jette à la volée toute son ancienne défroque en chantant:
/p
C'est ici le séjour des grâces...
Je n'ai plus besoin de mes vieux habits!...
p/
Allez, pantalon, frac, bas, et cætera. Vous avez fait votre temps,
devenez la proie du chiffonnier ou du Savoyard... Un instant; ne disons
pas de mal des Savoyards! je les prise trop pour cela.
Rossignol revient trouver Pierre, qui est encore assis devant les débris
du déjeuner de la veille, et se place devant lui dans l'attitude du
_Laocoon_ en lui disant:
--Comment me trouves-tu!
--Tiens! ce sont toutes les affaires de mon frère.
--Il n'est pas question de cela. Je te demande comment tu me trouves?
--Tu es très-propre...
--Tu ne remarques que cela, toi!... une femme verrait autre chose.
N'importe, fais aussi un peu de toilette, car tu as du fricandeau sur
ton collet et de la matelote dans ta cravate. Pendant ce temps je vais
sortir pour une affaire indispensable. Je ne serai pas longtemps; à mon
retour, nous irons déjeuner au Cadran-Bleu où chez Desnoyers. A propos,
c'est toi qui as la caisse, n'est-ce pas!
--Oui, j'ai de l'argent.
--Eh bien! donne-moi une centaine d'écus; j'ai des emplettes à faire
pour notre ménage, car il te manque beaucoup de choses ici...
--Quoi donc?
--Oh! des choses essentielles; d'abord, hier, je n'ai pas trouvé de
cure-dents après notre repas.
--Est-ce que tu veux en acheter pour cent écus?
--Ensuite une savonnette, un fer à papillotes; j'aurai tout cela. Il
nous faut aussi un domestique; des gens comme nous ne peuvent pas s'en
passer; je vais en choisir un.
--Tu disais hier que c'étaient des voleurs.
--J'aurai l'oeil sur le nôtre.
--Mais cent écus...
--Ah! Pierre, si tu ne veux pas te laisser gouverner, je t'abandonne à
toi-même... Encore une fois, veux-tu t'amuser depuis le matin jusqu'au
soir?
--Sans doute.
--Eh bien! en ce cas, ne regarde donc pas à cent écus.
/p
Suis en toute circonstance
Et mon exemple et mes leçons.
p/
Pierre remet à son ami l'argent qu'il lui demande; celui-ci va prendre
le carrick du cocher et l'examine d'un air indécis en murmurant:
--Diable! Il est furieusement laid... et avec une toilette aussi
recherchée, ça ne s'accorderait pas.
--Qu'est que tu dis donc, Rossignol?
--Je dis que je voulais reporter ce carrick chez moi; mais je le trouve
trop vilain...
--Tu le portais bien hier.
--C'est qu'hier c'était l'anniversaire de la mort de mon oncle...
Parbleu! je suis bien bête, je n'ai qu'à le faire porter par un
commissionnaire qui me suivra... Holà! la portière.
--Rossignol ouvre la porte pour appeler madame Roch, lorsque celle-ci
paraît tenant à la main un pantalon qui lui était tombé sur la tête
pendant qu'elle balayait le devant de sa porte.
--Messieurs, dit la portière en présentant le vêtement, que Rossignol
reconnaît sur-le-champ, pourriez-vous me dire si c'est de chez vous que
l'on a jeté ceci?... Je sortais pour balayer ma portion de rue, je vois
fuir des polissons qui ramassaient quelque chose, et sur le même instant
ce pantalon tombe sur mon bonnet, dont le noeud a été tout _délaissé_.
--Est-ce toi, Pierre, qui t'amuses à jeter tes culottes par la fenêtre?
dit Rossignol d'un air surpris.
--Moi? Ah ben! ce serait un joli amusement!
--Madame Roch, le vêtement ne vient pas de chez nous; d'ailleurs il me
semble que, sur son inspection, vous auriez dû penser que des gens comme
nous n'ont jamais porté de pareilles guenilles.
--Monsieur, c'est que la fruitière d'en face prétendait...
--La fruitière ferait mieux de compter ses bottes d'oignons que de
regarder ce qui se passe chez les voisins. Gardez cela, madame Roch,
vous le donnerez le jour de l'an à votre filleul, si vous en avez un.
Puisque vous voilà, faites-moi l'amitié de me porter ce carrick jusqu'en
bas, où je prendrai un jockey pour me suivre.
--Mais, monsieur...
