regarde, pousse un cri et vole dans mes bras... Tout cela a été
l'affaire d'un instant; Manette a sa tête appuyée sur ma poitrine, elle
m'appelle André, son cher André, et je ne suis pas encore revenu de ma
surprise.
Manette dans mes bras... dans cette campagne!... Comment se fait-il?...
Sans doute, mes yeux lui expriment tout ce que je pense, car elle
s'empresse de me dire:
--Cela vous étonne, monsieur!... Oui, je le vois bien; parce qu'il peut
se passer de nous, il croit que nous pouvons nous passer de lui; parce
qu'il ne nous aime plus, il pense que nous devons aussi cesser de
l'aimer!--Moi cesser de t'aimer! ah! Manette!--Sans doute! quand on aime
les gens, on les quitte comme cela, n'est-ce pas? on les abandonne!...
on les laisse livrés à la plus cruelle inquiétude... on s'enfuit comme
un loup... sans daigner penser que ceux qui nous chérissent se désolent
et mourront de chagrin?...--Ah! Manette, j'ai eu tort, je le sens.--Tu
en es fâché!... Ah! n'en parlons plus, André, je t'ai retrouvé!... je
suis si heureuse, si contente!... j'ai déjà oublié tout le chagrin que
tu m'as fait.
Je presse Manette dans mes bras, je suis content et fâché de la revoir.
Les amoureux sont comme les enfants: quand ils ont fait quelques fautes,
ils ne veulent pas en convenir.
--Mais qu'es-tu venue faire dans ce pays? dis-je à Manette.--Il me le
demande! je suis venue te chercher.--Me chercher!... et comment
savais-tu que j'y étais?--C'est que mon coeur me l'a dit... Cher
André!... nous avons eu bien du chagrin, va!...--Ah! pardonnez-moi...
mais j'ai bien souffert aussi.--Je le sais... Est-ce que tu crois que
nous ignorons la cause de ta disparition subite!... Oui, monsieur, nous
savons que c'est l'amour qui vous a fait nous abandonner tous... et
oublier vos parents, vos amis.--Manette!...--Oh! c'est la vérité... tu
as beau tourner la tête; mais le temps te consolera, mon ami, on dit
qu'il guérit encore plus vite les hommes que les femmes... Mon père sera
si content de te revoir! et ton frère, ce pauvre Pierre, qui court
depuis le matin jusqu'au soir dans l'espérance d'avoir de tes nouvelles!
viens avec moi; partons bien vite... allons les consoler.--Non, Manette,
non, j'ai juré que je ne retournerais plus à Paris...--Comment!
monsieur, vous avez juré!... Ah! l'on ne tient pas tout ce que l'on
jure!... Mon ami, est-ce que tu aurais le courage de me refuser?--Ici je
suis aussi heureux que je puis l'être désormais... Je ne veux point
quitter ces lieux.--C'est cela; pour passer tout votre temps à regarder
les jardins où vous couriez avec... Est-ce comme cela que vous vous
guérirez, monsieur?...--Viens avec moi sur cette hauteur... viens, je
veux te montrer ces lieux témoins de mes plus beaux jours.
Je prends la main de Manette; elle m'accompagne sans dire un mot.
Parvenus sur la hauteur, je lui montre les endroits que chaque jour je
viens contempler.
--J'étais là auprès d'elle, dis-je à ma soeur, quelquefois des
matinées entières... que le temps me semblait court!...
--Je le trouvais bien long, moi qui ne te voyais pas... Mais puisqu'elle
est mariée, à quoi bon vous nourrir de ces pensées?
--Quand on n'a plus le bonheur en espérance, il faut bien le chercher
dans ses souvenirs!
--Ah! si tu le voulais, André; nous pourrions encore être heureux!...
Est-ce que les hommes n'aiment qu'une seule fois dans leur vie?... On
dit que cela leur arrive si souvent, au contraire.
