été enchanté de voir exposés dans la

salle des Refusés, parce que ces tableaux-là ressemblent aux primitifs

joujoux en bois dont les enfants ne veulent plus, et qu'ils font éclater

la raison du jury dans toute sa splendeur, parmi ces tableaux il faut

citer un paysage de M. Castelnau, qui n'a pas eu, comme son maître M.

Brivet, l'énergie de s'exposer en plein catalogue.

Moi, qui ai la résolution d'être d'une complète franchise, je cite

également les choses marquantes en bien ou en mal. Je voudrais pouvoir

parler de tout, mais j'ai des limites.[1]

[Note 1: Quand on franchit la borne, il n'est plus de limites! a dit

M. Ponsard.]

D'ailleurs, il y a mauvais et mauvais: le mauvais amusant et le mauvais

ennuyeux.

C'est à ce mauvais-là qu'appartiennent les imitateurs ou plutôt les

victimes de MM. Brascassat, Flandrin, Gérôme, Muller, etc.

Mais c'est dans le mauvais amusant qu'il faut classer le paysage

enfantin de M. Castelnau. Il y a un petit chemin de fer avec locomotive,

un petit pont, des petites maisons en bois, des petits arbres en zinc

et des petits chevaux-Brivet.

Cela fait doucement sourire; cela rappelle l'enfance; on croit qu'on

vient soi-même de mettre en rang tous ces jouets.

Un autre paysage qui voulait être sérieux, mais qui a l'air d'un décor

du théâtre des marionnettes aux Tuileries, c'est l'_Entrée de

Thérouanne_, par M. Delalleau.

M. Désiré Philippe a été reçu pendant 15 ans. La commission d'examen a

trouvé que c'était assez.--Cependant ce n'est pas assez.

Il fallait que les portraits envoyés par M. Philippe fussent en

décadence; or, ils sont exactement ce qu'ils étaient,--d'une valeur qui

n'a pas bougé.

Le premier portrait, celui de M. Charles Vincent, est très-ressemblant;

le second, celui d'un collégien, doit-être encore plus ressemblant: cela

se devine.

Dans son tableau, une, _Famille de Tritons_, M. Athon Donner est une

victime de M. Millet.

M. Doneaud n'est pas dépourvu des qualités qui causent l'étonnement. Il

a fait une véritable _Jézabel morte_ qui indique qu'un membre de

l'Institut avait d'abord dirigé ses études vers la tragédie, à la

manière de MM. Ronsard et Latour.

Cette Jézabel est d'un mauvais--mais de ce mauvais déplaisant dont je

parlais tout à l'heure.

Eh bien!--voilà d'où vient l'étonnement,--M. Doneaud a exposé un autre

tableau qui est bien fait, c'est: _Suite de jeu_. L'intention

philosophique y est peut-être trop indiquée: des cartes, de l'or, une

dague et du sang!

Voilà le tableau!

La plus gigantesque des oeuvres refusées c'est le _Berger et la

mer_,--_fable_!--par M. Doyen.

Ce berger est plus grand que la mer qu'il contemple.

Son genou est un immense rocher.--Et M. Doyen appelle cela une fable!

M. Duckett, _suspect_, a fait un affreux portrait qui doit être celui de

M. Brascassat.

M. Hippolyte Dubois à traduit Shakespeare à la façon de Ducis.

Figurez-vous une _Titania_, le _Songe d'une nuit d'été_, faits par un

prix de Rome, sans doute, élève de M. Gleyre--Gleyre obscur,--dirait le

_Tintamarre_.

Obéron ne s'y tromperait pas et n'irait certes pas verser le suc des

fleurs sur les paupières de cette Titania-là.

_Les Funérailles du géneral Marceau_. _L'armée autrichienne lui rend les

honneurs militaires de concert avec les Français_.

Nous ne ferons pas pour ce tableau de M. Dupray comme les Autrichiens et

les Français pour Marceau: nous ne lui rendrons pas même les honneurs

militaires (Voir ce que nous avons dit du tableau, la _Mort du général

Hoche)_.

M. Delord a fait un joli Persan--en bois.

Des légumes et des comestibles énormes sur le premier plan.--Au fond,

sur le cinquantième plan, à quelques lieues on aperçoit dans une cuisine

un petit cuisinier lilliputien apprêtant ses fourneaux pour faire cuire

ces gros légumes qui pourraient bien le manger ou l'engloutir lui-même.

Tel est le tableau assez plaisant de M. Fanchon.

