Il n'y a pas de peinture vraie sans couleur, sans esprit, sans vie ou

animation, sans physionomie ou sentiment. Il serait donc vulgaire

d'appliquer la définition qui précède à un art mécanique:

L'esprit ne se peint que par l'esprit, d'où il suit qu'il serait

impossible à beaucoup de gens de lettres de faire le portrait d'un homme

spirituel.

(Peut-être quelques lecteurs intelligents trouveront-ils inutile de

défendre un art dont la base est la vérité, et qui acclame toutes les

manifestations de l'esprit humain,--qu'elles viennent de l'imagination

ou de la mémoire, de la réflexion ou de l'observation,--à la condition

qu'elles soient sincères et individuelles. Cependant il faut bien

défendre, puisqu'on attaque.)

Le paysagiste qui ne sait pas remplir d'air son tableau, et qui n'a la

force que de rendre exactement la couleur, n'est non seulement pas un

peintre réaliste, mais même pas un peintre; car la vie d'un paysage,

c'est l'air.

L'écrivain qui ne sait dépeindre les hommes et les choses qu'à l'aide de

traits convenus et connus, n'est pas un écrivain réaliste; il n'est pas

un écrivain du tout.

Le mot réaliste n'a été employé que pour distinguer l'artiste qui est

sincère et clairvoyant d'avec l'être qui s'obstine, de bonne ou de

mauvaise foi, à regarder les choses à travers les verres de couleur.

Comme le mot vérité met tout le monde d'accord et que tout le monde aime

ce mot, même les menteurs, il faut bien admettre que le réalisme, sans

être l'apologie du laid et du mal, a le droit de représenter ce qui

existe et ce qu'on voit.

Or, Vénus est rare, et il y a longtemps que les nymphes diaphanes et les

dieux aux arcs d'argent ont fui avec nos bois et notre ciel, et se sont

réfugiés dans de certains volumes et tableaux.

On ne conteste à personne le droit d'aimer ce qui est faux, ridicule ou

déteint, et de l'appeler idéal et poésie; mais il est permis de

contester que cette mythologie soit notre monde, dans lequel il serait

peut-être temps de faire un tour.

D'ailleurs, on abuse de la poésie. On la met à toute sauce, et ce n'est

pas le cas de dire que la sauce fait le poisson.

La poésie pousse comme l'herbe entre les pavés de Paris. Elle est rare,

et quand il s'en trouve un brin, les pieds-plats l'ont bien vite

écrasée. Laissons la poésie tranquille! Chaque époque, chaque être a la

sienne, et cependant il n'y en a qu'une. Arrangez-vous. Quant à moi, je

crois que cette poésie, que chacun pense avoir dans sa poche, se trouve

aussi bien dans le laid que dans le beau, dans le fantastique que dans

le réel, pourvu que la pensée soit naïve et convaincue, et que la forme

soit sincère. Le laid ou le beau est l'affaire du peintre ou du poète:

c'est à lui de choisir et de décider; mais à coup sûr la poésie, comme

le réalisme, ne peut se rencontrer que dans ce qui existe, dans ce qui

se voit, se sent, s'entend, se rêve, à la condition de ne pas faire

semblant de rêver. Il est singulier, a ce propos qu'on se soit

spécialement suspendu aux pans de l'habit du réalisme, comme s'il avait

inventé la peinture du laid. Je voudrais bien que l'on m'indiquât le

poète ou le peintre dont l'oeuvre ne renferme pas quelques monstres et

beaucoup d'horreurs? Est-ce Shakespeare ou Rembrandt? Raphaël même ou

Homère? Perse ou Rubens? Véronèse ou Rabelais? La plupart des

difformités invraisemblables, des énormités hideuses, tout ce qui est

matière à dégoût, horreur et épouvante, a été inventé ou dépeint par les

grands artistes du passé.

Racine lui-même se complaît dans la peinture des vilaines passions et

des monstres odieux que vomit la plaine liquide, il est moins

pardonnable à Albert Durer de nous avoir montré les faces atroces des

Israélites diluviens, qu'aux peintres actuels de nous faire voir des

nudités du jour, certainement moins affreuses que celles qu'on rencontre

en général, et qui, d'ailleurs, à aucun litre ne justifieraient le

reproche de peinture du laid, puisqu'elles s'épanouissent dans la belle

nature, sous des verdures pleines de couleurs et de frissons. Ne

faudrait-il pas, pour satisfaire le goût des prétendus amateurs du beau,

mettre les scellés sur les moeurs qui ne sont pas pures et les nez qui

ne sont pas ioniens? Qu'ils prennent une glace, et qu'ils ne sortent

plus de chez eux, alors.

