diable vous emporte de venir me réveiller pour cela!... se présenter à
sept heures du matin dans un hôtel, faire ce tapage!... il faut être
bien hardie!... frapper chez M. le comte comme si on allait chez un
marchand de vin!... sortez vite, et refermez la porte.
Manette ne répond rien, mais elle pleure, elle sanglote, et le
concierge, qui avait retiré sa tête du carreau, l'y remet de nouveau, et
regarde la jeune fille. Manette n'a pas vingt ans, elle est bien faite,
fraîche, jolie, et les larmes qui tombent de ses beaux yeux et qu'elle
essuie avec le coin de son tablier la rendent encore plus intéressante.
Le concierge est homme, les grands yeux noirs de Manette dissipent son
envie de dormir, et il lui dit d'un ton plus doux:
--Eh bien! qu'est-ce que vous avez à pleurer comme ça?... c'est votre
André qui vous aura fait quelque infidélité? vous êtes pourtant fort
gentille... mais ces jeunes gens, ça ne connaît pas le prix d'un tel
trésor!...
--Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela... je cherche André, parce qu'il
a disparu, et je voulais savoir s'il était venu hier dans cette maison.
--Comment voulez-vous que je m'en souvienne? il est venu tant de monde
hier! mais il n'est pas présumable que M. André fût de la noce.
--De la noce! et quelle noce, monsieur?...
--Celle de mademoiselle Adolphine, la fille de M. le comte, avec son
cousin, le marquis de Thérigny.
--Mademoiselle Adolphine est mariée?
--Oui, d'hier seulement... Ah! cela vous fait sourire...
--Oh! mon Dieu! elle est mariée... et s'il a appris cela...
--Allons, ça vous fait pleurer à présent? que diable avez-vous donc?...
--Ah! monsieur, je tremble qu'André...
--Eh! mais, attendez donc!... je me rappelle à présent qu'hier, entre
dix et onze heures, un jeune homme est venu me demander quelle fête on
célébrait à l'hôtel.
--Ah! monsieur... c'était lui!...
--Oui... oui, en effet, je crois l'avoir reconnu.
--Et qu'est-il devenu, monsieur?
--Ma foi! je n'en sais rien... La cour était remplie d'équipages; il
s'est éloigné, je ne l'ai plus revu.
--Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu'aura-t-il fait?
où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...
--Eh bien! mam'zelle!... mam'zelle!... prenez donc garde!... vous perdez
votre mouchoir.
Manette n'écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son
père et de Pierre, et leur fait part de ce qu'elle sait. Bernard ne
comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m'aurait
désespéré, mais alors Manette lui apprend que j'adorais en secret la
fille de ma bienfaitrice, et que c'était là la cause de ma continuelle
mélancolie.--Oui, dit Pierre, c'est vrai, mon frère était amoureux; il
me l'a avoué une fois, ce diable d'amour le tourmentait toujours en
voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...
--Ah! mon père!... qu'est-il devenu? s'écrie Manette, pauvre André, tu
es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon
sein... O ciel!... si dans son désespoir...--Rassure-toi, Manette, André
aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d'une
telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n'apprenons
pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l'affliger.
La journée s'écoule sans qu'ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé
le papier par lequel je l'autorise à disposer de tout ce que je possède,
et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche
de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre
en dit autant, mais le moment d'après il pleure, et a lui-même besoin de
consolation.
Le lendemain se passe de même. Bernard court d'un côté, Manette et
Pierre d'un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir
rien appris.--Cependant, dit Pierre, il est à c't'heure trop grand pour
se perdre... Ce n'est pas comme quand nous arrivions à Paris; André
avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous
y penserons le moins.
Bernard en dit autant, quoiqu'il ne l'espère pas; mais, témoin du
chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps
s'écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses
journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.
Lucile, qui n'avait pas voulu m'apprendre le mariage de sa jeune
maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude,
vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels
il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours
s'informer si l'on ne m'a point vu passer.
