A ce discours de sa fille, Bernard répond:

--Comment?... que diable as-tu à sauter ainsi?... Qui est-ce qui

t'épouse comme ça tout de suite?...

--Mais c'est André! mon père... est-ce que j'en aurais épousé un autre?

--Oui, père Bernard, dis-je à mon tour, c'est moi qui vous demande la

main de Manette, qui vous promets de l'aimer toute ma vie; mais je dois

aussi vous dire que je ne suis plus riche, et que je ne possède plus la

fortune que m'avait laissée M. Dermilly.

Je conte au bon Auvergnat tout ce que j'ai appris, les malheurs arrivés

à ma bienfaitrice, et mes intentions à son égard. Quand j'ai achevé mon

récit, Bernard, pour toute réponse, met la main de sa fille dans la

mienne, et me serre dans ses bras. Brave homme!... Combien de pères en

sachant que je ne possédais plus rien, m'auraient signifié de ne plus

songer à leur fille!

Je vais courir chez mon notaire. Manette m'arrête sur l'escalier... Elle

tremble, elle est embarrassée.

--Qu'as-tu donc? lui dis-je.

--Tu vas chez ton notaire...

--Sans doute.

--Puis... quand il t'aura donné ce que tu désires, tu iras... chez

madame la comtesse?...

--Non, c'est à Lucile que je remettrai tout en lui défendant bien de

faire connaître de qui elle tient cet argent. De moi, madame la comtesse

ne voudrait rien recevoir, cela blesserait sa fierté... Elle croirait

peut-être devoir me refuser; mais elle ne se doutera pas que c'est

d'André que lui vient ce secours!...

--Oh! tu as raison, André; c'est bien mieux comme cela! ainsi tu n'iras

pas chez elle, n'est-ce pas?

--Non, Manette, je n'irai pas.

Manette recouvre sa tranquillité. Aimable fille! je lis dans ton

coeur: tu crains que la vue d'Adolphine ne me ramène à mes premiers

sentiments; ne crains rien, Manette! quand l'amour est guéri par un

autre amour, il ne renaît plus.

Je cours chez mon notaire, je lui apprends en deux mots que je veux

réaliser tout ce que je possède et qu'il m'en faut la valeur dans

vingt-quatre heures, dussé-je perdre dans mes marchés! Obliger

proprement, c'est obliger deux fois. Mon notaire me regarde avec

surprise; il pense sans doute que je vais encore plus vite que Pierre;

il veut m'adresser quelques observations, je ne les écoute point. Ce ne

sont pas des avis que je demande, c'est de l'argent.

Enfin j'ai promesse pour le lendemain. Le temps s'écoulera lentement

d'ici là! mais j'oubliais que, n'étant plus riche, je ne dois plus

garder un bel appartement; cherchons-en un bien modeste. Une pièce pour

coucher; une autre plus grande qui me servira d'atelier, c'est tout ce

qu'il me faut; car je ne veux pas retourner en Savoie avant d'avoir

terminé les tableaux que j'ai commencés; et c'est avec le prix que j'en

retirerai que je veux épouser Manette, lui acheter un trousseau et

retourner dans mon pays; Cette pensée me donnera plus d'ardeur à

l'ouvrage; puisse-t-elle augmenter mon talent!

J'ai trouvé le logement qu'il me faut: c'est près de chez Bernard, cela

m'arrange parfaitement. Je retourne chez moi, je fais venir un

tapissier, je vends tout ce qui ne m'est plus nécessaire dans mon

nouveau domicile; puis je vais donner congé chez madame Roch et lui

payer le terme qui sera vacant.

--Mais, monsieur, cela ne se fait point ainsi, me dit la portière, on

donne congé trois mois d'avance; mais l'on peut demeurer jusqu'au quinze

à midi.

--Je le sais, madame Roch; mais moi je veux déménager après-demain, je

vous paye le terme vacant, vous n'avez rien à dire.

--C'est _incohérent_, monsieur, mais vous auriez pu trouver à louer pour

le demi-terme.

Je laisse bavarder la portière, et vais faire les préparatifs de mon

déménagement. Ces soins me font passer le temps, car je suis trop agité

pour pouvoir travailler.

Enfin le lendemain arrive; il n'est pas encore l'heure d'aller chez le

notaire; et avec ces gens de loi il ne faut pas se présenter une heure

d'avance. Allons chez Manette: là on ne trouvera pas que j'arrive trop

tôt.