--Ah! Manette, je crois bien, moi, que je n'aimerai pas deux fois.
Manette ne me répond rien. Nous redescendons dans la vallée.
--Où loges-tu? lui dis-je.
--A la ville voisine.
--Mais il y a encore une lieu d'ici là... Je vais t'y conduire.
--Et tu partiras avec moi pour Paris?...
--Non... je reviendrai ici.
--En ce cas, il est inutile de me conduire à la ville. Je n'y
retournerai pas...
--Comment... que veux-tu donc faire?
--Rester ici... avec toi.
--Manette, y penses-tu... et ton père?
--Je lui écrirai où je suis, et il me pardonnera.
--Mais cela ne se peut pas... Rien ne te retient ici...
--Rien!... ah! j'ai peut-être plus de raisons que vous pour y rester...
--Que feras-tu ici?
--Je te tiendrai compagnie... et si cela vous ennuie, eh bien! je ne
vous parlerai pas, et je me tiendrai assez loin de vous pour que ma vue
ne puisse vous donner d'humeur.
--Mais, Manette... encore une fois, cela n'a pas le sens commun...
--Cela m'est égal, je veux rester; j'ai aussi mes volontés, moi!
Le projet de Manette me contrarie. J'essaye encore de la faire changer
de résolution; mais elle ne me répond plus. La nuit vient, je retourne à
ma chaumière; Manette me suit et y entre avec moi.
Mon hôtesse regarde cette nouvelle venue, puis porte ses yeux sur moi.
--Madame est de vot' connaissance? dit-elle enfin.
--Oui... c'est...
--Ah! je gage que c'est vot' femme!...
--Oh! non, madame, répond Manette en poussant un gros soupir, je ne suis
que sa soeur...
--Sa soeur... tiens, en effet, je crois que vous vous ressemblez.
--Madame, je voudrais aussi loger dans votre maison.
--Bah! eh! mon Dieu! ma maison est donc devenue ben attrayante...
--Voici de l'argent pour...
--Oh! ma petite, ce n'était pas la peine, vot' frère m'a assez payée...
Mais je n'ai plus de place, mon enfant; la chambre du haut est occupée
par votre frère, celle-ci est la mienne, et je n'en avons pas d'autre.
--Est-ce que votre lit n'est pas grand?...
--Mon lit? Ah! morguienne, on y coucherait cinq sans se gêner; nous
autres paysans, j'avons des lits pour coucher toute une famille!...
--Si vous vouliez me permettre de coucher avec vous...
--Certainement, mam'zelle, tout à vot' service, si ça vous est
agréable... Oh! comme ça vous pouvez rester!...
Manette est enchantée, et moi j'ai de l'humeur. Je lui dis bonsoir, et
je monte à ma chambre. L'obstination de Manette m'étonne, je ne lui
aurais pas cru autant de caractère: vouloir rester avec moi, malgré moi,
c'est fort mal... Fort mal!... Ingrat que je suis!...
Je n'ai pas envie de dormir, j'ai acheté quelques livres à
Fontainebleau; j'essaye de lire... Mais je ne suis pas à ma lecture;
l'idée que Manette est près de moi me revient sans cesse à l'esprit...
Ces femmes! quand cela veut quelque, chose!... Cependant Manette est
bien douce, bien bonne... mais elle est femme aussi.
La nuit est passée; j'ai fort peu dormi... J'ai pourtant moins pensé à
Adolphine que de coutume... C'est la faute de Manette, qui vient me
troubler dans mes souvenirs. Je descends avec le projet de ne point lui
dire un mot, et de lui laisser voir par mes manières combien sa conduite
m'est désagréable.
Elle a déjà terminé sa toilette. Elle n'a rien sur la tête; mais ses
cheveux sont si jolis, et elle les arrange si bien, quoique sans
prétention!... Elle baisse timidement les yeux quand je parais et me dit
d'un air craintif:
--Bonjour, André...