--En avant, madame Roch, vous êtes ce matin fraîche comme une belle de
nuit. Pierre, habille-toi, je ne serai pas longtemps.
Rossignol jette le carrick de François sur les bras de la portière; il
sort avec elle, et descend devant madame Roch en sautillant ou
s'arrêtant sur chaque carré pour faire des poses; tandis que la portière
s'arrête aussi, ne sachant ce que cela veut dire, et quelquefois
effrayée des poses de Rossignol, qui crie chaque fois qu'il s'arrête
devant elle:--Ceci est Hercule... ceci Antinoüs... ceci Hippolyte!...
Enfin, tout en posant, ils arrivent au bas de l'escalier. Rossignol
regarde dans la rue; il aperçoit près d'une borne un petit décrotteur,
noir comme un charbonnier; il lui fait signe de venir, et lui donnant
l'immense et lourd carrick de François:--Suis-moi, lui dit-il, et
surtout prends garde de m'éclabousser.
Rossignol se met en route, suivi du décrotteur portant le carrick. Il se
rend à la place où la veille il a trouvé François, en se
disant:--D'abord il va crier... mais, en lui mettant une pièce de cent
sous dans la main, j'apaiserai sa colère et nous serons bons amis.
Mais François n'est pas sur la place, par la raison que le commissaire
l'a envoyé coucher à la préfecture. Rossignol va à la _Carpe
travailleuse_ le demander; point de François.--Il est sur quelque autre
place, se dit Rossignol; mais je ne puis courir tout Paris à pied dans
un si joli costume... prenons un cabriolet, et allons inspecter les
sapins.
Rossignol monte dans un cabriolet, et ordonne au décrotteur de le suivre
par derrière. On part; on visite une place, puis une autre... point de
François. Rossignol a envie de déjeuner, son jockey est en nage,
courant, avec l'immense carrick sur les bras, derrière le cabriolet dans
lequel le beau modèle se fait promener. Enfin celui-ci se dit:--J'ai
fait ce que j'ai pu, ma foi! allons retrouver Pierre.
On s'arrête devant la demeure de Pierre: heureusement pour le petit
décrotteur, qui a l'air de sortir de l'eau. Au moment de le payer,
Rossignol se dit:--Ce petit drôle trotte bien... il pourrait bien faire
notre jockey. Petit, veux-tu entrer en maison?--Moi, monsieur! est-ce
qu'il faudrait courir comme ça tous les jours derrière un
cabriolet?--Non, ceci est un extraordinaire. Tu feras nos appartements,
nos lits, nos bottes: tu prendras tout ce qu'on te donnera. Tu seras
logé, nourri... et je te promets de bons gages.--Je veux bien,
monsieur.--En ce cas, monte, et n'oublie pas que je t'ai donné deux
cents francs d'avance.--Bah! vous ne m'avez rien donné du
tout.--N'importe, tu le diras, ou je te retire ma protection.
Pierre voit rentrer Rossignol suivi du petit garçon portant le
carrick.--Eh bien tu rapportes cela ici? dit-il à son ami.--Oui, j'ai
réfléchi que je ne voulais pas m'en séparer. Pierre, voici notre
domestique.--Ce petit garçon!--Est-ce que nous avons besoin d'un géant
pour nous servir!--Il est bien noir!--Il se débarbouillera. Je sens que
je suis en appétit; allons, Pierre, partons.--Mais...--Mais quoi?--Je
n'ai pas été chez Bernard depuis deux jours, et j'avais l'habitude d'y
aller souvent.--Tu iras une autre fois; le plus pressé est d'aller nous
divertir... Toi, petit, reste ici, fais notre appartement... frotte,
nettoie et amuse-toi... Partons.
Rossignol entraîne Pierre; au moment où ils vont passer la porte
cochère, celui-ci dit encore:--Mais, si Bernard venait me
demander?...--Eh! que diable! tu n'as que ton Bernard dans la tête...
attends, je vais arranger cela... Holà, madame Roch!... s'il venait
quelqu'un demander Pierre, vous diriez qu'il est sorti avec un ami pour
chercher son frère... et vous pourrez dire ça tous les jours; nous ne
ferons pas autre chose...