Je lui conte ce que j'ai fait depuis la veille. Elle est enchantée

d'apprendre que je vais venir demeurer auprès d'elle. Chère Manette! la

certitude du bonheur l'embellit encore. Depuis hier il semble qu'elle

jouisse d'une nouvelle existence; dans ses yeux, dans sa voix, dans ses

moindres actions, respire l'amour qu'elle semble fière maintenant de

laisser paraître.

L'heure d'aller chez le notaire est arrivée. J'y cours; il me fait

signer mille papiers: je signe tout ce qu'il veut, quoiqu'il m'engage

encore à réfléchir. Enfin il me remet un portefeuille renfermant

quatre-vingt-quinze mille francs; c'est tout ce qui me revient d'une

fortune que Pierre avait menée si grand train. Je prends le portefeuille

avec ivresse, et comme si je venais de faire un marché d'or. Le notaire

me prend pour un fou ou un libertin mais que m'importe ce qu'il pense de

moi? ma conscience ne me fait point de reproches; et voilà le principal.

Je retourne chez moi attendre Lucile; celle-là sera exacte, j'en suis

certain. En effet, un quart d'heure avant l'instant convenu, j'entends

frapper à ma porte et bientôt Lucile est près de moi.

--Qu'y a-t-il de nouveau chez madame la comtesse? lui dis-je.

--Rien, on ne reçoit toujours aucune nouvelle du marquis. Ma jeune

maîtresse, qui craint que sa mère ne manque de quelque chose, m'a priée

hier, en secret, de lui chercher de l'ouvrage; madame m'a fait la même

prière en cachette de sa fille... Ah! monsieur André! si vous saviez

quelle peine cela m'a fait!

--Rassurez-vous, Lucile, de longtemps j'espère, elles n'auront besoin de

recourir à de tels expédients. Tenez, prenez ce portefeuille... mais,

avant tout, jurez-moi de faire exactement ce que je vous dirai.

Oh! je, vous le jure; vous savez bien que j'ai toujours fait tout ce que

vous avez voulu.

--Vous remettrez ce portefeuille à madame la comtesse, vous lui direz

qu'il a été apporté chez elle par un homme qui est reparti sur-le-champ

et sans se faire connaître.

--Bon! bon! j'entends... et puis ensuite?...

--C'est tout, Lucile.

--Et je ne parlerai pas de vous?

--Oh! non, gardez-vous-en bien; c'est là surtout ce que je vous

recommande.

--Bon, André! je vous deviné... ce portefeuille contient de l'argent,

beaucoup d'argent peut-être; car vous êtes capable de vous priver de

tout pour aider ma maîtresse.

--Non, Lucile, non, j'ai encore plus de fortune qu'il ne m'en faut... et

d'ailleurs tout ce que j'ai n'appartient-il pas à m'a bienfaitrice?

--Et vouloir qu'elle ignore...

Lucile, si vous trahissez mon secret je ne vous reparlerai de ma vie.

--Eh bien! monsieur, on le gardera, soyez tranquille. Oh! je ne veux

pas me fâcher avec vous... Ce cher André!..... ah! s'il avait épousé

mademoiselle!..... comme elle serait heureuse!... elle ne pleurerait pas

en cachette... ses yeux sont rouges le matin, que cela fait peine...

Elle dit à sa mère que c'est qu'elle a la vue faible, mais je sais bien

qu'en penser...

--Lucile... tâchez qu'elle soit heureuse... et donnez-moi quelquefois

des nouvelles de madame la comtesse; tenez, voici ma nouvelle adresse.

Adieu, Lucile! allez vite porter cela à ces dames.

--Ah! monsieur, il faut que je vous embrasse auparavant. Lucile

m'embrasse et s'éloigne avec le portefeuille. Je me sens plus heureux,

plus content que je ne l'ai jamais été: bien différent de beaucoup de

gens; ce que je perds en richesse, je le gagne en gaieté.

CHAPITRE XXXII

APPRÊTS DE NOCE.--DERNIER TOUR DE ROSSIGNOL.

Je suis établi dans mon petit logement; il me semble que j'y suis mieux

que dans le bel appartement que j'habitais; car je pense que ma

bienfaitrice est désormais à l'abri de la misère, et l'idée que j'ai

contribué à son bien-être me fait trouver du charme dans les privations

que je me suis imposées.

Je travaille avec ardeur aux deux tableaux que j'ai entrepris; avec le

prix que j'espère en avoir, j'épouserai Manette, je lui achèterai tout

ce qui peut lui être nécessaire; ce ne sont point des diamants, des

cachemires, des dentelles, que je lui donnerai; mais Manette ne désire

rien de tout cela; elle n'en a pas besoin pour être jolie, elle me

plairait moins si elle en portait.