On dirait en voyant le portrait de M. Horace Vernet par M. Ficatie, que

ce peintre a voulu faire le portrait du duc d'Orléans.

Cette peinture est encore du genre primitif et amusant dans lequel se

sont essayés avec tant de succès MM. Brivet, Castelnau, Delord, etc.

J'aurais voulu citer l'auteur d'un _Franc-maçon_ éclatant et celui de la

_Naissance d'un Poulain-Brivet_; mais je n'ai pu découvrir leurs noms.

C'est dans cette série de peintres qu'il faut classer M. Hudei, auteur

d'un _Mendiant suspect_, allégorie fine: ce mendiant, c'est l'amour....

Ah!--que dirait M. Hamon?

M. Mallet, auteur du 24 _septembre_ 1852 _à Viviers d'Ardèche_; M.

Regnier, qui a fait le _Retour aux Tuileries_, 20 _mars_ 1815, et M.

Rocques, peintre sur faïence, doivent être nomenclatures dans cette même

classe.

A ces diverses classifications de peintres, les _Suspects_, les

_Philosophes_, les _Victimes_--victimes nombreuses, hélas! de MM.

Signol, Pujol, Gleyre, Flandrin, Hamon, Brascassat, Yvon, etc.,--les

_Primitifs_ ou _Antédiluviens_, les _Poltrons_, les _Montagnards_, etc.,

etc., il faut ajouter les _Tristes_.

M. Guillaume Regamey, qui a fait le _Cavalier polonais_ dont j'ai parlé,

est de cette série.

Il faut y placer également un peintre modeste, caché comme une violette,

qui a fait une petite pauvresse plantée devant une boutique pleine de

polichinelles et de poupées. On devine dans la main qui se tortille une

envie démesurée de posséder, de toucher les joujoux. C'est une de ces

peintures attendrissantes qui réussissent toujours en public. Le peintre

l'a prise sur nature et a eu le bon goût de ne donner à ce sujet que la

proportion convenable.

M. Fourau, non moins élégiaque, a mis dans un cadre de chêne ou de sapin

une petite fille encore vivante, mais qui a l'air de bien souffrir.

M. Claude Maugey a exposé deux tableaux: le _Christ abandonné_ et un

_Coin d'atelier_. Le cadavre du crucifié est bien abandonné en

effet.--Il est étendu sur le sol dans un désert. M. Maugey a rendu

hardiment et même originalement l'abandon immense, plus grand que la

solitude.

Ce tableau, bien conçu et bien rendu, avait été commandé, m'a-t-on dit,

par un célèbre et noble amateur qui n'en a pas voulu, le jury l'ayant

refusé!

Il y a encore des gens qui croient au jury!

Dans tous les cas, ce n'était pas une raison.

Le noble amateur n'étant pas le jury, n'avait pas le droit de refuser.

Le _Coin d'atelier_ est une simple petite toile qui montre des pinceaux,

une palette, des couleurs et un _protêt_. Triste, triste,--comme dit

Hamlet,--triste allusion à la vie des peintres qui ne vendent pas leurs

tableaux vingt mille francs, car alors ils ne les vendent pas du tout.

Il n'y a pas de milieu.

La peinture rapporte des millions ou rien. C'est affaire de chance comme

en tout art.

Je ne sais si M. Maugey a voulu agiter ces hautes questions, et s'il

croit, comme M. Millet, que la peinture est une langue, mais

heureusement il n'en a pas l'air. Il conviendrait d'ailleurs avec moi

que ces petites vessies et ce papier timbré n'ont pas une grande

importance, ni une éloquence victorieuse et tranchant la discussion.

Pour couper court à toute réplique, au lieu de cette douce plainte, il

aurait fallu, alors, représenter dans un grand tableau les huissiers

noirs emportant tout et le peintre rouge pleurant aux pieds du jaune

propriétaire impitoyable.

Voilà qui aurait corroboré l'apophthegme de M. Millet.

J'admets le tableau religieux de M. Maugey, le _Christ abandonné_, mais

je n'admets pas le _Christ mort_, de M. Zipelius. Celui-là est

déplorable; il a l'air d'avoir concouru pour le prix de Rome.

