grognon et maussade, qui parle avec prétention et s'est fait un,
dictionnaire particulier. Depuis quelque temps elle voit Pierre d'un
assez mauvais oeil, parce qu'elle ne fait plus son ménage.
--Que me voulez-vous? dit-elle d'un ton aigre, et pourquoi crier de
manière à _provoquer_ toute la maison?
--Madame Roch, dit Pierre, je vous demande excuse, mais c'est que...
j'aurais voulu...
--Chut! dit Rossignol en passant devant Pierre et en se couvrant de son
carrick comme s'il jouait _Catilina_, tu ne sais pas colorier tes
pensées; laisse-moi parler pour toi... Ma petite madame Roch, nous
désirerions, mon ami et moi, un déjeuner soigné. Nous voulons fêter ce
jour qui nous rassemble; d'anciens amis qui ne retrouvent ne sont pas
fâchés, en dégustant un vieux bourgogne, de savourer la côtelette.
Chargez-vous de commander tout cela dans un bon style...
--Monsieur, je ne suis point la servante des locataires... d'ailleurs je
ne fais plus le ménage chez M. Pierre...
--C'est qu'il craignait le tête-à-tête avec vous, madame Roch... quand
on est encore aussi fraîche...
--Monsieur, je vous prie de...
--Aussi bien conservée...
--Oui, monsieur, je me flatte de l'être, conservée.
--Nous servirions de modèle pour une _Médée_ ou une _Agrippine_.
--Monsieur, je ne sais ce que...
--Quel âge avons-nous, madame Roch?
--Quarante-quatre ans, monsieur.
--D'honneur! c'est tout au plus si vous en paraissez douze. Allons,
Pierre, de l'argent, madame Roch se charge de tout.
--Mais, monsieur...
--Et l'on ne compte jamais, avec une portière aussi intéressante:
/p
Quand on sait aimer et plaire...
p/
Lâche les espèces.
Pierre fouille dans son gousset et met une pièce de cent sous dans la
main que Rossignol lui tend par derrière le dos.--Va toujours, lui dit
Rossignol. Pierre en met une seconde.
--Va encore, dit à demi-voix le beau modèle, et Pierre en met une
troisième en se disant:
--Quinze francs pour un déjeuner!... ça ne peut pas être là une
cinquième économie.
Rossignol met deux pièces de cinq francs dans la main de madame Roch,
glisse la troisième sous son carrick, et puis dit à l'oreille de la
portière:
--Arrangez cela pour le mieux, et gardez la monnaie pour vous.
En même temps il lui pince le genou, fait semblant de vouloir
l'embrasser, et la pousse vers l'escalier. Madame Roch, tout étourdie de
ces manières, mais très sensible à l'argent, arrange son fichu que
Rossignol vient de chiffonner, et descend commander le déjeuner.
--Tu le vois, dit Rossignol, on m'obéit... Ah! mon ami, avec de l'argent
on fait courir des tortues!...
--C'est vrai, mais quinze francs pour un déjeuner!...
--Comment, tu habites un appartement superbe, et tu regardes à de
pareilles misères!... Écoute, Pierre, veux-tu t'amuser, ou ne le veux-tu
pas?
--Oh! certainement, je le veux.
--En ce cas, laisse-toi donc gouverner. D'ailleurs, ne t'ai-je pas déjà
appris cinq ou six économies?... Je ne veux pas non plus faire de toi un
avare.
--Allons, je te laisse agir... car j'avoue que je ne m'y entends pas
comme toi.
--Sois tranquille; que ton frère soit seulement six mois absent, et à
son retour il trouvera du changement. Maintenant, allons à la cave.
