Je suis atterré, je vais partir sans oser lever les yeux, lorsque le

marquis me saisit le bras en me disant:--Je vous retrouverai, je

l'espère.--Quand vous voudrez, monsieur; mais veuillez vous rappeler que

je suis homme comme vous.

C'en est fait, je quitte l'hôtel, et c'est pour n'y jamais rentrer.

Madame la comtesse m'a banni de sa présence, je sens que j'ai mérité sa

colère!... mais Adolphine m'a dit qu'elle m'aimait! et ce souvenir

efface tous les autres.

Cette scène m'a tellement troublé, que je parcours les rues pendant

longtemps sans savoir où je vais, sans avoir aucun but; enfin, je ne

sais comment je me retrouve devant ma demeure. Le portier me remet un

billet que l'on vient, me dit-il, d'apporter à l'instant; je brise le

cachet et lis ces mots:

/#

«Quoique vous ne soyez qu'un malheureux dont mon mépris devrait

faire justice, je veux bien descendre jusqu'à vous pour laver

l'insulte que vous avez faite à ma cousine. Je vous attends ce soir

à six heures avec des pistolets à l'entrée du bois de Vincennes;

mon jockey seul m'accompagnera.

«Le marquis >DE THÉRIGNY

#/

Ce soir à six heures, il n'est pas midi, j'ai du temps devant moi. Un

duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle

affaire me suis-je engagé! Si je suis vainqueur j'ajouterai à tous mes

torts celui d'être le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me

demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans élevé dans

la maison de madame la comtesse, comblé de ses bienfaits, recevant par

ses soins une éducation et des talents auxquels je ne devais pas

prétendre, comment ai-je reconnu ses bontés? En osant élever mes

regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant

le neveu de son époux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m'est

impossible de refuser ce combat! mon seul désir est de succomber!...

Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mère, qui la

consolera?

Je monte chez moi, mon frère m'attendait; il est surpris de ne m'avoir

pas vu depuis la veille. Je l'embrasse tendrement:--Pierre, lui dis-je,

une affaire importante me force à sortir à six heures. Si ce soir je ne

suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne

reste pas à Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mère.

--Oh! je n'y retournerai qu'avec toi, dit Pierre, ma mère m'a dit de

t'amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd'hui... Viens chez le

papa Bernard, mam'zelle Manette t'égayera, elle t'aime fièrement,

mam'zelle Manette!... Ah ça! ce n'est donc pas d'elle que tu es

amoureux?--Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t'y

rejoindrai ce soir.--Eh bon! c'est dit, je t'y attendrai.

Pierre m'embrasse et s'éloigne. J'ai besoin d'être seul; que de pensées

viennent m'assaillir!... mais l'image d'Adolphine triomphe de toutes les

autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore à ses pieds,

et, le dirai-je, mes tourments mêmes ont quelque chose de doux que je ne

changerais point contre un bonheur qu'il me faudrait acheter par son

indifférence.

Le temps fuit bien vite dans les rêveries de l'amour; ma montre marque

cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point

faire attendre le marquis. Je me hâte de prendre les pistolets qui

appartenaient à M. Dermilly. Ah! s'il avait prévu que j'emploierais ces

armes contre un parent de sa Caroline, il ne m'aurait pas traité comme

un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?...

Cette idée ranime ma colère; je descends, je prends un cabriolet.--Dix

francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures à

l'entrée du bois de Vincennes.

Mon cocher paraît décidé à faire crever son cheval pour dix francs. Nous

arrivons à l'heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne

encore... Attendez-moi, dis-je à mon cocher, de toute façon j'aurai

besoin de vous.--Suffit, not' bourgeois, je vois de quoi il s'agit...

Queuques dragées à échanger. Je connais ça... comptez sur moi; je suis

le mutus des cochers.

Je m'avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont

déserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture paraît sur la

route... elle s'approche, je la reconnais, c'est le vis-à-vis du

marquis. Il s'arrête près de moi; le marquis descend légèrement en

faisant signe à son jockey de garder la voiture. Il m'aperçoit et se

dirige dans l'épaisseur du bois... nous nous arrêtons bientôt, et chacun

se recule jusqu'à ce qu'une distance d'environ quinze pas nous

sépare.--Je pense, dit le marquis en souriant dédaigneusement, que c'est

à moi de commencer.--Oui, monsieur, je le pense aussi.

Le marquis arme son pistolet, il m'ajuste, le coup part... Je n'ai pas

été atteint.--A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit

aujourd'hui.

Je ne sais ce que je dois faire... j'hésite, je balance.--Tirez, me

dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.

