En passant devant la fenêtre d'un pavillon, nous entendons un grand

bruit; on se dispute, et une voix bien connue de Pierre et de moi fait

entendre ces mots:--Vous ne pouvez pas m'empêcher de me promener dans

votre jardin, ma petite mère, le grand air me rendra mes couleurs!...

/p

Sur la verdure

Héloïse a fait mon bonheur.

p/

--Il n'est pas question de chanter, monsieur, dit la femme de notre

hôte, il faut payer et vous en aller.

--Soyez donc _conséquente_, belle _Niobé_, vous voulez que je m'en

aille, et vous ne voulez pas que je sorte... il y a confusion dans votre

raisonnement.

--C'est Rossignol, me dit tout bas Pierre.

--Oui, sans doute c'est lui, je l'ai reconnu. D'où provient donc cette

querelle? dis-je au traiteur.

--Ah! monsieur!... c'est le diable qui a envoyé ici un mauvais sujet

dont nous ne pouvons plus nous débarrasser... il y a huit jours qu'il

est chez nous. Il s'est présenté un soir d'un air mielleux en demandant

à souper. On l'a servi; comme il avait prolongé son souper fort tard, il

nous a demandé ensuite à coucher dans la chambre où on l'avait servi,

disant qu'il avait donné rendez-vous chez nous à son homme d'affaires,

et qu'il désirait l'y attendre.

Quoique ce ne soit pas notre usage, nous avons consenti à le loger. Le

lendemain, il s'est fait servir splendidement, et il est encore resté;

enfin, il y a huit jours que cela dure... il prétend qu'il attend son

homme d'affaires pour me payer. Mais je n'ai pas envie de l'héberger

ainsi toute l'année. Il a eu le front de me proposer de poser, et de me

donner sa statue en payement... que ferai-je de l'image d'un drôle comme

cela!... Il faut qu'il paye et qu'il parte. Je ne veux pas qu'il soit

encore ici demain pour votre noce!... Il a eu l'impudence de vouloir

lier connaissance avec toutes les personnes qui viennent chez moi, et il

étourdit tout le monde de ses refrains qui n'en finissent pas. Mais j'ai

envoyé chercher M. le commissaire, et, en attendant, j'ai recommandé à

ma femme de veiller sur ce fripon que j'ai surpris hier montant sur un

pan de mur, pour faire _Adonis_, à ce qu'il disait. Ah! drôle! je te

ferai faire _Adonis_ en prison!... C'est qu'il m'aurait mangé tous les

jours un poulet, si je l'avais laissé faire.

--Allons-nous-en, mon frère, me dit tout bas Pierre, qui ne se soucie

point d'être vu par son ancien ami. Je vais céder au désir de mon frère;

nous allons partir... mais il n'est plus temps: un homme se jette de la

fenêtre d'un entresol dans le jardin, et se relève en faisant l'Amour.

Il se trouve positivement devant nous, et pousse un cri de surprise en

nous apercevant.

--O divinité des artistes! voilà de tes bienfaits! dit Rossignol en

s'avançant vers nous, deux amis que je retrouve et qui vont payer pour

moi!... monsieur le traiteur! ma carte vivement! voilà _Castor_ et

_Pollux_... des amis intimes, qui ne laisseront pas un artiste dans

l'embarras.

Pierre est rouge de colère; je ne reviens pas de l'impudence de ce

drôle, et l'hôte nous regarde avec étonnement en balbutiant:--Comment,

messieurs, vous êtes amis de ce mauvais sujet?

--Mauvais sujet!... s'écrie Rossignol; qui t'a permis de m'appeler

ainsi, méchant rôtisseur de chats!

Ces mots rendent le traiteur furieux.

--Calmez-vous, Jupin, dit Rossignol, on va vous payer, mais on ne

reviendra pas chez vous!... vos poulets sentent un peu trop le chènevis.

Allons! mon petit Pierre, quelques écus pour ton ancien compagnon de

plaisir.

