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SALON DES REFUSÉS
LA PEINTURE EN 1863
PAR
FERNAND DESNOYERS
PARIS
AZUR DUTIL, ÉDITEUR
131, RUE MONTMARTRE, 131
1863
LE SALON DES REFUSÉS
PAR UNE RÉUNION D'ÉCRIVAINS
SOUS LA DIRECTION DE FERNAND DESNOYERS
V'la l'bataillon d'la Moselle,
En sabots!
V'la l'bataillon d'la Moselle!!!
(_Chanson populaire_.)
I
=SOMMAIRE=
Bonnes intentions des peintres.--Mauvais tableaux.--Le Jury devenu
méchant.--Imitation des cris des peintres.--On leur applique la
question du Jury.--L'Empereur la résout.--Grand embarras des
Refusés.--Ils se reçoivent.--Les lutteurs, bataillon de la Moselle
en sabots.--Brivet-le-Gaillard.--Quels types!--Les poltrons de la
peinture.--Le Comité de salut... des Refusés.--Son
plébiscite.--Honneur au courage malheureux!--Unité de
Refus.--Succès espéré des Refusés.--M. Harpignies a tous les
droits.--La Grenouille et le Lièvre, fable.--M. Briguiboul dans les
deux camps.--Des choux, des panais, des choux-fleurs, navets,
navets!--Discussion raisonnable.--La discussion continue.--La
cage.--M. Whistler est le plus spirite des peintres.--Défense des
moulins non attaqués.--Illumination _a giorno_ par la peinture.--Du
critique d'art.--De l'influence de la philosophie allemande sur la
peinture.--Abrutissement des peintres.--Classification des
peintres--École de Paris.--École de Montmartre.--École de
Rome.--École de Fontainebleau.--La raison même reprend la
parole.--The end.
* * * * *
Aux époques où le quart d'heure de l'Exposition des tableaux approche,
les peintres grouillent, s'agitent, se trémoussent, fouillent dans leurs
ateliers et n'y trouvent rien ou presque rien. Tous les jours, deux mois
avant le dernier moment, ils complotent de travailler et d'accoucher de
grandes oeuvres. Mais ces gigantesques complots avortent et s'épanchent
dans les petits cerveaux des peintres. Il ne résulte de tout cela que
des discussions. La discussion est tout à la fois le fort et le faible
des peintres. Non, les discussions ne sont pas le seul résultat de tant
d'efforts quand il n'est plus temps: il arrive aussi que les tableaux
sont manqués, mal faits, pas faits et mauvais pour la plupart.
Fatigués de voir péricliter l'Art qu'ils n'avaient pas porté bien haut,
les peintres, membres du jury, croient qu'ils deviennent sévères. Ils le
croient aussi, les peintres qui courent, c'est-à-dire qui veulent être
exposants. Bien des tableaux qu'on a vu se diriger à pied et en voiture,
sur des crochets ou des brancards, sont forcés de reprendre le chemin de
l'atelier natal.
Il n'en a pas été ainsi cette année:
Les cris des peintres, leurs réclamations se sont élevés du fond des
marais jusqu'aux oreilles de l'Empereur. Les plaintes parvenues à cette
hauteur ont obtenu justice. En vain le jury, souriant et haussant
doucement l'épaule, disait:
«On verra si nous n'avions pas raison!»
En effet, on le verra.
Cette grave et éternelle question du jury et même du jugement ne sera
donc jamais résolue? Nous la verrons éternellement plantée devant nous.
Elle nous ennuiera toujours.--Où est-il, le jugement dernier? Le
voici,--par décision impériale.--Les refusés seront acceptés ou exposés.
Les exposés ou acceptés, seront exposés comme les refusés.
Donc les acceptés et les refusés, les exposants et les exposés, qui sont
à peu près également exposés et exposants, ont pu lire dans le
_Moniteur_ du 24 avril 1803 l'extrait suivant:
«De nombreuses réclamations sont parvenues à l'Empereur au sujet
des oeuvres d'art qui ont été refusées par le jury de l'Exposition.
Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces
réclamations, a déridé que les oeuvres d'art qui ont été refusées
seraient exposées dans une autre partie du Palais de l'Industrie.
»Cette Exposition sera facultative, et les artistes qui ne
voudraient pas y prendre part n'auront qu'à en informer
l'administration, qui s'empressera de leur restituer leurs oeuvres.
»Cette Exposition s'ouvrira le 15 mai. Les artistes ont jusqu'au 7
mai pour retirer leurs oeuvres. Passe ce délai, leurs tableaux
seront considérés comme non retirés, et seront placés dans les
galeries.»
A cette nouvelle la joie des artistes fut grande, mais leur indécision
plus grande encore.
«A ces mots les lions deviennent des tétards.»
La fameuse question du jury fit place à celle-ci: «Exposerons-nous, ou
non?--Nous acceptons-nous, ou ne nous acceptons-nous pas? Nous
montrerons-nous aussi rigoureux envers nous-mêmes que le jury? Ce serait
lui donner raison. Nous nous acceptons. Mais d'autre part regardons-nous
bien: nous ne nous acceptons pas!»
Finalement, les uns ont été non indulgents, mais justes, en
s'acceptant,--et les autres aussi en se refusant. Que leurs ouvrages
soient bons ou mauvais, peu importe. Ceux qui veulent se voir et se
montrer le peuvent. Ils en appellent du jury qui n'est pas tumultueux,
au public qui n'est pas attentif. Il est vrai qu'ils n'admettraient
guère le jugement de tout le monde, s'il n'était conforme à celui du
jury. C'est la loi de nature,--plus que de s'entr'aider.
Eh bien! je vais dire une chose qui va m'étonner, je suis de l'opinion
des peintres,--des peintres refusés par le jury qui s'acceptent tout
seuls et s'exposent. Certes le jugement du public à tête de veau n'est
pas plus sûr que celui du jury palmé, ni que celui des esthétistes et
des critiques d'art raisonneurs; mais un objet d'art doit être vu de
tout le monde, sans excepter les imbéciles; il doit se manifester, afin
de se constater lui-même. C'est sa condition d'être. Il y a toujours
trois ou quatre personnes qui comprennent et sauvent un chef-d'oeuvre.
Les Refusés insoumis ont raison, comme tous les insoumis en tout genre.