Ces mots me décident; je tiens mon arme, mais je regarde à peine mon

adversaire. Le coup part... malheureux! qu'ai-je fait!... Le marquis

tombe sur le gazon.

Je cours à lui; le sang coule en abondance de la blessure qu'il a reçue

dans le côté droit.--C'est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon

vis-à-vis... Aidez-moi à y monter, et je pourrai arriver à l'hôtel.

Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey

monte sur le siége et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je

suis seul dans le bois, inquiet de l'état du marquis, désespéré de ma

victoire, et prévoyant que c'est une nouvelle barrière que je viens

d'élever entre Adolphine et moi.

Il faut cependant retourner à Paris. Je retrouve mon cocher; il m'aide à

monter, car je n'ai plus la tête à moi: l'image du marquis baigné dans

son sang est toujours devant mes yeux... S'il allait succomber!... Ah!

je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.

--Où allons-nous, mon bourgeois?--A Paris...--C'est fort bien, mais

encore de quel côté?...--Hélas! je ne sais!... O ma mère! si vous saviez

que votre fils vient de verser le sang d'un homme... mais vous ne le

croiriez pas!--Il paraît que l'adversaire a attrapé la noisette...--Il

n'est que blessé et j'espère...

--En ce cas, il ne faut pas vous désoler... c'est l'affaire du

chirurgien, ça ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous

allons?--Chez Bernard...--Qu'est-ce que c'est ça, Bernard? un

traiteur?--Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrêterai où il faudra.

Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir;

ah! si je l'avais consulté plus tôt!... sans doute ce duel n'aurait

point eu lieu. J'oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et,

dût-il devenir son époux, je n'ai qu'un désir, c'est que sa blessure ne

soit pas mortelle.

Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je

monte chez le porteur d'eau. Manette est seule; en me voyant, elle court

dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.--Qu'as-tu donc? lui

dis-je.--Pierre nous avait dit que tu avais l'air fort agité... que tu

avais parlé de ne plus revenir... j'étais si inquiète; mon père et ton

frère sont allés à ta recherche... mais te voilà... je respire enfin...

D'où viens-tu donc, André?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles

alarmes?... comme tu es pâle... défait!... mon Dieu!... ne te verrai-je

plus l'air heureux et content?...

--Oh! non, ma soeur, non, jamais de bonheur pour moi...--Jamais!...

André... ne dis pas cela, je t'en prie!... Qu'est-il donc arrivé de

nouveau?--Je viens de me battre...--Te battre! toi si doux! si bon!... O

ciel! et si on t'avait tué?...

Manette me prend les mains, elle veut s'assurer que je ne suis pas

blessé, ses yeux me parcourent, elle respire à peine.--Et avec qui donc

ce duel?--Avec le marquis de Thérigny...--Le neveu de madame la

comtesse... O mon Dieu! l'auriez-vous tué?...--Non... il est blessé,

mais j'espère...--Se battre!... vous, André!--Ah! si tu savais comme le

marquis m'a traité...

--Je devine la cause de votre colère... le marquis fait la cour à sa

cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c'est pour

elle que vous vous êtes battus.--J'aime Adolphine... et qui donc t'a

appris ce secret?...--Il croit que je ne m'en étais pas aperçue! répond

Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps

que je le sais!...

Ce sentiment que je croyais si bien caché dans mon sein était connu de

Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez mal! Mais je sens

que j'aurai du plaisir à épancher mon coeur dans celui de ma

soeur:--Tu ne t'es pas trompée, lui dis-je en lui prenant la main.

Oui, j'aime, j'adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin

qui me mine... Je sais bien qu'il n'est aucun espoir; mais cet amour,

plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes résolutions!... ah!

Manette, je suis bien malheureux!...

--Hélas! me répond ma soeur en sanglotant, pourquoi avez-vous été

loger dans cet hôtel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau

monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si

vous étiez resté commissionnaire, vous n'auriez jamais aimé la fille

d'une comtesse... et peut-être... ah! nous serions bien plus contents...

mais on n'a pas voulu m'écouter!...

Manette pleure amèrement. Chère soeur! elle prend part à mes

chagrins.--Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l'aimez? reprend

Manette au bout d'un moment.--Oui, ce matin j'ai osé le lui avouer...

--Ah! c'est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l'aimez...

chercher à lui inspirer de l'amour... Et que vous a-t-elle répondu?...

Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh!

oui, je suis bien sûre qu'elle vous aime; et à quoi cela vous

avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l'épouser, André; vous savez bien que

c'est impossible... Oubliez-la, André, oubliez-la.--L'oublier! ah!

jamais!...--Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...