L'antiquité surtout, la Mythologie, qui est beaucoup plus vraie qu'on ne

le pense, regorgent d'abominations. Les types les plus repoussants,

peints ou imprimés, se trouvent dans les bibliothèques et dans les

musées; il n'y a point de critiques qui s'en effarouchent. Que les

réalistes jouissent de la même liberté! Si les gens en paletot qui

passent devant nos yeux ne sont pas beaux, tant pis! Ce n'est pas une

raison pour mettre une redingote à Narcisse ou à Apollon. Je réclame le

droit qu'ont les miroirs, pour la peinture comme pour la littérature.

Les aventures d'à-présent ne sont pas moins étonnantes, réjouissantes et

invraisemblables que celles des temps passés. Il y a même beaucoup de

bourgeois dont l'existence n'excitera pas moins la curiosité, dans

quelques siècles, que celles de Mercure et de Jupin. Les figures que

nous rencontrons sont aussi grotesques que bien des têtes conservées par

l'art grec, et la bourse de Paris ressemble au Parthénon.

Tout cela devrait engager les amateurs, membres de l'Institut et

conservateurs, à sortir un instant de Claros et de Trézène, à descendre

de l'Olympe et du Double-Mont, où les confine depuis si longtemps

l'amour du beau.

D'autres s'obstinent non moins utilement à se promener dans les longues

allées des parcs de Vatteau. Les marronniers de ces messieurs sont encore

en fleurs au mois de novembre; il y a toujours des frou-frou de soie

dans les bosquets--pommadés,--et les fleurs sentent la vanille et le

patchouli; l'eau qui s'élance au-dessus des massifs ne cesse pas d'être

irrisée dans un air couleur d'arc-en-ciel.

Quant aux romantiques, depuis qu'ils n'ont plus à exterminer la famille

des Atrides, leurs moustaches d'hidalgo ressemblent absolument à celles

des vieux de la vieille. Les plumes de leurs feutres, les rubans de

leurs pourpoints ont déteint.

C'est en vain qu'ils prennent les volets de Paris pour les jalousies de

Séville et qu'ils fredonnent d'une voix chevrotante l'air de

l'Andalouse, pas un soupir ne filtre à travers les persiennes derrière

lesquelles ne se fait entendre nul frôlement de robe effarouchée

surprise par quelque fantôme de Bartholo. La rue de Rivoli, semblable à

une flamberge, a traversé de part en part le vieux Paris. C'était là

seulement que les romantiques pouvaient rêver au moyen âge! Il ne leur

reste plus que leurs dagues, vieilles ferrailles dont le cliquetis ne se

fait entendre que dans les feuilletons de Dartagnan; mais le journal [2]

de ce héros lui-même est désert comme un estaminet où l'on a changé la

qualité du gloria!

[Note 2: _Le Mousquetaire_.]

Quelques jeunes enthousiastes essayent bien encore de courir les

aventures; hélas! les sergents de ville eux-mêmes n'y prennent pas

garde. Des gamins de Paris hurlent aux chausses des derniers

romantiques. Mais bientôt ces galopins gouailleurs sont essoufflés.

Ils ont alors besoin, pour se mettre à l'abri de l'ironie et pour ne pas

encourir la peine du talion, de produire des oeuvres. L'_exegi

monumentum_ leur semble être leur loi: ils s'y soumettent et attrapent

au vol leurs souvenirs comme des mouches. Alors ils vont voyager dans la

plaine Saint-Denis et dans le bois de Boulogne. L'aspect de la nature

les émeut; ils versent de douces larmes qui font pousser de grands

chênes et des tilleuls pleins de chants d'oiseaux.

Sous les feuillages ils aiment des figurantes amoureuses et des

couturières dévouées qui leur font de la tisane avec la fleur de ces

mêmes tilleuls. Quand vient l'hiver, ils ne peuvent plus s'embrasser

sous les feuilles, car celles qui leur restent sont des feuilles de

papier et il faut écrire dessus. Alors, semblables en cela aux

rossignols, ils ne peuvent plus chanter.

Le grattement perpétuel qu'ils opèrent sur leur front en fait sortir,

non pas Minerve, mais des myriades de danseurs qui renoncent au beau

monde pour se livrer à la littérature. Ces nouveaux venus ont toujours

l'air de polker; la plupart d'entre eux sont riches et ce qu'on appelle

de bons partis.