Ils luttent au moins. C'est le seul moyen, la seule chance qu'ils aient
de pouvoir avoir raison. Que leurs armes, leurs oeuvres soient
mauvaises, tant pis! Ils n'ont pas peur. Oui, M. Brivet lui-même, que
des loustics appellent le vétérinaire Brivet ou Brivet-le-Gaillard, M.
Brivet lui-même, élève de M. Yvon, a raison d'exposer ses _types de
chevaux_.--Ces chevaux sont de véritables types, en effet; ils sont de
toutes couleurs et semblent avoir uniformément des molletières de
zouaves. J'aurai la hardiesse de dire que, malgré leur comique et leur
puissance d'attirer le monde, on les trouve mauvais. Mais si leur auteur
les trouve bons, qui peut lui prouver qu'ils sont détestables?
Les peureux, les poltrons, les couards, qui ont _remporté_ leurs
tableaux, (comme dans le peuple on dit: _remporter une veste_), n'ont
fait qu'une révérence de plus au jury. Ils ont traîtreusement abandonné
leurs frères d'armes, le bataillon en sabots... des Refusés, soit,--mais
des Refusés qui combattent!
«Ce catalogue a été composé en dehors de toute spéculation de
librairie, par les soins du comité des artistes refusés par le jury
d'admission au Salon de 1863, sans le secours de l'administration
et sur des notices recueillies de tous côtés et à la hâte. Un
certain nombre d'artistes n'ayant point eu sans doute connaissance
de sa préparation, soit qu'ils aient été absents de Paris, soit que
les avis publiés par l'_Opinion Nationale_, la _Patrie_, le
_Temps_, la _Presse_, le _Siècle_, le _Moniteur des Arts_, etc, ne
soient point parvenus jusqu'à eux, ce catalogue n'a pu être rendu
aussi complet que l'eût désiré le Comité.»
«En livrant la dernière page de ce catalogue à l'impression, le
Comité a accompli sa mission tout entière; mais en la terminant, il
éprouve le besoin d'exprimer le regret profond qu'il a ressenti, en
constatant le nombre considérable des artistes qui n'ont pas cru
devoir maintenir leurs ouvrages à la Contre-exposition. Cette
abstention est d'autant plus regrettable qu'elle prive le public et
la critique de bien des oeuvres dont la valeur eût été précieuse,
autant pour répondre à la pensée qui a inspiré la
Contre-exposition, que pour l'édification entière de cette épreuve,
peut-être unique, qui nous est offerte.»
_Les membres du Comité_,
Chintreuil,
Desbrosses, (Jean),
Desbrosses,
Depuis (P. Félix),
Junker (Frédéric),
Lapostolet,
Levé,
Pelletier (Jules).
Paris, le 14 mai 1863.
S'il faut insister sur l'utilité, sur l'importance de la défense et sur
celle de l'Exposition des tableaux refusés, je dirai que les tableaux
reçus sont peut-être moins mauvais, mais à coup sûr plus ordinaires et
plus médiocres que les autres. On trouvera bien plus de hardiesse et
d'essai, bien plus de tentatives malheureuses, mais courageuses dans les
tableaux refusés que dans ceux reçus.
Une remarque très-judicieuse à faire, c'est qu'il y a un système absolu
d'exclusion pour les tableaux d'un certain genre, pour tous ceux, par
exemple, de l'école dite _réaliste_. Toute tentative faite en dehors des
principes ou des habitudes de l'Académie est rejetée. Nous résumerons à
la fin de ce livre ce que nous pensons de toutes les écoles, de tous les
systèmes, de l'Académie, des jurys, etc., et nous insisterons sur cette
répréhensible unité de refus, de rejet des oeuvres faites dans le goût
d'à présent, vécues et humées dans l'air au lieu d'être servilement
imitées, éternellement rêvées de la même manière.--tirées d'un moule
uniforme.
Cette Exposition des Refusés faite pour la première fois, attire
beaucoup plus de monde que celle des reçus. On s'y amuse bien plus, et
l'on y vient juger juges et jugés. Que de tableaux refusés et acceptés
sans la moindre apparence de raison! Pourquoi oui et, pourquoi
non?--Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas admis les paysages de M.
Harpignies? Ceux de M. Chintreuil, on s'explique encore leur refus; sans
être d'une audace outrée, ils contiennent une étude très-minutieuse et
très-fine de la nature champêtre; ils sont un peu en dehors du
bien-faire ordinaire; ils ont pu, comme la grenouille, effrayer le
lièvre académique; mais les paysages de MM. Harpignies, de Serres,
Jongkind et de plusieurs autres; mais le grand tableau de M. Briguiboul,
supérieur à celui du même peintre qui est parmi les reçus; mais les
_Embrasseux_ de M. Jean Desbrosses, des _natures mortes_, des _fruits_,
des _ognons_, des _carottes_, etc.; les portraits de MM. Julian, Fantin,
Gilbert et vingt autres, pourquoi les avoir refusés? Personne, pas plus
un juré qu'un jury, pas plus un critique d'art qu'un peintre, ne pourra
donner une bonne raison du refus. Les peintures que je viens de citer
sont proprement, habilement exécutées dans les règles et dans les
conditions de sujet et de faire ordinaires. Donc, même en dehors de tout
esprit révolutionnaire, les peintres des tableaux susdits, qui ont
protesté en profitant de la Contre-exposition offerte, ont eu doublement
raison.
Ah! je comprends les frayeurs du jury à l'aspect des hardiesses du
maître-peintre Courbet, ou du peintre des croque-morts, M. Lambron; les
peintres de talent ont presque tous eu le même sort: on les a refusés
jusqu'à ce qu'ils se soient imposés, jusqu'à ce qu'ils soient entrés de
force, portés dans la salle par tout le monde. Quant aux peintres
originaux, il leur a fallu lutter toute la vie et employer des moyens
malicieux pour se faire admettre et se glisser derrière leurs pauvres
confrères,--pour se placer à côte d'eux.
Je comprends que l'amour du calme et le respect de l'Académie fassent
reculer les juges devant le gai tableau de M. Fitz-Barn, _La Cage_, qui
attire tant de monde, et qui contient tant d'animaux. Je m'explique le
rejet _du Lever_ de M. Julian, _du Jeu de paume_ de M. Colin, de _la
Femme adultère_ de M. A. Gautier, du _Bain_ de M. Manet, de _la Fille
Blanche_ de M. Whistler, le plus spirite des peintres, et de _la
Dernière heure_ de M. Viel-Cazal. Tous ces tableaux très-remarquables,
ou très-osés, ont dû troubler des gens chargés de la défense du bon
goût, de l'Art, de la Science et de beaucoup trop de choses que personne
ne veut attaquer.
