M. Morin est le seul architecte dont nous parlerons. L'architecture,

comme la tragédie et comme la sculpture, est en pleine déroute. On ne

sait même pas imiter. On ne sait plus faire que des maisons et des

embarcadères, comme l'église de Saint-Vincent-de-Paul et autres, ou des

échafaudages de pâtisserie.

Reprenons haleine.

Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai dit des choses désagréables

au jury--depuis le commencement de ce chapitre.

Ah! c'est que je ne suis pas comme la bonne province; je n'ai pas été

nourri dans le respect de la niaiserie chauve et du crétinisme entêté

aux cheveux d'un blanc jaune, aux oreilles bouchées par le coton.

Ces cheveux--devenus blancs à force d'outrage

Au bien élémentaire,--on doit les respecter,

A dit, d'un air profond, un pion sans ouvrage

Que son cuir chevelu ne pouvait qu'irriter.

Vraiment, je ne suis pas flatteur--on le voit--pas plus pour mes amis

les peintres et les critiques d'art que pour d'autres; je ne crible pas

ceux-ci de compliments et ceux-là d'invectives. Je suis sûr jusqu'au

bout de ne pas épargner les gens, sans pédantisme, sans forfanterie,

uniquement parce que je ressens l'irrésistible besoin de dire mon

opinion--mon opinion qui me semble être pleine de raison,--autrement je

ne la publierais pas. Mais n'est-ce pas violent de voir tant de dessus

et tant de dessous de pain à l'huile--et au vinaigre--s'étaler

majestueusement d'un côté interdit à d'autres pauvres croûtes non moins

rassies et non moins trempées?--Et de ne rencontrer les plus hardies

peintures que dans les salles des Refusés!

N'est-il pas temps de laisser à tous les artistes le droit et la

possibilité de montrer leurs oeuvres? Que peuvent les censures? Le

public à tête de veau lui-même n'est-il pas mille fois plus intelligent

que tous les jurys du monde? Sa raillerie, son gros rire suffisent et ne

ruinent ni ne désespèrent l'artiste. Au contraire, les arrêts

académiques, outre qu'ils sont toujours contestables et contestés,

accablent les pauvres victimes et les empêchent de vendre leurs tableaux

bons ou mauvais. Là les Académies cessent d'être risibles. Puisqu'on ne

peut empêcher les mauvais artistes de pulluler, à quoi bon les empêcher

de vivre? Trop de mécaniques et de machines à vapeur remplacent

avantageusement les hommes et les forcent de ne pas subsister. Laissons

les peintres inoffensifs remplir tranquillement les crèmeries en

essayant de faire quelque chose.

Après ces considérations philanthropiques, comment s'expliquer le

style--on pourrait dire académique--des critiques d'art de la banlieue

et de la province?

«Heureusement qu'il est empaillé!» s'écrie M. C. Brun, en

parlant d'un tableau, dans le _Courrier artistique_. L'article commence

ainsi:

«L'Exposition des Refusés pourrait aussi s'appeler l'Exposition des

comiques. Quelles toiles! quelles oeuvres! quelle collection!

quelle galerie! Les bonnes choses, et il y en a peu, y sont

écrasées par les mauvaises. Que dis-je? les mauvaises! les

déplorables! les impossibles! Jamais, certes, succès de fou rire ne

fut mieux mérité. Le public, qui ne paye que vingt sols à la porte,

s'amuse pour plus de cinq francs.»

Et ce morceau dithyrambique de M. Fichau, du _Mémorial de la Loire_:

«Mais j'ai épuisé, ce me semble, les divers chefs de plainte sans

avoir rencontré de ces dénis de justice, de ces abus de pouvoir, de

ces injustices criantes, dont vous étiez accusés et dont j'avais

commencé par vous accuser moi-même. C'est à peine si j'ai pu

démêler une dizaine de rigueurs, parmi tant de jugements

inattaquables. Vous avez cru que c'était votre droit comme

dépositaires des saines doctrines, des traditions et des

bienséances de l'art, de protester contre des tendances funestes,

de rejeter dans l'ombre des productions où l'art se ravale jusqu'à

violenter le regard par le scandale. Vous vous êtes dit que le

respect dû aux grands artistes vos ancêtres, que le souci de votre

illustration personnelle et de l'avenir artistique de notre pays

vous faisaient une loi d'être sans pitié pour les dévergondages de

sentiment et de forme et vous commandaient de leur refuser votre

approbation, sorte de brevet qui leur eût reconnu le caractère

élevé et les qualités d'oeuvres d'art. Voilà donc toute votre

iniquité.»