Ils cultivent les lettres en dépit d'abord de leurs mères, qui bientôt

ne peuvent résister à leur gloire en style coulant et facile; alors ils

mettent les deux pieds dans les feuilles publiques, et les bellâtres

deviennent de petits pédants.

Ils jugent avec des façons de beaux danseurs les livres sérieux et

autres; à force de valser, ils deviennent influents et font cercle dans

les foyers, les soirs de première représentation. Leur quadrille est

organisé.

Puis viennent les professeurs qu'on appelle maîtres et qui font des

cours d'art, comme si la littérature ou la peinture s'apprenait! De

vieux journalistes conservent la causerie française.

Ce n'est que parmi eux que la courtoisie avec mouches sur le visages et

paniers aux reins fait des révérences aux beaux parleurs. Ce sont les

derniers cabotins qui aient recueilli fidèlement les traditions du

dix-huitième siècle.

Ils parlent de Voltaire et de Diderot et s'appliquent à prendre leurs

manières. Ils regrettent le café Procope, et la démolition du café de la

Régence les fait songer aux ruines de Carthage et de Pompeï, et à la

décadence de ce pays.

Heureusement le bec de gaz du Divan Lepelletier leur luit comme un phare

d'espérance. C'est le dernier rayon du Permesse.

Il y a aussi de nouveaux romantiques: ceux-là ne sont pas moins curieux.

Ils refont une charte à l'instar de la fameuse préface de Cromwell, qui

fait encore du bruit parmi les gens de 1830. Ils ont inventé la

littérature industrielle, la poésie Crampton.

Ils soutiennent que le meilleur moyen de régénérer les lettres est de

chanter les bienfaits du gaz, de la machine à coudre, etc. De sorte que

les inventeurs et notables commerçants n'auraient plus besoin de

réclames. Les livres seraient des livrets et des guides. Pourquoi nos

aïeux n'y ont-il pas pensé? Nous aurions de beaux poèmes épiques sur la

chandelle et des romans ou des tableaux prodigieux sur la pomme de

terre.

Cependant, au milieu de tout ce monde, on découvre quelques meneurs plus

agaçants ou plus riches que d'autres. Un deux, que MM. Delaville et Luce

de Lancival (maître du membre de l'Institut, Villemain) eussent appelé

folliculaire, est réputé homme d'esprit autour des tables recouvertes de

drap vert. Il obtient des places, porte haut la tête, et, comme Diavolo,

il a sur les épaules un manteau de l'effet le plus beau. L'oeil cherche

parmi les plis de ce manteau un petit bout de dague.

Il est évident qu'il ne doit son maintien fier, son attitude rejetée en

arrière, qu'à l'opinion considérable que lui inspire sa force; si l'on

écrivait à coups de poing, il faut croire qu'il serait un hercule.

Ce critique demandait un jour à son feuilleton la signification de ce

mot: Réalisme. Par malheur, son feuilleton, n'ayant pas de dictionnaire,

ne put lui répondre, et il fut réduit à admirer un recueil de chansons

dites populaires, dont l'auteur commence à être servi au dessert des

grands dîners.

Ce jeune homme chante au piano, fait les délices des dames et exécute à

lui tout seul, comme aux Folies-Nouvelles, de ravissantes opérettes.

C'est un farceur de société. On dit de lui:--Nous avions hier ce

délicieux X...

Les couplets de cet agréable être jouissent de la faveur de deux maîtres

de la scène. Le premier a pris son art au sérieux, et il a longtemps

essayé de refaire à sa manière les vers de Corneille, de Racine, d'André

Chénier, en haine du romantisme. Ses grands succès l'ont engagé à faire

autre chose.

Le voilà qui confectionne, dans l'attitude du Molière de la rue

Fontaine, un brodequin à Thalie. Saint Crépin ne l'inspire pas et le

brodequin va mal.

Quant à l'autre auteur dramatique, la froideur du théâtre moderne a

échauffé sa bile.

Il est devenu tout rouge et s'est mis à la besogne, décidé à recommencer

la vieille gaieté gauloise.

Cette gaieté eut sans doute réjoui nos pères. Elle me fait souvenir de

l'esprit français, qui, ne sachant plus où se fourrer, dans un temps où

les loyers sont si chers, est allé se nicher dans la tête d'un jeune

écrivain, comme disent certaines revues hebdomadaires. Ce que cet esprit

français fait faire de bêtises au jeune écrivain est incalculable.

