talents; mes essais en peinture ont réussi bien mieux que je ne
l'espérais; mes pinceaux me fournissent des ressources faciles... Ah!
madame! vous m'avez appelé quelquefois du doux nom de fils; permettez
que je m'en rende digne; c'est à vous que je dois ce que je suis;
laissez-moi désormais le soin de veiller sur votre sort; ne formez plus
aucune inquiétude pour l'avenir; j'ai bien plus qu'il ne m'en faut pour
moi. Je serai si heureux de vous prouver mon attachement, ma
reconnaissance!...
--André, n'as-tu pas déjà assez fait pour nous?... Non, mon ami, je ne
puis accepter davantage; l'âge n'a point encore affaibli mes forces, je
travaillerai; mon Adolphine recouvrera la santé, et peut-être le destin
se lassera de nous être contraire.
--Vous! travailler pour vivre!... non, je ne le souffrirai pas. Je vous
le répète, je suis riche encore... Ah! madame, ne me refusez pas, ou je
croirai que vous m'avez retiré votre amitié.
Je suis de nouveau aux genoux de ma bienfaitrice; je ne veux point les
quitter qu'elle ne m'ait promis de céder à mes voeux. Ses larmes
coulent, elle me donne la main.--André, me dit-elle, tu veux me prouver
que tu étais digne d'être mon fils... et que j'aurais dû...
Je ne lui permets pas d'achever... Quelqu'un vient; c'est Adolphine...
Grand Dieu! quel changement dans toute sa personne! Elle est toujours
belle; mais la souffrance, le chagrin se peignent jusque dans son
sourire. A ma vue, une vive rougeur couvre son visage et remplace un
moment sa pâleur habituelle. Sa mère court au-devant d'elle.
--Déjà levée? lui dit-elle.
--Oui, j'ai voulu voir André... il y a si longtemps... que je n'avais eu
ce plaisir!...
Je reste immobile devant elle; je ne puis décrire ce qui se passe en
moi; je tremble, je ne puis parler, j'éprouve un mélange de plaisir et
de peine; mais c'est ce dernier sentiment qui semble l'emporter.
Je balbutie:--Madame... Ce nom a de la peine à sortir de mes
lèvres.--C'est ton amie, ta soeur! se hâte de dire madame la comtesse
en appuyant sur ce mot. Adolphine, donne ta main à André.
Je m'avance vers elle et prends sa main, qu'elle me tend en détournant
les yeux. J'ai cru y voir des larmes, et cette main, que je baise avec
respect, tremble et brûle dans la mienne.
Ce moment est pénible pour mon coeur; ma bienfaitrice, qui s'aperçoit
de notre embarras, se hâte de me parler de ma mère, de Bernard, de mes
anciens amis.
Je conte à madame la comtesse ce que j'ai fait pour ma mère, et cela
paraît lui causer le plus grand plaisir.--Tu es aussi bon fils, me
dit-elle, qu'ami sincère et dévoué.
Je ne dis pas à ces dames que je vais me marier; ma bienfaitrice
consentirait plus difficilement à accepter mes secours.
Adolphine parle peu; sa tristesse me fait mal; elle me regarde
quelquefois; mais dès que je porte mes yeux sur elle, les siens se
baissent vers la terre, et je ne sais quel trouble semble l'agiter. Ma
présence lui rappelle les beaux jours de son enfance; sans doute elle
fait maintenant de tristes comparaisons, et voilà ce qui cause sa peine.
Mais mon coeur ne peut oublier Manette et le bonheur qui m'attend.
L'heure est venue de me rendre chez Bernard. Je prends congé de madame
la comtesse; je lui demande la permission de venir la voir quelquefois.
André! me dit-elle, tu es notre unique ami; ta présence sera désormais
notre seul plaisir. Si la calomnie ose verser sur nous ses poisons, nos
âmes sont pures, et nous devons nous montrer au-dessus de ses atteintes.