Lucile est revenue me voir: elle a pleuré en entrant dans mon nouveau

logement, puis elle m'a sauté en cou et m'a embrassé en me donnant des

éloges qui me semblent bien exagérés; car il ne m'a fallu aucun effort

pour agir comme je l'ai fait. Madame la comtesse, en trouvant la somme

que contenait le portefeuille, a adressé mille questions à Lucile; mais

celle-ci, ainsi que nous en étions convenus, s'est bornée à dire qu'un

inconnu le lui avait remis et était reparti aussitôt. Ces dames ne

doutent point que ce ne soit le marquis qui leur a envoyé cette somme.

Tant mieux! avec cette idée, Adolphine doit moins en vouloir à son mari,

et il est si cruel de ne pouvoir estimer celui dont on porte le nom!

Cependant Lucile prétend qu'elle est toujours aussi triste. Mais elles

ne manquent de rien et n'ont plus besoin de songer à travailler pour

vivre. J'ai fait jurer de nouveau à Lucile qu'elle ne trahirait jamais

mon secret; elle en a fait le serment tout en murmurant de ce que l'on

attribuait au marquis ce que j'avais fait.

Pierre est aussi fort content que je ne sois plus riche. Il dit qu'il en

travaille avec plus d'ardeur et qu'il veut gagner pour me rendre ce

qu'il a dépensé pendant mon absence. Pauvre Pierre! il est cent fois

plus heureux depuis qu'il a repris ses crochets! Il a conservé sur

l'oeil gauche la marque du coup qu'il a reçu dans une orgie, et

lorsqu'on lui propose d'aller au cabaret, Pierre porte la main à son

oeil et répond qu'il n'aime plus le vin.

Je passe toutes mes soirées près de Manette; nous faisons nos projets

pour l'avenir. Chaque jour je découvre dans l'âme de cette aimable fille

de nouvelles vertus, de précieuses qualités, point d'ambition, point de

coquetterie; vivre et mourir près de moi, voilà son unique désir. Mais

Bernard devient vieux, il ne peut plus travailler; nous l'emmènerons

avec nous en Savoie; et là, près de ma mère, dans la jolie maison dont

je lui ai fait présent, nous coulerons des jours bien doux. L'espoir du

bonheur est déjà le bonheur même; cependant chaque soir Manette me

demande si mes tableaux seront bientôt finis.

Au bout de six semaines j'ai enfin terminé mon ouvrage; mais il faut

trouver un acquéreur: lorsque j'avais un beau logement, lorsque je

semblais tenir maison, j'étais entouré de gens qui m'accablaient de

compliments, me demandaient comme une faveur de leur faire un tableau.

Aujourd'hui tous ces gens-là m'ont fui... j'ai fait la sottise de dire

que je ne suis plus riche, que j'ai besoin du produit de mon travail

pour vivre, et personne ne se présente, ne s'offre pour m'être utile;

j'aurais dû leur laisser croire que j'étais riche encore, que je ne

travaillais que pour mon amusement, et déjà mes tableaux seraient

vendus!... mais c'est toujours à ses dépens que l'on apprend à connaître

le monde.

Malgré moi mon front se rembrunit, et Manette s'en aperçoit.--Mon ami,

me dit-elle, pourquoi te chagriner? et qu'avons-nous besoin d'argent?

nous devons aller vivre près de ta mère; eh bien! là, nous

travaillerons, nous labourerons notre champ, mais nous serons heureux

parce que nous n'avons point d'ambition.

Aimable fille!... oui, je sens combien je serai heureux avec toi! mais

l'épouser sans être certain que mon talent assurera son existence, sans

pouvoir lui offrir ces présents si doux à recevoir, quand c'est l'objet

qu'on aime qui nous les donne! Ah! cela me fait une peine!... et

cependant tarder encore à épouser Manette, c'est bien cruel aussi!

Chaque jour le père Bernard me dit:

--A quand la noce, mes enfants?...

--Mais c'est quand monsieur voudra, répond Manette en me lançant un

regard qui va jusqu'à mon coeur; et moi, je suis obligé de balbutier:

Bientôt... je l'espère... dès que j'aurai terminé quelques affaires.

--Tâche donc de les terminer bien vite, reprend le père Bernard; je

deviens vieux, mes enfants, et je voudrais pourtant encore danser à la

noce de ma fille.