Ils descendent à la cave, qui contient environ trois cents bouteilles de
vin ordinaire et plusieurs douzaines de bouteilles de vin fin. Rossignol
est en extase, il déjeunerait volontiers à la cave; mais, comme ce n'est
pas l'usage, il se contente de prendre quatre bouteilles de différents
vins, et charge Pierre d'autant de bouteilles d'ordinaire. Ces messieurs
remontent avec cela; Rossignol en fredonnant dans l'escalier:
/p
Ah! qu' t'auras de plaisir,
Marie,
Ah! qu' t'auras d'plaisir!
p/
Les bouteilles sont placées près du couvert. Madame Roch revient avec du
dessert et suivie d'un garçon traiteur chargé de trois plats. Rossignol
fait dresser tout cela sur la table, et, tout en faisant disposer le
déjeuner, va de temps à autre presser la taille de la portière. Enfin,
tout est prêt; madame Roch fait une profonde révérence en disant que, si
l'on a besoin d'elle, on peut _l'interpeller_. Rossignol la reconduit en
folâtrant avec tout ce qui se trouve sous sa main; Pierre se met à
table, et son ami revient en sautant se placer en face de lui.
--Mets-toi donc à ton aise, dit Pierre à son convive. Pourquoi gardes-tu
ce grand carrick?... Tu dois étouffer là-dedans.
--Ah! mon ami, je vas te dire, c'est que j'ai un gros rhume de cerveau,
et je crains les vents coulis... et puis, ce carrick m'est bien cher...
il me vient d'un oncle qui était presque toujours sur mer.
--Il ne me semble pourtant pas beau... Il est doublé en cuir.
--Justement, mon ami, c'est ce qu'il faut pour un marin quand il est de
quart sur le bâtiment, avec ça il ne craint pas l'humidité et le serein.
--Ah! tu avais un oncle marin?
--Et fameux marin, je m'en flatte!... Il a découvert trois nouveaux
mondes, et il allait en découvrir encore une demi-douzaine au moins,
quand il a été avalé par un requin!...
--Ah! mon Dieu!... mangé par un requin!...
--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Buvons...
--Le pauvre homme!...
--Ah! ce sont de ces événements auxquels les marins sont habitués, ça ne
les affecte pas tant que nous autres.
--Mais comment ce carrick t'est-il revenu?
--Ah! je vais te dire. Quelque temps après on a pris le requin, et comme
on l'a ouvert pour l'empailler et l'envoyer au Cabinet d'histoire
naturelle, on a trouvé dedans ce carrick intact, avec une lettre à mon
adresse dans une de ses poches. Il paraît que les requins ne digèrent
pas le cuir; quant à mon pauvre oncle, il ne restait plus de lui que
deux doigts et une oreille que j'ai fait encadrer.
--Je ne veux jamais aller sur mer, j'aurais trop peur de ces
événements-là.
--Tu as raison... vive la terre et vive le vin! Il est gentil
celui-ci... Ah! le papa Dermilly était gourmet... tous les artistes le
sont.
--C'est singulier, Rossignol, tu as un chapeau fait absolument comme
celui que j'ai perdu le jour où j'ai dîné avec toi... On dirait aussi
que c'est la même boucle.
--Est-ce que tous les chapeaux ne se ressemblent pas?
--Dis donc, nous étions un peu gris ce jour-là?
--Gris, fi donc! je ne me grise jamais!... parce qu'on casse quelques
assiettes et qu'on donne quelques coups de poing, tu te figures qu'on
est gris! nous étions gais, aimables, voilà tout.
--Mais pourquoi portes-tu des moustaches maintenant?... Cela te change
toute la figure... Est-ce que tu as été militaire depuis que je ne t'ai
vu?
--Oui, mon garçon, j'ai servi... j'ai même servi dans deux endroits.
--Dans les hussards?
--Non... j'étais dans les volontaires, j'avais un uniforme de
fantaisie... il ne me resté plus que le pantalon.
--Est-ce que tu t'es battu?
--Je crois bien... Depuis que tu m'as vu; je me suis battu
très-fréquemment: On me laissait pour mort sur la place...
--Est-ce qu'on ne t'a pas avancé?
