_Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession_ n'a rien de

bien _écoeurant_, et cette expression _exercice d'une profession_

ressemble à celle de la 6e Chambre _dans l'exercice de ses

fonctions_.

_L'habileté employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se

cacher modestement derrière l'oeuvre_! Ne croirait-on pas que nous

sommes à l'église; franchement c'est plus catholique qu'artistique.

Le sermon continue par... _flatter le mauvais goût et les mauvaises

passions, sans aucun souci du bien_, etc.

Il n'y a rien à répondre à ceci: _Qu'Apollon soit Apollon et Socrate

Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, etc_.

Tout le reste de la lettre est le développement plus ou moins solennel,

comme on peut revoir, du commencement que je viens d'épiloguer. Je ne

veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les

peintres, même du renom de M. Millet, ont tort d'écrire, et d'écrire

publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner

de leurs nouvelles à leurs amis, et c'est précisément ce qu'ils ne font

pas.--Je parle d'un grand nombre.

Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gaîté,

celle-là. _Bing_! _Bing_! Je vais la placer ici,--pour les paysagistes,

_bam_! la voici, _boumm_!

«Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste:

«on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant

«le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde

«et on attend.

«On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble

«à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les

«profils de quelques masses: tout est embaumé, tout frissonne

«au souffle fraîchi de l'aube. _Bing_! le soleil s'éclaircit...

«le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière

«laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de

«l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme

«des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi.

«_Bing_!... _bing_!... un premier rayon de soleil... un second

«rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller

«joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui

«tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du

«matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent....

«Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière...

«Les amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie

«et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien...

«tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze

«transparente du brouillard, qui monte... monte...

«monte..., aspiré par le soleil... et laisse, en se levant,

«voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les

«maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin

«tout ce que l'on devinait d'abord.

«_Bam_! le soleil est levé.... _Bam_! le paysan passe au

«bout du champ avec sa charrette attelée de deux boeufs....

«_Ding_! _ding_! c'est la clochette du bélier qui mène le

«troupeau... _Bam_! tout éclate, tout brille... tout est en

«pleine lumière... lumière blonde et caressante encore.

«Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux,

«se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux

«et azuré.... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux

«volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval

«blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits

«saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la

«rivière.

«C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh!

«la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les

«herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voilà!

«Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!...

«Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre

«et n'ose pas approcher.--Ohé! Simon!

«Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde.

«--Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?

«--Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...

«--Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?

«--J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros

«rocher jaune que vous avez mis là.

«_Boum_! _boum_! midi! Le soleil embrasé brûle la terre....

«_Boum_! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs

«penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du

«village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux...

«le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume....

«_Boum_! Rentrons....--On voit tout, rien n'y est

«plus.

«Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la

«miche de ménage, avec du beurre frais battu... des

«oeufs... de la crème... du jambon!... _Boum_! Travaillez,

«mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve

«un paysage du matin... je rêve mon tableau... plus tard,

«je peindrai mon rêve.

«_Bam_! _bam_! le soleil descend vers l'horizon... il est

«temps de retourner au travail... _Bam_! le soleil donne un

«coup de tam-tam.... _Bam_! il se couche au milieu d'une

«explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise,

«de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime

«pas ça.... Attendons, asseyons-nous là, au pied de ce

«peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir....

«La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se

«ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas

«comme nous autres hommes, qui nous plaignons de

«tout.--Elles ont le soleil à gauche... elles prennent

«patience.... Bon, se disent-elles, tantôt nous l'aurons à

«droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent

«que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec

«leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en

«bénissant Dieu!

«Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon....

«_Bam_! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et

«de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voilà

«tout à fait disparu..., bien, bien, le crépuscule commence....

«Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne

«reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron

«pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond

«dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons

«verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une

«délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent

«leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses

«brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons

«suaves du ciel.... On commence à ne plus voir... on sent

«que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature

«s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les

«feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière

«du soir... la rosée emperle le velours des gazons.... Les

«nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues.

«_Bing_! Une étoile du ciel qui pique une tête dans

«l'étang... charmante étoile dont le frémissement de l'eau

«augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris

«en clignant de l'oeil.... _Bing_! une seconde étoile apparaît

«dans l'eau, un second oeil s'ouvre. Soyez les bienvenues,

«fraîches et souriantes étoiles.... _Bing_! _bing_! _bing_! trois,

«six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont

«donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout

«s'assombrit encore.... L'étang seul scintille.... C'est un

«fourmillement d'étoiles.... L'illusion se produit.... Le soleil

«étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art

«se lève.... Bon! voilà mon tableau fait!»