Je baise la main de ma bienfaitrice; je demeure encore embarrassé devant
Adolphine; elle lève sur moi ses yeux languissants, et me dit en
s'efforçant:--Vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas, André?
Je balbutie:--Oui, madame; et je m'éloigne, le coeur oppressé... il me
semble que je ne respirerai librement que lorsque je ne serai plus
devant elle. Enfin je les ai quittées; mais, avant de m'éloigner, j'ai
remis à Lucile la somme que j'avais apportée. Lucile me serre la main,
elle veut parler; je l'embrasse et je pars.
Je suis dans la rue, je me sens plus à mon aise... Cette première
entrevue me coûtait. J'ai fait mon devoir; ne songeons plus qu'au
plaisir, à l'amour, à Manette.
Je fais le chemin en courant. Je la trouve parée de la robe qu'elle a
reçue de moi et qu'elle s'est faite pendant la nuit. Elle m'attendait
avec impatience et inquiétude. Je lis dans ses yeux tout ce qu'elle a
éprouvé pendant que j'étais chez madame la comtesse et près d'Adolphine;
mais je cours à elle, je la presse contre mon coeur... le sourire est
revenu sur ses lèvres... ses yeux semblent me demander pardon de ses
alarmes.
Tout le monde est prêt, et toute la noce se compose maintenant de
Bernard, de mon frère et de deux vieux amis du bon Auvergnat. Chacun a
mis son bel habit; et Pierre, pour se consoler sans doute de ne point
danser le soir, ne fait pas un pas dans la chambre sans sauter et se
dandiner.
A défaut de remise, nous prendrons le modeste fiacre. Nous ne sommes en
tout que six: un seul nous suffira. Pierre est allé le chercher... Je
prends la main de Manette... Nous descendons les cinq étages; toutes les
voisines se mettent sur leur carré ou à leur fenêtre pour la voir
passer: c'est bien naturel; et moi, je ne suis pas fâché que l'on voie
Manette; car on ne fera point de propos sur son compte, on ne chuchotera
pas d'un air moqueur en regardant son bouquet virginal; et toutes les
jeunes filles qui se marient ne peuvent point, comme Manette, supporter
l'examen des commères de leur quartier.
Nous montons dans le fiacre; nous sommes un peu pressés, mais je suis
assis près de Manette, et je ne m'en trouve que mieux. Nous faisons le
chemin gaiement; car notre noce n'est point de celles où tout le monde
se regarde pour savoir si l'on doit rire.
Je n'aime point cet air grave et silencieux que prennent parfois de
nouveaux époux; il semble que ces gens-là devinent qu'ils vont se rendre
mutuellement malheureux.
Nous avons enfin consacré notre union au pied des autels. Elle est à
moi! elle est ma femme!... Que ce nom me semble doux à lui donner, et
combien elle est heureuse de l'entendre! Chère Manette! que d'amour dans
un seul de ses regards!
Nous revenons chez le père Bernard, où une officieuse voisine a bien
voulu préparer le dîner. On se met à table, on rit, on boit, on chante.
Nous soupirons quelquefois, Manette et moi; mais nous savons bien
pourquoi, et cela n'est pas inquiétant.
Bernard et ses amis trinquent, pendant que Pierre chante et que Manette
et moi nous nous regardons. On nous prie de danser une bourrée des
montagnes; nous retrouvons notre gaieté, notre vivacité de l'enfance.
Mais nous nous lassons beaucoup plus vite; et à dix heures nous
souhaitons le bonsoir à la compagnie. Pierre reste chez Bernard, et
j'emmène Manette chez moi... chez elle, chez nous... nous ne faisons
plus qu'un.
CHAPITRE XXXIV
DERNIÈRE ÉPREUVE.--RETOUR EN SAVOIE.
L'amour, l'ordre, le travail promettent le bonheur à notre petit ménage.