Je ne voulais pas lui répondre, et je suis allé l'embrasser... C'est
sans doute par habitude. N'importe, elle doit voir combien j'ai de
l'humeur.
--Vous devez avoir fort mal dormi avec cette paysanne? lui dis-je au
bout d'un moment.
--Au contraire, j'étais très-bien.
--On manque presque de tout ici...
--Vous y vivez! je ne suis pas plus difficile que vous.
--Cet endroit est fort triste, on ne rencontre jamais personne dans les
environs...
--Ce n'est pas pour voir du monde que j'y suis venue.
--Les journées sont longues aux champs... vous ne pouvez les passer à
rien faire.
--Je travaillerai pour cette bonne femme.
--Le soir... je dessine dans ma chambre... vous vous ennuierez.
--Pas plus qu'hier.
Je me tais, car elle a réponse à tout. Je prends mon carton de dessin,
je sors et vais m'établir à ma place favorite. Les objets que j'aperçois
me ramènent à mes souvenirs; pendant quelques moments je ne songe qu'à
Adolphine. Mais ensuite je me rappelle Manette; je me retourne pour voir
si elle m'a suivi. Je ne l'aperçois pas... Où donc est-elle?... Mais que
m'importe! Je m'assieds, je commence un dessin... Je voudrais pourtant
bien savoir où est Manette. Je regarde encore de tous côtés... Je
l'aperçois enfin à deux cents pas de moi, assise et cousant... Pauvre
soeur!... elle s'est placée derrière un buisson pour que je ne la voie
point! Eh bien! qu'elle reste là... Je n'irai certainement pas lui
parler; je veux la punir de son entêtement.
Je prends mon crayon, je dessine quelque temps... Puis je lance à la
dérobée un regard vers le buisson... Elle est toujours là, elle
travaille et ne lève pas les yeux de mon côté. Voyez un peu ce beau
plaisir! rester avec moi pour ne point me parler ni me regarder... Mais
je crois que je le lui ai défendu hier, et elle n'ose pas me désobéir.
C'est mal à moi de lui avoir fait cette défense; Manette m'a toujours
montré tant d'amitié, de dévouement; et son père ne fut-il pas mon
premier protecteur!... Elle est venue ici pour adoucir mes peines, pour
calmer mes chagrins, et je la traiterais avec cette froideur!... Ah! je
ne reconnais plus mon coeur. Faisons signe à Manette de venir
s'asseoir près de moi: si elle veut causer, eh bien! je lui parlerai
d'Adolphine, et sa présence, loin de me distraire de mes souvenirs,
servira à les entretenir encore.
Je me tourne du côté où est Manette, je lui fais des signes... Elle ne
lève pas la tête... Oh! elle ne regardera pas de mon côté!... Je tousse
légèrement, je l'appelle... Elle ne bouge pas... Vous verrez qu'il
faudra que ce soit moi qui aille la trouver.
Je me lève et marche lentement vers Manette. Arrivé tout près d'elle, je
m'arrête, elle continue de travailler et ne lève pas les yeux; il me
semble cependant que le fichu qui couvre son sein sel soulève plus
fréquemment.
--Manette!... vous ne m'avez donc pas entendu?...
--Est-ce que vous m'avez parlé? me répond-elle sans lever les yeux de
dessus son ouvrage.
--Oui, je vous ai appelée...
--Que me voulez-vous?
--Puisque vous voulez absolument rester avec moi, il me semble qu'il est
ridicule de nous asseoir à une lieue l'un de l'autre...
--Je craignais de vous déplaire en me plaçant près de vous.
--Pourquoi donc? votre présence ne m'empêchera pas de dessiner et de
contempler les lieux que je chéris.
Manette se lève, prend son ouvrage et, toujours sans me regarder, marche
à côté de moi jusqu'à là place où j'ai laissé mon carton de dessin. Je
m'assieds, elle se met à quatre pas de moi et recommence à travailler.