Corot.

(_Figaro_, 24 mai 1863.)

Après cette amusante lettre, d'un des maîtres du paysage, _bing_!

_bing_! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux

et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, _bam_!

Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se

lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une étude un peu plus

approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas

encore, qu'il n'avait pas rencontré dans un tableau, le rend fou de

joie. Il est le plus sincère amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux

on trouve quelque secret de jour ou de crépuscule, de pluie ou de vent,

pris à la nature. Voilà un peintre convaincu et vraiment voué à son art,

un chercheur éternel, un trouveur, même, indiscipliné, qui méritait bien

d'être évincé par les professeurs gardés par les fameux lions riants et

bouclés, symboles de l'Institut.

Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les

académiciens seront les mêmes.

Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits.

Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte

M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage

représentant un coup de vent dans une forêt en novembre, nous sommes en

plein novembre. C'est désagréable, mais le peintre connaît si bien son

calendrier qu'il en joue à son gré.

Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui

retombe sur le nez du jury.

M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refusé deux portraits très-bien

faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de

baudruche et l'indignation du public.

Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe

explicative, autrement, _quoique la peinture soit une langue_, on ne

comprendrait jamais le sujet.

Voici les vers célèbres d'Alfred de Musset:

Assez dormir, ma belle,

Ta cavale, Isabelle,

Hennit sous tes balcons.

Vois les piqueurs alertes,

Et, sur leurs manches vertes.

Les pieds noirs des faucons.

Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les

faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau.

Une jeune femme nue, _comme le discours d'un académicien_, a dit le même

de Musset, retournée sur un lit, regarde, on ne sait quoi, à travers les

carreaux de sa fenêtre, et montre ses postères à ceux qui la regardent,

c'est-à-dire au public.

Un cavalier _joyeux_, à la moustache blonde, se penche en appuyant une

main sur la susdite partie charnue pour faire voir à Isabelle

Les pieds noirs des faucons, etc.

quelques cerises détachées d'un collier de corail sont menacées d'être

écrasées sur le lit par le gros... derrière d'Isabelle.

Cheveux noirs et moustaches rousses, postères et cerises, linge et

chair, tout est bien fait, vigoureusement peint.

Ce que ce tableau fait épanouir de lazzis, de bons mots, parmi les

spectateurs, est énorme.

«Cela s'appelle _le Lever_,--_Lever de la lune_, à la bonne heure!»

disait un loustic en posant, comme le _cavalier joyeux_, sa main sur les

reins _souples et dispos_ d'Isabelle,--devant lesquels s'arrêtent les

dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'oeil à

travers les coups d'éventail!--D'autres dames passent plusieurs fois,

indignées, devant ces rondeurs de fille nue.

* * * * *

VI

=SOMMAIRE=

Quadrille!--Un critique d'art lève la jambe.--Trinité de M. Maxime

Ducamp.--Tous ne font qu'un--(incarnation).--Beau trait de M.

Adrien Paul.--La blanche ou la noire?--L'indignation ne fait pas

la bonne prose.--M. Castagnary soumet quelques judicieux conseils

au public et au Jury.--Les peintres ne cessent ni de vaincre ni

d'écrire.--_Le Séjour des Élus_, c'est l'Exposition.--_L'Enfer_,

selon saint Tremblay, c'est la contre-Exposition.--Exemple

d'humilité donné par cet infortuné peintre.--Les bons et les

méchants.--Ventre-saint-Gris et un autre saint!--Je m'évanouis!

--D'où sort-il encore, ce peintre-là?--Cinq manants contre un

gentilhomme!--Exemple de discrétion.--Mort de quelqu'un.--Selon M.

Gautier, la contre-Exposition n'est que le purgatoire.--Où la

religion va-t-elle se nicher?--Moyen d'inquisition.--Les bons

l'emportent.--_Je vais revoir ma Normandie_ (air connu).--La poste

aux lettres.--Encore un petit saint.--Nuée de sauterelles.--La

toile se lève.--Le père, le fils et....--Le bon

fataliste.--Mangeons un peu.--Un pied de nez à la

Sainte-Menehould.--On abat le pilori.--_Partit en guerre_... le

tableau de Courbet.