--Qu'est-il donc arrivé? s'écrie Lucile en entrant dans l'appartement;
quel désordre!... comme tout est sens dessus dessous!--Ah! ma foi! dit
Pierre, depuis que mon frère est disparu, est-ce que l'on sait ce qu'on
fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...--Votre frère a
disparu!... André!... et depuis quand?--Depuis le jour que sa belle
s'est mariée à un autre... quand j' dis sa belle, je n'en sais rien, je
ne l'ai jamais vue...--Comment, il a appris le mariage de
mademoiselle!... et moi qui espérais encore le lui cacher... Ah! quelle
tête que cet André!...--Ah! dame! c'est que quand il aime, il aime
terriblement!...--Oh! je le sais bien!... Pauvre garçon!... s'il savait
toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue à se résigner... mais
une jeune fille bien élevée n'ose point dire: Je ne veux pas... Et puis
son père, son cousin qui l'obsédaient... sa mère qui paraissait désirer
ce mariage, espérant qu'il la guérirait d'un amour sans espoir... la
pauvre petite s'est laissé conduire à l'autel!... et cet André qui
disparaît!... le fou!... est-ce que c'est comme cela qu'il faut
faire!... Ah! on voit bien qu'il n'est pas de Paris, ce garçon-là!...
Enfin, où est-il allé?--Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant
de chagrin?--Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, André reviendra, il
prendra son parti, on finit toujours par là... Ah! je lui avais
cependant donné de bien bonnes leçons!... Mais depuis quelque temps il
ne m'écoutait plus... Il me négligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne
pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un
lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre;
on ne fait plus de rosette maintenant, c'est mauvais genre... attendez
que je vous attache cela...--Oh! m'am'zelle, ça n'est pas la
peine...--Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un
peu de tournure... d'aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on
les rentre en dessous... cela vous donne déjà une toute autre
figure...--Je ne me souviendrai jamais de la façon dont vous vous y
prenez, mam'zelle.--Je viendrai quelquefois vous donner des leçons...
afin de savoir des nouvelles d'André... car je l'aime de tout mon
coeur, ce pauvre André... quoiqu'il m'ait fait aussi du chagrin plus
d'une fois... mais je lui ai pardonné... il était si jeune... et j'ai le
coeur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut
vous distraire, la tristesse n'est bonne à rien... Tenez-vous un peu
plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre,
je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d'André.
Lucile est partie, et Pierre se dit:--Je crois que cette dame a raison,
quand je pleurerais, ça ne ferait pas revenir André plus vite. Nous nous
sommes retrouvés, après nous être perdus tout petits, nous nous
retrouverons bien mieux, aujourd'hui que nous sommes grands. Mon frère
m'a laissé à la tête de sa maison, de sa fortune, tâchons de bien
conduire ça... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c'est avec
celui-là qu'on s'amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer
deux minutes par jour!
Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa
peine, ne fait que l'augmenter. Elle supplie son père de lui permettre
de partir pour chercher son frère.--Et où iras-tu? lui dit le porteur
d'eau, tu ne saurais de quel côté porter tes pas... est-ce qu'une jeune
fille peut courir seule après un jeune homme?... encore si tu savais où
il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas
les convenances, je ne sais qu'une chose, c'est que tu es honnête et
André aussi... avec ça on peut se moquer des mauvaises
langues...--D'ailleurs, mon père, vous savez bien qu'André n'a jamais eu
d'amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu'à son Adolphine... et
elle en a épousé un autre... étant chérie d'André... Ah! mon père, elle
ne l'aimait pas, cette femme-là!...--Ma fille, cette demoiselle était
une comtesse... elle a obéi à ses parents, nous ne devons pas la blâmer
de ça. André ne pouvait jamais être son mari.--Pourquoi cela, mon
père?--Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu
comprends...--Non, mon père, je ne comprends pas. Mais laissez-moi
chercher André, et le ramener près de nous...--Quand nous saurons de
quel côté il est, à la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas
que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses
nouvelles.
Manette n'insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir elle se
dit:--Encore une journée de passée sans le voir... sans savoir où il
est... l'ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et
nuit pensent à nous?... Ah! son Adolphine ne l'aimait pas comme moi.
CHAPITRE XXVII
PIERRE ET ROSSIGNOL.