Moi je me remets à dessiner. J'attends que Manette me dise quelque
chose; mais elle ne souffle pas mot, et toujours ses yeux sont fixés sur
son ouvrage.
Il me semble que ce silence m'impatiente; mais peut-être n'ose-t-elle
pas me parler, de crainte de me fâcher encore: alors c'est à moi de
commencer.
--Manette, pourquoi donc ne me dites-vous rien?
--Je croyais que vous vouliez être tout à vos souvenirs.
--Mais ne pouvons-nous pas causer de ce qui m'occupe?
--Je causerai de tout ce que vous voudrez.
--Vous avez été toujours si bonne pour moi... vous avez toujours su
compatir aux peines de mon coeur...
--Quand on aime bien les gens, est-ce que leurs peines ne sont pas les
nôtres?...
--Mais les femmes savent mieux consoler que nos amis les plus intimes;
avec vous, Manette, je me suis toujours senti moins malheureux... Quand
je me rappelle les soins que vous m'avez prodigués pendant ma dernière
maladie!... ah! je me reproche d'être quelquefois brusque, injuste et si
peu aimable avec vous!
--Moi, je vous trouve toujours bien.
--Parce que vous êtes indulgente; vous excusez mes défauts... Ah! si
Adolphine m'avait vu comme vous.., mais elle ne m'aimait pas! J'ai cru
un moment avoir touché son coeur... c'était une illusion... Elle me
témoignait cependant un attachement si vrai lorsque nous habitions
ensemble dans ces lieux charmants!... Mais alors c'était un enfant... Je
l'étais aussi; en devenant homme j'aurais dû étouffer un sentiment qui
ne pouvait jamais me rendre heureux... Car, tôt ou tard, elle se serait
toujours mariée!... Il vaut peut-être mieux, pour moi que ce soit fait
maintenant... Je sens que je devrais à présent bannir entièrement son
image de ma pensée; mais je n'en suis pas le maître, et, malgré moi, j'y
pense sans cesse... A quoi travaillez-vous donc avec tant d'attention,
Manette? vous ne quittez pas les yeux de dessus votre ouvrage.
--C'est pour cette bonne femme... un tablier; je n'avais rien à faire,
je lui ai demandé de l'ouvrage.
--Est-ce que c'est pressé?
--Oh! non.
On le penserait à vous voir coudre... Mais pourquoi donc ne me
tutoyez-vous plus?...
--Je fais comme vous.
--On croirait que nous sommes fâchés, et je serais au désespoir de
l'être avec toi, Manette.
--Oh! moi je ne me fâcherai jamais avec toi, André, je te le jure.
--A la bonne heure, au moins nous voici comme à l'ordinaire; cela me
semblait tout drôle de t'entendre me dire: vous.
--Moi, cela me faisait mal!...
--Nous nous sommes vus si jeunes!... Te rappelles-tu quand ton père m'a
trouvé à l'entrée de son allée et qu'il m'a fait monter avec lui?... Tu
as fait un cri de surprise en me voyant.
--Je m'en souviens bien!... Tu étais tout barbouillé... tu pleurais ton
frère...
--Oui, et tu m'as tout de suite donné à déjeuner... tu étais déjà aussi
bonne qu'à présent!... Et quand nous dansions la montagnarde!... comme
nous faisions du bruit!
--Comme nous sautions!...
--Chère danse!... je ne m'en souviendrais plus maintenant.
--Oh! moi je m'en souviens encore...
--Tu crois?...
Et je fais un mouvement pour me lever... En vérité, je crois que
j'allais danser la montagnarde à cette place où j'ai soupiré pendant six
mois!...
Mais il est temps de retourner à la chaumière. Je prends mes cartons,
Manette plie son ouvrage, je lui présente mon bras et nous regagnons
notre demeure. L'heure du dîner est venue, et il me semble que j'ai de
l'appétit; c'est la première fois depuis que j'ai quitté Paris.