* * * * *

Les critiques d'art continuent à faire leurs farces.--M. Maxime Ducamp

trouve, dans la _Revue des Deux-Mondes_, qu'il n'y a que trois peintres

à l'Exposition; savoir: MM. Matout, Protais et un autre dont je ne me

rappelle pas le nom.

«_J'aime mieux çà_,» dit un autre critique d'art, M. Graham, dans le

_Figaro_.

Après la trouvaille, l'opinion de M. Maxime Ducamp, je trouve, moi,

qu'il n'y a qu'un seul critique d'art,--mais qui vaut tous les autres

critiques d'art;--c'est ledit M. Maxime Ducamp.

Il les résume, il est leur chef; MM. Anatole de la Forge, Adrien Paul,

etc., sont faits à son image.

Et à propos de M. Adrien Paul, le critique du journal _le Siècle_, je

vais rappeler un trait de lui qui le peint tout entier.

Au Salon de 1861, M. Leboeuf avait exposé une statue colossale,

représentant un esclave nègre, un Spartacus américain qui vient de

briser ses fers et s'élance à la révolte. M. Adrien Paul prit cette

statue symbolique, ce Spartacus nègre, pour le fameux gladiateur, pour

le véritable Spartacus, héros de tragédie.

«Rendre ainsi, écrivait-il, l'un des héros, l'un des martyrs de la

liberté!...--Il fallait à Spartacus un caractère fier, mâle, héroïque,

etc.»

Un peu plus loin, M. Adrien Paul ayant remarqué les grosses babines ou

lèvres du nègre, s'indignait démocratiquement de cette bouche, qu'il

trouvait «enflée par l'envie,» octroyée par le sculpteur au libérateur

des esclaves romains.

Cela suffit, n'est-ce pas?

Quoique les critiques d'art ne me soient pas agréables, il m'est doux de

temps en temps de citer leur littérature.

M. Castagnary, esthétiste connu, publie dans _le Courrier du Dimanche_

un compte-rendu de l'Exposition des Refusés, et il conclut par les

lignes suivantes:

«Au public: Croyez bien que si l'on retirait du salon des Refusés

deux cents toiles grotesques, qu'à défaut de l'Institut, un simple

garçon de bureau eût pu désigner, il resterait un ensemble de

peintures fort satisfaisant. Je vais plus loin: placez par la

pensée au milieu de ce restant, ainsi échenillé d'inepties

flagrantes, les cent oeuvres des trente ou quarante artistes dont

les noms sont dans toutes les bouches, et qui font l'honneur de

toutes les expositions, parce qu'ils sont véritablement

l'état-major de l'art: vous avez immédiatement un Salon complet,

aussi intéressant que celui qu'a combiné l'administration.

«A l'Institut: Messieurs, il faut abandonner cette guerre. Elle est

mauvaise; elle décourage. Elle est injuste; elle outrepasse vos

droits. Quand vous vous appeliez David et son école, que vous aviez

une esthétique à vous, que cette esthétique, acceptée de tous,

n'avait point encore été ébranlée par le contrôle d'une raison plus

libre, vous pouviez avec certitude établir la discipline dans

l'art; vous deviez étouffer les révoltes, exclure les hérétiques.

Mais l'école romantique, en procurant l'avènement de

l'individualisme, a signé votre destitution. Aujourd'hui, dans

l'art, chacun ne relève que de soi-même, n'admet d'autre

suzeraineté que la sienne. La société a sanctionné et sanctionne

encore chaque jour cette émancipation heureuse. Comme pouvoir

dirigeant, vous n'êtes plus rien. Abdiquez donc généreusement ce

qui vous reste d'autorité, et résignez-vous à suivre un mouvement

que vous ne pouvez plus arrêter désormais.

«Cas Agnary.»

Les peintres ne cessent pas d'écrire. Après la lettre de M. Corot est

venue celle de M. Millet, précédée de celle de M. Rousseau.

Un Refusé, M. Tremblay, avait envoyé au _Petit Journal_ une protestation

bien douce où il écrivait «que les moins bons de l'Exposition des

_élus_, peuvent aller de pair avec les meilleurs de celle des

_réprouvés_.»

«Non pas, ajoutait-il, que nous voulions jeter au jury l'accusation

banale de partialité; mais il est composé d'hommes accessibles à la

fatigue, etc.»

Un peu plus loin, on trouvait dans le même article: «En quoi, après

tout, les mauvais tableaux peuvent-ils nuire aux bons?»

Est-ce naïf?--Je ne crois pas qu'on se soit moqué jamais plus

tranquillement de soi-même, ni qu'on ait protesté d'une plus sainte

façon.