Cependant on ne saurait refuser à cet esprit français le prix de Rome.

La peinture réaliste a allumé sa mousqueterie; l'esprit français crible

malicieusement la _Baigneuse_ de Courbet de grains de sel gris.

Un autre esprit, pour n'être pas réputé absolument français, n'est pas

moins pétillant, car il pétille depuis 1825 et appartient à la fameuse

éclosion de 1830.

Il fait des _verss_ comme un autre ferait... des vers. Rien ne lui

coûte. Ce n'est pas comme au public,--car le public achète ses

productions.--Ce merveilleux improvisateur et prestidigitateur veut

qu'on fourre de l'esprit partout, même dans ses poches à lui; si le

réalisme parvient à être aussi spirituel que lui, sa sanction n'est pas

douteuse. Mais cet esprit va trop vite pour qu'on puisse le rattraper,

il vaut mieux le laisser passer; au train dont il va, ce ne sera pas

long, etc., etc.

Tout ce monde ne croit qu'au passé et forme un immense carnaval. Ces

armures, pourpoints, culottes et péplums ne vont pas aux gens d'à

présent. Celle friperie est rouillée, fanée, trouée, rapée; tout est

trop grand ou trop petit.

Pourtant cette armée d'artistes, de littérateurs, peintres et critiques,

assiste à la représentation de ce qui se fait, en germe ou en moisson,

et parle en secouant la tête, des Grecs, des Romains, des Allemands, des

Anglais, etc., et de l'éclosion de 1830, absolument comme ces chauves

qui, les soirs de grande solennité, au Théâtre-Français, toussent les

noms de Mole, de Monvel et de Mademoiselle Mars.

L'art en est là. Discuté et envahi par ces fameux hommes d'esprit, ces

délicieux causeurs, dont les oeuvres intitulées: Petites nouvelles,

Petites causeries, Revues de Paris, Coups d'épingle, etc., réjouissent

le provincial; ces poètes en or et argent qui disparaissent comme

l'infâme potichomanie; ces amoureux du joli, inventeurs du rire mouillé,

et autres illuminant leurs phrases d'adjectifs de toutes couleurs; ces

vieux romantiques passés comme les morts de leurs ballades; ces

romantiques nouveaux qui ne peuvent pas passer, malgré leur locomotive;

ces pédants et pions inoccupés qui se font juges et critiques au lieu

d'aller se faire tuer en Crimée; ces habitués d'estaminets qui cuvent

leur bière sur des oeuvres consciencieuses; ces journalistes ignares et

ignorants qui expriment des opinions qui ne leur appartiennent pas plus

qu'à d'autres; ces fondateurs de revues, et jolis messieurs qui se

servent du titre de journaliste pour en imposer aux femmes de mauvaises

moeurs et leur appliquer le chantage de l'amour; ces amateurs enfin,

bourgeois et beaux fils, bacheliers évadés du collège Bourbon, que la

Faculté de droit rejette dans la Société des gens de lettres. Voilà pour

la littérature.

Quant à la peinture et à la statuaire, elles sont escaladées par les

traditions et imitations, par l'Académie, par l'étranger enfin, comme la

musique par le tapage, les tambours et les instruments de cuivre.

Enfin, le réalisme vient!

C'est à travers ces broussailles, cette bataille des Cimbres, ce

pandémonium de temples grecs, de lyres et de guimbardes, d'alhambras et

de chênes phthisiques, de boléros, de sonnets ridicules, d'odes en or,

de dagues, de rapières et de feuilletons rouillés, d'hamadryades au

clair de la lune et d'attendrissements vénériens, de mariages de

Monsieur Scribe, de caricatures spirituelles et de photographies sans

retouche, de cannes, de faux-cols d'amateurs, de discussions et

critiques édentées, de traditions branlantes, de coutumes crochues et

couplets au public, que le réalisme a fait une trouée.

Vous figurez-vous le tapage produit par tant de gens bousculés,

culbutés, roulant les uns par dessus les autres, dégringolant de

l'Hélicon, de la rue de Bréda, de la Chaussée-d'Antin et de toutes les

Académies? Que d'articles, que d'imprécations, que d'odes, que de rouge,

d'or, de bleu, de jaune, de vert et de noir ameutés sont sortis des

cadres et des journaux!

Et tout cela pourquoi? Parce que le réalisme dit aux gens: Nous avons

toujours été Grecs, Latins, Anglais, Allemands, Espagnols, etc., soyons

un peu nous, fussions-nous laids.