J'ai commencé un nouveau tableau; Manette fait des robes, Pierre a
repris ses crochets, le père Bernard est le seul qui se repose, mais le
brave homme l'a bien gagné. En Savoie, dans la jolie maison de ma mère,
ayant à notre disposition un grand jardin que nous cultiverions
nous-mêmes, je sais bien que nous serions à notre aise, riches même,
avec ce que je gagnerais. Mais madame la comtesse, mais sa fille...
puis-je les quitter, m'éloigner d'elles lorsque tout les abandonne? Non!
ma place est marquée où elles sont, tant que M. de Thérigny ne se
conduira pas différemment.
Pendant les premiers jours de notre union, nous avons de fréquentes
distractions Manette et moi; j'ai de la peine à rester une heure devant
mon tableau, elle-même quitte son ouvrage... Nous avons toujours quelque
chose à nous dire. Cependant Manette me parle raison, lors même que
l'amour respire dans ses yeux.
--Mon ami, me dit-elle, quand je quitte trop souvent mes pinceaux, songe
que tu as bien des devoirs à remplir. Je soupire, et je retourne à ma
palette: heureusement on ne peint pas le soir, et alors je me dédommage
des privations du jour.
Bonne, excellente Manette! elle est la première à me dire, d'aller voir
ma bienfaitrice, de m'informer si elle ne manque de rien. A chaque
instant je découvre dans ma compagne de nouveaux attraits: sa
conversation est pure, attachante; son goût délicat, son esprit aimable;
jamais rien de commun dans son langage ni dans ses manières; ce n'est
pourtant que la fille d'un porteur d'eau: qui lui a donc enseigné à
mettre du charme dans tout ce qu'elle dit, dans tout ce qu'elle fait? Je
ne sais: mais il y a des êtres que la nature favorise, et qui savent
tout sans avoir rien appris.
Je retourne chez madame la comtesse; cette seconde visite me coûte moins
que la première, et cependant mon coeur se trouble encore quand je
suis en présence d'Adolphine. Ah! les premières impressions de l'amour
sont lentes à s'effacer. On me gronde de ce que j'ai mis tant
d'intervalle entre ma première visite. Ma bienfaitrice veut que j'aille
la voir plus souvent; elles ne reçoivent que moi, que moi seul, et je
les distrais de leurs chagrins. Adolphine est toujours faible,
souffrante; je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; je ne le
désire plus maintenant! au contraire, il me semble qu'alors je serais
bien embarrassé.
Madame me questionne sur mes tableaux; je réponds que tout me réussit,
que mes succès m'étonnent moi-même... On est, je crois, bien excusable
de mentir, lorsque c'est pour éviter des peines à ceux que l'on aime.
--Tu es bien digne de réussir! me dit ma bienfaitrice, et si l'on savait
comment tu te conduis...
Je l'arrête; je ne veux plus que l'on me parle de reconnaissance, et
alors je promets de venir souvent les voir. En m'éloignant, j'ai soin de
m'informer à Lucile si l'on ne manque de rien. J'apprends que madame la
comtesse travaille à broder pendant que sa fille repose, et qu'elle a
bien défendu qu'on me le dise. Pauvre femme! c'est maintenant que
j'envie la fortune, les richesses!... Courons reprendre mes pinceaux.
Un sourire de Manette dissipe mes idées tristes. Je lui conte tout ce
qui m'a affligé, et elle m'embrasse en me disant:
--Eh bien! mon ami, nous sommes jeunes; nous travaillerons davantage,
pour que tu puisses faire plus pour ta bienfaitrice, et nous n'en serons
pas moins heureux. Pour toute réponse, je la presse sur mon coeur.