--C'est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en bâillant
dans le bel appartement qu'il occupait alors seul, et où il s'ennuyait
beaucoup, je suis maintenant le maître dans ce beau logement... Je ne
manque de rien... j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut... et je bâille
pendant les trois quarts de la journée... Quand je faisais des
commissions, je ne m'ennuyais jamais; il est vrai que je n'en avais pas
le temps. Je chantais depuis le matin jusqu'au soir, et lorsqu'on
rentrant j'avais gagné quarante sous, j'étais plus content qu'avec ces
pièces d'or que j'ai dans la poche. C'est bien singulier!... Tout mon
désir alors était de parvenir à avoir une pièce jaune comme celles-ci;
apparemment que je ne savais pas m'en servir. Je croyais qu'une fois
riche on s'amusait toujours, et je ne m'amuse pas du tout; il est vrai
que je sais à peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir à
épeler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me
regardent pas. Je ne comprends rien à la musique; je ne sais pas, comme
André, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m'endors,
quoique ce soit superbe... Il n'y a qu'à table où je m'amuse assez...
Mais on ne peut pas être à table depuis le matin jusqu'au soir; je
voudrais cependant bien apprendre à m'amuser.
Un matin que Pierre faisait ces réflexions, on sonne à la porte de
manière à casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se
disant:--C'est sonner en maître!... Si cela pouvait être André!
Il ouvre; mais, au lieu de son frère, il voit son ancienne pratique,
qui, suivant son habitude, a le chapeau posé sur l'oreille; mais ce
n'est plus un vieux feutre troué et déformé; depuis le dîner où Pierre a
perdu son chapeau neuf, son intime ami en a probablement trouvé un
qu'il a pris pour le sien, quoiqu'il n'y eût aucune ressemblance.
Malheureusement n'ayant pu se tromper pour d'autres parties de ses
vêtements, M. Rossignol, car c'est en effet lui-même qui a pris avec
Pierre le nom de Loiseau, a encore l'habit crasseux et le pantalon
collant qu'il portait le jour où il se présenta chez M. de Francornard;
mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunté un vieux
carrick à un cocher de ses amis, et, quoiqu'on soit au mois de juin, il
s'enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus
imposant, il a laissé pousser ses moustaches, qu'il mouille à chaque
minute en passant auparavant ses doigts sur ses lèvres.
Rossignol ignorait que Pierre fût mon frère, il ne l'avait appris que le
jour du dîner. Tout en buvant, Pierre avait conté ses aventures. Mon
nom, celui de M. Dermilly, avaient bientôt mis Rossignol au fait; se
doutant qu'il serait fort mal reçu, il n'avait point osé se présenter
chez Pierre, garçon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais
un jour, en rôdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend
que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et
que son frère André est parti sans que l'on sache de quel côté il a
porté ses pas.
Aussitôt Rossignol va s'élancer dans la porte cochère et grimper chez
Pierre, mais il jette un coup d'oeil sur son costume: son habit n'a
plus que deux boutons, son pantalon est fendu au genou et déchiré au
mollet. Pierre peut avoir des domestiques, et sa toilette ne les
préviendra pas en sa faveur. Mais Rossignol n'est jamais embarrassé: il
court à une place de fiacres, reconnaît un cocher avec lequel il s'est
battu trois fois, et raccommodé quatre, il lui frappe sur l'épaule en
s'écriant:
--François, prête-moi ton carrick pour deux heures...
--Mon carrick!... es-tu fou?...
--J'en ai un besoin urgent. Deux heures seulement et je te le
rapporte...
--Est-ce que je peux, je n'ai qu'un petit gilet dessous...
--N'est-ce pas suffisant par la chaleur qu'il fait?...
--Je ne peux pas conduire le monde les bras nus...
--Au contraire, tu auras l'air de Phaéton... et tu couperas mieux les
ruisseaux...
--Laisse-moi tranquille.
--D'ailleurs, tu es en queue, tu ne chargeras pas de deux heures; avant
ce temps je t'aurai rapporté ton meuble... François, tu ne voudrais pas
désespérer un ami qui t'a souvent payé bouteille; il y va de ma
fortune... de la tienne peut-être, car une fois en argent, je ne prends
pas d'autre voiture que ton sapin, et je te paye trois francs la
course...