N'écrivons, ne peignons que ce qui est, ou du moins ce que nous voyons,

ce que nous savons, ce que nous avons vécu.

N'ayons ni maîtres, ni élèves!

Singulière école, n'est-ce pas? que celle où il n'y a ni maître ni

élève, et dont les seuls principes sont l'indépendance, la sincérité,

l'individualisme!

* * * * *

A part quelques allusions du moment et quelques détails vieillis, cet

article rend encore assez mon opinion. Les diverses écoles et écoliers

déteints, voulant s'opposer à la transformation ou plutôt à la

marche--(je ne dis pas au progrès)--de l'art, à sa vie, ont encore la

même envie, mais un peu moins criarde.

Ce prétexte, l'amour du beau, leur est commode. Tout ce qui est faux est

bon--pour eux.--Encore une fois, et pour la millième, je ne fais pas

comme un peintre, je suis loin de nier l'imagination. Ce qu'un homme de

génie rêve est sublime quand il le réalise; mais justement ce rêve,

devenu oeuvre, est sublime parce que le poète l'a vécu, parce qu'il est

vrai. De même, un peintre qui représente ce qu'il a vu, tel qu'il l'a

vu, s'il possède son art, est un grand peintre.

La sensation qu'il a éprouvée donne la vie (c'est le génie) à son

oeuvre. S'il a rencontré et aimé Vénus, qu'il la fasse! Mais si une

scène de campagne, quelque chose d'ordinaire, de l'espèce quotidienne,

un de ces incidents humains, un de ces aspects qu'on trouve à chaque

pas, est rendu par lui avec vérité, ce n'est pas moins beau. Vénus, en

art, n'est pas préférable, comme sujet, à Quasimodo.

Depuis une quinzaine d'années que le réalisme se développe sur toute la

ligne de l'art, en peinture surtout, il n'est pas seulement repoussé par

les jurys, il est compris à faux et pris à rebours par des hommes de

talent et même par des artistes qui n'y voient, comme M. Prud'homme,

qu'un parti pris de ne représenter que des choses abjectes. J'en vais

citer, comme exemple, le morceau suivant de M. Paul de Saint-Victor:

«Il serait cruel de parler des tableaux de M. Courbet; l'enfance de

l'art désarme comme l'enfance du corps.

Comment un peintre, à qui ses adversaires les plus décidés ne pouvaient

refuser la science matérielle de la brosse et de la palette, a-t-il pu

produire les caricatures puériles signées de son nom?

Comment l'habile praticien de la _Chasse au chevreuil_ et du _Rut du

Printemps_, semble-t-il, aujourd'hui, étranger aux premières notions du

dessin et aux éléments de la perspective?

Quoi qu'il en soit, tout en souhaitant que M. Courbet se relève, il est

permis à ceux qui détestent les doctrines qu'il personnifie de se

réjouir d'une chute qui donne la mesure de leur abaissement.

Il est démontré aujourd'hui que le réalisme attaque la main, après avoir

perverti le goût et paralysé l'imagination.

Ce n'est pas impunément qu'on adore le laid et qu'on s'adonne aux

trivialités; tôt ou tard l'aberration du système entraîne la dégradation

du métier.

M. Millet s'enfonce de plus en plus dans la voie où M. Courbet s'est

perdu. L'art, pour lui, se borne à copier servilement d'ignobles

modèles.

M. Millet allume sa lanterne, et cherche un crétin; il a dû chercher

longtemps avant de trouver son _Paysan se reposant sur sa houe_.

De pareils types ne sont pas communs, même à l'hospice de Bicêtre.

Imaginez un monstre sans crâne, à l'oeil éteint, au rictus idiot, planté

de travers, comme un épouvantail, au milieu d'un champ. Aucune lueur

d'intelligence n'humanise cette brute au repos. Vient-il de travailler

ou d'assassiner? pioche-t-il la terre ou creuse-t-il une tombe?

La voix publique a trouvé son nom: c'est Dumollart enterrant une bonne.

L'exécution la plus énergique rendrait à peine supportable une pareille

figure. Or, le pinceau de M. Millet s'amollit et s'allourdit à vue

d'oeil: d'année en année sa couleur s'embourbe et son dessin se relâche.

Les terrains, les chairs, les haillons, tout est fait de la même

substance baveuse et mollasse. Faiblesse pour faiblesse, je préfère le

_poncif_ veule à l'horreur débile. Ramenez-nous aux Vénus lisses et aux

Apollons ratissés.