Il y a trois mois que je suis marié. J'ai vendu mon tableau; mais la
personne qui m'a acheté mes premiers ouvrages est à la campagne. J'avais
fait celui-ci trop à la hâte: les regards de ma femme m'avaient trop
souvent distrait, et je n'ai eu que peu de chose. J'en entreprends un
auquel je veux donner tous mes soins; mais avant qu'il ne soit fini, je
frémis en songeant que ces dames auront mille besoins, et que le dernier
argent que j'ai remis à Lucile doit être près de sa fin. D'un autre
côté, mon petit ménage, quoique fort modeste, exige cependant que je
m'en occupe. Ces pensées me font souvent soupirer, et les doux sourires
de Manette ne parviennent pas toujours à dissiper les nuages qui
obscurcissent mon front.
Manette ne me demande jamais rien; elle prétend que son travail suffit
pour notre ménage; elle me supplie de ne point m'inquiéter de l'avenir;
mais je ne puis être tranquille quand je songe à madame la comtesse, à
sa fille dont la santé est toujours chancelante.
Je viens de me rendre chez ces dames, que je n'ai pas vues depuis
quelques jours. C'est Adolphine qui m'ouvre la porte; Lucile est en
commission et madame la comtesse vient, par extraordinaire, de sortir un
moment.
Je me trouve seul avec Adolphine: cela ne m'est pas arrivé depuis le
jour où je lui déclarai mon amour, où le marquis me surprit à ses pieds;
ce souvenir me cause un embarras, une émotion pénible; je ne sais si
Adolphine se rappelle cette circonstance, mais elle me paraît aussi
troublée que moi.
Je suis assis auprès d'elle. Je me suis informé de sa santé, de celle de
sa mère, puis je ne sais plus rien lui dire. Je reste muet devant
elle... Est-ce parce qu'une foule de pensées, de souvenirs, se
présentent à mon esprit?... Elle garde aussi le silence... nous avons
l'air de deux coupables qui n'osent se faire leurs confessions, ou de
deux amants qui se boudent, et cependant nous ne sommes ni l'un ni
l'autre.
J'ai les yeux baissés, mais j'entends ses soupirs; elle est oppressée,
elle souffre... Il me semble que je gagne son mal, ma poitrine se serre
aussi. Enfin c'est elle qui rompt le silence, et sa voix est
tremblante.--André!... il y a bien longtemps que nous ne nous sommes
trouvés sans témoin. J'avais à vous dire... à vous demander...
Elle s'arrête; elle a besoin de reprendre des forces, et j'attends en
tremblant qu'elle continue:
--André! reprend-elle au bout d'un moment, qu'avez-vous pensé de moi...
en apprenant que j'étais l'épouse de M. de Thérigny?...
--J'ai présumé, madame, que cette union convenait à votre famille... et
que rien ne s'opposait à ce qu'elle eût lieu.
--Et avez-vous pensé... que je pouvais être heureuse?...
--Oui, madame.
Elle ne dit plus rien. Lui aurais-je fait de la peine?... Je lève les
yeux sur elle... O ciel! son visage est baigné de larmes... je cours
vers elle... Dans ce moment, madame la comtesse revient.
--Qu'a-t-elle donc? s'écria-t-elle effrayée de l'état de sa fille.--Ce
n'est rien! balbutie Adolphine en tâchant de sourire pour rassurer sa
mère. Une faiblesse... un étourdissement...
--Pauvre enfant!
Je veux aller chercher le médecin; Adolphine s'y oppose, elle prétend
qu'elle se sent mieux; elle affecte plus de gaieté; elle parle
davantage; elle parvient à tranquilliser sa mère; mais moi, elle ne peut
m'abuser.
Cette scène m'a vivement ému; je reviens chez moi tort agité. Je veux
reprendre mes pinceaux, je ne puis les tenir. Manette craint que je ne
sois malade; elle m'engage à prendre du repos, mais les souvenirs de ce
jour troublent mon sommeil. Au milieu de la nuit je m'éveille... Manette
n'est point auprès de moi.... Surpris, inquiet, je me lève en silence...
J'aperçois une faible lumière dans mon atelier; j'avance, Manette est
là: elle travaille à la lueur d'une lampe; elle passe une partie de ses
nuits à veiller, tandis que je la crois livrée au sommeil.
