Enfin on frappe un grand coup en bas; ce sont eux, sans doute.... oui,

j'entends monter l'escalier... l'un chante, l'autre se plaint..... et

dans le chanteur j'ai déjà reconnu Rossignol; je dois m'attendre à tout.

Je me tiens à l'écart pour les examiner un instant à mon aise. J'ai

laissé la porte ouverte pour qu'ils ne réveillent point leur jockey. Ils

entrent... grand Dieu! dans quel état!... Tous deux sont gris, mais ce

n'est rien encore: mon frère a un oeil presque sorti de la tête;

Rossignol a sur le visage les marques de plusieurs coups de canne; leurs

habits sont déchirés, et ils n'ont plus ni cravate ni col.

Pierre, qui est le plus gris, peut à peine se soutenir; il va se jeter

sur le premier fauteuil, en portant une main à son oeil; Rossignol se

tient encore un peu et chantonne en jurant après son jockey.

--Où est-il donc, ce petit drôle de... polisson... qui laisse les portes

ouvertes pour qu'on vienne nous voler... je le chasserai... je suis sûr

qu'il mange encore nos confitures..... holà!.... Frontin!... Lafleur!...

Lolive!... je veux qu'on bassine mon lit!... ou je mets le feu à la

maison!...

En disant ces mots, M. Rossignol ramasse un balai et en frappe de toute

sa force sur la table du déjeuner. Je n'y puis plus tenir, et je me

montre brusquement à ces messieurs.

--Un homme!... s'écrie Rossignol, qui ne me reconnaît pas, un homme chez

nous... la nuit!... Ah çà! est-ce que madame Roch s'est laissé graisser

la patte?... L'ami, que veux-tu? qui es-tu? parle.... et faisons

connaissance...

--Oui... qui es-tu? balbutie Pierre en tenant toujours son oeil et

faisant tous ses efforts pour ouvrir l'autre.

--Qui je suis? malheureux!... si la débauche ne t'avait pas abruti, me

ferais-tu cette question?

Pierre a reconnu ma voix... il se lève... me regarde... puis retombe sur

le fauteuil en prononçant:--Mon frère!... et il baisse sa tête sur sa

poitrine. Ma vue vient de lui rendre la raison. Quant à Rossignol, en

voulant se reculer précipitamment, avec son balai à la main, il s'est

jeté dans la table et tombe avec elle en s'écriant:

--Son frère!... bah!... ça n'est pas possible!... il a promis qu'il ne

reviendrait pas.

--Il est cependant revenu, monsieur Rossignol, et il saura vous chasser

de chez lui.

--Comment!... qu'est-ce que c'est?... est-ce qu'on se fâche pour des

plaisanteries?... parce que j'apprends à Pierre à _descendre gaîment le

fleuve de la vie_...

--Sortez d'ici, misérable, qui avez rendu mon frère presque aussi vil

que vous!... sortez, ou je ne serai plus maître de ma colère!...

--Mais, encore une fois, expliquons-nous, mes enfants... s'il a l'oeil

poché, c'est qu'il a voulu valser avec la particulière dû caporal; je me

charge de les raccommoder demain matin.

Je n'écoute plus Rossignol; je lui prends son balai des mains et, lui en

appliquant une dizaine de coups sur les épaules, je le pousse hors de

chez moi. Le beau modèle descend les escaliers, cogne à la loge de la

portière, et veut absolument finir la nuit chez elle. Mais la

complaisance de madame Roch ne va pas jusque-là. Elle tire le cordon à

Rossignol, qui sort enfin en lui criant:

--Adieu, ma petite mère, je n'ai pas le temps défaire Achille ce soir...

ça sera pour une autre fois.

Je suis revenu près de mon frère; il est toujours assis dans le

fauteuil, la tête baissée sur là poitrine, il n'ose pas bouger... Le

malheureux me fait pitié, son oeil noir et enflammé doit le faire

souffrir; tâchons de le soulager, nous le gronderons après.

Je cherche de l'eau fraîche; tous les verres sentent la liqueur. Je

cours à la fontaine en laver un. Je ne puis parvenir à trouver une

serviette pour bassiner son oeil... mon mouchoir servira. Je

m'approche de Pierre, je lui prends la tête et je lave sa blessure... il

se laisse faire, mais il pleure... il se jette à mes genoux...

--Allons, Pierre, relevez-vous, vous me faites mal!... un homme ne doit

jamais se mettre aux genoux d'un autre!... encore moins à ceux de son

frère!