Tout le monde peut s'assurer que ce plaidoyer pour les Refusés est
juste; que je ne dis que des vérités et que ces vérités sautent aux
yeux.
On peut dès à présent être certain que les tableaux que j'ai cités
attirent et méritent l'attention par des raisons diverses.
Dieu! que c'est ennuyeux, l'Exposition! Comme tous ces cadres dorés,
tous ces numéros, toutes ces peintures _a giorno_ vous taquinent les
yeux, vous dessèchent la gorge, vous font mal au cou!
Si j'avais l'intention de devenir critique d'art et _de faire le Salon_
souvent, j'aimerais mieux, je crois, faire une tournée dans tous les
ateliers quelques jours avant l'Exposition, que d'aller au musée. Ce
serait plus fatigant et plus ennuyeux, mais je verrais mieux. Rien n'est
plus discordant que cet amas de peintures. Au-dessous d'un tableau grave
grimace un tableau grotesque.
Mais je ne veux pas devenir critique d'art.
Ah! les critiques d'art!
Voilà, voilà, voilà!
Le vrai critique d'art français.
Le fameux critique influent au gilet blanc, celui-là même qui _se
groupait_ dans les foyers de théâtre, les soirs de première
représentation, et qui _protégeait_ si solennellement les auteurs
dramatiques et les acteurs, n'est rien auprès du critique d'art.
Le critique d'art a une importance qu'il ne cherche pas à dissimuler.
Cette importance est basée sur sa science. C'est lui qui a fait des
découvertes d'esthétique, de Svedenborgisme, de philosophie et de
spiritisme dans les paysages et dans les tableaux. Jusqu'alors on
n'avait trouvé dans la peinture que la représentation des objets plus ou
moins réussie. Le critique d'art est enfin venu, armé de gros tomes, et
il a démontré aux peintres que les diverses écoles de philosophie
allemande, n'étaient pas du tout étrangères à la peinture. Kant,
Leibnitz, Spinosa, Hégel, Schelling, Fichte, Richter, Grimm, Locke,
Condillac et Denis Diderot, Svedenborg et Saint Martin font bien dans le
paysage et les critiques d'art, qui sont leurs interprètes pour les
peintres, les ont barbouilles de vermillon et de jaune de chrome et ont
puissamment prouvé la nécessité absolue de leur incarnation dans la
peinture à l'huile. Avant le critique d'art, on ne savait que voir la
peinture, on ne savait pas la lire. Actuellement, grâce aux critiques
d'art, les peintres mieux renseignés, remplissent leurs paysages et
leurs portraits d'esthétique et de svedenborgisme. Heureux qui peut
entendre un paysagiste approfondir les questions _d'objectif et de
subjectif_, de sensualisme, de matérialisme et de spiritisme, et
résoudre le problème _des trois corps_, d'après le fameux marquis de
Condorcet.
J'ai eu la chance de me trouver dans une société de peintres et de
critiques d'art, brasserie allemande, où l'on discutait fortement, à
propos de la dernière exposition de tableaux et de celles de Courbet,
sur la définition de _la substance_. Les peintres, en méditant le fameux
_Enterrement d'Ornans_ du maître-peintre, inclinaient d'abord pour le
cartésianisme, puis, définissant _la substance_, ils la considéraient
comme purement passive et invoquaient à l'appui de leur dissertation
Mallebranche, Descartes et Spinosa. A la seconde tournée de canettes,
les critiques d'art ramenèrent avec un grand bonheur d'expressions les
peintres aux _monades_ et à une _harmonie préétablie_ qui expliquait
tout.
Le critique d'art a rendu le peintre plus bête qu'il n'était,--plus que
la nature,--presque autant que lui.
Il est la cause de la classification des peintres qui donnera une si
rude besogne aux professeurs du Muséum:
Les peintres, désormais, rangés sur une liste,
Seront étiquetés par un naturaliste.
* * * * *
=CLASSIFICATION DES PEINTRES=
ÉCOLE DE PARIS
Les peintres de cette école sont généralement élèves de Gassendi; comme
ce célèbre professeur, ils font leur syntagme légèrement colorié
d'épicurisme.--Voltaire, Rousseau, d'Alembert et Diderot empoignent les
peintres à leur sortie de l'école de Gassendi et les poussent au
matérialisme. Le fameux Biard, un des plus vieux élèves, se rappelant
que Molière avait été aussi disciple de Gassendi, s'est surnommé le
Molière de la peinture.
Quelques spirites jettent de la variété dans cette école, à laquelle se
rattachent les Michel-Ange de Montmartre, dont nous avons
esquissé autrefois les portraits comme suit:
LES MICHEL-ANGE DE MONTMARTRE
Montmartre fut autrefois célèbre dans le monde des railleurs par son
Académie. Les ânes de Montmartre sont tous _artisses_.
* * * * *
Tout le quartier Bréda, la rue des Martyrs, les boulevards extérieurs et
les rues de Montmartre sont occupés par des peintres, des gens de
lettres, sculpteurs, musiciens, acteurs et architectes de vilaine
espèce. Le fluide sympathique, loi physique irrésistible, les a attirés,
groupés et parqués dans un même lieu.
* * * * *
Généralement ils sont malpropres. Ils affectent dans leurs allures, dans
leur mise, dans leur langage, une désinvolture qui voudrait prouver que
l'Art seul les préoccupe. Les lignes et les coupes vulgaires de leur
figure les rendent odieux aux yeux avant que les oreilles ne soient
blessées par leur voix: car l'horrible vulgarité leur sort par tous les
porcs et par tous les sens.
* * * * *
Ils se font _des têtes_, ce qui serait excusable s'ils pouvaient
comprendre l'insuffisance de celles que la nature leur a faites; mais
non, ce n'est qu'une prétention bête: ils veulent attirer les regards
des bourgeois, dans les estaminets.