Pierre est muet de honte. Je passe entre lui et Rossignol, qui a

l'audace de vouloir me serrer la main.

--Si vous n'aviez fait que m'escroquer mon argent, lui dis-je, je

pourrais encore l'oublier; mais vous avez cherché à rendre mon frère

aussi méprisable, aussi vil que vous, et vous osez nous nommer vos amis!

ce mot, dans votre bouche, est le dernier des outrages. Estimez-vous

heureux si je ne me joins pas à monsieur pour vous faire punir.

--C'est ça!... de la morale aux amis quand ils sont dans le malheur: eh

bien! mes petits ramoneurs, on se passera de vous, et on n'avalera pas

de suie pour ça.

Comme Rossignol achevait ces paroles, l'hôtesse, qui était allée

chercher la garde au moment où il s'était précipité de l'entresol,

paraît à l'entrée du jardin, suivie d'un caporal et de quatre fusiliers,

tandis que par une autre porte le commissaire arrive, conduit par un

garçon traiteur. A la vue des soldats, Rossignol fronce le sourcil, et

je l'entends murmurer:

--Non, sacrebleu! le premier torse antique n'ira pas moisir dans une

prison.

--Voilà le coupable, dit l'hôtesse au commissaire en désignant

Rossignol, qui s'avance vers l'homme de justice en s'arrêtant à chaque

pas pour lui faire un salut jusqu'à terre, en sorte que le commissaire

ne peut jamais parvenir à voir sa figure.

--Pas tant de politesses, monsieur, et répondez, dit l'homme de paix

tandis que Rossignol fourre ses doigts dans une vieille tabatière que le

caporal vient d'entr'ouvrir. Vous ne voulez pas sortir d'ici, monsieur?

--C'est faux, monsieur le commissaire! je ne demande, au contraire, qu'à

m'en aller.

--Mais vous ne voulez pas payer, monsieur?

--Je n'ai pas dit un mot de cela, monsieur le commissaire; et, bien loin

de là, mon intention a toujours été de donner un joli pourboire au

garçon.

--Alors, monsieur, payez donc votre compte, et que cela finisse.

--Ah! un moment, monsieur le commissaire, je ne dis pas que je peux

payer à présent. J'attends mon homme d'affaires; il n'arrive pas, est-ce

ma faute? En attendant, je suis modèle; si par hasard madame votre

épouse était enceinte, monsieur le commissaire, et qu'elle voulût

considérer un bel homme, je suis à votre service.

--Caporal, emmenez ce drôle; on l'enverra ce soir à la préfecture! dit

le commissaire en s'éloignant de Rossignol, qui chante entre ses dents:

/p

Va-t'en voir s'ils viennent,

Jean...

p/

Le caporal s'avance avec ses hommes; Rossignol, va lui-même au-devant

d'eux en disant:

--Je me rends à discrétion, mes anciens, bien persuadé que mon innocence

sera reconnue comme celle de la chaste Suzanne; je ne demande pas mieux

que de vous suivre.

Les soldats ne serrent pas de trop près un homme qui paraît fort disposé

à les suivre. Rossignol passe au milieu d'eux. Sorti du jardin, il

s'arrête, fouille dans ses poches, et s'écrie:

--J'ai oublié mon mouchoir... Je ne veux pas leur en faire cadeau.

--Je vais vous l'avoir, dit le caporal en faisant signe à ses soldats de

s'arrêter et retournant sur ses pas.

Par un mouvement naturel, les soldats se sont retournés vers la maison

du traiteur; c'est ce que Rossignol attendait. Aussitôt il prend sa

course et gagne le pont d'Austerlitz. L'invalide lui demande un sou; il

lui répond par un coup de poing qui le renverse et continue de se

sauver. Cependant les soldats se sont retournés, le caporal est revenu,

on court après Rossignol en criant:--Arrête!