Je ne sais pas pourquoi je cite cela, par exemple, à moins que ce ne

soit pour faire plaisir au Jury.

* * * * *

IV

=SOMMAIRE=

La noblesse des Refusés remonte à bien avant les croisades.--Les

imbéciles n'admettent que leurs nez.--Heureuse comparaison entre

plusieurs peintres et une fleur exotique.--Le 93-Courbet.--Bain

d'eau-forte.--La soupe est sur la table des aqua-fortistes!--Un

guitariste se révèle.--Tabatière à diable.--Des peintres devenus

pierrots.--Conquête de toutes les Espagnes.--La séance est ouverte

et levée.--Les rassemblements sont défendus.--Bonjour. Thomas.--Un

poète prisonnier.--L'Infant n'a plus de droits au trône.--Le vieux

persiste.--Portraits. Silence!--Le _Jury-Charivari_.--Oeufs

brouillés et oeufs sur le plat.--Retour en Espagne sans canons.--Le

Jury--_Journal amusant_.--Souvenirs du jeune âge.--Vol de

diamants.--Du latin!--Andromaque.--Charenton.--M. Biard.--M.

Millet.

* * * * *

La race des Refusés ne vient pas d'éclore. Tout artiste, tout auteur

d'une oeuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et

des _confections_, est presque toujours _refusé_. Il blesse trop de gens

de la majorité pour ne pas être rejeté dans son individualité. Les sots

veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un

artiste n'imite pas, mais il ne veut pas être imité. Celui même qui ne

peut pas être imité est le plus fort.

Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres

prédestinés à être refusés avant l'Exposition dont nous nous occupons.

Or, parmi ceux-là, s'épanouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM.

Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de

la révolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette révolution à cette

jeune pléïade que l'enthousiasme pour Rembrandt a poussé à

l'eau-forte.--Ils font, je crois, tous partie de la société des

Aqua-Fortistes, qui s'est également illustrée par ses dîners aussi

fameux que ceux du journal _le Figaro_. Le célèbre éditeur Cadart

présidait à ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de

ces messieurs.

A la précédente Exposition--des reçus,--un groupe de jeunes peintres

ci-dessus désignés, s'arrêta coi devant un tableau, représentant _Un

joueur de guitare espagnol_. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands

tant d'yeux et tant de bouches de peintres, était signée d'un nom

nouveau, _Manet_.

MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardèrent avec

étonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les

féeries à trappes, d'où pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol

était peint d'une certaine façon, _étrange_, nouvelle, dont les jeunes

peintres étonnés croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le

milieu entre celle dite réaliste et celle dite romantique. Quelques

paysagistes, qui jouent un rôle muet dans cette nouvelle école,

exprimaient par une pantomime significative leur stupéfaction. M.

Legros. qui avait fait lui-même quelques tentatives audacieuses contre

les Espagnols, mais qui n'avait pas dépassé le Tage, considérait le

musicien comme une conquête des Espagnes, au moins jusqu'au

Guadalquivir.

Il fut décrété séance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres,

qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation éclatante

de la nouvelle école eut lieu.

M. Manet reçut très-bien la députation, et répondit aux orateurs qu'il

n'était pas moins touché que flatté de cette preuve de sympathie. Il

donna sur lui-même et sur le musicien espagnol tous les renseignements

qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, à leur grand ébahissement, qu'il

était élève de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas à cette première

visite. Les peintres même amenèrent un poète et plusieurs critiques

d'art à M. Manet.

Après divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne à

M. Manet. Les portraits de _Mademoiselle V. en costume d'Espada_, et du

_Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers_, d'après

Velasquez; _Philippe IV_, d'après Velasquez, et _Lola de Valence_,

gravures, le tout admis aux Refusés, justifient pleinement la grave

détermination du comité de la jeune pléïade. _Le Bain_, même, la plus

grande toile de M. Manet, quoique représentant des Parisiens et des

Parisiennes (elles en costume de bain _d'homme_, eux presque _en costume

de majo_), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans

cette peinture surtout, l'influence des victoires et conquêtes de M.

Manet dans les Espagnes.