* * * * *
Pour se faire de grands fronts, ils rejettent leurs longs cheveux en
arrière, les ébouriffent ou les collent derrière l'oreille, les séparent
par une raie au milieu de la tête ou les portent à la _mal-content_, en
laissant alors croître leur barbe, qu'ils taillent avec le même art.
* * * * *
Une remarque bizarre résulte de leur examen. Au bout de peu de temps,
l'intimité leur donne à tous la même voix, les mêmes gestes, les mêmes
paroles, la même démarche.
* * * * *
Si l'un d'eux s'accoutre d'une façon, deux jours après le camarade est
affublé pareillement.--Les paletots-sacs et les feutres à larges bords
sont de leur goût: _ça_ a du _chic_ ou du _caractère_, disent-ils.
* * * * *
Mais le plus souvent on les voit passer dans le quartier ou s'attabler
dans les cafés, habillés de pantalons à pied à larges carreaux, de
vareuses rouges et coiffés de chapeaux de paille, de bérets, ou plus
simplement tête nue.
* * * * *
Ils partagent avec les acteurs la manie du tutoiement, et ce sont
justement leurs propos qui provoquent dans l'homme les hauts-le-coeur
les plus précipités.
* * * * *
Ils ne s'abordent jamais sans s'adresser cette phrase sacramentelle:
«Bonjour, _ma vieille_, comment _qu'ça te va_?» Quelques mots d'argot
étincellent maladroitement dans leur conversation. Mais voici un
échantillon significatif, qui achèvera de donner une idée juste de leurs
expressions:
* * * * *
Un soir, quelques-uns de ces messieurs étaient réunis dans un atelier.
Un d'eux chanta une abominable niaiserie intitulée: _le Voyage aérien_.
Le chanteur prenait des airs inspirés qui paraissaient émouvoir
profondément l'auditoire. Quand il eut fini, tout le monde l'entoura, le
félicita vivement; puis un peintre lui serra les deux mains en lui
disant: «_C'est égal, tu y as été de la larme_.»
* * * * *
Leurs moeurs ne sont pas édifiantes. Leurs soirées se passent dans les
bals de barrière ou dans les estaminets; leurs nuits, je ne peux pas
dire où. Enfin ils emploient leurs jours à dormir, flâner, jouer au
billard ou à l'_impériale_, à fumer et à boire et manger des poisons qui
ne les tuent pas.
* * * * *
Leurs opinions artistiques et littéraires sont que M. Gustave Doré a un
talent «_épatant_, «que M. Edmond About est «_l'esprit français»_ en
personne; que sais-je encore? Cela suffit.
* * * * *
Du reste, il n'est rien qui ne leur soit familier: peinture, poésie,
sculpture, musique, philosophie, sciences, tout est de leur ressort.
Semblables en cela au _Solitaire_ de M. le vicomte d'Arlincourt, ils
voient tout, ils savent tout, ils sont partout.
* * * * *
Quoiqu'ils soient tous de _bons garçons_, il ne faut pas se fier à eux.
Comme ils sont naturellement répulsifs, aux yeux d'abord, ensuite aux
oreilles et au nez même, puis surtout aux intelligences, il en résulte
qu'ils ont pris en aversion tous ceux qui voient, qui entendent ou qui
comprennent.
* * * * *
C'est parce que ces _artisses_ ne font rien qu'ils se mêlent de tout;
quand je dis qu'ils ne font rien, c'est l'exacte vérité. Cependant, de
temps en temps, ils barbouillent des vers ou de la prose, ils
griffonnent des tableaux, pétrissent de la musique et gâchent des
plâtres; ils sont tous peintres, musiciens, poètes, sculpteurs et
philosophes. Cette multiplicité de moyens dans l'impuissance les a fait
surnommer _les Michel-Ange de Montmartre_.
(1856.)
ÉCOLE DE ROME
Les peintres de cette école sont universels et éclectiques. Ils n'ont
pas de parti pris en philosophie. Pic de la Mirandole, Bacon, Machiavel,
Gozzi, Humbold et Cousin sont sur leur palette. Quand ils rentrent à
Paris ils deviennent hommes du monde et quelquefois musiciens. Ils
reçoivent.
ÉCOLE DE FONTAINEBLEAU
Cette école est celle qui contient la plus grande variété de peintres
philosophes.--C'est toute une ménagerie.
Les peintres de Barbison
Ont des barbes de bison.
Presque toutes les célébrités picturales ont vécu à _Barbison_, à
_Marlotte_ et à _Samois_. Habitués à grimper de roc en roc dans les
_gorges d'Apremont_, ils abordent aisément les pics escarpés de la
philosophie la plus allemande. Le _Mont-Aigu, Franchard_, la _Roche qui
pleure_ et la _Mare aux fées_ leur ont donné de saines idées sur
Leibnitz, Spinosa, Kant, idées dont les critiques d'art avaient planté
le germe en eux. Que de paysages philosophiques résultent de ces divers
systèmes!
Voilà ce que les critiques d'art ont fait. Ils ont comme des incubes et
des sucubes tellement gratté les pauvres cervelets des peintres, qu'ils
le sont complètement rendus fous, tandis qu'eux restaient simples
crétins.
Il y a autant de _faiseurs de Salons_ que de tableaux à l'Exposition.
Chaque toile pourrait avoir son critique spécial. Il faut retenir
l'accent _niais_ et magistral des bonshommes de lettres disant: «Cette
année, je fais le Salon.» C'est pourtant Denis Diderot qui est cause de
ce mal; il n'est pas plus coupable que le soleil de faire naître les
vers à soie; mais enfin tous les coléoptères du petit et du grand
journalisme ont le nom de Diderot à la trompe; ils se collent comme des
taons au ventre des peintres et sur les tableaux, croyant faire comme le
grand écrivain. Ils ne se doutent guère que Diderot examinait la
peinture bien plus en philosophe et en homme qu'en peintre. Le sujet,
les poses, les expressions, la composition, l'intéressaient infiniment
plus que la manière de peindre, le dessin et la couleur. Greuze, par
exemple, ne traitant que des conceptions simples et humaines, ne
représentant que des scènes villageoises, bourgeoises ou familières avec
naïveté et arrangement tout à la fois, lui semblait être le plus grand
peintre de l'époque. Quant à l'argot des rapins mâché par les critiques
diptères; quant aux mystères de la couleur, si souvent révélés, dans ces
derniers temps, par les suceurs d'esthétique, je crois que Diderot n'y a
jamais songé.