Je viens de rentrer chez moi, j'ai fait encore d'inutiles démarches pour

trouver à vendre mes tableaux; je ne suis pas connu, on ne vient même

pas les voir; il semble, à entendre tous ces gens-là; que les grands

maîtres, les hommes de génie n'ont jamais commencé!

On ouvre doucement ma porte: c'est Pierre qui entre chez moi. Il

s'avance... il paraît embarrassé pour me parler.

--Que me veux-tu? lui dis-je en le voyant rester muet devant moi.

--Mon frère... je viens savoir si tu as vendu tes tableaux?

--Hélas! non...

--Et tu ne te maries pas... parce que tu n'as pas d'argent!...

--Je sais bien que ce ne serait pas un obstacle pour épouser Manette;

mais j'aurais voulu... j'aurais désiré... Enfin il n'y faut plus penser.

Rassure-toi, Pierre, cela ne m'empêchera pas d'épouser celle que j'aime.

--Mon frère... si tu voulais me permettre...

--Quoi donc?...

--C'est que je n'ose pas... te dire...

--Quoi! Pierre, tu es embarrassé avec moi?

--Écoute: j'ai fait bien des sottises!... et si tu avais maintenant tout

l'argent que j'ai dissipé avec ce mauvais sujet de Rossignol... Ah! tu

en aurais plus qu'il ne t'en faut pour t'établir au pays.

--Pierre, ne revenons plus sur ce qui est passé; tu es redevenu sage, si

tu penses encore à tes folies, que ce soit seulement pour avoir en

horreur les êtres méprisables que tu fréquentais alors.

--Oh sois tranquille, va! Rossignol a voulu me reparler une seule

fois... Mais j'ai pris mon bâton, et la conversation a fini tout de

suite. Enfin, André, depuis que je travaille de nouveau... J'ai mis de

côté... afin de tâcher de te rendre ce que je t'ai dépensé...

--Que dis-tu, Pierre, et ma fortune, n'était-elle pas à toi? ne

t'avais-je pas laissé le maître d'en disposer?

--Passe pour l'argent,... mais les meubles..., les pendules... jusqu'à

tes habits qui avaient disparu... Mon frère, depuis ce temps je n'ai pas

encore pu amasser beaucoup; mais tiens, voilà ce que j'ai mis de coté...

il y a quatre-vingts francs dans ce petit sac... Ils sont à toi, André,

et je serais bien heureux si cela pouvait t'aider à épouser Manette.

En disant ces mots, mon frère a tiré un sac de sa poche, il me le

présente d'une main, tremblante. Pauvre Pierre! je le serre dans mes

bras, mais je n'ai pas pris son sac, et tout en m'embrassant il me

crie:--Prends donc, André, cet argent t'appartient; si tu me refuses, je

croirai que tu es encore fâché contre moi.

Je fais tout ce que je peux pour qu'il reprenne ses épargnes, mais

Pierre n'entend pas raison; il faudra que je cède; lorsqu'on ouvre ma

porte, et un monsieur d'un âge mûr et d'un extérieur simple, mais aisé,

paraît devant nous.

A ses premiers mots, je devine le sujet qui l'amène, et mon coeur

palpite de plaisir et d'espoir. Il a entendu dire que j'avais deux

tableaux de genre à vendre; il désire les voir. Je le fais passer dans

mon atelier et je lui montre mon ouvrage.

L'inconnu considère longtemps mes tableaux; à quelques mots qui lui

échappent, je vois qu'il est connaisseur en peinture. Je tremble... il

me fait remarquer quelques défauts, quelques fautes de composition; je

sens qu'il à raison, et mes ouvrages me semblent maintenant

détestables!...

Quelle est ma surprise lorsque ce monsieur termine en me disant:

--J'achète vos tableaux, je vous donne douze cents francs des deux. Cela

vous convient-il?

Il sort de sa poche la somme qu'il m'a offerte. Il la pose sur une

table; je suis tellement ému, que je ne puis m'exprimer... J'ai possédé

une jolie fortune, mais dans ce moment douze cents francs me semblent le

Pactole; car cet argent est le fruit de mon travail: l'or que l'on a eu

de la peine à gagner est bien plus doux à recevoir que celui que

l'aveugle déesse jette au-devant de nous.

--Voici mon adresse, vous m'enverrez ces tableaux.