--Bah! tu veux rire...
--Non, foi de premier torse!... Tiens voilà quinze sous, va m'attendre
_à la Carpe travailleuse_, et fait ouvrir des huîtres...
--Des huîtres avec quinze sous!...
--Je te réponds de tout... quatre douzaines... Allons, François, tu es
attendri... lâche une manche...
--Mais ma voiture...
--Vois donc le temps qu'il fait, imbécile... Pas de fêtes, jour
ouvrable... Tu feras chou-blanc jusqu'à ce soir...
--Mais...
--Prends du petit vin blanc... tu sais... et deux sous de géromé...
Allons, lâche l'autre manche.
--Ah ça! tu me promets d'être revenu avant deux heures?
--Je te le jure par Hercule et Antinoüs!
--Je ne connais pas ces gens-là. Mais si tu me manques, songe que je ne
rirai pas.
--Sois donc en repos... Va boire en m'attendant, et n'épargne pas le
vin.
En disant ces mots, Rossignol endosse le carrick et se sauve avec en
fredonnant:
/p
Ah! je le tiens, ah! je le tiens...
p/
Pierre regarde quelques minutes Rossignol sans le reconnaître, parce que
ses moustaches sont retroussées de manière à se perdre dans ses
oreilles. Mais déjà Rossignol a sauté au cou de Pierre, qu'il serre dans
ses bras comme un ours qu'il voudrait étouffer.
--Aïe... lâche-moi donc! s'écrie Pierre, qui à ces manières aimables a
reconnu son ami.
--Non, laisse-moi t'embrasser encore... Ce cher Pierre, je suis si
content de le revoir!...
--Comment, c'est toi... Loiseau... Quand je dis Loiseau, mon frère
prétend que tu t'appelles Rossignol...
--Il a raison...
--Pourquoi donc te fais-tu appeler Loiseau?
--Mon ami, est-ce qu'un rossignol n'est pas un oiseau?
--Si fait.
--Eh bien! tu vois alors que c'était la même chose, et que je n'avais
pas changé de nom.
--Au fait, c'est vrai... Je n'avais pas réfléchi à cela.
--Au reste, qu'importe le nom! Rossignol ou Loiseau, je ne suis pas
moins ton sincère, ton meilleur ami... ainsi que celui de ton frère...
quoique j'aie eu jadis quelques torts envers lui... Mais c'étaient des
étourderies de jeunesse:
/p
S'il est un temps pour la folie,
Il en est un pour la raison...
p/
--Je viens lui demander son amitié, dont je me sens digne, et me jeter
dans ses bras... Où est-il, ce cher André... présente-moi à lui... je
veux absolument le voir, ainsi que M. Dermilly, mon ancien maître de
dessin, homme qui m'a toujours honoré de son estime et de ses conseils.
Il me tarde de l'embrasser, ce digne homme, que je révère comme mon
père... Mon ami, conduis-moi vers lui, tu vas voir comme il me
recevra...
--Ah! bien!... si c'est pour M. Dermilly et mon frère que tu es venu
ici, tu as tout à fait perdu ton temps!...
--Comment... que veux-tu dire?... parle... explique-toi...
--M. Dermilly est mort... il y a déjà longtemps...
--Il est mort... mon maître!... mon père... mon ami! ah! quel coup!...
attends que je m'asseye...
--Est-ce que tu te trouves mal?...
--Je crois que oui... fais-moi prendre quelque chose...
--Veux-tu un verre d'eau?...
--J'aimerais mieux de l'eau-de-vie, si tu en as.
--Je crois bien... et de la bonne. Oh! M. Dermilly était monté en
liqueurs, nous en avons de quinze sortes au moins, dans une grande
armoire... Et la cave... ah! il y a du vin fameux!
--Quel homme respectable c'était...
--Tiens, goûte-moi ça...
--C'est du chenu... Comment, il est mort!... comment, la mort a osé
frapper un talent du premier ordre!... Ah! quels progrès j'aurais faits
sous lui... si j'avais été moins volatil... Il me regardait comme son
fils.