--Ah!... André!... je suis si fâché...

--Nous parlerons de tout cela demain... il est trois heures du matin,

et, quoique vous me paraissiez maintenant habitué à faire de la nuit le

jour, il me semble qu'il est temps de se reposer. Allez vous coucher,

Pierre, et tâchez de dormir, vous on avez besoin.

Il m'obéit et se rend dans sa chambre: quant à moi, qui ne me soucie

point de me coucher dans le lit qu'a occupé M. Rossignol, je me jette

dans un fauteuil et j'y dors paisiblement; car ma conscience ne me

reproche rien, et Manette a mis fin aux soupirs que faisait naître

Adolphine.

Le lendemain, mon premier soin est de congédier le jockey et de faire

venir une femme intelligente qui remet un peu d'ordre dans mon

appartement. J'ai ouvert mon secrétaire, il est vide; et il renfermait

deux mille francs quand je suis parti! L'argenterie a aussi disparu,

ainsi que trois grands tableaux finis par H. Dermilly, et que je

comptais garder toujours!... Pierre dort encore; je veux, avant son

réveil, savoir toute la vérité. Je me rends chez mon notaire; j'ai eu

l'imprudence de laisser à Pierre une autorisation pour disposer de ce

qui m'appartenait... Sachons l'usage qu'il en a fait.

--Votre frère a touché quatorze mille francs depuis votre départ, me dit

le notaire. Il venait presque chaque jour me demander de l'argent,

accompagné d'un grand drôle que j'avais envie de chasser à coups de

bâton. Lorsque je me permettais de lui faire quelques observations, il

me montrait le papier que vous lui aviez laissé pour qu'il pût disposer

de votre bien; lorsque je lui disais qu'il touchait à son fonds et

diminuait son revenu, son compagnon s'écriait: Vendez, vendez, monsieur

le notaire, mais donnez-nous de l'argent; nous faisons des opérations

superbes, qui nous rendront le triple de ce que vous nous donnez.

Ainsi donc, en six mois et quelques jours, Pierre a dépensé seize mille

francs, sans compter l'argenterie, les pendules, les tableaux, etc.;

encore quelque temps, et tout ce que M. Dermilly m'a laissé était

dissipé dans les orgies, et passait entre les mains d'escrocs ou de

femmes perdues.

Je rentre chez moi. Pierre vient de se lever; il est abattu; son teint,

autrefois si frais, si vermeil, est pâle et flétri; sa démarche

ressemble à celle des bons sujets qu'il fréquentait. Son oeil n'est

point guéri, et tout annonce au contraire qu'il conservera les marques

de la blessure qu'il a reçue.

Il n'ose me parler: je le prends par la main, et le conduis devant une

glace qui a échappé au passage de Rossignol.

--Pierre! regardez-vous... voyez combien vous êtes changé!... Votre

conduite, depuis mon absence, non-seulement détruisait ma fortune, mais

ruinait votre santé. Six mois se sont à peine écoulés, et il semble que

vous ayez vécu deux ans de plus. Vous avez dépensé seize mille francs,

et comment?... Vous n'osez pas le dire!... jadis, avec le quart de

cette somme, vous auriez vu le moyen de vous établir. Les pendules ont

disparu...

--Rossignol disait qu'elles étaient de mauvais goût, et qu'il en

apporterait de plus belles.

--L'argenterie était aussi de mauvais goût, à ce qu'il paraît?

--Il prétend l'avoir prêtée à une dame qui a passé avec en Amérique.

--Mon linge, mes vêtements?...

--Il disait que ce n'était pas fait à la mode.

--Les trois tableaux de mon bienfaiteur?...

--Il m'a dit que son portrait étant dans chacun de ces tableaux, il

avait le droit d'en disposer, et qu'il allait les envoyer dans sa

famille.

--Et vous avez pu vivre avec un tel misérable!... il vous avait déjà

volé, je vous avais averti; et c'est avec cet homme que vous passez tout

votre temps... Vous le logez chez vous, vous le laissez le maître d'y

commander... Vous prenez ses goûts, ses habitudes, ses vices; au lieu de

fréquenter les amis véritables chez lesquels je vous ai conduit, vous ne

voyez plus que les escrocs, dignes compagnons de celui qui possède toute

votre confiance; vous ne sortez plus des tabagies, des cabarets!... Tous

les jours, abruti par le vin, vous terminez vos journées en couchant

dans les lieux publics, ou par des combats ignobles, dont vous portez

les marques honteuses. Ah! Pierre!... quelle conduite! Est-ce donc là ce

que vous deviez faire à Paris, et le résultat des leçons de notre père?