Ils partent enfin, et sont bientôt chez un traiteur, où Pierre oublie de
nouveau les bons avis de ses anciens amis pour ne songer qu'à se
divertir avec Rossignol; Celui-ci, ainsi qu'il l'a promis, ne lui laisse
pas le temps de réfléchir: après le déjeuner, il le conduit au billard;
de là ils vont dîner, et le soir visiter les guinguettes, où Rossignol
présente son ami à toutes ses connaissances; on ne demande pas mieux que
de faire celle du pauvre Pierre, qui ne voit pas au milieu de quels gens
il se trouve. Le soir, ces messieurs rentrent toujours gris, quelquefois
même ils ne rentrent pas du tout. On doit présumer comment est tenu le
ménage fait par un décrotteur, qui met tout sens dessus dessous dans
l'appartement, et, s'ennuyant d'être seul pendant la journée entière,
appelle par la croisée ses camarades pour qu'ils montent jouer avec lui.
Mais Rossignol prétend que leur jockey a des dispositions, qu'il cire
bien les bottes, et que c'est le principal.
Il y a déjà trois semaines que cette vie dure. Toutes les fois que
Pierre parle d'aller chez Bernard, Rossignol trouve quelque prétexte
pour l'en empêcher, et Pierre finit par en parler moins souvent, parce
que, lorsqu'on se conduit mal, on ne se plaît plus dans la société des
honnêtes gens. Le bon porteur d'eau s'est plusieurs fois rendu chez
Pierre, qu'il n'a jamais trouvé, et madame Roch, que Rossignol à eu
l'art d'intéresser en allant devant sa loge faire Apollon ou Jupiter,
dit chaque fois au père Bernard:--Monsieur Pierre est sorti pour
chercher son frère. Le bon Auvergnat croit cela, et se dit:--Pauvre
Pierre!... il se donne bien de la peine, et il n'est pas plus avancé que
nous.
Mais un matin que Pierre et Rossignol, frisés et cirés avec soin, se
rendaient aux Champs-Élysées, où ils avaient donné rendez-vous à
quelques amis intimes; au moment où ces messieurs traversent la chaussée
des boulevards, un fiacre qui passait près d'eux s'arrête et le cocher
descend de son siége en s'écriant:--C'est lui!... c'est mon voleur! ah!
pour le coup il va la danser!...
François, car c'est lui-même, entame la reconnaissance par cinq ou six
coups de fouet sur les deux amis, et Pierre est obligé de prendre sa
part de ce qui n'était adressé qu'à son compagnon.
Ces messieurs, étourdis par cette brusque attaque, commencent par crier;
mais François, sautant sur Rossignol, qu'il saisit au collet, ne leur
laisse pas le temps de se sauver.
--Je te tiens, enfin, voleur, drôle! dit le cocher en secouant avec
force Rossignol, qui a changé de couleur en reconnaissant François.--Mon
carrick... coquin, mon carrick... qu'en as-tu fait?...--Lâche-moi,
François, lâche donc, tu m'étrangles...--Non pas! je te tiens, il me
faut mon carrick, et le payement du déjeuner... et un dédommagement pour
le temps que j'ai passé à la préfecture et le rhume que j'ai
attrapé...--Je te payerai tout ce que tu voudras, mais lâche un peu.
--Vous vous trompez, cocher, dit Pierre qui ne comprend rien à ce qu'il
entend, nous n'avons rien à vous... vous êtes gris...--Je suis gris!...
non pas, mon petit homme... c'est vot' camarade qui est un voleur!...
mais je vais commencer par lui donner une gratification.
Et François applique deux ou trois coups de poing sur la frisure du beau
modèle; Pierre, en voulant défendre son ami, reçoit aussi quelques
preuves du ressentiment de François; et la foule qui s'amasse autour du
fiacre arrêté les laisse se battre, parce qu'il est beaucoup plus
agréable de voir des hommes se donner des coups que de chercher à les
séparer.
Enfin, Rossignol, tout en se défendant d'une main, est parvenu à glisser
l'autre dans son gousset, il en tire trois pièces de cent sous qu'il met
sous le nez de François. Cette vue calme un peu le cocher, il prend
l'argent; suspend l'attaque et prononce d'une voix enrouée:--Et mon
carrick?
--Tu vas l'avoir, répond Rossignol, conduis-nous; mon ami et moi. Si tu
avais eu l'esprit de m'entendre, tu aurais épargné une telle scène à
l'amitié.
En disant cela, Rossignol ouvre la portière, il fait monter Pierre, se
place à côté de lui, François grimpe sur son siége, et le fiacre
s'éloigne, laissant là les badauds qui se demandent mutuellement ce que
c'est.
Pierre, qui a reçu des coups de fouet et des coups de poing, ne comprend
pas pourquoi ils sont montés dans la voiture du cocher qui les a battus.