La peinture s'adresse d'abord et presque exclusivement aux yeux. Il
s'agit plus de voir que de comprendre. Le but, est de représenter les
objets. Plus la ressemblance est grande, plus la perfection est
approchée. La littérature peut tout; elle crée, décrit ou peint, raconte
et analyse. La peinture ne fait que reproduire ou interpréter. Je me
rappelle que ces opinions allumèrent une grosse discussion entre
plusieurs peintres et un homme de lettres qui cita alors, à l'appui de
ses arguments, Manon Lescaut. D'après le portrait qu'en fait l'abbé
Prévost, disait-il justement, on la voit; tout le monde se la figure, à
peu de différence près, de la même manière, et telle que les peintres et
dessinateurs eux-mêmes l'ont traduite en tableaux ou en gravures. Mais
jamais ces messieurs ne pourraient en une galerie immense décrire ou
peindre son caractère et ses passions. Ils ne représenteraient que sa
personne et des situations.
L'Exposition des refusés est au moins curieuse. Plusieurs tableaux que
j'ai déjà cités de MM. Briguiboul, Whistler, Fantin, Manet, Gautier,
Colin, Gilbert, Viel-Cazal, Chintreuil, Jean Desbrosses, Julian, forcent
l'attention. Nous allons avec soin passer en revue tous les tableaux de
cette Exposition, où nous avons constaté une déplorable _unité de
refus_, sur laquelle nous insistons. Nous répéterons les opinions de
beaucoup d'artistes et de visiteurs, et toutes les remarques curieuses
qui pourraient être faites par nous et par tout le monde.
* * * * *
II
=SOMMAIRE=
Grande, moyenne et petite classe des Refusés.--Les braves.--Les
suspects.--Les poltrons.--On demande les têtes des
suspects.--Messieurs, le maître-peintre Courbet!--Évidence de sa
supériorité.--Parenthèse.--Encore le critique d'art.--Paysages de
M. Daubigny en plusieurs chants.--Hautes opinions de Courbet à
propos de la peinture.--Révolution-Courbet.--Ornithologie des
critiques d'art.--Ce qu'ils avaient sur les yeux.--Réalisme et
Romantisme.--Haro sur le maître-peintre!--Les bons curés, tels que
les voulait Béranger et que ne les veut pas M. Veuillot.--Exposition
du Refusé en chef.--Peinture à l'encre ou description.--Conclusion
raisonnée.
* * * * *
Les Refusés peuvent être divisés en trois classes:
La première, la _grande_, est celle des Oseurs, des
Révoltés, des Protestants contre les jurys, une
Batterie des hommes sans peur; c'est pour ces peintres-là, qui
ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce
qu'ils font, que l'Empereur a décrété une Contre-Exposition. Elle était
ouverte à tous; mais le danger d'être tué ou blessé,--c'est-à-dire de
déplaire au jury et d'être évincé une autre fois, le peu de courage, de
foi en soi-même aussi, ont empêché un grand nombre de peintres de
s'exposer--aux balles coniques des critiques et aux obus du public,
autrement dit aux feuilletons et aux éclats de rire.
Ces peintres-là, leurs confrères, les Braves refusés, les
appellent des Couards et fixent leur nombre à 1,800 ou 2,000.
C'est eux qui composent la troisième, la petite classe.
Quant à la seconde, c'est celle des Suspects, gens timides,
indécis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement
oui; peintres timorés qui laissent leurs tableaux dans la salle des
Refusés, mais qui sont inquiets d'être vus. Ils ont l'air d'être
derrière leurs confrères, bien qu'ils soient à côté d'eux; en deux mots,
ils ne mettent pas de numéros à leurs toiles; ils ne se sont pas faits
inscrire dans le catalogue des Refusés, et ils ne peuvent être signalés
que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns mêmes de
ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas signé
leurs ouvrages. Si le Comité des Refusés était aussi décidé que son
aîné, le Comité de salut public, les Suspects seraient
guillotinés tous comme les traîtres et les lâches.
A la tête des plus vaillants Refusés, il convient de placer Courbet.
Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Musée,
il est le plus Refusé des Refusés.
Courbet est la plus puissante individualité qui se soit produite parmi
les peintres depuis une vingtaine d'années.--Pour ceux qui ne cherchent
pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la
poésie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y
voir la représentation naïve et vigoureuse des faits et des objets, la
supériorité du maître-peintre est évidente.
(Je n'exagère pas la démence des critiques d'art et d'une foule d'autres
gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit
qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est
ce qui n'y est pas. Voilà un critique qui m'interrompt pour me lire son
article sur M. Daubigny: «Chaque touche, a-t-il écrit, est «un
hémistiche et fait venir à l'esprit un son cadencé, etc. C'est _avant
tout_ un grand poëte!!!»)
Courbet tout en ayant, des idées assez vastes de la peinture et des
mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit _faire
ressemblant_, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir.
Cette opinion instinctive est assurément préférable à celle de croire,
comme le fameux M. Thoré, que la peinture est faite pour instruire les
masses et donner des leçons de politique ou de morale.
Toute espèce de tricherie est écartée des tableaux de Courbet. Il vaut
mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir rêvé; la
peinture mythologique ou allégorique excite son rire franc-comtois; il
pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour
l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est
indispensable.
Le système de Courbet a fait éclore de nombreux partisans; on voit
maintenant une foule de tableaux du genre dit réaliste. Tous ces
croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de
Courbet. Il fait école non seulement pour le sujet, mais encore pour la
manière de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du
nouveau maître: des anciens, et des plus célèbres, ont visiblement
modifié leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'_Enterrement
d'Ornans_, si décrié à son apparition, demeuré le chef-d'oeuvre de
Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconnaître de, lui,
pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux très-beaux sans
doute, mais d'une moindre importance, l'_Enterrement d'Ornans_, dis-je,
a fait émeute, mais aussi révolution. Les oeuvres que Courbet a exposées
en 1861, lui avaient rallié, outre les jurés et les académiciens, les
semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient
à sa collection. C'était toujours la même peinture, mais ce n'était plus
le même sujet. Les postères de la fameuse _Baigneuse_ qui avaient
empêché bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle était
admirablement peinte, dans un paysage et à côté d'une belle fille
également exécutés de main de maître, ne furent plus posés pendant un
instant sur leurs binocles. Le _Combat de cerfs_, le _Renard sur la
neige_, le _Cerf blessé_, etc., sont de superbes peintures qui
n'offensent personne. Ceux même que le mot: _réalisme_ retenait encore
par leurs pans d'habit commencent à comprendre que ce mot n'est qu'un
nom, comme toute révolution littéraire ou autre en a toujours pris un,
nom qui n'engage en rien les individualité entre elles, qui leur laisse
leur pleine liberté, et qu'un artiste hardi, indépendant et original
peut accepter comme il eût accepté relui de romantisme en 1830.