Mon frère ne me répond pas; il paraît atterré. Sentirait-il du moins ses

torts?... mais il s'éloigne et ne me dit rien. Perdra-t-il maintenant

les mauvaises habitudes qu'il a contractées?... Dois-je le renvoyer en

Savoie? mais s'il y portait le goût de la débauche, de l'oisiveté; si

les perfides conseils de Rossignol influaient sur ses actions et que sa

conduite y fût blâmable, que me dirait ma mère?...

--Je ne sais quel parti prendre... Je sens cependant que Pierre a besoin

d'une forte leçon, et qu'il faut se hâter de le faire changer

d'existence, si je ne veux pas qu'il se perde tout à fait.

Je suis depuis longtemps plongé dans mes réflexions, lorsque j'entends

quelqu'un s'avancer... c'est mon frère qui revient sans doute... je lève

les yeux... que vois-je!... Il a repris ses habits de commissionnaire,

il a ses crochets sur le dos...

--André! me dit-il, je n'ai fait que des sottises depuis que je suis

devenu un beau monsieur; si je continuais à être riche et à ne point

travailler, je pourrais devenir tout à fait mauvais sujet... je retourne

à mon premier métier; tant que j'ai été commissionnaire, je me suis bien

conduit; laisse-moi reprendre mes crochets, et tu verras que tu n'auras

plus à rougir de ton frère.

Pauvre Pierre!... je n'y tiens plus, je me jette dans ses bras, je

l'embrasse, nous pleurons tous deux; je suis prêt à lui dire de rester

avec moi... mais non! je sens que mon frère a besoin de retremper son

âme avec ces hommes laborieux et intègres qui gagnent leur vie à force

de travail et de fatigue. Après avoir passé six mois dans la société de

Rossignol, cela lui fera du bien d'être quelque temps commissionnaire.

--Pierre, lui dis-je, ce que tu fais maintenant me prouve que ton

coeur est toujours aussi bon, et que ta tête seule était coupable.

Reprends tes crochets, j'y consens; répare ta conduite passée, et qu'en

te ramenant en Savoie je puisse sans rougir te présenter à notre mère.

Pierre m'embrasse de nouveau, puis s'en va, ses crochets sur le dos, en

fredonnant cet air qu'il chantait le jour où je l'ai rencontré dans une

allée en face de l'hôtel.

J'ai rempli les devoirs de la nature, courons près de Manette oublier

les tourments que Pierre m'a causés.

Elle m'attendait avec impatience, avec inquiétude même, car je suis à

Paris, et elle craint sans doute que je n'y retrouve mes souvenirs, que

je cède au désir de revoir les lieux que j'ai habités si longtemps, et

peut-être que je ne rencontre Adolphine. Elle ne me dit pas cela; mais

je le lis dans ses yeux, où j'aime tant maintenant à reposer les miens.

Chère Manette! non, tu n'as plus rien à craindre; je ne songe maintenant

qu'à faire ton bonheur, qu'à récompenser cet amour pur, désintéressé,

dont tu m'as donné tant de preuves, et que je n'ai apprécié que si

tard!... je ne lui dis pas tout cela, mais sans doute elle le devine; un

seul regard la rassure et lui rend la tranquillité.

Je raconte à mes amis tout ce que Pierre à fait en mon absence. Ils n'en

reviennent pas... ils croyaient mon frère aussi simple dans ses goûts

que dans son langage. La fin de mon récit les console.

--Tu as bien tait, dit Bernard, de le laisser reprendre ses crochets;

qu'il soit commissionnaire, morbleu! est-ce que ça ne vaut pas mieux que

d'être fainéant, vaurien et fripon?

--Pauvre Pierre!... dit Manette, pourquoi ne le renvoies-tu pas en

Savoie?

--Dans quelque temps, j'espère, il y retournera avec moi! dis-je en

regardant Manette, qui se trouble et rougit.

--Avec toi! André! tu veux donc y retourner encore?...

--Oui, et pour ne plus m'en éloigner.