Les trois tableaux de M. Manet ont dû jeter une perturbation profonde

dans les idées arrêtées du Jury. Le public lui-même ne laisse pas que

d'être étonné de cette peinture qui, en même temps, irrite les amateurs

et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais

non médiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera

par ce qu'il est convaincu.--Finalement, quoique les amateurs prétendent

retrouver dans la manière de M. Manet des imitations de Goya et de M.

Couture,--légère différence.--Je crois que M. Manet est bien lui-même;

c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui faire.

M. Legros a un grand tableau aux Reçus et un petit portrait aux Refusés.

Ce portrait est très-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury,

en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis à la porte?

Silence du Jury.

Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce même portrait,

dans diverses poses, avait déjà été reçu plusieurs fois. Pourquoi ne pas

l'admettre encore? Enigme du Jury.

En plus, M. Fantin jouit d'une grande réputation au Louvre pour ses

belles études. Son système pictural ne se développe pas d'une façon

aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est

sans défaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son

ébauche intitulée _Féerie_. C'est un amas, une macédoine, un plat de

couleurs brouillées; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle

on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.

M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laissé aux

Refusés un tableau très-remarquable: _Basques Espagnols jouant à la

pelote_. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le

midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de

Basques châtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention,

une promptitude et une adresse très-observées. M. Gustave Colin gagne

d'emblée la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la

chose comme elle est. Les costumes uniformément bleus et rouges des

Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effrayé le

peintre; tout cela est curieux et intéressant et mérite d'être vu comme

toute chose particulière.--Refusé!--Pourquoi?--Rébus du Jury.

Un très-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B.

est vu de profil, en train d'écrire. La pose, le regard, la main, la

plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet _d'Antan_, tout

est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce

vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on

redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le déranger pendant

qu'il écrit. C'est très-bien fait, c'est peut-être trop bien fait; ce

l'a été sûrement pour le Jury qui l'a rejeté.

_Gants, fleurs et bijoux_, par M. Pipard, est un petit chef-d'oeuvre. Il

est impossible de représenter plus finement un _sujet_ aussi simple. Les

gants, c'est à les mettre; le verre, c'est à boire dedans; les bijoux,

c'est à les voler, tant ils sont bien exécutés.--Refusé.--Logogriphe du

Jury.

_La Mort de l'enfant_, du même peintre, a les mêmes qualités poussées un

peu moins loin.--Refusé.--Charade du Jury.

Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les

pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer

que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M.

_Paulus Coesar_ Gariot qui a ajouté après son nom: _Faciebat Parisiis

anno_ MDCCCLXIII. _Faciebat_ est joli surtout: _Il faisait_ en 1863!!!

Je ne sais de qui est élève M. Paulus Coesar Gariot, mais il est une des

nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint

exactement d'après son procédé; c'est d'un élève, mais malgré la

faiblesse, c'est la même chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement

exécutés et il refuse. Quand M. Paulus Coesar lui dit avec raison:

...Quoi! ne m'avez-vous pas,

Vous-même,--ici,--tantôt,--ordonné, etc.

Le jury lui répond:

Hé! fallait-il en croire une amante insensée!

Il y a de quoi devenir fou. C'est à croire que les examinateurs, que les

magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et

qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus désordonnés,

des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant

d'estoc et de taille sans savoir où, uniquement pour taper.

Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient.

J'ai cité un petit article de M. Henri de la Madelène, concernant M.

Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du

même auteur, sur M. Biard.

M. BIARD

«J'espère parler aujourd'hui de M. Biard pour la dernière fois de

ma vie. Ce triste farceur, dont la popularité fut un moment si

grande, perd décidément sa clientèle, et n'arrête plus personne

devant ses toiles. Voilà un excellent symptôme de santé publique

qui vaut bien la peine d'être signalé.

«J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard à la

littérature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru

souverainement injuste. Certes, l'auteur de la _Pucelle de

Belleville_ ne saurait être rangé parmi les classiques de la

langue; mais on retrouve au milieu de sa banalité comme un dernier

écho de verve gauloise. Paul de Kock est commun au possible, mais

il est gai somme toute, et le _Cocu_ nous a tous déridés.