Elle m'a entendu, et vient à moi en rougissant; c'est encore elle qui me
demande pardon de ce qu'elle travaille la nuit, qui cherche à me prouver
que c'est pour elle un plaisir et non une fatigue. Tant d'amour, tant de
vertus, ne peuvent plus me surprendre dans Manette, mais qu'il me serait
doux de les récompenser!... Elle dit que mon amour lui suffit.
La conduite de ma femme ranime mon courage; je travaille avec plus
d'ardeur; et un matin je vois entrer dans mon atelier le riche amateur
auquel j'ai vendu mes premiers tableaux. Il examine mon ouvrage: il en
paraît fort satisfait; ses éloges ont enflammé mon imagination; mon
tableau s'achève; j'ai fait mieux encore que je ne l'espérais, et j'en
reçois un prix qui me semble considérable. Je supplie Manette de ne plus
prendre sur son repos pour travailler; elle me le promet... Je veux lui
donner quelques parures, quelques bijoux; elle les refuse et m'envoie
chez madame la comtesse, en me disant:
--Est-ce que tu ne me trouves plus bien comme je suis?
Je ne me suis pas retrouvé seul avec Adolphine; et, depuis le jour où
nous eûmes ensemble ce court tête-à-tête, elle est redevenue, en ma
présence, silencieuse comme auparavant; lorsque j'arrive, elle sourit et
paraît contente de me voir; mais ensuite elle retombe dans sa
mélancolie.
Il y avait plus longtemps que de coutume que je ne m'étais rendu chez ma
bienfaitrice, lorsque je vais leur apprendre le succès de mon dernier
tableau.
--Nous nous alarmions de ne pas te voir, me dit madame la comtesse;
craignant que tu ne fusses indisposé, je viens d'envoyer Lucile chez
toi.
Je remercie la bonne Caroline de l'intérêt si tendre qu'elle me porte;
mais je suis en secret fâché que Lucile se soit rendue chez moi; elle ne
sait pas que je suis marié, et je crains de sa part quelque
indiscrétion. Je tâche de dissimuler mon inquiétude, et je vais prendre
congé de ces dames, lorsque Lucile revient et entre vivement dans la
pièce où nous sommes.
--Je viens de chez vous, monsieur André! dit-elle en souriant d'un air
significatif. Je la regarde, je lui fais des signes pour qu'elle se
taise; mais elle n'y fait pas attention et continue de parler.
--Tu n'as trouvé personne? lui dit madame la comtesse.
--Pardonnez-moi, madame; j'ai trouvé quelqu'un... et une personne fort
aimable, même!...
--Son frère, sans doute?
--Non, madame; oh! ce n'était pas un monsieur!
Madame la comtesse ne juge pas convenable de pousser plus loin ses
questions. Adolphine m'a regardé: sa figure, toujours si pâle, vient de
se couvrir d'une vive rougeur!... Je fais de nouveaux signes, mais
Lucile continue de bavarder.
--Ah! madame, monsieur André ne nous dit pas tout! Vous ne devineriez
jamais... Eh bien! madame, il est marié!...
--Marié?...
--Oui, madame! avec sa chère Manette, que je ne connaissais pas, mais
qui est vraiment charmante.
--Est-il vrai, André? me dit ma bienfaitrice. Je réponds à demi-voix:
--Oui, madame...
--Et pourquoi donc nous l'avoir caché?...
Je cherche quelque motif à donner, lorsque mes regards se portent vers
Adolphine. Grand Dieu! sa tête est retombée en arrière; une pâleur
mortelle couvre son visage... elle est privée de sentiment. J'ai poussé
un cri... Madame la comtesse se retourne et s'aperçoit de l'état de sa
fille; elle court à elle, la prend dans ses bras, l'appelle à grands
cris, tandis que Lucile et moi nous employons tous les moyens pour la
faire revenir... Mais c'est en vain; ses yeux sont toujours fermés. Je
cours, je vole chercher un médecin; je le ramène avec moi; ma
bienfaitrice se désespère devant sa fille mourante... Enfin les soins du
docteur la rappellent à la vie; elle rouvre les yeux; elle les porte sur
moi, puis sur sa mère; elle veut la rassurer, et prononce d'une voix
faible:
--Ce n'est rien... ne vous effrayez pas...