Mais cette année tout est bien changé. Il n'y a plus assez de cris
contre Courbet; il a envoyé au jury un grand tableau, représentant _des
curés ivres_, dont nous allons parler tout à l'heure. Ce tableau était
escorté de deux ébauches, une _Chasse au renard_ et un _Portrait de
dame_.
Courbet, médaillé, était reçu de droit; mais _les curés_, dodelinant et
barytonnant, ont scandalisé le catholicisme du jury, et le tableau a
été--je ne puis pas dire: refusé, car il serait exposé,--a été... remis
à la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public où
il fut accepté, a fini par le recevoir dans son atelier, rue
Hautefeuille nº 32. Tout le monde est invité à venir le contempler tous
les jours jusqu'à midi.--On fait queue.
Jamais le maître-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant,
aussi amusant, aussi pris sur nature et étudié que celui-là.
Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance
un groupe de curés rabelaisiens, dont un, doucement cahoté sur un joli
âne, ressemble à un silène rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui
semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal à personne! Un curé à
lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire
qui pourrait bien lui appartenir de très-près, tant il lui ressemble, le
soutient de là; un autre jeune vicaire--ineffable, celui-là,--tire le
grison par la bride; un troisième vicaire ramasse un vieux curé qui
butte à chaque pas.
Un peu en arrière, marche à pas comptés un curé bourgeonné, aux cheveux
vineux, balancé par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en
apercevoir, raille la faiblesse de son collègue. La goguenarderie, la
sanguinolence coutumière du teint, produite par une longue série de
repas copieux et prolongés, l'équilibre de ce curé, sont des merveilles
de peinture.
Quatre servantes viennent au loin, égrenant des chapelets, suivant avec
un calme béat cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine.
Un brave paysan regarde passer le cortège en riant de tout son coeur et
de tout son ventre, mais sans ironie, auprès de sa femme agenouillée,
habituée au respect de monsieur le curé.
Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et des plus animés de
Courbet, n'est pas l'oeuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme
la bonne femme ci-dessus désignée sur le passage d'une débauche
presbytérale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions
malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconnaît pas dans
cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de Béranger, l'inventeur
de ce bon curé populaire de Meudon, qui boit et danse avec les
fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot.
Courbet n'a fait que représenter une scène significative, expressive et
gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait
l'admission.
* * * * *
III
=SOMMAIRE=
Missive d'un élève, jeune encore, au nom des Refusés.--Étrange
prétention.--Un petit lopin.--Arguments sans réplique, réponse
accablante.--Le critique d'art revient sur l'eau.--Il est question
de M. Brivet-le-Gaillard et de Molière.--Naïveté
indispensable.--Premier prix donné à M. Whistler.--Plusieurs
tuiles se détachent et tombent sur les têtes du Jury.--La bêtise
afflige les uns et réjouit les autres.--Déclaration de principes.
--Dithyrambe bien appliqué à M. Signol.--L'art militaire et la
religion mal représentés dans les arts.--Le _suspect_ Briguiboul
est acquitté.--La Mythologie de M. Émile Loiseau n'est pas adressée
à Émilie Demoustier.--Mosaïque ou dessin à petits carreaux.--M.
Amand Gautier jette la pierre à la femme adultère.--Le sujet est
mis au concours par tout le monde.--Le public refait le
tableau.--Un amant en déshabillé, vu de dos.--Le Muséum-Gautier.
--Un petit air qui n'est pas de Nargeot.--La Tombe de l'Oiseau ou
l'Architecte en démence.--Imitation de Vadé à l'adresse du
jury.--La province ne vote pas comme Paris.--Preuves à l'appui.
* * * * *
Nous recevons une lettre de M. Ancourt, un des Refusés hardis inscrits
sur le catalogue, une réclamation _au nom des artistes refusés_....
«_Cet élève, jeune encore_, écrit que les Refusés _n'avaient pas la
prétention d'être exposés face à face avec les peintres en renom et même
déjà décorés_ (sic).» Mais, alors, quelle était leur prétention en
envoyant leurs tableaux à la Commission d'examen?
_Nous n'avons demandé qu'un petit coin_,» répond ledit peintre, «_pour
recueillir, s'il est possible, quelques encouragements_.» Ce petit coin,
si modeste, vous pouviez l'obtenir sans vous faire refuser. On ne vous a
fait la concession du grand coin de la Contre-Exposition que pour donner
satisfaction aux plaignants et réclamants, et les faire ainsi juger, eux
et le jury, par le public. Si le public ratifie par sa critique les refus
de la Commission, les peintres sont condamnés, sinon, c'est la
Commission qui est coupable.
Quant aux encouragements, qu'est-ce cela? Un artiste ne se décourage
pas. Il sait ce qu'il fait et n'a pas besoin de compliments.
Qu'en regardant son oeuvre il se dise: c'est bien,
Sûr d'elle et sûr de lui,--tout le reste n'est rien.
Encourager qui? Quelqu'un qui fait mal à continuer?
Notre correspondant ajoute: «_Nous ne disons rien de la prétendue
injustice du jury_, etc.» Pourquoi donc protester contre sa décision en
acceptant la Contre-Exposition? Et M. Ancourt nous écrit _tout ce que
dessus_ Au nom des artistes Refusés! J'affirme qu'il se trompe
et qu'un grand nombre de Refusés n'ont pas les mêmes opinions que lui.