Celui-ci approche de l'autre bout du pont et compte franchir la

barrière; mais déjà les cris de l'invalide et du caporal ont été

entendus: la barrière est gardée; la foule est amassée; et il n'y a pas

moyen de sauter par-dessus tout ce monde-là. Rossignol revient sur ses

pas... Il est cerné de chaque côté; déjà le caporal et l'invalide

s'approchent d'un air triomphant en s'écriant.

--Nous le tenons!

--Prenez garde de le perdre! leur répond Rossignol, et, au moment où le

caporal va l'atteindre, il monte sur le parapet et se précipite dans la

rivière en chantant:

/p

Moi, je pense comme Grégoire,

J'aime mieux boire.

p/

Les soldats sont restés stupéfaits. La foule se porte sur les deux

rives; on cherche les bateaux; mais là rivière est très-forte, et le

courant entraîne le beau modèle jusqu'aux filets de Saint-Cloud.

Ce spectacle a vivement frappé Pierre; je me hâte de l'emmener en lui

disant:

--Voilà, mon ami, quelle est souvent la fin de ces hommes qui n'ont ni

honneur, ni moeurs, ni probité.

CHAPITRE XXXIII

PEINE ET PLAISIR.

Nous revenons près de Manette, dont je ne puis plus être une heure

éloigné; c'est toujours ainsi au moment de s'enchaîner pour jamais... et

l'on dit qu'ensuite... Mais nous ne changerons pas, Manette et moi: nous

ne sommes pas de Paris.

On a mille choses à se dire la veille de ses noces. Les projets pour

l'avenir viennent en foule à l'approche de ce moment qui décide du sort

de notre vie. C'est vers la Savoie que se tournent nos regards, nos

espérances; c'est là que nous comptons trouver le bonheur et assurer

celui de ma mère, qui n'aura plus de voeux à former lorsque nous

serons auprès d'elle.

Au milieu de nos doux projets, Pierre nous interrompt en disant à

Manette:

--Ma chère soeur, je vous retiens pour la première contre-danse.

--Comment?... est-ce que nous danserons? dit Manette en me regardant

avec surprise.

Et moi qui voulais la surprendre! Ce nigaud de Pierre ne sait pas garder

un secret. Fâché de ce qu'il a dit, il me regarde, sourit, puis fait la

moue. Et Manette, témoin de son embarras, me dit avec cette voix que

j'aime tant:--Quoi! mon ami, tu as des secrets pour moi?...

Allons, je vois bien qu'il faut tout lui dire, puisque Pierre lui a

donné des soupçons. Je conte ce que j'ai fait, ce que j'ai arrangé pour

le lendemain. Manette me presse tendrement les mains en me disant à

demi-voix:

--C'est pour moi que tu as fait tout cela, cher André, car tu n'aimes

pas beaucoup les réunions, les danses. Que tu es bon!... que je suis

heureuse!...

Et Bernard s'écrie en frappant dans ses mains:

--Une noce!... tant mieux!... c'est gai, ça!... Vous verrez, mes

enfants, que je suis encore solide à la danse!... je vous tiendrai tête.

--Et moi donc! dit Pierre en sautant dans la chambre; je ne veux pas

être un moment en repos... Je vas m'exercer toute la nuit!...

Notre joie est plus calme: Manette et moi, nous puisons dans nos mutuels

regards une partie du bonheur que nous nous promettons... et ce n'est

pas à la danse que nous pensons.

La soirée s'est prolongée. J'emmène Pierre, qui couchera cette nuit chez

moi. Je dis adieu à Manette: nous répétons plusieurs fois:--_A demain!_

car dans ce mot tout est compris: bonheur, amour, avenir... ce n'est que

de demain que datera notre existence.

Mon portier me remet une lettre; je reconnais l'écriture de Lucile: sans

doute elle me donne des nouvelles de ces dames, dont depuis quelque

temps je n'ai pas entendu parler. Je mets la lettre dans ma poche, et je

monte chez moi en continuant de causer avec mon frère. Je l'entretiens

de Manette, et l'on n'en finit point quand on parle de ce qu'on aime.