Épuisé par tout ce que j'ai éprouvé dans cette journée, je sens un

frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence,

je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma soeur me supplie

de lui permettre de m'accompagner.--Cher André, tu souffres, tu es

malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller près de toi, mon père ne

le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n'est ta soeur? Non,

je ne te quitterai pas. Si je t'ennuie, tu me parleras de tes amours, de

ton Adolphine, et je t'écouterai.

Comment la refuser?... Manette prend à la hâte ce qu'il lui faut pour

sortir, et nous descendons ensemble. Déjà la fièvre qui me domine fait

trembler mes genoux, je m'appuie sur le bras de ma soeur; nous

arrivons ainsi à ma demeure. Pierre et Bernard m'y attendaient. Ils sont

effrayés de mon état; à peine si j'ai la force de prononcer encore le

nom du marquis, en les suppliant d'aller à l'hôtel s'informer de sa

situation.

On me met au lit; je ne vois plus, je n'entends plus que confusément ce

qui se passe autour de moi. Bientôt un délire violent se déclare, et mes

amis sont des étrangers à mes yeux. Plus heureux dans mon égarement que

ceux qui m'entourent, je ne vois pas les larmes qu'ils répandent, je ne

sens pas les tourments que je leur cause.

Depuis longtemps j'étais dans cet état. Un jour enfin mes yeux se

rouvrent à la lumière, ma raison est revenue... J'aperçois Manette

assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.--Il

me reconnaît! s'écrie Manette, il nous est enfin rendu!...--Chère

soeur... tu veillais près de moi!...--Oh! je ne t'ai pas quitté un

instant.--Depuis combien de temps suis-je malade?--Il y a aujourd'hui

dix-huit jours que tu t'es mis au lit... Ah! tu as été bien mal... mais

tu es sauvé maintenant.--Et le marquis, sait-on de ses

nouvelles?...--Oui, rassure-toi, il est guéri, déjà sa blessure est

cicatrisée.

Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris à

Manette, et je suis avec soumission les ordres du médecin. Le marquis

n'est pas mort! cette pensée soulage mon âme que la crainte du meurtre

oppressait. Pierre s'approche de mon lit, il m'a entendu parler, il

vient me témoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis à peine

soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.

--Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l'éloignant

de mon lit.

--Taper dans la main de quelqu'un qui est si faible!

--Oh! c'est égal, ça lui redonnera des forces; ce pauvre André... Je

suis si content de le voir sauvé! T'as été joliment bas! et sans c'te

pauvre Manette, ma fine... je crois qu'elle a fait plus que tous les

médecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprêtait toutes

les drogues; elle a passé plus de huit nuits sans fermer l'oeil.

--Pierre, taisez-vous donc... votre frère a besoin de repos.--Oh! c'est

égal, je veux lui dire tout ça. Je veux qu'il sache que vous ne faisiez

que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce

par jour.

Je n'ai pas la force de remercier ma soeur, mais je lui tends la main

et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants de

plaisir, de sensibilité; elle semble renaître à la vie en me voyant

recouvrer la santé. Le père Bernard vient aussi m'exprimer sa joie. Je

voudrais bien savoir si à l'hôtel on a su ma maladie; si Adolphine s'est

informée de mon état, mais je n'ose le demander. Désormais la maison de

ma bienfaitrice est fermée pour moi... Je me suis fait bannir de sa

présence... Cette pensée oppresse mon âme.

Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me

lever, et lorsque enfin j'essaye mes forces, c'est en m'appuyant sur le

bras de Manette; ma soeur ne veut céder à personne le plaisir de

soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s'écoulent, mes forces

sont bien lentes à revenir. Depuis ma maladie je n'ai point parlé de

l'hôtel, si ce n'est pour m'informer du marquis; depuis longtemps,

m'a-t-on dit, il ne songe plus à sa blessure. Je n'ai point prononcé le

nom d'Adolphine, et Manette ne m'en a point parlé non plus. Quand elle

me voit rêveur, silencieux, elle cherche à me distraire en me parlant

des montagnes de la Savoie et de ma mère. Ce moyen lui réussit toujours;

cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile

m'échappe:--Est-ce qu'elle n'est pas venue une seule fois? dis-je à

Manette; est-ce que personne de l'hôtel ne s'est informé de moi?

Manette détourne la tête, et me répond d'une voix entrecoupée:

--Je croyais que vous cherchiez à oublier entièrement les personnes qui

habitent l'hôtel, et voilà pourquoi... je ne vous ai point dit que

mademoiselle Lucile était venue.--Lucile est venue... Ah! Manette,

qu'a-t-elle dit? ne me cache rien.--Mon Dieu! vous voulez donc toujours

penser à des choses qui vous rendent malade?--Non, mais je veux savoir

si madame la comtesse est encore irritée contre moi; après tout ce

qu'elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse

d'avoir perdu son amitié.--Oh! il y a encore autre chose qui vous

tourmente; et ce n'est pas à votre bienfaitrice seule que vous pensez.

Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientôt. Maintenant que vous

êtes en état de l'entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler à

votre aise des personnes que vous aimez.

J'attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours après cet

entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile m'embrasse, elle

me presse dans ses bras et me témoigne toute sa joie de me voir rendu à

la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, déjà j'ai répété

vingt fois:--Et Adolphine? et sa mère? que s'est-il passé depuis cette

entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.--Après votre départ, M.

le comte a eu un accès de goutte, mademoiselle pleurait, madame s'est

enfermée avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de

chagrin!... Heureusement on n'a pas su que c'était moi qui vous avais

procuré cet entretien. M. le marquis est sorti en proférant mille

menaces. Cher André! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a

apporté le neveu de monsieur, baigné dans son sang, et qu'il a dit que

c'était vous qui l'aviez blessé, alors M. le comte est devenu furieux...

son oeil a manqué de lui sortir de la tête, et madame la Comtesse a

défendu que désormais votre nom fût prononcé dans sa maison.

--O ma bienfaitrice! c'en est donc fait, vous m'avez retiré votre

amitié!... Je ne me consolerai jamais d'avoir encouru votre

mépris!...--Calmez-vous, André, je suis sûre qu'au fond du coeur

madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.--Oh! non,

jamais... et... sa fille?...--Mademoiselle est fort triste, je crois

qu'elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il

cherche à la distraire, à l'égayer.--Il suffit, Lucile, je vous

remercie, j'en sais assez.--Allons, mon cher André, du courage, vous

n'avez pas encore vingt ans!... Ce n'est pas à cet âge que les chagrins

sont éternels.--Ah! Lucile, je sens que c'est l'âge où l'on aime le

mieux.--Je vous dis, moi, qu'un joli garçon ne doit pas ainsi se

désoler. Adieu, André, je viendrai vous voir toutes les fois que je le

pourrai.

Lucile s'est éloignée, je reste livré à mes pensées; un rayon

d'espérance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui

fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:--Adolphine sait

combien je l'aime, et mon amour ne l'avait pas offensée.

Je puis enfin sortir; mais ce n'est plus du côté de l'hôtel que je porte

mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retournée

chez son père depuis que ma santé est rétablie; mais nous sortons

ensemble, son bras m'est devenu nécessaire, sa compagnie me fait du

bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis à peine un mot; mais

elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frère, je ne suis pas

aussi bien, car Pierre veut à toute force m'égayer, me faire rire: pour

lui faire plaisir, je m'efforce de prendre un air joyeux; mais la gaieté

que l'on feint fait plus de mal que les larmes, que l'on verse en

liberté.

Déjà trois mois se sont écoulés depuis que je suis relevé de maladie. Je

ne parle plus d'Adolphine, Manette se flatte que je l'oublie; mais je

cache dans mon sein le sentiment qui me dévore! Toutes les fois que je

sors, je suis prêt à courir à l'hôtel, j'ai besoin de toute ma raison

pour ne point céder à mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans

avoir quelques nouvelles d'Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle

aussi abandonne le pauvre André!

Je ne puis résister à mon amour. Un soir, je quitte Manette et son père

en leur disant que je rentre chez moi... Mais c'est vers l'hôtel que je

dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus différer... Je ne sais

quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma

destinée... Je vole... je respire à peine... J'aperçois enfin cette

maison où j'ai passé huit années de ma vie... Je m'arrête pour la

considérer... beaucoup de lumières brillent à travers les croisées: quel

mouvement! que de monde j'aperçois dans ces appartements!... Il y a sans

doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait

l'ornement de cette fête!

Je m'approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie

d'équipages... Je me glisse dans la foule derrière les cochers, les

laquais:--C'est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps;

le bal est brillant... la mariée est jeune et jolie... ça va durer

très-tard...

La mariée!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils

parler?... Je m'approche de la loge du concierge, et, d'une voix

altérée, je lui demande quelle fête on célèbre à l'hôtel.

--Eh! parbleu! c'est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son

cousin, M. le marquis de Thérigny.

Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me

retiennent, me placent sur un banc de pierre... J'allais tomber sur le

pavé... Je reste là près d'une heure, comme un homme qu'un coup violent

aurait privé de l'usage de ses sens, et le son des instruments, les

éclats de la gaieté retentissent à mon oreille.