--Si!... oh! pardieu! on m'a avancé très-souvent: On a même fini par me
pousser tellement, que j'étais toujours à une lieue des autres. Mais
tout cela ne m'a pas séduit; les arts me réclamaient...
/p
On en revient toujours
A ses premiers amours.
p/
Et je me félicite d'avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami
si fidèle... Buvons.
Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu'il n'en a fait un
pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point
se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et
fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n'a
plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de
boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s'échauffer, sa
langue s'embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que
son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu'il a l'habitude de
boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le
traiteur avait apporté.
Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie,
Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le
carrick avant deux heures: Mais l'exactitude n'est point la vertu du
beau modèle; qui ne s'occupe qu'à faire sauter les bouchons, et
commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager
l'ivresse de son hôte.
Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait
en s'écriant:
--Au diable la robe de chambre! je n'en ai plus besoin... n'est-ce pas?
Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas
toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j'étouffais avec ce
vieux couvre-pied.--Comment, c'est le carrick de ton oncle... Le
requin... que tu jettes comme ça par terre?--Laisse donc, mon oncle!
est-ce que j'ai des oncles, moi? buvons.--C'est toi qui me l'as dit
tout à l'heure.--Ah! c'est juste, je n'y pensais plus. C'est égal,
Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d'Amphitryon
nous allons mener... tu n'es déjà plus le même, tu as tout une autre
figure que ce matin; tu t'amuses, n'est-ce pas?--je suis si gai que je
ne sais plus où j'en suis.--Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons
tous les jours depuis le matin jusqu'au soir. C'est fini, je m'attache à
toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné,
j'ai de l'esprit, je t'en donne, et je t'apprends à _descendre gaîment
le fleuve de ta vie!_
--Est-ce que c'est là ton habit d'uniforme? dit Pierre qui commence à
balbutier.
--Non, c'est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c'est un
sanglier qui me les à mangés au moment où j'allais le tuer. Goûtons la
liqueur: voyons, ceci; du rhum... c'est roide, il faut garder ça pour le
coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela...
avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la
Providence de m'avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.
--Oh! si, j'allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons
amis... d'André.
--Bernard, Manette, je crois que tu m'en as déjà parlé... n'est-ce pas
un porteur d'eau?
--Justement.
--Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t'a
placé, tu fréquentes des porteurs d'eau! Ah! mon homme, ça n'est pas
bien; il faut savoir garder son rang... En avant l'anisette!
--Mais, moi, est-ce que je n'étais pas commissionnaire?
--Bon! tu l'étais, mais tu ne l'es plus, vois-tu, c'est fini... c'est
comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se
rappelle plus qu'il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces
choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis
point de ne plus parler au porteur d'eau, tu iras même le voir, par-ci
par-là, quand nous n'aurons rien à faire, mais je n'entends pas que tu
en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de
mauvaises manières, tandis que je veux t'en donner de soignées!... Du
cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?
--Il me semble que c'est toujours le même goût.
--Bah! tu ne t'y connais pas; Pierre, je me charge de te former une
société choisie: je t'amènerai des lurons dans mon genre, tous bons
enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des
Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive
la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir
nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la
semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je
me fournirai le reste. Buvons et chantons le choeur de _Robin des
bois_, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les
lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce
n'est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu'à demain.
A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque
bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n'être plus en état de rien
voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument
valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après
avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s'endort
sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une
bouteille d'huile de rose.
CHAPITRE XXVIII
LE CARRICK DE FRANÇOIS
Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a
emprunté le carrick s'est rendu au cabaret désigné, et se place devant
une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.
François a bon appétit, d'ailleurs c'est Rossignol qui doit tout payer
pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les
premières douzaines d'huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne
paraissant pas encore, François en fait ouvrir d'autres pour attendre
plus patiemment son ami.
Cependant l'heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick.
François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:--Il
faut lui accorder le quart d'heure de grâce.