«M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable

déviation de l'esprit français; quand le bourgeois de Paris se met

à être bête, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun bourgeois du monde:

M. Biard est le plus plat des bourgeois de ce temps. Il a toute la

gravité de M. Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un

queue-rouge, un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce

qu'est _Mon voisin Raymond_ avant que Paul de Kock fasse crever sa

culotte, et la grossièreté de l'accident est sauvée par les détails

qui le précèdent. Chez M. Biard, aucune précaution: la brutalité de

ce jocrisse excessif ne connaît ni ménagements ni mesure. Il

développe la laideur, non dans le sens du caractère, comme fait

Daumier, par exemple, mais par complaisance pure pour la laideur

même. Il ne conçoit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse rire sans se

tordre, exprimer un sentiment intérieur sans tirer la langue,

équarquiller les yeux, hérisser les cheveux, convulser le corps

tout entier. Et remarquez qu'avec cette grossièreté des moyens il

n'atteint pas même une vérité triviale. Sa _Bourse_ est au-dessous

de la réalité, son _Plaidoyer en province_ n'a jamais pu être

plaidé par personne. Tout cela est glacé, faux, pénible, outré,

navrant, et je m'étonne que cela puisse encore faire rire quelques

sots.

«Et dire que ce barbouilleur est décoré depuis 1838, pour ses

oeuvres, et qu'il a gagné, par ses oeuvres, dix fois plus d'argent

que Poussin!»

(_Figaro-Programme_.)

Henry de la Madelène.

Autre _guitare_!

Je trouve dans le journal _l'Exposition_ une lettre de M. Millet,

adressée à M. Théodore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme où

le peintre démontre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que

la peinture.

Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion.

Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite

«Monsieur,

«Je suis très-heureux de la manière dont vous parlez de mes

tableaux qui sont à l'Exposition. Le plaisir que j'en ai est grand,

surtout à cause de votre façon de parler de l'art en général. Vous

êtes de l'excessivement petit nombre de ceux qui croient (tant pis

pour qui ne le croit pas), que tout art est une langue et qu'une

langue est faite pour exprimer ses pensées. Dites-le, puis

redites-le, cela fera peut-être réfléchir quelqu'un; si plus de

gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire sans

but. Y a-t-il pourtant rien de plus insipide et de plus écoeurant

que de montrer seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de

l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habileté, et ceux

qui en font commerce en sont grandement loués. Mais de bonne foi,

et quand même ce serait de la vraie habileté, est-ce qu'elle ne

devrait pas être employée seulement en vue d'accomplir le bien,

puis se cacher bien modestement derrière l'oeuvre? L'habileté

aurait-elle donc le droit d'ouvrir boutique à son compte?

«J'ai lu, je ne sais plus où: «Malheur à l'artiste qui montre son

talent avant son oeuvre!» Il serait bien plaisant que le poignet

marchât le premier.... Je ne sais pas textuellement ce que dit

Poussin dans une de ses lettres à propos du tremblement de sa main,

quand il se sentait la tête de mieux en mieux disposée à marcher;

mais en voici à peu près la substance: «Et quoique celle-ci (sa

main) soit débile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante

de l'autre, etc.»

Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous croyez, ils

ne s'emploieraient pas aussi résolument à flatter le mauvais goût

et les mauvaises passions à leur profit, sans aucun souci du bien,

et comme le dit si bien Montaigne:

«Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.»

«Je saurais gré au hasard qui me donnerait l'occasion de causer

avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous les cas, se réaliser

immédiatement, au risque de vous fatiguer, je veux essayer de vous

dire comme je le pourrai certaines choses qui sont pour moi des

croyances, et que je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce

que je fais: que les choses n'aient point l'air d'être amalgamées

au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles une

liaison indispensable et forcée. Je voudrais que les êtres que je

représente aient l'air voués à leur position, et qu'il soit

impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre

chose que ce qu'ils sont. Une oeuvre doit être d'une pièce, et gens

et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire mettre

bien pleinement et fortement ce qui est nécessaire, et à tel point

que je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites

ne fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme

déflorées et gâtées; mais je professe la plus grande horreur pour

les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages,

ces choses ne pouvant amener d'autres résultats que la distraction

et l'affaiblissement. Ce n'est pas tant les choses représentées qui

font le beau, que le besoin qu'on a eu de les représenter, et ce

besoin lui-même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en

est acquitté. On peut dire que tout est beau, pourvu que cela

arrive en son temps et à sa place, et par contre, que rien ne peut

être beau arrivant à contre-temps. Point d'atténuation dans les

caractères: Qu'Apollon soit Apollon, et Socrate, Socrate. Ne les

mêlons point l'un dans l'autre, ils y perdraient tous les deux.

«Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre tordu? Celui

qui est le mieux en situation.