Après le dîner, je propose à ma soeur d'aller promener dans les
environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous,
et cette fois nous n'allons pas du côté du monticule. Vraiment ce pays
est très-pittoresque: des rochers comme si on était à cent lieues de
Paris, une forêt magnifique, tout cela est fort beau quoiqu'un peu
triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d'un oeil aussi
mélancolique.
Nous regagnons notre demeure; il est l'heure du repos. Je dis bonsoir à
Manette et je monte chez moi. Je songe à ma journée; elle m'a semblé
plus courte qu'à l'ordinaire... et je ne me couche pas en soupirant
comme c'était mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu'en effet on peut guérir
de l'amour?... Est-ce que du moment que l'on n'a plus d'espoir, ce
sentiment diminue?... Oh! non! j'aime toujours Adolphine; pourquoi donc
ne suis-je pas aussi triste qu'autrefois?... Mais, après tout, dois-je
me fâcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de
m'inquiéter de cela.
Je m'endors et l'image de Manette vient égayer mes songes. Le lendemain
nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes
crayons et ma soeur son ouvrage. Cette fois je me place vis-à-vis
d'elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lèvera les yeux.
Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me
regardant.., et quel aimable sourire! Quand j'ai dessiné quelque temps,
je vais montrer mon ouvrage à Manette; pour cela, il faut nécessairement
que je me rapproche d'elle. Quelquefois j'oublie de retourner à ma
place... On est si bien tout contre Manette!... La journée se passe
encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n'avons
pas parlé d'Adolphine.
Trois autres jours s'écoulent encore. Je ne sais ce que j'éprouve: il me
semble que mon coeur se dilate, qu'il renaît au plaisir, à la vie.
Mais je ne puis plus être un instant sans voir Manette; il me manque
quelque chose lorsqu'elle n'est pas près de moi. Nous allons toujours
nous asseoir sur le monticule; cependant je commence à m'apercevoir que
je sais cet endroit par coeur: toujours les mêmes sentiers, les mêmes
bosquets, les mêmes points de vue; j'ai dessiné cela cent fois... Mais
je n'ose proposer à Manette d'aller ailleurs... je ne sais quelle honte
me retient.
Le sixième jour, en tenant devant moi mes dessins, et cherchant quelque
autre point de vue que je puisse faire, mes yeux se reportent, comme
d'habitude, sur ma compagne: elle ne m'a jamais paru si jolie... Grâce,
fraîcheur, doux sourire; Manette est vraiment charmante!... Et dans ce
moment où, assise contre un arbre, elle se penche sur son ouvrage...
quelle idée!... Je cherchais un site nouveau; mais la nature peut-elle
m'offrir rien de mieux que Manette?
Je prends mon crayon, je fais le portrait de ma soeur. Oh! je veux
qu'il soit bien ressemblant.
--Regarde-moi donc, lui dis-je quand elle tient trop longtemps ses yeux
baissés. Manette m'obéit aussitôt; je mets tous mes soins à cet ouvrage.
--Tu ne me fais pas voir ton dessin? me dit Manette.
--Il n'est pas fini, tu le verras demain.
Le lendemain j'ai terminé le portrait de Manette. Je le trouve bien,
très-bien!... elle ne se doute pas de ce que j'ai fait. Quand j'ai donné
le dernier coup de crayon, je vais m'asseoir tout près d'elle, et je
mets le portrait devant ses yeux.
--Comment le trouves-tu? lui dis-je.
Elle pousse un cri... puis elle me regarde... jamais elle ne m'avait
regardé comme cela.
--Tu es donc contente? lui dis-je... Elle n'a pas la force de me
répondre... elle pleure... Quel enfantillage!... je crois pourtant que
je pleure aussi.