Mais le quart d'heure et un autre sont écoulés. François s'est
tellement bourré qu'il peut à peine respirer, et toujours point de
Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C'est
bien pis quand ses camarades viennent lui dire:--François, tu es en
tête, reviens donc à ta voiture.
Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n'a pas de quoi payer le
déjeuner qu'il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en
s'écriant:--Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses!
je vas l'arranger quand il va venir... s'il avait mis mon carrick en
plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle
croira que j'ai bu mon carrick!...
Et François jure, se désespère. L'heure se passe; pour comble de
malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe
par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place
que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret,
se donne au diable, en s'écriant:--Conduisez donc en veste sans manches
par ce temps-là!
On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l'on aperçoit en appelant de
tous côtés:--Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se
disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin,
rentre dans le cabaret en se disant:--C'est pas la peine de vous
disputer, vous ne l'aurez ni les uns ni les autres.
Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait
avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour
célébrer sa nomination à la place d'adjoint au maire, d'une commune de
trois cents feux, place qu'il avait obtenue après quinze ans de
sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer
le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le
fiacre de François. Madame s'est assise dans le fond, qu'elle remplit
presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la
débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple
affamé maître du fiacre.
Il s'agit de trouver le cocher; la dame s'égosille à l'appeler par les
portières, tandis que son mari court de côté et d'autre, recevant avec
douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec
plus de douleur encore qu'on aura commencé à déjeuner sans eux.
Enfin il aperçoit la _Carpe travailleuse_ et court vers le cabaret en
disant à sa moitié:
--Je gage que le cocher est dans le cabaret; dès que ces drôles-là
voient tomber de l'eau, ils vont boire du vin... Ne vous impatientez
pas, madame Belhomme, je le ramène à l'instant.--Hâtez-vous, monsieur
Belhomme, car je crains que mon cousin ne prenne de l'humeur et que l'on
n'entame la dinde sans nous.
M. Belhomme arrive au cabaret et dit à la marchande d'huîtres:
--Le cocher de cette voiture est-il ici?
--Oui, là-bas, au fond, répond l'écaillère, qui commence à trouver
singulier que M. François ne parle point de payer ses huîtres.
M. Belhomme va frapper sur l'épaule de François en lui disant:
--Allons, vite, mon garçon, dépêchons-nous: vous devriez être à votre
voiture, étant seul sur la place et par le temps qu'il fait...
hâtons-nous, et je vous donnerai pour boire.
--Oh! c'est inutile!... je n'ai plus soif, répond François sans se
déranger.
--Cocher! m'entendez-vous! reprend avec force M. Belhomme fort en colère
de la tranquillité de François.
--Oui, je vous entends bien, mais je ne peux pas marcher...
--Tu ne peux pas marcher?... s'écrie le petit homme en enfonçant son
chapeau sur ses yeux et montant sur ses pointes pour se grandir. Tu
marcheras!
--Ça m'est absolument impossible, not' bourgeois, je suis cloué ici!...
d'ailleurs je suis loué...
--Cela est faux... tu es sur la place; je te prends... ma femme est dans
ta voiture... mon cousin nous attend... tu marcheras!...
--Je ne marcherai pas.
Le petit monsieur crie, appelle, assemble tous les passants, qui
répètent avec lui:--Il faut marcher. Le marchand de vin et l'écaillère
disent:--Il faut qu'il paye auparavant; et François répond en
sifflant:--Pas plus l'un que l'autre.
--Faisons un exemple! dit M. Belhomme, qui trépigne de colère.
Conduis-moi chez le commissaire... tu ne peux t'y refuser.
--Eh! morbleu! comment voulez-vous que je conduise mon fiacre sans
carrick par le temps qu'il fait?... Ah! gueux de Rossignol!
--Mets ou ne mets point ton carrick, cela ne me regarde pas... mais je
veux aller chez le commissaire...