* * * * *

X

=SOMMAIRE=

Orage.--Dispersion des insectes.--Nouvelle liste d'exécutés.--On

manque de tombereaux.--Le Jury a encore deux peintres tués sous lui

qui se portent bien.--Dernière fournée de victimes

innocentes.--Gentillesses à l'aquarelle et au pastel.--Traduction

libre de: _La garde meurt_..., etc.--Éloge des

aqua-fortistes.--Adresse de M. Cadart: rue Richelieu, 66

(réclame).--La bataille de Waterloo recommence.--La

sculpture.--Tout prouve que j'ai raison.--Otons nos paletots.--Un

nouveau suspect qui a du talent.--Moisson de

statuaires.--Conclusion.

* * * * *

Tout d'un coup le ciel s'obscurcit, un torrent de paysagistes nous

inonde. C'est comme une invasion de sauterelles en Afrique; il faudrait

du canon pour les disperser.

Cependant presque tous ces paysagistes ont du talent. C'est ce qui les a

fait refuser.

Citons les plus dignes et leurs tableaux.

M. Berne-Bellecour, _Plâtreries_, _près Fontainebleau_.

M. Besnus, _Bestiaux au pâturage_.

M. Auguste Bouchet, auteur d'un superbe _Chemin creux dans la forêt de

Montmorency_.

M. Berthelon, _Paysage_ (non inscrit dans le catalogue).

M. Chauvel, _Dans la Gorge aux Loups_, _Fontainebleau_.

M. Louis Cordier (non inscrit), une _Rue de village_ très-bien peinte.

M. Dutilleux, _Étude en forêt_ et _Effet du soir_.

M. Fontaine (encore un suspect non inscrit!), _Paysage_.

M. Eugène Lambert, _Vue prise en aval du l'Ile de Veaux_.

M. Laîné (suspect), _Paysage_.

M. Lansyer, _un Poste au bord de la mer_.

M. Lemariée, _Vieilles tanneries à Montargis_.

MM. Lalanne et Larochenoire, introuvables dans le catalogue, auteurs, M.

Lalanne qui avait toujours été reçu, de _Ruines dans un paysage_, et M.

Larochenoire, de _Chevaux au pâturage_.

M. Célestin Leroux, dont j'ai remarqué les trois _Sites de

Landebaudière_.

M. Edouard Lobjoy, qui a fait une très-belle _Vue de l'Église

San-Tommaso_, _à Gênes_.

M. Longueville,--qui figure à l'exposition ordinaire,--_Joinville à

Nogent_.

M. Marois (non inscrit), _Paysage_.

M. Michelin, _Vallée d'Hyères_.

M. Morel-Lamy, _Bords de la Marne_ et _Promenade près le canal_, pastel.

M. Masure (non inscrit), _Marine_.

M. Perret (François), _les Bords de l'Oise_.

M. Petit (non inscrit), _Paysages_.

M. Pissaro, _Paysage_.

M. Lavery (non inscrit), _Paysage_.

M. G. de Serres, _Crépuscule_.

M. Sutter (David), _Paysages de Fontainebleau_.

M. Vollon, _Paysage_ (Charenton).

M. Valnay (non inscrit), _Paysages_.

M. Wagrez--admis à l'Exposition et mentionné,--_la Forêt par la neige_.

J'en passe et d'aussi bons.

Tous ces paysages sont bien.--Pas un ne ressort absolument. C'est du

talent ordinaire, mais c'est du talent.--On n'a pas le droit de

repousser le talent, même quand on n'en a pas. Plusieurs des auteurs de

ces tableaux sont à la fois admis et refusés et figurent aux deux

expositions. Presque tous ont deux ou trois peintures à la

Contre-Exposition; je n'ai cité que les meilleures.

Deux autres peintres très-connus, MM. Jongkind et Eugène Lavielle, qui,

lui, ne s'est pas fait inscrire dans le catalogue, ont eu de charmants

paysages renversés, mais non tués,--au contraire,--sous le jury.

Quelques affreuses choses, _le Portrait de M. F._, par M. Tichit; _la

Femme adultère_, par M. Hébert; _la Fête romaine sous Pompée_, par M.

Navlet; un hideux fouillis sur faïence par M. Rocques, qui ne s'est pas

assez caché, et _le Portrait de M. Dambry_, _inventeur de la capsule

dite tire-feu_,--(remarquez l'invention, je vous prie),--sont les

dernières peintures qui m'aient arrêté à cause de leur tristesse ou de

leur comique involontaire.

Madame Pauline Viancin, dont le nom manque dans le catalogue, a fait un

très-joli portrait au pastel.