«Je conclus donc à ceci: Le beau est ce qui convient. Cela

pourrait se développer à l'infini et se prouver par d'intarissables

exemples. Il doit être bien entendu que je ne parle pas du beau

absolu, vu que je ne sais pas ce que c'est, et que cela me semble

la plus belle de toutes les plaisanteries. Je crois bien que les

gens qui s'en occupent ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux

pour les choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art

accompli, ne croyant pas la nature assez riche pour toujours

fournir. Braves gens! Ils sont de ceux qui font des poétiques au

lieu d'être poètes. Caractériser! voilà le but. Vasari dit que

Bacci Bandinelli faisait une figure devant représenter Ève. Mais,

en avançant dans sa besogne, il s'est avisé que cette figure, pour

son rôle d'Ève, était un peu efflanquée. Il s'est contenté de lui

mettre les attributs de Cérès, et Ève est devenue une Cérès! Nous

pouvons bien admettre, comme Bandinelli était un habile homme,

qu'il devait y avoir dans cette figure des morceaux d'un modelé

superbe et venant d'une grande science, mais tout cela

n'aboutissant pas à un caractère déterminé, n'en a pas moins dû

faire l'oeuvre la plus pitoyable. Ce n'était ni chair ni poisson.

«Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-être si

peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il vous arrivait de

rôder dans les environs de Barbison, vous vouliez bien entrer dans

ma boutique.»

J.F. Millet.

* * * * *

V.

=SOMMAIRE=

La Bamboula du style.--Les cotons sont en baisse.--Citations... au

tribunal.--Une nouvelle langue qui n'est pas française.--Cette

vieille immorale, qu'on nomme la morale!--Garçon, encore une

langue!--Le but est atteint.--Monsieur, cela ne vous regarde

pas.--Le sergent de ville était dans son droit.--Oeuvre

pie.--Saint-Eustache.--La quête.--Pour les pauvres, s'il vous

plait!--Apollon avale la ciguë--Joseph Prud'homme.--Je n'ai pas le

courage d'aller plus loin.--Comment vous portez-vous?--Faisons les

cartes.--Une lettre... d'un homme à la campagne.--Nouvelles bévues

du maître.--La vertu est récompensée.--Ils ont pissé partout

(hémistiche du grand Racine).--Pile ou face?--La lune comme un

point sur un i.

* * * * *

Après avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les

peintres ne devraient jamais écrire,--pas même des lettres.--C'est pour

eux que la télégraphie a été inventée,--et pour les commerçants et

amateurs,--tous gens _qui n'ont pas le temps_, comme ils disent. La

correspondance par signes, par télégrammes, qui, pour faire des

économies de lettres, exige qu'on écrive par exemple:

Rouen.--Vu Michel.--Cotons baisse.--Moi, demain a paris... etc.

Ce langage-nègre est le style qui convient aux peintres et autres

personnes trop occupées et trop pressées.

_Tant pis_, écrit M. Millet, _pour qui ne croit pas que tout art est une

langue_.

Je suis persuadé que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que

toute son esthétique gît dans la représentation des objets.

(Cette définition pourrait s'appliquer également à la photographie qui

n'est pas un art).

Quand vous faites un _paysage_, ou un _intérieur de pauvres_, ou _un

travailleur dans les champs_, ne vous obstinez pas à croire que vous

avez approfondi quelque haute question philosophique, et que même cet

_intérieur_, ce _paysage_ et ce _travailleur_ sont _des pensées_. M.

Millet dit que c'est une très-petite minorité qui croit que _tout art

est une langue_, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y

ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuadé qu'il _exprime

ses pensées_ par la peinture, que ses tableaux sont remplis de poésie,

de tout ce qu'on voudra, et que conséquemment _la peinture est une

langue_.

_Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire

sans but._

Quel but?--Celui de donner un enseignement, de châtier en riant les

moeurs, de faire de la politique ou de la philosophie?--Alors il y a

beaucoup de gens qui écrivent sans but, mais il y en a peu qui peignent

sans but, car les peintres croient tous que _tout art est une langue_,

etc.

Moi, je suis sûr, au contraire, que tout art qui sort de lui-même, qui

s'occupe _d'autre chose_ que _de lui_, se mêle de ce qui ne le regarde

pas et se nuit.

Pourquoi, s'il en était autrement, les philosophes ne prétendraient-ils

qu'ils font de la peinture?... à l'huile?

Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863 · 第 2 / 7 段