--Oui, oui, s'écrient toutes les personnes, il ira, ou nous y conduirons
sa voiture.
François voit qu'il n'y a pas moyen d'éviter le commissaire; il se
décide et va suivre M. Belhomme; quand le marchand de vin et l'écaillère
l'arrêtent en lui disant:
--Un instant, avant de sortir on paye son déjeuner...
--Je payerai une autre fois... je n'ai pas le temps maintenant...
--C'est bientôt fait de payer... nous ne vous connaissons pas assez pour
vous faire crédit...
--Je reviendrai tout à l'heure:
--Il faut payer tout de suite...
--Six douzaines d'huîtres, quarante-deux sous... Vin, pain et fromage,
trente-trois sous.
--Voilà quinze sous à compte... je vous devrai le reste.
--Non pas!... il faut solder tout.
--Vous serez bien malins si vous me trouvez un sou de plus... je n'ai
pas encore fait une course.
--Ah! ah! monsieur vient de faire un déjeuner fin et n'a pas de quoi
payer!...
--Puisque j'attendais un ami qui régalait.
--A d'autres!...
--Allons, allons, c'est un mauvais sujet; vite chez le commissaire!
--Un instant, il me faut des arrhes pour mes huîtres... gardons son
chapeau.
--C'est ça! gardez son chapeau; ça lui apprendra a venir faire des
déjeuners de maître maçon avec quinze sous dans sa poche.
Le pauvre François veut en vain défendre son chapeau; on le lui prend et
on le pousse vers son fiacre, dans lequel monte M. Belhomme, qui se
place près de sa moitié en lui disant:
--Je viens de montrer une fameuse tête, madame!...
--Tout le monde sait que vous en avez, monsieur.
Quant à François, sans chapeau, sans manches, par un temps affreux, il
monte sur son siége au milieu des huées de la foule, et se venge sur ses
malheureuses rosses, qu'il fouette à tour de bras afin d'arriver plus
vite chez le commissaire, et, à chaque coup de fouet sur ses bêtes, il
lâche un juron après Rossignol.
Heureusement le commissaire ne demeure pas loin; malgré cela, François y
arrive trempé comme s'il sortait de la rivière, maudissant Rossignol,
maudissant le couple qui est dans sa voiture et se disant:--On me fera
ce qu'on voudra, mais je ne les mènerai point.
Par suite de cette affaire, François passe huit jours à la préfecture;
il gagne un gros rhume, et quand il revient chez lui il est battu par sa
femme.
Quant à M. et madame Belhomme, ils sont forcés de se rendre à pied au
déjeuner dînatoire de leur cousin. Ils trottent dans la boue, reçoivent
la pluie, s'éclaboussent, ont de l'humeur, et, pour la faire passer, se
disputent tout le long du chemin.
CHAPITRE XXIX
LE MÉNAGE DE MON FRÈRE.
Pierre, en s'éveillant le lendemain du déjeuner, qui avait duré jusqu'au
soir, est un peu surpris de se trouver sous la table, la tête sur une
assiette et le bras dans un compotier. Il se frotte les yeux et cherche
à rappeler ses idées, car les liqueurs qu'il a bues en quantité lui
troublent encore le cerveau.
Il se lève, regarde autour de lui, pose un de ses pieds sur une oreille
de Rossignol, qui ronfle encore sur le carrick. Le beau modèle s'éveille
en jurant et en criant:--Quel est l'insolent qui donne un coup de poing
à un artiste?
La voix de Rossignol rend la mémoire à Pierre. Il se rappelle l'orgie de
la veille, et, sans trop savoir pour quelle raison, il n'est pas content
de lui; il sent au fond de l'âme que sa conduite n'est pas ce qu'elle
devrait être. Mais déjà Rossignol est sur pied, et il s'est bien promis
de ne point laisser à Pierre le temps de réfléchir.