Manette soupire; je n'en dis pas davantage, mais j'ai mon projet. Je

veux acquérir du talent en peinture avant de retourner en Savoie; je

veux aussi que Pierre soit entièrement corrigé des défauts qu'il a

contractés, avec Rossignol. Alors je partirai; mais j'emmènerai une

compagne douce, aimable, qui fera le charme de ma vie. Grâce à la

fortune que je possède encore, je pourrai acheter dans mon pays une

jolie propriété, y réunit tout ce qui embellit la solitude, m'y livrer à

mon goût pour les arts, et y jouir de l'amour de Manette; car on, pense

bien que c'est elle qui doit être la compagne que je veux emmener.

Je ne lui ai pas encore parlé, de tout cela; je ne lui ai point dit un

mot d'amour; jamais non plus elle ne m'a avoué ce qui se passe dans son

coeur. Mais a-t-on besoin de se dire cela?... il me semble que nous

nous entendons si bien main tenant! Je travaille avec assiduité, mais je

ne suis pas un jour sans voir Manette; c'est près d'elle que je vais

passer tous les moments que je ne donne pas à l'étude.

Souvent nous sommes seuls; souvent je passe des heures entières auprès

d'elle. Pendant qu'elle travaille, j'admire ses traits, ses grâces,

l'expression aimable de sa physionomie; je m'étonne de ne point avoir

admiré tout cela plus tôt; mais alors un autre amour remplissait mon

coeur... celui-là m'a rendu longtemps malheureux! il était réservé à

Manette de me faire connaître les douceurs de ce sentiment.

Plus le temps s'écoule, plus Manette paraît heureuse; ses inquiétudes se

calment, elle ne voit plus dans mes yeux de tristes souvenirs; jamais il

ne m'échappe un mot sur les habitants de l'hôtel, jamais je ne passe

devant cette maison, et, à Paris, on peut vivre et mourir sans

rencontrer ceux qu'on ne cherche pas. Manette, heureuse de me voir

chaque jour, ne demande rien de plus. Pierre a repris, avec ses

crochets, le goût du travail et sa gaieté d'autrefois. Je suis content

de mes progrès, et je vois arriver le moment où je pourrai réaliser mes

projets.

Il y a dix mois que je suis revenu à Paris avec Manette, et que mon

coeur s'est ouvert à un nouveau sentiment; ce temps a passé bien vite;

encore deux mois, et je compte retourner en Savoie... mais une rencontre

inattendue vient déranger tous mes plans.

En me rendant un jour chez Bernard, je passe près d'une femme qui

m'arrête en poussant un cri de joie. C'est Lucile... sa vue me fait mal;

car elle me rappelle en une minute huit années de mon existence, que je

veux oublier. Mais je ne puis la fuir... elle me tient le bras.

--C'est vous, monsieur André? que je suis contente de vous rencontrer!

il y a si longtemps que je ne vous ai vu... Vous êtes engraissé, je

crois... et moi, comment me trouvez-vous?

--Toujours la même...

--Oh! vous dites cela par galanterie; je suis un peu maigrie...--Mais

que voulez-vous! les peines des autres me touchent, moi; je suis si

sensible, et cela influe sur ma santé...

--Adieu, Lucile, je suis bien aise de vous avoir vue; mais je ne puis

m'arrêter davantage.

--Un moment donc!... quand on a été si longtemps sans se voir!... j'ai

mille choses à vous dire...

--Oh! je ne dois pas les entendre... Il est des personnes que je veux

oublier... présentez mes respects à madame la comtesse, c'est tout ce

que je désire...

--Mon Dieu! est-ce qu'il faut se quitter comme cela?... Je pense bien

que maintenant vous êtes guéri de votre amour!... et je n'ai pas envie

de vous en parler!... C'était une passion d'enfance... tout le monde en

a eu comme cela; mais ça se passe en grandissant. Moi, à douze ans, je

me rappelle que j'étais très-amoureuse de mon cousin, que j'appelais mon

petit mari... Je croyais alors que ça durerait toujours... Ah! ce pauvre

garçon, je le trouve affreux à présent.

--Mais, Lucile, on m'attend...

--Eh bien! monsieur André, vous ne pouvez pas me sacrifier un quart

d'heure?... à une ancienne amie... qui vous aime toujours autant?...

C'est un si grand hasard de vous rencontrer à présent que je demeure à

une lieue de vous!

--Comment? ne seriez-vous plus chez madame la comtesse?

--Si fait.

--Est-ce qu'elle n'habite plus son hôtel?

--Son hôtel... vous ne savez donc pas qu'elle n'en a plus?