--Ce n'est pourtant pas comme cela qu'il parlait de toi...
--Je te dis que j'ai eu des torts... je les avoue, c'est fini...
qu'est-ce que tu veux de plus... encore un coup!...
--Te sens-tu mieux?
--Oui, ça commence à revenir. Mais André, où est-il? Appelle-le donc,
que je lui saute au cou...
--Hélas! j'aurais beau l'appeler...
--Ah! mon Dieu, tu me fais frémir... serait-il mort aussi?... encore un
petit verre... Tiens, donne-moi la bouteille, je me verserai moi-même,
j'aime mieux ça. Eh bien! mon pauvre Pierre, ton frère?...
--Il a disparu... il est parti, il y a six semaines déjà, et nous ne
savons pas ce qu'il est devenu... il n'a donné aucune nouvelle...
--Ah! mon Dieu... ce cher André... moi, qui venais lui demander à dîner,
sans façon; c'est égal, je dînerai avec toi. Mais quel vertigo lui a
donc passé par la tête?...
--Oh! ce n'est pas un vertige, c'est une passion... un amour concentré;
mais je ne peux pas t'en dire plus, parce que c'était un mystère.
--Oh! c'est juste, je ne te demande rien; d'ailleurs tu me conteras tout
en dînant.
--Ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est qu'il m'a laissé, par un
papier, maître de disposer de tout ce qui lui appartenait, et mam'zelle
Manette dit que ça prouve qu'il ne veut plus revenir.
--Mademoiselle Manette raisonne comme un procureur. Et il n'y a point de
doute que tout ce qui était à ton frère est à toi.
--Eh bien! mon ami, croirais-tu que maintenant que je suis riche, je
m'ennuie comme une bête?
--Cela ne m'étonne pas du tout.
--D'abord le chagrin, l'inquiétude que me donne André...
--Oh! c'est juste... et puis l'ennui de vivre seul, de n'avoir personne
auprès de toi avec qui tu puisses rire, causer, épancher ton âme...
Pierre, tu sais si je suis ton ami!... Je veux remplacer André, je veux
être un frère pour toi... et dès ce moment je m'établis ici, et je ne te
quitte plus...
--Bah!... ce cher Loiseau... Ah! c'est-à-dire Rossignol...
--Je t'ai déjà dit de m'appeler comme tu voudrais.
--Je pensais à toi souvent, et je me disais, si j'étais avec lui, je
suis sûr que je ne m'ennuierais pas!...
--Nous ennuyer!... Oh! je te réponds que nous n'en aurons pas le
temps... Nous rirons, nous boirons, nous chanterons depuis le matin
jusqu'au soir:
/p
Chante; chante, troubadour, chante!...
p/
Je t'apprendrai à te servir de ta fortune.--Ma foi! je veux--bien...
quoique ça, quand je pense à ce pauvre André...--Oh! nous y penserons
toujours! le plaisir n'exclut point la sensibilité: nous le pleurerons
tous les matins avant de nous lever; mais après cela, en avant les
divertissements! Mais tu me fais l'effet d'être logé comme le Grand
Turc... des canapés et des bergères partout!... Oh! tu ne vois rien
encore... Viens, je vais te montrer tout mon appartement.
Rossignol suit Pierre, qui se sent déjà plus gai depuis qu'il a revu
celui qu'il croit son sincère ami. Le jeune Savoyard est encore neuf en
tout: il prend les hommes pour ce qu'ils se donnent, les choses pour ce
qu'elles paraissent. D'après cela, il croit à tout ce que dit Rossignol,
et se persuade que, s'il a eu quelques torts, la manière franche dont il
vient de se présenter lui aurait fait trouver grâce devant son frère et
M. Dermilly.
Le beau modèle pousse des cris d'admiration en entrant dans chaque
pièce, qu'en effet il ne connaissait pas, n'ayant jamais vu que
l'atelier et la cuisine. Il s'arrête devant plusieurs tableaux en
s'écriant:
--Vois-tu ce Romain-là? c'est moi... et ce beau Grec? c'est encore moi.