--Je t'expliquerai tout ça, dit Rossignol en cherchant à réparer le
désordre que François a mis dans sa toilette.
--Mais il dit que tu l'as volé.
--Est-ce qu'il sait ce qu'il dit?
--Mais tu lui as donné de l'argent!
--Tu vois donc bien que je ne l'ai pas volé.
--Il te demande un carrick...
--Oui, il veut que je lui prête celui de mon oncle, parce qu'il va
voyager sur mer...
--Comment! ce cocher va...
--Eh! sans doute!... tout t'étonne, toi; apprends que François est un
garçon très-distingué; nous avons servi ensemble autrefois.
--Et pourquoi te rossait-il?...
--Il a des moments d'absence; il nous aura pris pour ses chevaux. C'est,
du reste, un homme dont je veux te faire cultiver la connaissance.
Ces messieurs arrivent à leur demeure. Rossignol engage François à
monter avec eux; le cocher les suit le fouet à la main, et Pierre ne
comprend pas pourquoi ils font tant de politesses à un homme qui vient
de les battre. Rossignol fait passer François dans sa chambre, lui rend
son carrick, lui jure qu'il a couru après lui pendant huit jours, et
pour achever la paix le ramène dans la salle à manger en ordonnant à son
jockey de courir chez le traiteur et de faire venir à dîner.
--Et notre rendez-vous aux Champs-Élysées? dit Pierre.
--Nous irons une autre fois! je retrouve un ancien ami, un vieux
camarade!... je veux que nous le fêtions dignement.
François a repris sa bonne humeur avec son carrick; la vue des
bouteilles achève de le mettre en gaieté. Pierre laisse toujours
Rossignol commander, et ces messieurs se mettent à table, où ils sont
servis par le jockey et deux de ses amis, auxquels il a fait signe de
monter. Suivant l'usage, le repas se prolonge assez avant dans la nuit,
et vers la fin Pierre tape dans la main de François, qui est déjà son
intime ami.
C'est ainsi que Pierre emploie la fortune à la tête de laquelle il se
trouve. Sans cesse dans la compagnie la plus méprisable, au milieu
d'êtres sans état, sans moeurs, quelquefois même sans asile; livré à
un homme dont les habitudes sont aussi canailles que les manières, et
qui n'a aucun remords de le dépouiller, Pierre dépense sans compter et
se persuade qu'il s'amuse parce qu'il ne sort du cabaret que pour entrer
au café, et du café que pour courir les guinguettes.
Quelquefois il trouve que l'argent va bien vite; mais Rossignol lui
dit:--Tu es maintenant d'une très-jolie force à la poule et au siam, tu
bois tes trois bouteilles sans te griser, tu fumes quatre ou cinq
cigares dans ta soirée; mon ami, on n'acquiert pas de tels avantages
sans qu'il en coûte un peu.
Quelle différence chez le bon porteur d'eau! Là on ne songe, on ne parle
que d'André; Bernard s'informe sans cesse de moi, et tâche de consoler
sa fille, car il s'aperçoit chaque jour du changement que le chagrin
opère chez Manette. Pâle, triste, amaigrie, ma pauvre soeur n'a pas
souri depuis mon départ.
--Veux-tu donc te laisser mourir? lui dit Bernard.
--Non, répond-elle, mais je veux retrouver André... Mon père;
laissez-moi le chercher.
--Eh! ma pauvre enfant, où iras-tu pour le trouver?
A cela Manette ne répond rien; elle baisse les yeux vers la terre et
cache ses larmes à son père.
CHAPITRE XXX
SIX MOIS ET HUIT JOURS.
Près de six mois se sont écoulés, lorsqu'un matin Manette paraît frappée
d'un trait de lumière, et court à Bernard en s'écriant:
--Mon père!... mon père!... je sais où il est... je suis certaine de le
trouver... Ah! mon Dieu! comment cette idée-là ne m'est-elle pas venue
plus tôt!
--Tu sais où il est, dis-tu?
--Oh! oui, mon père... Je suis sûre que je ne me trompe pas...
Laissez-moi partir... je vous en prie, je ramènerai André dans vos
bras...
--Mais dis-moi d'abord où il est, puisque tu le sais...
--Près de la maison de campagne de madame la comtesse... dans cette
terre où il m'a dit souvent avoir passé des jours si heureux auprès de
celle que... qu'il voyait là tout à son aise...
--Comment! tu crois que c'est là qu'il est allé se cacher?...