Pierre, tout en m'écoutant, commence à bâiller... il n'est pas amoureux.

Je me rappelle cependant la lettre qu'on m'a remise. Je la prends, et je

l'ouvre pendant que mon frère se dispose à se coucher. Les premiers mots

m'ont frappé... J'oublie le bonheur du lendemain; je me rapproche de la

lumière, et je lis en frémissant ce qui suit:

«Mon cher André, je vais briser votre coeur en vous apprenant les

nouveaux malheurs qui accablent mes chères maîtresses; mais à qui

m'adresserai-je, si ce n'est à vous, le seul ami qui leur soit resté?...

Je ne sais où j'en suis... pardonnez-moi, André, le peu de liaison de

mes idées... J'ai tant de chagrin!... Écoutez, mon ami. Grâce à votre

généreux secours, ces dames vivaient dans une modeste aisance.

Persuadées que c'était M. Thérigny qui leur avait envoyé cette somme,

elles pensaient que, revenu à des sentiments plus nobles, il ne les

abandonnerait plus; seule je savais la vérité, mais vous m'aviez défendu

de la dire, et j'obéissais. Il y a trois jours que M. Thérigny est

arrivé chez ces dames, dans un désordre qui n'annonçait pas qu'il fût

plus raisonnable. Il a paru surpris de les trouver à leur aise. Il

allait les questionner, lorsque ces dames l'ont remercié pour la somme

qu'elles croyaient avoir reçue de lui. M. Thérigny, surpris d'abord,

s'est remis et a reçu leurs remercîments; la langue me démangeait en

voyant qu'il ne se déclarait pas étranger à l'envoi de l'argent. Mais je

me rappelai ma promesse... je me tus. Après s'être fait donner les

clefs de tout, M. Thérigny sortit le soir. Mais, jugez de la douleur de

ces dames, lorsqu'au lieu de revenir, il leur envoya une lettre dans

laquelle il leur tint les propos les plus odieux, accusant sa femme

d'entretenir avec vous une liaison criminelle, prétendant qu'elle

n'avait feint de croire que ce fût lui qui avait envoyé l'argent, que

pour mieux cacher ses intrigues avec vous. Enfin, le monstre leur a tout

pris, tout emporté: argent, bijoux; il ne leur a rien laissé. Je ne puis

vous peindre la douleur de madame la comtesse; c'est moins le regret de

se voir dans la misère, que le chagrin d'entendre accuser sa fille.

Quant à ma jeune maîtresse, déjà souffrante, la conduite horrible de son

époux n'a fait qu'aggraver son mal. On m'a questionnée de nouveau; il a

bien fallu que je dise la vérité. Elles vous ont béni. Ma jeune

maîtresse pleurait en répétant à chaque instant: Pauvre André!... Cela

ne m'étonne pas. Madame la comtesse a paru bien vivement affectée; puis

elle m'a dit: Lucile... je voudrais voir André... Je voudrais le

remercier de ce qu'il a fait pour nous. Voilà, mon ami, où nous en

sommes. Ah! venez, par votre présence, apporter quelques consolations à

mes pauvres maîtresses... André! vous ne les abandonnerez pas à leur

douleur.»

Les abandonner! me dis-je en finissant cette lecture qui a bouleversé

tous mes sens, ah! jamais!... jamais!... Elles n'ont plus que moi...

mais un véritable ami vaut mieux que cette foule de gens aimables qui

vous entourent dans la prospérité, et s'éloignent quand vous n'avez plus

un visage riant à leur offrir.

Déjà ma pensée embrasse l'avenir. Je vois la situation, affreuse de

madame la comtesse; sa fille est souffrante, et c'est dans ce moment que

tout leur manque, c'est alors qu'elles se voient privées de toutes

ressources... Ah! tant que j'existerai, je ne veux point qu'elles

connaissent la misère.