En disant ces mots, l'étranger me remet une carte et s'éloigne... Je

veux le reconduire, il s'y oppose. Je jette les yeux sur l'adresse qu'il

m'a laissée, et je lis un nom que j'ai entendu prononcer plusieurs fois

comme celui d'un protecteur des arts, d'un amateur aussi riche

qu'éclairé. Cet homme-là est millionnaire, et il est venu chez moi seul,

sans suite... et il m'a donné quelques avis avec cette politesse qui

adoucit les critiques les plus sévères; il est doux de voir que la

fortune est quelquefois si bien placée.

Je prends Pierre par tes deux mains; nous dansons autour de la table sur

laquelle sont mes douze cents francs.

--Maintenant j'espère que tu remporteras ton petit sac, dis-je à mon

frère.

--Non pas! il est à toi.

--Pierre, je veux que tu gardes cet argent.

--Et que veux-tu que j'en fasse! notre mère est heureuse maintenant et

n'a plus besoin de rien... sans cela je le lui enverrais.

--Garde-le, je te le demanderai, si j'en ai jamais besoin.

--A la bonne heure.

--Crois-tu d'ailleurs que je veuille te laisser commissionnaire? Je vais

épouser Manette, puis nous retournerons en Savoie. La maison de ma mère

est assez grande pour nous loger tous. Certain maintenant que mon talent

peut me procurer une existence honnête, je n'ai plus de voeux à

former. Chère Manette!... courons lui apprendre cette nouvelle...

Pierre, tu vas porter les tableaux chez ce monsieur...

--Tout de suite.

--Puis tu reviendras me trouver chez Bernard.

Je couvre les tableaux, je les remets à Pierre, et je cours chez Manette

avec mon trésor dans ma poche.

Manette lit dans mes yeux ce que je vais lui annoncer; je mets les douze

cents francs sur ses genoux en lui disant d'un air fier:

--C'est le produit de mon travail, c'est le fruit de mon talent. Ah!

Manette! que je dois de reconnaissance à ceux qui m'ont donné de

l'éducation: c'est la fortune la plus sûre. Je puis t'épouser

maintenant; je pourrai nourrir ma famille... Je sais bien que la maison

de notre mère eût toujours été la nôtre, mais aurais-je été heureux si

je n'avais été bon à rien?... et quand on a pris les manières du grand

monde, on est bien gauche pour labourer la terre. Aujourd'hui, certain

d'utiliser mon talent en peinture, je cultiverai cet art avec une

nouvelle ardeur, et je trouverai près de toi la récompense de mes

travaux.

Manette partage mon ivresse; le père Bernard arrive: je cours dans ses

bras:

--Je vais être votre fils, lui dis-je, je l'étais depuis longtemps par

mon coeur... mais enfin... bientôt...

--Oui, mon père, oui, c'est décidé maintenant... André a vendu ses

tableaux.

Le bon Auvergnat nous regarde. Nous ne lui donnons pas le temps de

répondre: nous faisons déjà nos plans, nos projets. Je brûle de réparer

le temps perdu; je voudrais épouser Manette demain, ce soir même. Mais

il y a des formalités à remplir; heureusement que j'ai eu soin depuis

longtemps de me faire envoyer de mon pays les papiers qui me sont

indispensables. Dès demain je ferai les démarches nécessaires pour hâter

l'instant de mon bonheur.

Manette ne peut plus parler; elle court à chaque instant se jeter dans

les bras de son père; il semble qu'on devienne plus timide au moment

d'être plus heureux; mais si ses baisers sont pour un autre, ses regards

sont pour moi, et je comprends tout ce qu'ils me disent. Pierre vient

partager notre bonheur. Il est entendu que le surlendemain de notre

mariage nous partirons pour la Savoie; de cette manière nous n'avons pas

besoin de monter notre ménage ici; Manette viendra passer les deux

premiers jours de notre hymen dans mon petit logement. Il sera assez

grand pour de nouveaux époux; le bonheur ne demande pas beaucoup de

place.

Le lendemain, de grand matin, je suis en course pour hâter mon mariage,

mais mon impatience ne peut triompher des formalités d'usage... Il faut

attendre dix jours avant de devenir l'époux de Manette. Ces dix jours-là

me sembleront plus longs que les dix mois qui les ont précédés; plus on

approche du but, plus on a le désir de l'atteindre. Mais j'ai des

emplettes à faire, et cela m'occupera. Je veux offrir une corbeille à

Manette; elle sera bien modeste!... Je ne puis dépenser que cinq cents

francs environ; je garde le reste pour les frais de la noce et du

voyage. Une fois près de ma mère, je reprends mes pinceaux; ils nous

seront toujours suffisants, parce que nous ne vivons pas à Paris, et que

nous ne sommes pas possédés de la manie de briller.