--Oui, mon père... mon coeur devine le sien; et quand il s'agit
d'André, mon coeur ne me trompe jamais... Ah! vous me permettrez de
partir...
--C'est, je crois, dans les environs de Fontainebleau?...
--Oui, mon père.
--J'ai justement là un vieil ami auquel je t'adresserai, et chez qui tu
seras bien... Cependant une jeune fille... aller seule...
--Mon père, est-ce que je n'ai pas l'air assez raisonnable!... et André
qui mourra de chagrin si je ne vais pas le consoler...
--Allons, puisque tu le veux...
--Oh! quel bonheur!...
--Demain nous irons à la voiture...
--Demain!... pourquoi retarder? il est encore de bonne heure,
aujourd'hui même je puis partir...
--Manette, tu es bien pressée de me quitter!...
--Mon père, ce n'est pas pour longtemps, et il y a six mois que nous ne
l'avons vu... D'ailleurs je vous écrirai...
--Tu oublies que je ne sais pas lire.
--Votre voisin vous lira mes lettres, vous serez bien aise alors que
j'aie appris à écrire... Ah! que nous serons heureux quand j'aurai
retrouvé André!
Et, tout en parlant, Manette va et vient dans la chambre; elle fait un
petit paquet de ce qu'elle veut emporter; elle ôte son tablier, met sur
sa tête un modeste chapeau de paille, et court prendre le bras de son
père, qu'elle entraîne vers l'escalier avant qu'il ait eu le temps de se
reconnaître.
On arrive aux voitures: celle pour Fontainebleau part dans une heure;
il y a encore une place: Manette fait un saut de joie, puis court
s'asseoir sur un banc de pierre avec son paquet sur ses genoux. Elle
veut attendre là le moment du départ. Le bon porteur d'eau veut emmener
sa fille dans un café pour prendre quelque chose; Manette ne veut rien,
elle préfère rester sur le banc, elle a la diligence devant les yeux, et
on ne partira pas sans elle.
--Adieu, mon père, dit-elle à Bernard, ne vous ennuyez pas, je
reviendrai bien vite.
Bernard embrasse sa fille, puis s'en va tristement; Manette regarde son
père s'éloigner, elle soupire... Mais elle reporte les yeux sur la
voiture et reprend courage. Enfin l'instant du départ est arrivé et le
voyage ne doit pas être long. Manette se place d'un air timide, et ne
lève pas les yeux pendant tout le trajet; quelques curieux lui parlent,
elle ne répond que par monosyllabes: la conversation est bientôt finie.
Lorsqu'on s'arrête à Essonne, Manette reste dans la voiture au lieu de
descendre avec les autres voyageurs, cela en fait rire et bavarder
quelques-uns; mais Manette s'embarrasse fort peu de ce que peuvent
penser et dire des gens assez sots pour s'occuper de ce qui ne les
regarde pas, et Manette a bien raison.
Après s'être rendue chez l'ami de son père, Manette se fait indiquer la
terre de M. de Francornard: il n'y a qu'une lieue et demie de distance
de Fontainebleau; Manette pourra facilement s'y rendre et en visiter
tous les environs. Mais elle commence à penser que lors même que je les
habiterais, il ne lui sera pas aussi aisé de me trouver qu'elle se
l'était persuadé.
Manette se rend d'abord au château, elle lie conversation avec le
concierge, elle sait que personne de l'hôtel n'est revenu visiter cette
campagne.
--Et M. André, dit Manette, ce jeune homme qui demeurait chez madame la
comtesse, ne l'avez-vous pas vu?... Peut-être ne le reconnaîtriez-vous
pas, il est bien grandi depuis le temps où il passait ici l'été.
--Oh, c'est égal, mam'zelle, dit le concierge, je le reconnaîtrais bien,
mais il n'est pas venu non plus.
Manette s'éloigne tristement et va parcourir les environs; elle visite
les hameaux, elle s'informe aux habitants, et n'obtient aucun
renseignement; mais elle ne perd pas courage, et le lendemain elle
recommence ses recherches.
Cependant Manette ne s'était pas trompée: en sortant de Paris au milieu
de la nuit, sans but et sans autre projet que celui de fuir la ville où
résidait Adolphine, j'avais pris le premier chemin venu. A force de
marcher, j'arrivai dans les champs; j'étais exténué de fatigue; à peine
remis d'une longue maladie, le coup que je venais de recevoir semblait
m'avoir de nouveau ravi toutes mes facultés. J'attendis le jour assis au
pied d'un arbre. Dans ma douleur je voulais mourir; le souvenir de ma
mère me rendit à moi-même; je cherchai à rappeler mon courage... Mais la
blessure était encore trop fraîche. Au milieu de ces champs silencieux,
il me semblait entendre encore le son des instruments... le bruit de la
danse célébrant le mariage d'Adolphine.