--Mais ça ne te ressemble pas du tout.
--Je ne te dis pas que c'est ma figure, mais c'est mon corps, et je me
flatte qu'il est frappant.
--De ce côté, c'est la cuisine.
--Oh! pour la cuisine, je la connais, je passais toujours par là quand
je venais travailler avec ce bon et respectable Dermilly. A propos, et
la vieille Thérèse?
--Qu'est-ce que c'est que Thérèse?
--La cuisinière du patron.
--Ah! j'ai entendu dire qu'elle était morte.
--Elle a bien fait, elle ne savait pas confectionner un bouillon.
--Depuis qu'André est parti, je n'ai point de domestique... d'abord il
me semble que je n'oserais pas prier quelqu'un de me servir.
--Écoute, Pierre, les valets sont presque tous des canailles qui nous
volent. Il vaut mieux se servir soi-même. Oh! je te donnerai des leçons
d'économie, moi; d'abord pour dîner on va chez le traiteur, c'est plus
gai. Jamais de cuisine chez soi, fi donc! ça sent mauvais. Si l'on veut
y dîner, on fait venir du premier cabaret, et c'est plus sain. Pour les
chambres, les lits, on a un petit décrotteur qui vient vous secouer ça
tous les jours, en faisant vos bottes, et en un tour de main tout est
fini; au lieu qu'une femme de ménage passe sa matinée à faire un lit; et
d'ailleurs ça se mêle de tout, ça regarde tout, ça dit tout ce qu'on
fait; nous n'en aurons point... seconde économie.
--Ce diable de Rossignol, comme il est devenu économe!
--Oh! tu en verras bien d'autres. Ah! voilà sans doute la chambre à
coucher de ton frère?
--Hélas! oui... elle est inutile maintenant.
--Je m'en empare afin de l'utiliser, et je t'en payerai le loyer en
temps et lieu: troisième économie.
--Mais, dis donc, si tu vas toujours comme cela, au lieu de m'apprendre
à dépenser mon argent, tu vas encore m'enrichir.
--Oh! que ça ne t'inquiète pas!... quant à l'argent, ça sera mon
affaire... Tu conviendras qu'un logement comme celui-ci pour toi seul,
cela n'avait pas le sens commun.
--Je n'y restais que parce que j'attendais toujours mon frère.
--Nous l'attendrons ensemble, ce sera plus gai. Mais tu m'as parlé d'une
certaine armoire garnie de liqueurs, si nous allions lui dire deux mots?
Pierre s'empresse de conduire son ami dans la pièce où sont les
liqueurs. Il dresse une table sur laquelle il met les débris d'un pâté,
restant de son déjeuner.
--Est-ce que tu n'as que cela? dit Rossignol.
--N'est-ce pas assez?
--Eh! non, nigaud; quand, on reçoit un ancien ami, on lui donne autre
chose à manger qu'un restant de pâté.
--Mais comment avoir autre chose? il n'y a que ça ici.
--Ah! que tu es encore innocent... et les traiteurs! est-ce qu'ils sont
établis pour les mouches à miel? Allons, vite, appelle ton portier,
qu'il coure chez le premier gargotier; qu'il fasse apporter des
côtelettes, des andouilles, des petits pieds... une bonne omelette, et
pendant ce temps nous faisons une descente à la cave, avec laquelle je
ne serais pas fâché de faire connaissance.
La vivacité de Rossignol, la facilité avec laquelle il fait tous ses
arrangements font sortir Pierre de son indolence habituelle. Déjà
l'intime ami est sur le carré, d'où il crie à tue-tête:
--Holà, portier! ici, mon petit! quittez un peu votre pie et montez
_subito_.
--Ce n'est pas un portier, c'est une portière, dit Pierre à son ami, et
dame! elle se donne des airs de propriétaire.
--Parce que tu es un novice et que tu ne sais pas, en temps et lieu, lui
boucher l'oeil avec une pièce de vingt sous... Il faut savoir être
généreux dans l'occasion, ça fait que tout le monde s'empresse de vous
servir, et qu'on peut se passer de valets: quatrième économie.