M. Tournayre est auteur d'un beau paysage au fusain. Un dessin de M.

Saint-François, _la Fièvre_, est des plus remarquables: un cadavre en

délire se relève dans ses draps sur un grabat; ses crispations, sa

maigreur en sueur, les effets d'ombre et de lumière sont arrachés à la

nature fantastique. C'est admirable.

_La Promenade près le canal_, pastel, par M. Morel-Lamy, et une _Plage_,

aquarelle, par M. Laurens, tous deux déjà nommés; _le Naufrage de la

Méduse_, d'après Géricault, fusain par M. Eustache (non inscrit); des

fleurs et des fruits au pastel sont à citer.

M. Frédérick Junker, qui n'est pas sans habileté, a voulu faire de

l'esprit. Il a représenté le livre des _Misérables_ ouvert à la page où

Cambronne répond si énergiquement aux Anglais qui le somment de se

rendre. Un morceau de sucre brûle sur une pelle pour ôter l'odeur et

mieux faire sentir l'intention du dessinateur, qui a appelé cette

mauvaise plaisanterie: _le Dernier mot du réalisme_.

GRAVURE

M. Bracquemond, un des meilleurs aqua-fortistes, un des artistes qui se

sont le plus distingués dans la magnifique galerie de M. Cadart, a

laissé au salon des Refusés un superbe _portrait d'Érasme_, _d'après

Holbein_, _eau-forte commandée par le ministère d'État_, et un _Tournoi,

d'après Rubens_, _gravure commandée par l'administration des Musées pour

la calcographie_.

Il paraît que le jury n'est pas d'accord avec cette administration, ni

avec le ministère d'État.

M. Léopold Desbrosses a une belle eau-forte: _Waterloo_; _épisode du

chemin creux d'Ohain_.

«L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic

sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double

talus. Le second rang y poussa le premier et le troisième y poussa le

second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient

sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et

bouleversant les cavaliers..., et quand cette fosse fut pleine d'hommes

vivants, on marcha dessus, et le reste passa.»

Ces lignes expressives ont été comprises et rendues par M. Desbrosses.

Il faut encore signaler les gravures espagnoles de M. Manet: _le Martyre

de Saint-Barthelemy_, _d'après Ribeira_, par M. Masson; _une Tête_,

_d'après Jean Bellin_, par M. Balleroy, Refusé craintif dont le

catalogue ne parle pas; enfin _les Folles de la Salpétrière_ qui

représentent _une Sortie de soeurs de charité_; _les Bords de l'Oise_,

d'après Daubigny--(on voit une grange),--et divers croquis par M. Amand

Gautier.

SCULPTURE

Mon opinion est que la sculpture est en déroute. Cela s'explique parce

qu'il faut être savant pour être sculpteur, et que pour un art manuel,

on rechigne à se bourrer d'études littéraires et scientifiques. La

statuaire ne doit représenter que la beauté pure, correcte et nue,

froide et sans défaut comme la matière qu'elle emploie.--La statuaire,

c'est la mythologie, c'est l'antiquité. Malgré les vigoureuses oeuvres

d'un des derniers sculpteurs de génie que nous ayons eu, Rude, je trouve

absolument contraire à la statuaire, nos paletots, les habits de nos

généraux et leurs chapeaux. Les riches et mâles costumes des guerriers

de Louis XIII et de Louis XIV même luttent mal en marbre avec les

draperies et surtout avec la nudité païenne.

Le réalisme ne peut pas être aussi heureux en statuaire qu'en peinture.

Il fait trop d'efforts, d'efforts inutiles.

Une des plus hardies statues dans toute l'Exposition, est celle de

_l'Ignorance_ qu'on a refusée. Je n'ai pu découvrir le nom de l'auteur.

Un nègre herculéen est rivé à la glèbe. Sans même essayer de tout briser

en détendant ses gros muscles, il s'allonge à terre en beuglant comme un

animal qui hume l'air. La stupidité puissante, énorme, musculaire est

parfaitement exprimée, et il y a une grande vigueur dans l'exécution.

_La Panthère de Java guettant des petits lapins_, par M. Delabrière, est

un joli plâtre.

M. Leclerc a un médaillon à l'Exposition des Reçus et un buste bien

ébauché à celle des Refusés.

Le _buste de M. J.-S. de G._, par M. Matabon, est très-soigné; il n'a

rien d'audacieux, il ressemble au roi Victor-Emmanuel, il est convenable

de tous les côtés. Quoi ou qui diantre à pu le faire refuser?