Pierre est sur le point de se coucher; je l'arrête:

--Il faut te rhabiller, lui dis-je; dépêche-toi, mon frère; je veux

t'envoyer quelque part...

--Quoi! si tard?

--Il ne faut pas perdre de temps; tu vas te rendre chez le traiteur où

nous sommes allés tantôt.

--Oui, où se fera la noce... je vois ce que c'est; tu as oublié de

commander quelque chose.

--Non, Pierre, ce n'est pas cela. Tu décommanderas, au contraire; plus

de noce, plus de repas... plus de bal... il ne nous faut plus rien.

Pierre me regarde ouvrant de grands yeux:

--Ah! mon Dieu, mon frère... qu'est-ce que tu dis donc là. plus de

noce?...

--Non, Pierre, cela ne se peut plus...

--Mais Manette et son père, qui s'attendent à danser?...

--Manette et Bernard m'approuveront.

--Tout ce monde que tu as invité?

--Chacun retournera dîner chez soi.

--Et ce traiteur qui fait le repas?

--Il est encore temps de l'empêcher, et c'est pour cela que tu vas y

courir.

--Mon Dieu! c'est donc c'te malheureuse lettre qui est cause de tout

cela?...

--Oui, Pierre; plus tard je te la lirai.

--Quel guignon!... pas de noce... Mais, André, est-ce bien décidé?...

--Absolument... va, cours, ne perds pas de temps.

Pierre a l'habitude de m'obéir; et, malgré son chagrin, il sort en

portant son mouchoir sur ses yeux. Pendant son absence, je calcule ce

que je puis faire. Ah! je ne crains pas d'être blâmé par Manette; son

coeur pense comme le mien. Mais madame la comtesse, voudra-t-elle

encore accepter?... Elle me refuserait, j'en suis certain, si elle

devinait les privations que je m'impose. Je lui cacherai avec soin ma

situation; je me dirai riche, bien riche, afin que mes secours lui

soient moins pénibles.

Pierre revient; il a les yeux rouges... mon pauvre frère a pleuré.

--Eh bien! le traiteur? lui dis-je.

--Eh ben!... dame... il ne fera rien du tout, mais il a dit que tu étais

une girouette, et que ça ne valait rien pour se marier.

Je m'embarrasse fort peu de l'opinion du traiteur. Pour consoler Pierre,

je lui lis la lettre de Lucile et je lui dis:

--Cet argent que nous aurions employé à nous divertir servira à calmer

quelque temps les inquiétudes de ma bienfaitrice. Et bien! Pierre, me

blâmes-tu encore d'avoir décommandé la noce?

--Non... non... tu as bien fait, dit Pierre en poussant un gros soupir.

Quoique ça, c'est bien dommage de ne point danser.

Au point du jour, je me rends chez Bernard. On ne m'attendait pas sitôt;

mais on est levé, car on n'a point dormi. On me reçoit en souriant: le

bonheur que lui promet ce jour se peint déjà dans tous les traits de

Manette. Je ne sais comment lui annoncer la nouvelle... Elle me voit

embarrassé, elle me questionne. Je lui donne à lire la lettre que j'ai

reçue de Lucile.

Bonne Manette! en lisant, ses traits expriment toute la part qu'elle

prend aux infortunes de ma bienfaitrice. A peine elle a fini de lire, et

elle court à moi en s'écriant:

--Mon ami, plus de noce, plus de bal... Elles sont malheureuses... elles

ont besoin de tes secours; ah! tous les plaisirs que nous aurions goûtés

ne valent pas celui que tu éprouveras à leur être utile.

--Chère Manette!... j'avais déjà agi en conséquence... et je n'osais te

l'apprendre.

--Tu n'osais!...

--Je craignais de te contrarier.