--Eh bien! mon cher Pierre, lui dit-il, il paraît que nous avons fait un
somme à l'issue du repas... Il n'y a aucun mal à cela... c'est même une
habitude très-distinguée, en Espagne, en Italie, on dort ordinairement
après dîner, et les Anglais, qui vivent très-bien, couchent presque
toujours sous la table...
--Comment! c'est un usage distingué de dormir par terre, au milieu des
assiettes et des bouteilles vides?
--Oui, mon garçon.
--Cependant mon frère André ne faisait jamais cela.
--Entre nous, ton frère était une poule mouillée; je me flatte que tu
suivras une autre route en profitant de mes leçons. Mais il est grand
jour, il faut songer au déjeuner... et je veux...
Tout en parlant, Rossignol vient de jeter les yeux sur le carrick, et le
souvenir de François se présente à son esprit. Il jette un cri, se
frappe à la fois le ventre, la tête et les cuisses, lâche quelques-uns
de ses jurons favoris et se jette dans un fauteuil en s'écriant:--Je
suis un grand animal!...
Pierre va demander à son ami la cause de ce mouvement de colère,
lorsqu'il lui voit faire une grimace effroyable. Ces messieurs, dans
leur ivresse de la veille, avaient jeté les plats au hasard; il en était
resté un sur le fauteuil dans lequel Rossignol s'était jeté, et la
modeste faïence venait de craquer sous le pantalon collant de l'artiste,
qui se lève en pestant et en criant qu'il est blessé.
--Tu es blessé? dit Pierre alarmé.
--Oui, sans doute, j'ai les _clunes_ attaquées.
--Qu'est-ce que c'est que ça, les _clunes?_
--Est-ce que tu ne vois pas que ce plat s'est cassé sous moi?... Mais je
me ferai faire un cataplasme... Le pis de l'aventure, c'est que j'ai
abîmé mon pantalon... Ah! mon Dieu! et par-devant... des taches
partout... C'est toi, hier, en jetant les assiettes, qui m'auras
attrapé...
--Comment... moi!...
--Certainement... et mon habit... Un habit et un pantalon que je n'avais
mis que deux fois..
--Laisse donc, il est tout déchiré, le pantalon...
--C'est en dormant que je me serai accroché à quelque meuble; mon ami,
je ne peux pas sortir ainsi; de quoi aurais-je l'air, moi qui étais hier
si bien mis que toutes les femmes se retournaient pour me lorgner?
Pierre, tu dois avoir une belle garde-robe?
--Une garde-robe... oui, tiens, ce cabinet là-bas... Tu trouveras tout
ce qu'il te faut.
--J'y voie.
Rossignol court au cabinet que Pierre lui a désigné. Il revient bientôt
tenant sous son nez un petit lambeau de toile jaune qu'il assure être un
mouchoir des Indes.
--Que le diable t'emporte avec ton cabinet!
--Est-ce qu'on n'y est pas bien?
--Imbécile, je vous demande des habits; des pantalons... et tu
m'envoies...
--Dame! tu me parle de garde-robe.
--Ah! mon pauvre Pierre, comme tu es faible sur l'instruction!
--Si tu veut des habits, ceux d'André son dans sa chambre... Oh! tu
trouveras de quoi choisir.
--Eh! parle donc... voilà deux heures que je demande cela. Rossignol se
rend à la chambre qui lui est indiquée. Il ouvre les commodes, les
armoires, et reste en extase devant une garde-robe bien fournie.
Aussitôt il procède à sa toilette, et comme Rossignol n'est pas homme à
se rien refuser, il se rhabille entièrement, choisissant la plus belle
chemise, les bas les plus fins, l'habit le plus neuf, il court à la
glace: jamais il ne s'est vu si beau; quoiqu'en frac et en pantalon, il
fait des posés antiques en s'écriant:
--Sacrebleu! que je suis bel homme!... quel dommage qu'il ait fallu
attendre à quarante-cinq ans pour être aussi propre!... c'est égal, nous
réparerons le temps perdu.