Nous regagnons la chaumière. Après le dîner nous allons nous promener
encore... Nous parlons moins; mais nous nous regardons plus souvent. En
montant le soir à ma chambre, je dis bonne nuit à Manette, et je
l'embrasse. C'est singulier, je l'ai embrassée cent fois, et il m'a
semblé que celle-ci était la première.
Le lendemain je réfléchis qu'il était assez inutile d'aller encore nous
asseoir sur le monticule. Je m'approche de Manette.
--Ton père doit être inquiet de ton absence? lui dis-je.
--Non, je lui ai écrit.
--Mais il doit s'ennuyer de ne pas te voir... Il n'a jamais été si
longtemps séparé de toi... Manette... il faut retourner à Paris...
--Tu sais bien ce que je t'ai dit... je n'irai pas sans toi.
--Eh bien! partons tous les deux.
Manette fait un bond de joie; nos préparatifs sont bientôt faits... Nous
quittons la chaumière où Manette est restée huit jours. Moi j'y ai passé
six mois, je croyais y rester toute ma vie!... mais à vingt ans
devrait-on jamais jurer de rien!
CHAPITRE XXXI
DIFFÉRENTES MANIÈRES D'EMPLOYER SA FORTUNE.
Nous avons pris la voiture de Fontainebleau. Pendant la route, je parle
peu... j'éprouve une espèce de honte en songeant qu'il n'a fallu que
huit jours à Manette pour changer toutes mes résolutions; mais dois-je
lui en vouloir de cela? Oh! non! non! je ne lui en veux pas, et lorsque
nos yeux se rencontrent, ce qui maintenant arrive beaucoup plus souvent
qu'autrefois, je sens que je n'ai nulle envie de la quitter pour
retourner dans ma solitude.
Nous sommes à Paris; il est bien juste que je ramène Manette chez son
père. En nous apercevant, le bon Bernard fait une exclamation de
plaisir. Je tombe dans ses bras.
--Le voilà! mon père, dit Manette, le voilà!... Ne vous avais-je pas dit
que je le ramènerais?
--C'est ma foi vrai!... ce cher André! ah çà! mon garçon, tu ne nous
feras plus de pareilles escapades, j'espère?
--Non, père Bernard, oh! je vous le promets.
--A la bonne heure! car, vois-tu, ça nous rend tous comme des imbéciles!
--Désormais vous me verrez tous les jours; je passerai près de vous tous
les moments où je ne travaillerai point; car je veux travailler, je veux
acquérir du talent.
--Tu feras bien, mon ami; tu as de la fortune, c'est fort bien; mais on
ne sait pas ce qui peut arriver, il faut se ménager des ressources en
cas de revers.
--Et Pierre, mon frère... il me tarde de l'embrasser.
--Morgué! ce garçon-là se donne bien du mal pour te retrouver, car il
n'est jamais chez lui; impossible de le rencontrer.
--Et il n'est pas venu vous voir?
--Non, pas depuis bien longtemps.
Quelque chose me dit que ce n'est pas à me chercher que Pierre passe son
temps. Je reste chez mes bons amis jusqu'à la fin du jour; je ne me suis
jamais si bien trouvé chez eux. J'ai de la peine à quitter Manette, et
en nous disant adieu le soir nos yeux se promettent de se revoir le
lendemain.
Je retourne chez moi; je n'ai plus nulle envie de passer devant l'hôtel;
je me promets au contraire d'éviter avec soin la rue où il est situé,
comme je me suis promis de ne plus parler des personnes qui
l'habitaient.
Il est dix heures du soir quand je frappe à mon ancienne demeure. La
portière paraît saisie en me voyant: car Rossignol, avec ses poses et
quelques cadeaux (qui lui coûtaient peu, les objets venant de chez moi),
avait eu le talent de se rendre madame Roch favorable, et celle-ci pense
sans doute que mon arrivée va changer les choses.
--Mon frère est-il chez nous? dis-je à la portière.
--Non, monsieur... il est sorti pour vous chercher, avec son ami intime.