--Ah! mon ami! mon coeur n'est-il pas de moitié dans tout ce que tu

fais? Ta main, ton amour, et je suis si heureuse!... que me faut-il de

plus?... Car cet événement n'empêchera pas notre mariage, n'est-ce pas,

mon ami?

--Non, sans doute; aujourd'hui même tu seras à moi... Nous serons

heureux; j'ai la certitude que mon talent suffira à nos besoins... mais

tant qu'elles seront dans la peine, nous ne pourrons aller en Savoie. Si

je m'éloigne, si je les laisse seules ici, qui veillera sur elles... qui

connaîtra leur situation?

--Nous resterons, mon ami; ton logement nous suffira... J'ai de l'ordre,

de l'économie; je puis travailler aussi, moi; j'ai été élevée à cela...

Tu verras, André, que le bonheur peut tenir lieu de richesse.

Chère Manette! quelle âme! quels sentiments!...--Tu ne peux encore aller

chez ces dames, il est trop matin, me dit-elle, reste ici, déjeune avec

nous; je vais tout préparer... Ensuite tu iras les voir... puis... tu

reviendras... C'est pour deux heures, André, tu ne l'oublieras pas!...

Comment pourrais-je l'oublier, lorsqu'à chaque instant elle me force à

l'aimer davantage, lorsque c'est un ange que je vais posséder!

Manette nous prépare notre déjeuner; puis sort pour quelques emplettes

indispensables, nous dit-elle; je reste avec Bernard; le bon porteur

d'eau ne songe plus à la noce.--Nous danserons entre nous, dit-il; nous

n'en serons pas moins gais... Brave Auvergnat! il n'hésite jamais quand

il s'agit de rendre service.--Tu ne fais que ton devoir, dit-il, en te

montrant reconnaissant envers ta bienfaitrice... Pourquoi des âmes si

nobles sont-elles souvent reléguées sous les toits?

Manette tarde bien à rentrer; le temps s'écoule. Je pourrais maintenant

me rendre chez ces dames; mais je ne veux pas sortir avant que Manette

ne soit de retour. Elle revient enfin, rouge, respirant à peine, mais

plus jolie encore par le bonheur, le contentement qui se peint dans ses

traits. Je ne lui demande pas d'où elle vient; les regards qu'elle

attache sur moi ne laisseront jamais pénétrer dans mon coeur un

soupçon jaloux. Je me lève, je l'embrasse; je vais m'éloigner en lui

disant:

--A deux heures... je serai ici.

Elle me suit sur l'escalier, elle tire la porte sur nous; puis d'un air

timide met plusieurs pièces d'or dans ma main en me disant:

--Tiens, mon ami, joins cela à ce que tu devais dépenser pour la noce...

au moins la somme sera plus forte.

--D'où te vient cet argent, Manette?...

--Mon ami... c'est... ah! tu ne me gronderas pas, j'en suis sûre... mais

tous ces cadeaux que tu m'avais faits ne m'étaient point nécessaires. Je

n'ai besoin ni de grands châles, ni de robes de soie... Tu m'as dit que

je te plairai bien sans cela... Mon ami, j'ai tout reporté, excepté une

seule robe bien simple que j'ai passé la nuit à me faire... et cette

bague... où il y a de tes cheveux et ce mot si doux... _fidélité_... Ah!

tu me pardonneras, n'est-ce pas, André, d'avoir disposé de tout cela

sans ta permission!

Lui pardonner!... je ne trouve pas d'expressions pour lui peindre ce que

j'éprouve; je la serre contre mon coeur, je l'embrasse mille

fois.--Assez! assez! me dit l'aimable fille en rougissant, ou tu

croirais, André, que c'est par intérêt que j'ai agi ainsi... Enfin je me

suis arraché de ses bras, et je cours chez madame la comtesse.