On la porte sur son lit. Elle dit avoir besoin de repos; je m'éloigne
avec le docteur; je le questionne sur l'état d'Adolphine... Il ne me
rassure pas; il parle de causes morales, d'un grand fonds de chagrin
contre lequel échouent les secours de l'art. Hélas! ce chagrin, je
crains d'en deviner la source!
J'apprends à ma femme l'état alarmant d'Adolphine; Manette, toujours
bonne, s'offre pour aller la veiller, pour lui servir de garde; mais je
n'y consens point; je ne crois pas que la présence de Manette
soulagerait le mal d'Adolphine.
Je retourne, le soir, chez madame la comtesse.
--Adolphine est calme, me dit Lucile; sa mère est près de son lit, et ne
veut plus la quitter un instant.
Je ne juge pas nécessaire de me présenter maintenant. Je retourne chez
le médecin; je le prie de voir chaque jour la jeune malade.
--J'irai, me dit-il en secouant la tête, mais il n'y a rien à faire.
Je suis retourné près de Manette; elle montre presque autant
d'inquiétude que moi sur l'état de la malade. La nuit est venue...
L'image d'Adolphine ne me permet pas de trouver le repos... Mais bientôt
j'entends frapper fortement à la porte de la rue. Un secret
pressentiment me dit que c'est pour moi. Je me lève, je m'habille à la
hâte... hélas!... je ne me suis pas trompé, c'est Lucile qui accourt
tout en pleurs.
--Venez! venez! me dit-elle; elle est mal! bien mal! un délire
affreux... puis, dans les intervalles, elle demande à vous voir, à vous
parler...
J'ai suivi Lucile... nous marchons à la hâte et sans prononcer un mot;
enfin nous sommes devant la maison...
--Et le médecin? dis-je.
--Il est là... Il donne aussi des secours à madame la comtesse, que
l'état de sa fille réduit au désespoir.
Je pénètre dans l'appartement... elle ne me voit pas, elle est dans un
de ses accès de délire... sa mère la tient dans ses bras... Je m'avance,
je lui parle... elle prononce mon nom, mais elle ne me reconnaît point.
Elle nomme aussi Manette, son époux; elle semble vouloir écarter une
image pénible, elle porte la main sur son coeur en s'écriant d'une
voix déchirante:
--Il est là, toujours là... Je ne puis l'en arracher... Mais il ne
m'aime plus... il ne peut plus m'aimer.
Un anéantissement complet succède à ce transport. Enfin, elle revient à
elle et nous reconnaît. Ma vue semble lui faire du bien... elle sourit à
sa mère et lui dit d'une voix éteinte:
--Maman, permettez-moi de parler un instant à André... ce sera la
dernière fois... puis je ne vous quitterai plus.
Ma bienfaitrice l'embrasse, et le médecin l'entraîne dans une autre
pièce. Je suis seul devant le lit d'Adolphine: ses yeux sont gonflés de
larmes; j'ai peine à retenir mes sanglots. Elle me tend la main.
--André! me dit-elle, je sens bien que je vais mourir... Ah! ne me
plains pas! je ne pouvais plus être heureuse... Dis-moi que tu m'as bien
aimée!... Appelle-moi encore une fois Adolphine! comme aux beaux jours
de notre enfance... et je mourrai plus satisfaite...
--Adolphine!... chère Adolphine! vivez pour votre mère... pour nous tous
qui vous chérissons...
--Non! c'est assez maintenant!... je suis heureuse... André! tu
n'abandonneras pas ma mère!...
Je presse sa main dans les miennes... elle est déjà inanimée...