--Son ami intime?... Ah! mon frère a un ami intime?
--Oui, monsieur, un bel homme, très-aimable et très-gai... il loge même
chez vous, il habite votre chambre...
--Ah! diable!... il faudra cependant que cet ami intime, qui est si bel
homme, ait la complaisance d'aller coucher ailleurs...
--Monsieur, _ceci sont_ vos affaires, je n'ai point de conseils à vous
donner.
--Sans doute... et à quelle heure rentrent ordinairement ces
messieurs?...
--Mais, monsieur, ils n'ont point d'heure _fisque_, c'est tantôt ceci,
tantôt cela... Quelquefois même ils ne reviennent que le lendemain.
--Ah! ah! il me paraît que mon frère emploie aussi la nuit à me
chercher, et il faudra que je couche dans la rue, si cela lui arrive
aujourd'hui.
--Oh! vous pouvez rentrer chez vous, monsieur, il y a du monde: le
jockey de ces messieurs y est.
--Comment, mon frère a pris un jockey?
--Oui, monsieur, un petit bonhomme assez _tapageant_; je me suis
_plaint_ quelquefois du bruit qu'il fait dans la journée, et ces
messieurs m'ont promis de le _séquestrer_ davantage.
--Oh! je vous promets aussi que tout cela ne durera pas.
Je prends de la lumière et je monte l'escalier, curieux de connaître cet
intime ami avec lequel Pierre a partagé son logement. Le souvenir de
Rossignol se présente un moment à mon esprit: mais je ne puis croire
que mon frère l'ait fréquenté de nouveau après ce que je lui en ai dit.
Arrivé devant ma porte, je m'aperçois qu'elle est ouverte. La portière
avait raison de me dire que je pouvais entrer facilement; il me paraît
que mon logement est devenu un lieu public.
J'entre... à chaque pas ma surprise augmente: quel désordre! des
chambres qui ont l'air de n'avoir pas été balayées depuis six mois; des
meubles qui ne sont plus en place... dans la salle à manger, je vois sur
un guéridon les débris du déjeuner; il me paraît qu'on tient table
ouverte. Plus loin, des fauteuils couverts de taches... Dans le salon,
la glace est brisée... et plus de pendule sur la cheminée... Ah!
Pierre!... Pierre!... que signifie tout cela?...
J'entre dans sa chambre... le lit n'est point fait: on ne sait où
marcher, pour ne point mettre le pied sur quelque chose; je passe dans
la mienne, c'est encore pis: j'ouvre ma commode... les tiroirs sont
vides, les armoires aussi; plus de tableaux sur les murs. Je crois que
si j'avais tardé encore quelque temps, j'aurais trouvé mon appartement
entièrement démeublé.
Mais où donc se cache le jockey de ces messieurs?... je ne le vois ni ne
l'entends. Enfin, après avoir visité partout, j'entre dans la cuisine,
et j'aperçois, sous la pierre qui servait à laver, un petit garçon
couché et endormi auprès de sept ou huit pots de confitures qui sont
tous entamés. C'est là, sans doute, le jockey dont on m'a parlé. Je le
reconnais pour lui avoir fait quelquefois cirer mes bottes. Laissons-le
dormir: celui-là est le moins coupable; mon frère et son ami ne se sont
pas contentés de confitures.
Je retourne dans la chambre de Pierre; je veux y attendre son retour, je
n'ai pas envie de dormir, tout ce que je vois me tourmente. Ma mère m'a
recommandé de veiller sur mon frère; au lieu de cela je l'ai laissé
maître de ma fortune; s'il s'est mal conduit, n'en suis-je pas la cause?
Ma montre marque deux heures, et mon frère ne rentre pas. Où est-il?...
que ne puis-je le deviner!... j'irais l'arracher aux misérables qui le
perdent, et tournent en ridicule sa candeur, son heureux naturel, et
s'attachent à lui donner toutes les habitudes du vice.