Je fais le chemin en peu de temps; d'abord le souvenir de Manette

m'occupe entièrement; mais, arrivé devant la maison de ma bienfaitrice,

je me sens craintif, embarrassé. Ah! il est plus difficile qu'on ne

croit de faire le bien, surtout lorsqu'on veut ménager la délicatesse de

ceux que l'on oblige; et puis je vais revoir Adolphine!... Adolphine,

que je n'ai pas vue depuis qu'elle est mariée. Je ne suis plus amoureux

d'elle; non, mon coeur est tout entier à Manette... et cependant je

tremble, je suis inquiet, oppressé. Rappelons mon courage, songeons

qu'Adolphine n'est plus pour moi qu'une amie, que la fille de ma

bienfaitrice... Jamais rien dans ma conduite ne lui rappellera que j'ai

osé l'adorer. De son côté, elle ne voit, elle n'a jamais vu en moi qu'un

frère, que le compagnon de son enfance; elle ne m'a jamais aimé que

d'amitié, j'en suis bien persuadé maintenant; éloignons donc toutes

idées du passé; elles seraient offensantes pour tous deux.

La maison est de modeste apparence; c'est au quatrième, m'a dit Lucile.

Au quatrième!... celles qui habitaient un hôtel, qui avaient dix

domestiques à leurs ordres!... Ces changements se voient de tout temps,

je le sais, mais ils n'en sont pas moins pénibles à supporter; et la

philosophie, si facile en paroles, est souvent bien triste à mettre en

pratique.

Je monte en tremblant; à chaque marche qui me rapproche du terme de ma

course; je sens mon courage m'abandonner. Arrivé devant la porte, j'ai

besoin de m'arrêter quelque temps. La pensée de leur malheur, du motif

de ma visite, m'oppresse tellement que je respire à peine... Je voudrais

voir Lucile la première... enfin j'ai frappé.

C'est Lucile qui m'ouvre; elle pousse un cri de joie.--Ah! que ces dames

seront contentes de vous voir! dit-elle, je cours les avertir.

--Un instant, Lucile, promettez-moi d'abord que vous ne démentirez

jamais ce que je dirai...

--Oui, André, oui, je vous le promets.

--Je désire que madame me croie riche... à mon aise du moins... Je le

suis en effet; les tableaux que j'ai vendus m'ont procuré plus que je

n'espérais, et ceux que je ferai...

--Qu'avez-vous besoin de me dire tout cela, André? je devine votre

motif, je lis dans votre âme... Croyez que je vous seconderai de tout

mon pouvoir.

Nous entrons; l'appartement est meublé avec simplicité, mais du moins

rien n'y annonce encore la misère.--Ma jeune maîtresse n'est pas levée,

me dit Lucile; depuis quelque temps elle est souffrante; madame est

auprès d'elle; je vais l'avertir; attendez ici, André.

Je reste dans une petite pièce qui fait salon. Tout ce que je vois

oppresse mon âme. Je me rappelle l'opulence de l'hôtel, et je fais de

tristes comparaisons. Mais on vient... la porte s'ouvre... mon coeur

bat vivement... C'est ma bienfaitrice! je l'ai aperçue... elle m'ouvre

les bras.--André!... mon cher André!... me dit-elle d'une voix que

l'émotion éteint. Je cours vers elle, je tombe à ses pieds, je prends

ses mains, je les baigne de larmes...--A mes pieds! s'écrie-t-elle,

lorsque ta place est sur mon coeur!... Mais j'ai besoin de me

prosterner quelque temps devant son infortune.

Le premier moment est passé; je suis assis près de madame la comtesse;

elle me regarde avec attendrissement.

--Tu connais nos malheurs, me dit-elle, et moi je sais tout ce que tu as

fait pour nous... Je sais avec quelle noblesse tu t'es conduit.

--Ah! madame, de grâce...

--André, laisse-moi épancher mon coeur... La reconnaissance n'est un

poids que pour les âmes ingrates, et je suis fière de tes bienfaits.

Mais, mon ami, l'envoi considérable que tu nous avais fait a dû te

réduire au plus strict nécessaire.

André le Savoyard · 第 32 / 34 段