Quelques personnes se sont méprises à propos de la petite physiologie du
critique d'art détaillée au commencement de ce livre. Je n'ai appliqué
dérisoirement ce titre qu'à des _jugeurs_ dont j'ai fait la description
ressemblante, qu'à des _faiseurs de Salons_ de profession qui ne savent
ni critiquer, ni écrire, ni voir, ni lire. Mais il faut bien se garder
de croire que je puisse confondre ces importants personnages avec des
écrivains de génie ou de talent qui ont exprimé leurs opinions sur des
peintres et sur la peinture. Si par quelques traits, ceux-ci se
rapprochent de ceux-là, ce n'est qu'un petit ridicule qui se noie dans
la valeur du littérateur-critique. Mais, je le répète, je n'ai pas plus
voulu mêler ces hommes spirituels, intelligents et savants, que
moi-même, qui suis bien aussi un peu critique d'art, aux pédadogues du
Palais-de-Justice, de l'École normale, du Notariat, du monde et de
brasserie, dont j'ai cité les infirmités, les tics, les dislocations,
les loupes et les bosses intellectuelles. Quand on fait le portrait d'un
type d'animal, cela n'est pas le portrait de tous les animaux. M.
Brivet-le-Gaillard, déjà nommé, ne dit pas non plus que ses _Types de
chevaux_ représentent tous les chevaux. L'ancien Trissotin et l'ancien
Vadius n'étaient pas, dans la pensée de Molière, la portraiture de tous
les savants et poètes de son temps. De même, en caricaturant certains
peintres très-nombreux, je ne parle que de ceux-là et non d'autres,
comme le verront les gens qui continueront la lecture de ce livre.
(Quoique tout ceci soit d'une simplicité qui le rend inutile à dire, il
est bon, il est important de le dire. On ne saurait trop expliquer les
choses).
La peinture la plus singulière, la plus originale, est celle de M.
Whistler. La désignation de son tableau est: _La Fille blanche_. C'est
le portrait d'une _spirite_, d'un _médium_. La figure, l'attitude, la
physionomie, la couleur, sont étranges. C'est tout à la fois simple et
fantastique. Le visage a une expression tourmentée et charmante qui fixe
l'attention. Il y a quelque chose de vague et de profond dans le regard
de cette jeune fille, qui est d'une beauté si particulière, que le
public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce portrait est
vivant. C'est une peinture remarquable, fine, une des plus originales
qui aient passé devant les yeux du jury. Le refus de cette oeuvre
n'irrite que les gens qui croient aux examinateurs, aux comités et aux
académies; ce refus fait plaisir à d'autres personnes et leur confirme
une fois de plus la vérité. Ne rien faire qui vienne de soi-même, ne
rien faire que d'après les autres, c'est ce que veulent dire règle et
tradition, bases fondamentales de l'art académique, à qui nous devons
Abel de Pujol et M. Signol.
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois, etc.
Et, puisque je parle de ce membre de l'Institut, de ce juge des
peintres, qu'il me soit permis (autrement je prends moi-même la
permission) de citer ici, à cause de sa violence, un petit morceau
extrêmement violent:
M. SIGNOL
«Une des hontes de notre temps, c'est qu'un peintre de la force de
M. Signol ait pu arriver à l'Institut. Ce que c'est, cependant, que
la médiocrité soutenue, la docilité académique et la bêtise
soumise! N'avoir ni impression, ni idées, ni exécution, mais garder
bonne mémoire des _pensums_ donnés à l'École des Beaux-Arts, et
pieusement conserver les recettes de la maison, cela suffit,
paraît-il, pour vous conduire à tout.
»M. Signol me représente un élève ignorant et noué, le dernier de
sa classe, toujours coiffé d'un bonnet d'âne, la risée de ses
camarades et le plastron des professeurs. Plusieurs générations se
succèdent; petit à petit, la classe se vide; les professeurs
meurent, et un beau jour, le bonnet d'âne, resté seul, finit par
monter en chaire.
»Sa profonde nullité a fait sa fortune. Il n'a heurté personne,
et, comme tous les gens médiocres, il a avancé, soutenu par tout le
monde. Très-fidèle à la tradition de l'École, je ne crois pas qu'il
ait jamais peint un sujet en dehors de l'Antique ou de l'Évangile.
Le cycle de ses sujets est pour lui le cercle de Popilius: Il n'en
sort pas.
»Le _Supplice d'une vestale_ obtient au Salon, cette année, un
succès de fou rire, et _Rhadamiste et Zénobie_ rappellent avec
bonheur le Malek-Adel de Mme Cottin qui inspira tant de pendules
au commencement de ce siècle. Il est impossible de dire ce qu'est
la peinture. Elle a la propreté lustrée du cuir verni; elle en a
aussi la sécheresse cassante. Est-elle passée au four comme la
peinture de Sèvres?
»Mais que vais-je chercher là? On ne peut pas plus s'occuper de la
couleur de M. Signol, que de sa composition, que du choix de ses
sujets. La seule chose qu'on soit en droit de lui demander, c'est
un peu de pudeur. Lorsqu'on peint comme lui, on se cache.»
Henry De La Madelène.
(_Figaro-Programme_, 20 mai 1863)
Il est à remarquer que les tableaux religieux, que les tableaux à sujets
académiques, militaires, mythologiques et romains, sont les plus
mauvais. Que de victimes de MM. Brascassat, Léon Cogniet, Yvon, Gleyre!
etc., etc.
Il faut excepter M. Briguiboul. Son tableau mythologique est beau; il a
bien plus de valeur que son tableau reçu. Ce n'est pas seulement mon
opinion, c'est celle de beaucoup de peintres, et je crois pouvoir dire
de tout le monde. Mais, malgré son talent, M. Briguiboul doit être
classé parmi Les Suspects. Il n'est pas inscrit sur le
catalogue. Il proteste timidement au Salon des Refusés contre son rejet.
Il ne se montre que comme quelqu'un qui se cache. Je sais par hasard que
ce beau tableau est de lui.
Voici un autre tableau mythologique, celui de M. Émile Loiseau, _Hercule
filant aux pieds d'Omphale_. Quelques peintres disent que ce tableau est
_un Jules Romain_. Ce n'est pas ce que je pense; d'ailleurs, mieux
vaudrait être soi, fut-on mauvais, que d'être un imitateur. _L'Hercule_
de M. Loiseau est formidable même pour un Hercule. Ce n'est pas des
biceps qu'il a sur les bras, mais des montagnes. Son torse est tellement
accidenté d'énormes capitons que cela doit le gêner. Du reste, tout est
hercule dans ce tableau. Omphale aussi se porte bien! Quelle gaillarde!