Adolphine vient de fermer les yeux pour jamais!...
J'entends la voix de madame la comtesse, elle revient... Ah!
épargnons-lui ce spectacle. Je cours au-devant d'elle, je l'entraîne...
elle demande sa fille: mon silence lui en dit assez; elle tombe dans mes
bras... Aidé de Lucile, je la transporte dans la voiture du docteur, qui
nous conduit chez moi. Je n'ai pas besoin de recommander la comtesse à
Manette; je connais son coeur.
Je retourne près de celle qui n'est plus. Je ne la quitte pas jusqu'à ce
que les derniers devoirs lui soient rendus. Une tombe simple, modeste,
reçoit cette femme à qui le destin avait accordé fortune, naissance,
beauté, talents, qui est morte à dix-huit ans sans regretter la vie.
Mes soins, ma tendresse, les touchantes attentions, les douces
prévenances de Manette parviennent enfin à calmer le désespoir de madame
la comtesse. Nous pleurons Adolphine avec elle; les larmes sont moins
amères versées dans le sein de l'amitié.
Mais rien ne me retient maintenant à Paris. Le séjour de la Savoie
pourra au contraire, en offrant à ma bienfaitrice une autre existence,
rendre moins présents les souvenirs de ses malheurs. Elle vient
d'apprendre qu'après avoir joué et perdu ce qu'il lui avait enlevé, M.
de Thérigny a été tué en duel. Je me jette à ses genoux avec Manette;
nous pressons chacun une de ses mains; nous la nommons notre mère, et la
supplions de ne jamais nous quitter.
--Oui, vous êtes mes enfants! nous dit madame la comtesse en nous
attirant sur son coeur. Cher André! qui m'as si bien récompensée de ce
que j'avais fait pour toi! et vous, bonne Manette, que je ne connais que
depuis quelques jours, et qui les avez marqués par les soins les plus
touchants envers moi!... ah! je ne vous quitterai plus... vous êtes
désormais tout pour moi.
--Et vous consentez à venir habiter en Savoie avec nous?
--J'irai partout où vous serez.
Enfin je vais retourner dans mon pays, près de ma mère!... Tous nos
préparatifs sont bientôt faits. Mon frère et le père Bernard sont tout
prêts. Je propose à Lucile de nous accompagner; mais Lucile a fait
depuis quelque temps la connaissance d'un jeune garçon épicier; il n'a
que dix-huit ans, mais il veut s'établir, se marier, et les appas un peu
prononcés de l'ancienne femme de chambre lui ont paru d'un fort bon
effet pour un comptoir.
--Il est encore bien enfant, dit Lucile, mais je le formerai.
Je me rappelle qu'elle a toujours aimé à faire des éducations.
Le jour du départ est arrivé: j'ai loué une berline pour nous cinq, ne
voulant pas que madame la comtesse allât en voiture publique. Pendant
tout le voyage, elle est l'objet continuel de nos soins, de nos
attentions. Touchée de notre amitié, elle nous tend souvent la main en
nous disant les larmes aux yeux:--Vous voulez donc que je tienne encore
à la vie?
Enfin nous les revoyons, ces montagnes chéries de la Savoie! Nous
saluons, en passant, la barrière à la balançoire, comme si nous
retrouvions un ancien ami. Madame est presque aussi joyeuse que Pierre
et moi; elle s'écrie en me regardant:--C'est ton pays! c'est ici que tu
es né!
J'avais parlé de la jolie habitation de ma mère; mais on était loin de
la croire ce qu'elle est.
--C'est comme un château! s'écrient Bernard et Manette.
--C'est une retraite charmante, me dit madame la comtesse.
--Entouré de tout ce que j'aime, leur dis-je, ce sera pour moi
l'univers, et mes désirs ne s'étendront jamais au delà des montagnes qui
bornent son horizon.
Je ne puis peindre la joie de ma bonne mère en nous voyant arriver.