J'étais auprès de Bondy; je ne savais où aller, j'avais Paris en
horreur, et je jurai de ne point y rentrer. Quelquefois je songeais à
mon pays... Mais j'avais besoin d'être seul pour me livrer à mon aise à
toute ma douleur.
J'étais depuis quelques jours dans un village, lorsqu'en songeant à
Adolphine je me rappelai les jours heureux que j'avais passés avec elle
dans cette campagne où nous allions tous les ans. Aussitôt je sentis le
désir de revoir ces lieux chéris; je partis sur-le-champ, et j'arrivai
bientôt devant cette maison où s'étaient écoulés les plus doux instants
de ma vie. Je ne voulais pas entrer, je craignais de rencontrer
quelqu'un de la maison... je désirais n'être aperçu de personne. Mais je
passai une nuit entière à rôder autour des murs du parc; et, au point du
jour, je montai sur un monticule d'où l'on plongeait parfaitement dans
une grande partie des jardins. J'apercevais les bosquets où je m'étais
assis avec elle, les allées où nous avions joué ensemble; je tâchais
d'oublier le temps écoulé depuis et de ne plus vivre que dans le passé.
Je ne pouvais quitter cet endroit... Je m'y trouvais moins malheureux...
et je résolus de me fixer dans un séjour qui procurait encore à mon âme
un dernier bonheur; car à vingt ans on a besoin d'aimer, et l'on se
complaît même dans sa douleur, parce que c'est encore de l'amour.
Non loin du monticule s'élevait une chaumière entourée de plusieurs
bouquets d'arbres. Je m'y rendis dans l'intention de m'y reposer un
moment. La chaumière était habitée par une vieille paysanne, elle y
était seule avec son chien et quelques brebis. Je lui demandai s'il ne
serait pas possible d'avoir un petit coin dans sa maisonnette. La bonne
femme crut d'abord que je voulais plaisanter.
--Quoi! vous, monsieur, me dit-elle, un jeune homme de la ville, vous
désirez loger dans cette pauvre masure, avec une vieille comme moi?
--Ce serait pour moi le plus grand bonheur.
--Si vous voulez vous contenter de la petite chambre d'en haut, c'était
celle de mon pauvre fils!... elle n'est pas belle; mais je n'avons que
cela à vous offrir.
Enchanté de pouvoir demeurer dans la chaumière, je tirai de ma poche une
douzaine de louis, j'en avais emporté à peu près trois fois autant en
quittant Paris; je mis les cent écus dans le tablier de la vieille. La
pauvre femme n'avait jamais vu tant d'argent à la fois; elle fit un cri
d'admiration.
--C'est pour mon logement, lui dis-je.
--Ah! monsieur, vous pouvez maintenant y rester toute votre vie! vous
serez logé, nourri, aussi ben que moi!... Je partagerai avec vous, c'est
ben juste, pour une si grosse somme.
Mes arrangements furent bientôt faits; je me rendis à la ville,
j'achetai des crayons et tout ce qu'il fallait pour dessiner. Je
m'installai dans la chambre, dont la situation me convenait
parfaitement, car les arbres qui l'entouraient la dérobaient aux regards
des promeneurs, et, à cinq cents pas environ, j'étais sur la hauteur,
d'où mes yeux plongeaient dans le parc de ma bienfaitrice.
C'était là que je passais une grande partie de la journée; souvent
immobile, livré à mes souvenirs, quelquefois dessinant un site, un
bocage que j'avais parcourus avec elle.
Le temps s'écoulait, ma douleur s'était changée en mélancolie, mais mon
amour ne s'éteignait pas; car la vue des lieux où il avait pris
naissance n'était point propre à le bannir de mon coeur.
Un jour que, suivant mon usage, je revenais de ma place favorite,
j'aperçus dans un sentier voisin de celui que je suivais une jeune femme
qui marchait lentement tenant son mouchoir sur ses yeux.
C'était Manette, qui, depuis huit jours, me cherchait inutilement dans
les environs; elle commençait à perdre courage, et, dans ce sentier
isolé, se livrait à son chagrin et donnait un libre cours à ses pleurs.