Cependant cette peinture ne méritait pas les honneurs du refus. Par
exemple, _l'Intérieur mauresque_, du même peintre n'est pas du tout de
mon goût, je l'avoue. Il ressemble à une tapisserie ou plutôt à un
dessin industriel colorié sur papier à petits carreaux.
M. Amand Gautier figure aux deux Expositions. _La Femme adultère_ est un
beau tableau dont le refus ne peut s'expliquer que parce qu'il est beau.
Quelques peintres pensent que les peintres du jury, qui ont fait dans
leur jeunesse _une Femme adultère_, n'auront pas admis qu'on traitât le
sujet évangélique autrement que classiquement. M. Gautier a représenté
sur le seuil d'un petit temple grec un mari féroce, dont la figure est
toute en poils, menaçant de transpercer de son doigt pointu sa femme
qu'il a chassée pour cause d'adultère.
Une femme, après tout, n'est pas une muraille,
Quand son coeur lui dit: Va! que diable! il faut qu'elle aille.
Un ciel en feu, un chien qui aboie, des arbres aux rameaux pointus et
tendus comme le doigt de l'époux irrité, semblent être tous avec lui
contre la malheureuse jeune femme. Je ne pense pas que M. Gautier ait
voulu donner une leçon à Jésus-Christ qui pardonne à la femme adultère;
mais j'ai entendu quelques personnes le supposer. Le tableau est
très-bien peint;--la femme, le ciel, le chien surtout sont réussis. On
ne peut s'empêcher de prendre le parti de cette jeune épouse qui doit
être jolie, je dis qui doit, car elle cache sa figure dans ses mains. Le
mari est plus désagréable, plus méchant, plus ridicule encore que ne le
sont ses semblables ordinairement. Le ciel orageux est admirable--pas de
charité,--et cela s'explique mal, puis-qu'il est le séjour du Christ.
Ce qu'il y a de plus comique, c'est que chacun éprouve le besoin de
recomposer le tableau de M. Gautier. L'un dit: le mari devrait être
chauve, et fait plusieurs observations judicieuses à ce propos. L'autre
prétend que dans le fond du paysage on devrait apercevoir de dos
l'amant, fuyant en tenant sa culotte sur le bras. Un troisième voudrait
que le chien, au lieu de prendre part à... l'accident de son maître,
léchât les mains de sa douce maîtresse. Enfin, chacun refait le tableau
à sa manière, et _la Femme adultère_ est bien certainement le sujet qui
aura été traité le plus cette année.
M. Amand Gautier est un des jeunes peintres qui se sont fait remarquer
dans ces derniers temps: _La Promenade des Frères_, _les Folles de la
Salpétrière_, _les Soeurs de chanté_ sont des tableaux connus, estimés.
_La Femme adultère_ est digne de ces peintures qui avaient été admises
aux Expositions précédentes.
Le peintre Gautier ne s'est pas seulement fait connaître par ses
tableaux; sa ménagerie ne l'a pas moins illustré. Il avait dans son
atelier, singe, chats, perroquet, chiens, rats, serins et une alouette
qu'il préférait même à son singe, nommé Arthur. Lorsque cette jolie
alouette mourut, je fis sur elle, pour adoucir la vive douleur du
peintre, la chanson suivante, qui arrive ici comme dans un vaudeville
(_entrée habilement préparée_):
=L'ALOUETTE DU PEINTRE GAUTIER=
Qu'a donc le peintre Gautier?
Revient-il de l'autre monde?
Ne sait-il plus son métier?
Est-ce que Courbet le gronde?
Ses lèvres n'ont plus d'accueil
Même pour le doux sourire.
Une larme dans son oeil
Ne cesse jamais de luire;
Son ami, le singe Arthur,
Ne fait plus de cabrioles.
Le perroquet, d'un air dur,
Roule d'amères paroles.
Pourquoi donc tout l'atelier
S'attriste-t-il de la sorte
Avec le peintre Gautier?
C'est que l'alouette est morte!!!
Il aimait tant cet oiseau
Auquel, sur la serinette,
Il apprenait un morceau
Ou l'air d'une chansonnette!
Un rayon parti des champs
Venait-il dorer sa cage,
L'alouette dans ses chants
Semblait rêver paysage,
Elle était heureuse, alors,
Le plumage de sa tête
Tout d'un coup formant un corps
Se dressait comme une aigrette!
Elle semblait un instant,
Par ses ailes soutenue,
Planer sur le blé flottant
Et s'élever dans la nue,
Elle mangeait du millet
Dans la main de son bon maître,
Et jamais ne s'envolait
Quand il ouvrait lu fenêtre.
Avec tous les animaux
Elle était si bien unie.
Que pas un jour de gros mots
N'ont troublé leur harmonie.
On n'aurait pas pu l'avoir
Ni pour cent francs, ni pour mille,
Me disait Gautier un soir.
Sa douleur n'est pas puérile.
Il faudrait être bien dur
Pour railler d'une alouette.
Les coeurs simples comme Arthur
Comprendront qu'on la regrette.
Un jour Gautier s'en allant
Porte la pauvre petite
Chez un ami bienveillant.
Il devait revenir vite.
L'alouette était encor
Plus aimainte que son maître,
Son départ causa sa mort.
Elle se tua peut-être!...
Gautier comprit tous ses torts
Et demeura morne en face
De ce pauvre petit corps
Déjà froid comme la glace.
Gâchet, un bon médecin,
Fut chargé de l'autopsie.
«L'oiseau, dit-il, était sain;
Il est mort d'apoplexie.»
Les restes du cher oiseau
Furent déposés en terre
Sous un cerisier fort beau,
Dans un jardin solitaire.
Trois dames ont accompli
Cette mission secrète.
An pied du bel arbre on lit:
Ici gît une alouette.
Ce n'est pas tout.
Jugez de mon étonnement: Je passais dans le Salon de l'architecture
refusée. Tout d'un coup, je vis _Un projet de tombeau pour une
fauvette_! Ce projet de l'architecte, M. Edmond Morin, n'a pas été
réalisé: il n'est pas même indiqué dans le catalogue. On m'a raconté que
l'auteur l'avait fait pour l'alouette de M. Gautier. Mais le peintre
l'ayant refusé, préférant un cerisier pour tout mausolée, l'architecte,
vexé, destina son projet de tombeau à une fauvette imaginaire.