Le même peintre religieux qui signe: L. Tremblay, _l'un des

réprouvés, auteur de sainte Eugénie_, _qui compte huit années

d'exposition_, cite à l'appui de ses arguments, «le _doux_ philosophe,

le sage _aimable_, saint François de Sales, que _notre_ Henri IV aimait

_tendrement_.»--Ah!... donnez-moi un peu de fleur d'oranger....

Comme on va tout de suite se rendre au langage couleur _café au lait_,

et à la raison couleur _cuisse de nymphe_ de ce pauvre _réprouvé_ M.

Tremblay.

Je viens d'apprendre que M. C. Brun, dont j'ai cité un si risible alinéa

à la fin de mon troisième chapitre, est encore un peintre.

Ah! tant pis! je ne renoncerai pas non plus; j'écrirai aussi,--pas comme

les peintres;--je les citerai, je leur montrerai à eux-mêmes qu'il vaut

mieux qu'ils _expriment_ leurs _idées par leurs tableaux_, et

que la peinture est bien leur langue, comme disait M. Millet.

M. A. Gautier--lui aussi!--a écrit, dans le journal _l'Exposition_, une

longue lettre à M. Ch. Monselet; mais, comme elle ne concerne que M. A.

Gautier, je ne suis pas assez indiscret pour la citer; je me contente

d'en extraire ce petit passage:

«Si tu es friand d'entendre des choses singulières,

retourne au Salon des _proscrits_, tu surprendras parfois des

homme bien réfléchis qui le quittent en _soupirant_.»

Si ces mots «des hommes bien réfléchis» ne s'appliquent pas spécialement

aux peintres refusés, le dernier mot, le _dernier soupir_ doit faire

bien réfléchir le jury.

Comme les peintres sont moraux et religieux! Comme ils parlent du bon

Dieu, des saints et de la vertu avec complaisance! (Revoir les lettres

des peintres, que j'ai citées). M. Amand Gautier insiste aussi sur _la

haute moralité_ de son tableau, _la Femme adultère_, exposé dans _le

purgatoire_, dit-il.

Qui diable se serait avisé d'aller trouver de la morale dans ce tableau,

si ce n'est son auteur?

Il est à remarquer également, à propos des écrits des peintres, qu'ils

donnent tous des appellations différentes aux Refusés.

L'un dit qu'ils sont Exclus.

L'autre les traite d'Artistes non admis.

M. Tremblay les nomme Réprouvés.

M. Gautier les appelle Proscrits, etc., etc.

En se livrant aux méditations dans lesquelles plongerait ce sujet, on

arriverait peut-être à trouver dans ces diverses désignations les

opinions philosophiques, politiques et artistiques de leurs auteurs.

Le public, à force d'entendre de justes appréciations, commence à ne

plus rire et à ne pas trop donner raison au jury,--ni aux peintres, il

est vrai,--au Salon des Refusés.

La quantité de mauvaises et de primitives peintures est immense, mais

n'atteint pas au chiffre des médiocres, des prétentieux, des affreux

tableaux qui surabondent à l'Exposition des Reçus.--En outre, on ne

saurait trop le répéter, les tentatives souvent réussies, les

individualités nouvelles, ne se rencontrent guère qu'au Salon des

Refusés.

Les tableaux que j'ai déjà cités de MM. Whistler, Colin, Pipard,

Gilbert, Briguiboul, Gautier, Julian, Chintreuil, Fantin, etc., défient,

bravent, et narguent le jury.

Je vais indiquer un grand nombre d'autres toiles remarquables, des

paysages et des natures mortes surtout.

Voici _les Embrasseux_, de M. Jean Desbrosses.

Le soir, au coin d'un bois, devant le soleil couchant, un gros garçon de

campagne fait claquer un baiser sur la joue penchée d'une jeune et

fraîche paysanne,--_l'enjoleu_ a l'air si heureux, la petite coquette

est si gentille et si mutine! Toute cette campagne, cet horizon sont

volés à la nature. Cela est vrai, amusant et naïf, cela sent bon; c'est

un charmant tableau.

M. Charles Lapostolet est l'auteur de deux paysages dont un surtout,

celui qui représente une route et des massifs d'arbres dans une forêt,

est très-beau.

_La Chute de la rivière de Loing_, _au soleil couchant_, par M.