Mieux dessinée et mieux modelée, la _Femme cardant de la laine_ est

laineuse de la tête aux pieds. La monotonie du faire recouvre

maintenant, comme d'une couche d'ennui, toutes les toiles de M. Millet.

L'âme est aussi absente que dans le tableau précédent. Il n'y a pas même

de mélancolie dans l'apathie de cette femme ovine. Elle carde la laine,

comme les moutons qui l'ont fournie broutaient l'herbe; _E lo perche non

sanno_, c'est Dante qui l'a dit.

On peut louer dans _le Berger ramenant son troupeau_ un paysage

crépusculaire d'une tonalité fine et juste; mais le pâtre et ses bêtes

sont cloués au sol: je les défie d'avancer. Quelle tournure d'esclave

abruti affecte d'ailleurs ce triste berger! Sommes-nous en France ou à

Carthage? Va-t-il rentrer à la ferme ou dans l'ergastule?

Si du moins cette matière inerte était naturelle; mais elle a la raideur

d'un parti pris théorique. M. Millet semble glorifier l'idiotisme; il

interdit l'expression à ses figures rustiques, comme les prêtres

égyptiens la défendaient à leurs dieux.

On voit qu'il attache je ne sais quel sens mystérieux à la vague

bestialité qu'il leur prête. Étrange façon d'honorer le peuple, pour un

peintre voué aux choses plébéiennes, que de le représenter sous les

masques dégradés de l'abrutissement! Comme si les races champêtres

n'avaient pas leur beauté et leur élégance! comme si le travail du champ

frappait le laboureur de la stupidité de son boeuf!

Cette fausse école est d'ailleurs, au Salon de cette année, en plein

désarroi. La facture tombe, la vulgarité reste, et le réalisme

s'évanouit.»

Comme on le voit en tête de cette sortie contre le réalisme, c'est

principalement à Courbet que M. de Saint-Victor s'en prend.--En effet,

Courbet a eu sur la peinture actuelle une influence visible que

l'Académie veut vainement combattre.--Les deux ébauches du

maître-peintre, que M. de Saint-Victor a vues à l'Exposition, sont à

peine des ébauches. Courbet ne les avait envoyées, avec son tableau des

curés ivres, que pour former le nombre _trois_, puisque le jury avait

décidé que les peintres pouvaient leur adresser trois tableaux.

Qui connaît un peu les peintres sait qu'ils se seraient bien gardés de

manquer à ce chiffre. Quand Courbet le voudra, il fera deux excellents

tableaux de ces deux susdites ébauches.

«Il est démontré aujourd'hui que le réalisme attaque la main, etc.,» dit

M. de Saint-Victor.

Le tableau des curés, dont le véritable titre est: _Retour d'une

conférence_, en ce moment à Londres, répondrait au critique qui

reconnaîtrait forcément que jamais Courbet n'avait poussé plus loin «la

science matérielle de la brosse et de la palette.» Quant à l'_adoration

du laid_, je crois y avoir suffisamment répondu.

Fernand Desnoyers.

=FIN=.

ERRATA

Quelques fautes d'impression se sont glissées dans cette brochure:

Page 6: _à la place de_: dans les tableaux refusés que ceux reçus, _il

faut_: dans les tableaux refusés que dans ceux reçus.

M. Briguiboul n'a point d'e à la fin de son nom, et il faut un t au

milieu du nom de M. Whistler, etc.

Plusieurs autres petites fautes, comme «aura» au lion de «aurait,» page

42, ont passe, et nous n'en parlons que par excès de conscience

minutieuse.

Une faute plus grave est celle qui dérange le sens d'une phrase, page

42: à _la place de_: Il continuera par ce qu'il est convaincu,

finalement, etc.; _l'auteur avait mis_: Il continuera parce qu'il est

convaincu.--Finalement, etc....

_Finalement_ commence une autre phrase.

=PEINTRES, SCULPTEURS ET GRAVEURS=

NOMMÉS DANS CE LIVRE

Allard-Cambray.

Ancourt.

Andrieux.

Aufray.

Balleroy (A. de).

Barret.

Baudry.

Bellenger.

Berne-bellecour.

Berthelon.

Besnus.

Biard.

Blin.

Bouchet.

Bouguereau.

Bracquemond.

Brascassat.

Briguiboul.

Brivet.

Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863 · 第 6 / 7 段