Je me lève enfin... je marche à grands pas vers ma demeure... J'entre

chez moi... je prends de l'argent dans mon secrétaire, et je trace

quelques lignes, par lesquelles mon frère peut disposer de tout ce qui

m'appartient. Je vais repartir sans avoir proféré une seule plainte...

mais il faut, que je passe par la chambre de mon frère. Pierre dort

profondément; je m'arrête pour le contempler.

--O mon frère! dis-je à demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux

que moi... console notre mère... nos amis... Pensez quelquefois au

pauvre André... qu'il serait heureux près de vous si on l'eût laissé

dans la classe où le sort l'avait placé!... adieu, mon frère... adieu...

J'embrasse Pierre sans l'éveiller, je ferme doucement la porte de sa

chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la

nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter

les peines que j'éprouve.

CHAPITRE XXVI

DIVERSES MANIÈRES D'AIMER.

A son réveil, Pierre se rappelle qu'il ne m'a pas vu rentrer la veille;

il se hâte de s'habiller et de passer dans ma chambre; surpris de ne

point m'y trouver, son inquiétude augmente lorsqu'il s'aperçoit que je

ne me suis point couché. Pendant notre voyage en Savoie, j'avais renvoyé

notre domestique, qui nous était inutile; depuis notre retour, je n'en

avais pas encore pris d'autre. La portière de la maison était chargée de

notre ménage. Pierre descend lui demander si je suis rentré dans la

nuit; sachant que je suis reparti presque aussitôt, mon frère court chez

Bernard, espérant m'y trouver.

Les premiers mots de Pierre ont bientôt appris le sujet de ses alarmes;

Bernard et sa fille partagent son inquiétude.

--André a passé la soirée ici hier, dit Bernard; il ne nous a quittés

que vers dix heures... il paraissait calme... et n'était pas plus triste

qu'à l'ordinaire.

--Où diable est-il passé? dit Pierre, il est revenu vers minuit, puis il

est ressorti presque aussitôt.

--Attendez, attendez, leur dit Manette en se préparant à sortir, je me

doute bien, moi, où il est allé... restez... Je vais savoir s'il s'est

passé quelque événement nouveau... ah! il faut que ce soit pour André...

sans cela je ne pourrais me résoudre à entrer dans cette maison.

Manette ôte son tablier, elle met à la hâte un petit bonnet, et, le

coeur gros, l'esprit inquiet, redoutant déjà quelque malheur, elle

vole jusqu'à l'hôtel de M. le comte. Arrivée devant la grande porte, qui

est encore fermée, parce qu'il n'est que sept heures du matin, Manette

ne sait comment se présenter; que va-t-elle demander?... que

dira-t-elle?... n'importe, son inquiétude triomphe de sa timidité, elle

soulève le marteau, qui retentit sur la lourde porte cochère.

Manette attend, écoute. Rien; on n'ouvre pas, et elle n'entend aucun

bruit dans la maison. Manette reprend le marteau, et, cette fois, elle

frappe deux grands coups de suite, parce que mon souvenir lui donne du

courage et qu'elle se dit:--Mon André ne vaut-il pas tous ces grands

seigneurs? ne vaut-il pas cent fois plus pour moi?... Ah! que

m'importent la colère et les sottises de quelques valets, si je puis

avoir des nouvelles de mon ami?

Enfin, la grande porte roule sur ses gonds, Manette entre en jetant

autour d'elle des regards timides et se disant tout bas:--Il a pourtant

demeuré huit ans dans cette maison!

--Qui est là?... qui diable vient de si bonne heure, lorsque nous avons

passé la nuit presque entière? On ne peut pas dormir ici!... Eh bien!

répondez donc, que demandez-vous?

La voix partait de la loge du concierge. Manette s'avance assez

embarrassée. Elle pourrait bien demander Lucile, elle y a déjà pensé;

mais cela lui coûterait beaucoup, car Manette n'aime pas Lucile.

Pourquoi? elle ne se l'explique pas bien à elle-même, mais toutes les

femmes comprendront ce qui se passe dans son coeur.

--Monsieur, dit-elle enfin en s'approchant du carreau contre lequel la

figure rébarbative du concierge est placée, monsieur... c'est que je

voulais... savoir... si vous aviez vu André hier au soir?

--André! qu'est-ce que c'est que ça? je ne connais pas ça.

--Comment! monsieur, vous ne connaissez pas un jeune homme... bien

gentil... qui a demeuré huit ans dans cet hôtel?

--Ah!... celui qu'on appelait le Savoyard?...

--Oui, monsieur, celui-là.

André le Savoyard · 第 25 / 34 段