Charles-Edme Saint-Marcel est encore un beau paysage. Mais que c'est

fatigant de dire toujours: beau, très-beau, très-bien, très-réussi en

parlant des paysages. C'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je

raconterais bien un paysage que j'aurais vu, moi-même, qui m'aurait fait

une impression particulière; mais comment décrire les paysages des

autres, à moins de dire comme au théâtre:--La scène se passe dans la

forêt de Fontainebleau; à droite, sur le premier plan, un gros chêne; à

gauche, un chemin qui mène à la ville. Je pourrais ajouter: _On entend

un cor, à la cantonnade_.

J'ai remarqué le paysage de M. Charles-Edme Saint-Marcel, et j'ai aussi

remarqué un tableau de M. Saint-Marcel fils,--mais d'une toute autre

façon.

En regardant ses _Chevaux de ferme à l'écurie_, quoique M. Saint-Marcel

fils soit élève de MM. Decamp et Léon Cogniet, j'ai cru fermement qu'il

était élève de M. Brivet-le-Gaillard.

Est-ce que les paysagistes commenceraient à croire, comme beaucoup

d'hommes de lettres, à ce stupide proverbe: _Tel père_, _tel fils_? En

voilà plusieurs qui donnent leurs pinceaux à leurs enfants dont ils

feront d'éternels élèves. Un des exemples frappants de cette funeste

voie est M. Daubigny, dont le fils a exposé cette année, des paysages

copiés sur ceux du papa. Ces paysages ont pu réjouir ce bon père, mais

ils font approuver sans réserve la conduite des notaires qui accumulent

les barricades devant les envies artistiques de leurs fils.

Un des plus curieux et des meilleurs tableaux au Salon des Refusés,

c'est le _Bûcheron et la Mort_, par M. Pinkas.

«Un jour d'été, un bûcheron, épuisé sous le faix de la

chaleur et du travail, ramassa ses suprêmes efforts pour enfoncer

son coin dans le tronc d'un vieux chêne, puis retomba,

découragé. Les sueurs serpentaient sur son visage

terreux et ravagé, ses yeux grandissaient sans regards, et sa

respiration déchirait son gosier desséché. Quant il revint à

lui, le tableau splendide de la forêt tranquille et heureuse,

qui ne semblait occupée qu'à écouter, sous le soleil, le chant

du coucou, lui fit faire une comparaison si fâcheuse, qu'il

se prit à pleurer. Le bonheur calme de la forêt lui faisait

envisager, par contraste, sa destinée tourmentée.

«Le bûcheron, à force de se désoler, en arriva bientôt

à ce paroxysme de la douleur où l'on se met à parler tout

haut.

«--Suis-je malheureux, se dit-il en patois, je n'ai pas

la force de travailler, et je n'ai que le travail pour faire

vivre mes six enfants, ma femme et moi-même! Et ma

femme est encore enceinte!

«(Généralement, le hasard envoie beaucoup d'enfants à

ceux qui n'ont même pas de quoi se nourrir).

«--Ah! poursuivit le bûcheron, je voudrais que la Mort

fût la marraine de ce dernier enfant!

«Pendant qu'il se tenait ce triste langage, le _comique_ qui

ne perd jamais ses droits continuait à jouer des farces. Il

soufflait _aux_ fourmis l'idée de grimper dans les jambes du

bûcheron, aux faucheux celle de se promener sur son cou.

Il en résultait des grattements qui nuisaient à la gravité du

tableau. Le chant monotone du coucou se mêlant aux sanglots

de l'infortuné, une pie, oiseau de pantomime, qui

allait et venait non loin de là, en sautillant comme... une

pie, ajoutaient encore à la partie gaie.

«A peine le pauvre bûcheron avait-il prononcé cette phrase imprudente:

«Je voudrais que la Mort fût la marraine de ce dernier enfant!» que le

tronc d'un vieux chêne s'ouvrit et donna passage à cette vilaine

carcasse, la Mort, qui sembla descendre de voiture, et s'avança

gracieusement vers le bûcheron terrifié. Elle n'avait aucun vêtement,

c'était un squelette dans toute sa simplicité. La Mort est la seule

personne qui puisse sans indécence se présenter nue aux gens.

«--Tu m'as invoquée, dit-elle, ou plutôt firent les os

maxillaires au bûcheron, sur lequel elle tînt fixés les deux

trous qui lui servaient d'yeux.»

«C'est, dit-il, afin de m'aider

A recharger ce bois....»

Telle est la scène représentée par M. Pinkas, excepté la Mort qui a une

espèce de casquette et une cravate rouge autour de l'arête qui lui sert

de cou.

Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863 · 第 3 / 7 段