M. Auguste-Flavien Poitevin, fils de l'auteur du _Vengeur_, avait envoyé

au Jury un _modèle en plâtre d'un Christ_.--Pas une raison de refus ne

peut se découvrir.--M. Poitevin fils a reçu et reçoit encore de son père

les meilleures leçons de sculpture. Il en a donné la preuve en son

Christ. On sent dans l'exécution une jeunesse qui n'exclut ni l'habileté

ni la fermeté.

Le _Naufragé_, par M. Pètre; _Diderot_, par M. Leboeuf; des bustes, par

MM. Durst, Virey et Alfred Michel, _une Tête de cuirassier_, sans nom

d'auteur; _la Famille Cabasson_, très-spirituelle scène de saltimbanques

qui font leur _boniment_, terre-cuite, par M. Eugène Decan, auraient on

ne peut mieux figuré au milieu des oeuvres de sculpture admises.

CONCLUSION

J'ai terminé la revue des peintres, sculpteurs, graveurs et dessinateurs

Refusés contre tout droit et toute justice. Je ne crois avoir omis rien

d'important.--Je n'ai pas voulu ne parler que des oeuvres dont

l'exécution ordinaire, mais complètement satisfaisante, sautait aux yeux

de tout le monde. J'ai cité hautement les peintures trop rares où la

hardiesse et l'originalité se laissent entrevoir. J'ai signalé et classé

les mauvais tableaux, les croûtes et leurs auteurs, et je n'ai pas cessé

de prendre, le plus franchement du monde, la défense des peintres,--tout

en leur disant ce que je crois être leurs vérités,--contre la niaiserie

du public et des critiques d'art, et contre l'arbitraire du jury.

Je répète qu'il est honteux et absurde d'avoir rejeté les tableaux de

MM. Whistler, Colin, Chintreuil, Gautier, Briguiboul, Pinkras, Pipard et

autres que j'ai déjà plusieurs fois nommés. La surabondance des beaux

paysages et des nature-morte, dignes de maîtres, révolte aussi contre

leur rejet.

Ces refus sont une condamnation à mort du jury. Tous les vrais artistes

demandent l'exposition libre et la suppression de toute espèce de

censure ou de commission d'examen.--Ils l'auront,--_nous l'aurons_!

Nous avons encore bien des reproches à faire au jury. Pour se donner des

airs de raison, n'avait-il pas, l'espiègle! poussé la malignité jusqu'à

donner les places les plus en vue et les meilleures aux plus

détestables, risibles et primitives peintures que les garçons

d'administration et de bureau auraient refusées aussi, mais moins

sérieusement, moins solennellement que l'Institut.

Un fait encore grave, c'est que les refuseurs appliquent maintenant, au

lieu d'une simple marque à la craie, un R. ineffaçable sur la toile même

des tableaux qui ne leur plaisent pas. De sorte que les peintres sont

obligés de faire rentoiler leurs oeuvres à grands frais pour pouvoir les

vendre aux amateurs et bourgeois que le stigmate effraye et qui croient

au jury. Je ne suis pas trop sensible et je ne m'attendris pas

facilement sur le sort des _pauvres artistes_, mais c'est outre-passer

le droit que de les marquer.

M. le maréchal Vaillant a dit dans son discours officiel, le jour de la

distribution des prix aux peintres, que les artistes n'avaient

assurément pas à se plaindre de _ce siècle_: j'affirme alors qu'ils

n'ont jamais eu à se plaindre, car, certes, si l'on veut se donner la

peine d'aller les prendre au gîte ou de les regarder dans leurs

terriers, on ne les trouvera pas très-heureux.

Une des choses les plus révoltantes à constater, c'est, je le répète,

l'unité de refus pour les oeuvres dites réalistes.

Que signifie la beauté de convention pour un art comme la peinture,

dont l'esthétique consiste à représenter ce qu'on voit et ce qui est?

Quand on veut peindre la nature, ne faut-il pas être vrai?

Le choix, à moins d'être faux, est-il possible? N'y aurait-il pas

discordance, outre absurdité, à ne montrer que de jolies choses?

J'ai publié, il y a six ou sept ans, dans le journal _l'Artiste_, un

article sur cette vieille question. Je n'ai pas changé d'opinion et je

crois devoir, pour finir, le reproduire tel que je l'ai fait:

Cet article n'est ni la défense d'un client, ni le plaidoyer pour un

individu, c'est un manifeste, une profession de foi; il commence comme

une grammaire, comme un cours de mathématiques, par une définition:

Le réalisme est la peinture vraie des objets.

Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863 · 第 5 / 7 段