Avec cinq cents francs aujourd'hui, on n'a que la corbeille ou le sultan

qui contient les présents de noce. Mais je ne veux point singer les

grands; je n'ai d'ailleurs ni diamants, ni cachemires, ni parures de

prix à offrir: un châle en bourre de soie, un autre plus simple, une

robe de soie, quelques autres de fantaisie, un voile, des boucles

d'oreilles et quelques bagues, voilà à peu près en quoi consistent les

présents que je vais offrir à Manette; mais jamais le sultan le plus

magnifique ne causa un plaisir plus vif que ma modeste corbeille.

Manette déploie les présents, elle les contemple, elle les fait admirer

à son père; il faut que le bon Auvergnat vienne s'extasier devant chaque

objet; à chaque chose nouvelle, on me regarde, on me serre les mains, et

cela veut dire: ce ne sont pas les présents qui me causent tant de joie,

c'est la main qui me les donne.

Parmi les bagues, il en est une fort simple dans laquelle le mot

_fidélité_ est tracé avec mes cheveux. Cette bague cause à Manette la

plus douce ivresse. Elle ne voit plus que cela dans ma corbeille; les

châles, les robes, les étoffes, ne peuvent soutenir de comparaison avec

cette bague chérie. Ah! Manette m'aime bien!

Nous sommes enfin à la veille du jour qui doit nous unir. La toilette de

Manette est prête; l'aimable fille sera charmante; elle parera ses

atours autant qu'elle en sera parée. Bernard s'est fait faire un habit

neuf; Pierre, sans reprendre tout à fait le costume élégant qu'il

portait chez moi, mettra de côté la veste de commissionnaire. Étourdi

que je suis! Bernard a quelques connaissances, Manette quelques jeunes

amies et je n'ai pas encore pensé à commander le repas de noce. Je

cours faire mes invitations; nous ne serons qu'une vingtaine, mais il

vaut mieux être peu et se connaître tous.

Manette aime la danse; quelle jeune fille ne l'aime point! Eh bien! nous

danserons, nous aurons un seul violon, mais le plaisir vaut bien un

orchestre. Manette m'a dit plusieurs fois:--Mon ami, ne fais point de

dépenses inutiles... point de noce... Nous n'avons point besoin de tout

cela pour être heureux.

Oui, je sais que nous pourrions rester entre nous; mais je sais aussi

que Manette sera bien contente que l'on soit témoin de son bonheur, et

que le bon Bernard sera enchanté de danser à la noce de sa fille.

D'ailleurs les bonnes gens disent: On ne se marie pas tous les jours.

Moi, je suis de l'avis des bonnes gens: fêtons les époques heureuses de

notre vie, elles ne sont jamais en trop grande quantité.

Mes courses sont terminées; il est sept heures du soir. Il ne me reste

plus qu'à choisir le traiteur chez lequel nous rendrons. Je ne veux ni

une guinguette, ni un salon doré; mais à Paris il y a des restaurants

pour toutes les bourses et toutes les classes. Pierre arrive dans son

beau costume me demander s'il est mis avec goût.--Viens avec moi, lui

dis-je; allons chez un traiteur retenir un salon et commander le repas.

--Il y aura donc une noce!... mon frère?

--Quelques amis de Manette, de son père... Nous danserons un peu. Mais

n'en dis rien ce soir, Pierre.

--Non!... sois tranquille... Une noce! ah! quel plaisir!

Pierre danse déjà, je suis obligé de le retenir; je me rappelle

qu'autrefois, en revenant avec M. Dermilly de nous promener dans la

campagne, nous allions dîner près du pont d'Austerlitz, chez un traiteur

de modeste apparence, où nous étions fort bien. C'est un quartier un peu

désert, mais les badauds ne s'amasseront point à la porte pour voir

entrer la mariée, et cela me convient. Je me rends avec Pierre chez ce

traiteur.

Nous arrivons: une demande comme la mienne est toujours bien accueillie;

je choisis le salon que je veux; j'ai la certitude qu'aucune figure

étrangère ne s'y montrera. L'hôte est raisonnable dans ses prix. Tout

est bientôt convenu entre nous. Nous allons partir; en nous

reconduisant, l'hôte nous prie d'entrer dans son jardin pour en admirer

les agréments.

André le Savoyard · 第 31 / 34 段