--Elle n'en à plus!... que dites-vous, Lucile? quoi! madame la

comtesse...

--Comment! vous ignorez ce qui s'est passé!...

--Je ne sais rien, vous dis-je, parlez, Lucile! instruisez-moi...

--Oh! vraiment, il est arrivé tant d'événements depuis que je ne vous ai

vu... Cette pauvre Adolphine... et sa mère, ma maîtresse!... voilà ce

que c'est, aussi, les parents ne se rappellent pas qu'ils ont été

jeunes; ils marient leurs enfants contre leur gré, et puis ça va comme

ça peut...

--De grâce! Lucile...

--Écoutez: d'abord on a marié mademoiselle à son cousin... vous savez

cela; elle a pleuré, cette pauvre petite, beaucoup pleuré, en secret,

car elle craignait de faire du chagrin à sa mère... Mais elle vous

aimait, je l'ai bien vu, moi; et elle n'osait, pas le dire; une

demoiselle bien élevée veut toujours cacher cela; d'ailleurs, madame lui

avait répété si souvent que jamais vous ne pourriez être son époux!...

Mon Dieu! on aurait bien mieux fait cependant!... Vous l'auriez rendue

heureuse, vous!...

--Lucile, ce n'est pas cela que je vous demande...

--Eh bien! vous saurez que huit jours après le mariage de sa fille, M.

le comte est mort d'une indigestion de homards; jusque-là il n'y avait

pas encore grand mal; cependant s'il fût mort plus tôt, peut-être le

mariage n'aurait-il pas eu lieu, car c'est lui qui l'a voulu... Pendant

quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprès de sa femme; mais

à peine deux mois s'étaient écoulés que déjà il avait changé de

manières: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il

abandonna entièrement sa jeune épouse; mais celle-ci ne se plaignait

point et passait tout son temps près de sa mère. Madame la comtesse

voulut faire quelques représentations à son neveu... Oh! dès lors ce fut

bien pis; il répondit qu'il était le maître et qu'il le ferait voir!...

Hélas! il ne l'a que trop fait voir. Jugez, mon cher André, du désespoir

de ma bonne maîtresse en apprenant que l'époux de sa fille jouait et se

livrait à mille désordres. M. Thérigny avait eu l'art de cacher l'état

de ses affaires à son oncle; ce qui ne lui avait pas été difficile, car

M. de Francornard ne s'entendait qu'à ordonner un dîner. Bref, on a

appris qu'en se mariant il était déjà criblé de dettes, et que ses

créanciers n'avaient attendu en silence que dans l'espoir que son

mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais,

avec un tel fou la fortune d'un nabab n'aurait pas suffi!

Malheureusement ma maîtresse et sa fille n'entendent rien aux affaires

d'intérêt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les

créanciers sont venus saisir l'hôtel et tout ce tout qui était dedans.

Ces dames n'ont eu que le temps de s'éloigner avec ce qu'elles avaient

de plus précieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je

n'ai point consenti à l'abandonner... quoique M. Champagne me fit encore

des propositions... Mais fi! je n'ai pas voulu l'écouter; c'est un

voleur, et je gage qu'il s'est entendu avec les créanciers. Enfin, nous

avons été prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous

y attendons qu'il plaise à M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie

de l'hôtel, de vouloir bien donner de ses nouvelles à sa femme.

Je resté quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice réduite

à vivre obscurément... à se priver peut-être de mille douceurs qui

deviennent des nécessités pour les gens élevés dans l'opulence!... Et sa

fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m'habituer à l'appeler

madame, malheureuse, abandonnée par son mari et forcée de cacher ses

larmes à sa mère!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels

événements?

Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s'éloigner. Je l'arrête

à mon tour.

--Lucile! je désire vous revoir, lui dis-je.

--Je ne quitte guère ces dames; cependant pour vous, monsieur André, il

n'y a rien que je ne fasse...

--Oh! ce n'est pas de moi qu'il s'agit!... Je veux... je ne sais

encore... mais il est impossible qu'elles restent ainsi...

--Mon Dieu! comme vous paraissez agité!... Vous êtes si bon, André! les

nouvelles que je vous ai apprises vous ont affligé... J'aurais dû vous

les taire peut-être; mais je ne sais rien cacher, moi!

--Ah! je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer... que n'ai-je su

plus tôt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que

je vous parle...

--Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je

suis sûre qu'elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas

de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.

--Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi

après-demain... Entendez-vous, après-demain; surtout n'y manquez pas!...

--Oh! soyez tranquille, est-ce que j'ai jamais manqué un rendez-vous!...

--Adieu, Lucile!... et surtout ne parlez pas de moi, ne dites pas que

vous m'avez rencontré.

--C'est entendu, adieu!

Lucile s'est éloignée. Je ne suis pas encore revenu de ce qu'elle m'a

appris. Déjà mon plan est arrêté; mais Manette m'attend... Lui dirai-je

ce que je vais faire? Oui, Manette m'approuvera, j'en suis sûr, et je ne

dois rien lui cacher.

Manette est seule; dès qu'elle m'aperçoit, mon agitation, mon trouble la

frappent; elle court à moi:

--André, que t'est-il arrivé?

--Rien... à moi...

--Comment?... André, tu me caches quelque chose, tu as fait quelque

rencontre...

--Oui, j'ai rencontré Lucile.

--Et c'est cela qui vous a ému à ce point!... Elle vous aura parlé de

quelqu'un... que vous aimez encore.

--Manette, écoute-moi: Lucile m'a appris que ma bienfaitrice et sa fille

ont perdu toute leur fortune par suite de l'inconduite du marquis;

qu'elles habitent un petit logement au quatrième, après avoir habité un

hôtel; qu'elles n'ont plus pour ressources que leurs bijoux... leurs

parures...

--O mon Dieu!...

--Manette, tout ce que j'ai, je le tiens de M. Dermilly; il fut aussi

mon bienfaiteur: mais il était l'ami le plus sincère de madame la

comtesse! S'il vivait, ne penses-tu pas qu'il donnerait tout pour rendre

quelque aisance à sa chère Caroline?...

--Oh! oui, sans doute.

--Eh bien! ce qu'il ferait, je dois le faire; je ne conserverai point de

fortune lorsque ma bienfaitrice n'en a plus; j'ai reçu des talents, de

l'éducation, je puis travailler; mais elle, elle ne le peut pas elle ne

le doit pas tant que j'existerai. Si j'ai quelque regret de cesser

d'être riche, c'est parce que je ne pourrai plus offrir que ma main à

celle que je voulais emmener en Savoie... Manette!... voudras-tu

m'épouser... lorsque je n'aurai plus rien?...

--Que dit-il?... ô mon Dieu!... c'est donc moi... André! est-il vrai que

tu veux m'épouser?... Ah! répète-le-moi encore!... Je suis si

heureuse!... André! tu m'aimes donc?...

--Si je t'aime! Manette! ne le sais-tu pas?...

--Oui... sans doute... comme une soeur... mais c'est autrement que

l'on doit aimer sa femme...

--Rassure-toi, c'est de l'amour... oui, l'amour le plus tendre que je

ressens pour toi; désormais je ne veux plus vivre sans Manette...

--Méchant!... et tu ne le disais pas! Est-ce que tu n'avais pas aussi lu

dans mon coeur?... Ah! jamais il n'a battu que pour toi.

Je prends Manette dans mes bras, je la presse tendrement contre mon

coeur: ses larmes coulent, mais celles-là sont de joie, de bonheur, et

je ne cherche point à les retenir.

--Et ma bienfaitrice? dis-je à Manette au bout d'un moment.

--O mon ami! il faut lui donner tout ce que tu possèdes... Vends bien

vite, vends tout!... Il me semble qu'en cessant d'être riche, tu te

rapproches de moi. Tu n'as pas besoin de fortune, tu as des talents,

nous travaillerons... Nous serons si heureux!... Mais madame la

comtesse, si tu la laissais dans la gêne, ce serait de l'ingratitude, de

l'égoïsme; ah! mon ami, il faut bien vite te défaire de tes richesses;

tu vois qu'elles ne donnent pas toujours le bonheur: elles ont manqué

faire un mauvais sujet de ton frère, elles auraient pu aussi t'éloigner

de moi... que je serai contente quand tu ne les auras plus!

J'embrasse encore Manette; je vais la quitter, lorsque son père revient:

Manette court à lui, elle pleure et rit en même temps. Le bon porteur

d'eau ne sait ce que tout cela signifie.

--Mon père! il m'aime, il m'épouse, il me l'a dit... il n'en aime plus

d'autre... je serai sa femme... Vous le voulez bien, n'est-ce pas? ah!

dites donc que vous le voulez bien...

André le Savoyard · 第 30 / 34 段