L'épouse du notaire n'est pas jolie, mais elle a des prétentions, et

l'on sait ce que c'est que les prétentions de province. En moins de cinq

minutes, je sais que madame a une belle voix, qu'elle chante les grands

morceaux en s'accompagnant du forté; qu'elle comprend l'italien et même

le latin; qu'elle connaît le code civil aussi bien que son mari; qu'elle

n'a jamais eu d'enfant, et qu'elle n'en désire pas, parce que cela gâte

la taille; qu'elle a le sentiment de la poésie, et beaucoup de penchant

pour la danse; qu'on mange chez elle les meilleures confitures, parce

qu'elle surveille sa cuisinière même en devinant des charades; qu'enfin,

elle est toujours mise dans le dernier goût, parce qu'elle reçoit le

journal des modes de Lyon.

Pendant que l'on me dit toutes ces jolies choses, je me vois dans la

maison que je viens d'acheter, ou à Paris auprès d'Adolphine, ce qui

fait que je réponds presque toujours de travers à ce que me dit l'épouse

du notaire, qui ne doit pas avoir une opinion très-avantageuse de mon

esprit; mais cela m'inquiète peu. Enfin, après deux mortelles heures,

le notaire me fait annoncer que tout est fini. Je cours à l'étude, je

paye ce qu'on me demande, je tiens le contrat de la maison, que j'ai

fait mettre sous le nom de ma mère, et je me sauve avec, laissant le

notaire dire à son clerc:--Voilà un garçon qui n'a pas l'habitude

d'acheter des maisons.

Mon absence a été longue. On a déjeuné sans moi, l'heure du dîner est

arrivée, on est inquiet. Ma mère craint que je ne sois tombé dans

quelque précipice, n'étant plus habitué à gravir les montagnes; Pierre

me cherche de tous côtés: je reparais enfin, et le contentement qui

brille dans mes yeux dissipe toutes les inquiétudes.

Je fais une histoire, et l'on me croit, parce qu'on est loin de

soupçonner la vérité. Après le dîner, j'emmène ma mère promener avec

nous. J'ai pris mes mesures pour que dès que nous aurons quitté la

chaumière, on y enlève tout ce que je veux que l'on transporte dans

notre nouvelle demeure. Je dirige notre promenade du côté de la jolie

maison. Le temps se passe, parce qu'à chaque instant nous sommes arrêtés

par de bons villageois qui font compliment à ma mère de ses deux fils;

et comme une mère ne se lasse jamais de recevoir de pareils compliments

et d'y répondre quelque chose qui prolonge la conversation, la nuit est

venue avant que l'on ait songé à retourner, à la chaumière.

--Il est tard, et nous sommes bien loin de chez nous, dit la bonne

Marie, il y a bien longtemps que je ne suis restée le soir dehors; c'est

tout au plus si je reconnaîtrai mon chemin.

Au lieu de prendre la route de la chaumière, je conduis ma mère et mon

frère à la maison, qui leur paraît être un château, et je frappe en

disant:

--Je connais le maître de cette maison, allons souper chez lui, il nous

recevra bien.

Pierre ne demande pas mieux, il présume qu'on doit autrement souper là

que dans notre chaumière; ma mère fait quelques façons, elle craint

d'être indiscrète, mais déjà François, le vieux jardinier, est venu nous

ouvrir, et nous introduit en nous faisant mille politesses. Je lui ai

fait signe de se taire, et le bonhomme, très-gauche pour les surprises,

est aussi embarrassé, que ma mère, qui n'ose pas avancer et demande

toujours où est le maître de la maison.

Nous montons au premier, dans la chambre que j'ai destinée à ma mère.

Elle admire d'abord tout ce qu'elle voit, en s'écriant:--La jolie

maison!... Ça doit être des gens riches qui demeurent ici.

Mais bientôt sa surprise prend un autre caractère, lorsqu'elle aperçoit

dans la chambre sa vieille commode, puis à la tête du lit la couronne de

buis qui était dans sa chaumière, puis enfin, près de la cheminée, la

vieille chaise dans laquelle notre père s'est endormi pour la dernière

fois.

--Ah! bon Dieu!... qu'est-ce que cela veut donc dire? s'écrie la bonne

Marie... Ces effets qui sont de chez nous... et que je vois ici... Mes

enfants, comprenez-vous cela?...

--Cela veut dire qu'ici vous êtes chez vous, ma mère, que cette maison

vous appartient, et que j'y ai fait apporter tout ce qui, dans votre

chaumière, avait quelque prix à vos yeux.

Ma mère ne revient pas de sa surprise, tandis que Pierre saute dans la

chambre en s'écriant:

--Ah! je ne vous avais pas dit qu'André était riche?... Mais je me

doutais bien qu'il vous ménageait une surprise...--Comment, tu es riche,

André?...--Oui, ma mère, assez du moins pour vous offrir cette retraite

agréable; M. Dermilly m'a fait son héritier, et quand j'habite à Paris

un beau logement, il me semblé qu'il est bien naturel que vous ayez

mieux qu'une chaumière. Voici l'acte de vente, cette maison est à

vous.--A moi, à toi, n'est-ce pas la même chose, mon garçon?...

Marie-toi, André, viens demeurer ici avec ta femme et tes enfants, c'est

alors que je n'aurai plus rien à désirer.

--Oui, oui, nous nous marierons tous, dit Pierre, mais en attendant

soupons et visitons la maison.

Le souhait de ma mère m'a fait pousser un profond soupir, mais je me

hâte, pour éloigner mes souvenirs, de la conduire dans toute la maison,

qu'elle trouve magnifique. Pierre choisit sa chambre; moi je prends

celle d'où la vue, plus étendue et plus variée, m'offrira de nombreuses

études. Il est trop tard pour que nous visitions ce soir, la laiterie,

le colombier et le jardin; le vieux François a dressé le souper dans une

salle du rez-de-chaussée. Nous mangeons avec appétit, et nous allons

nous livrer au repos avec ce contentement que l'on éprouve dans une

demeure qui nous plaît, lorsque l'on peut se dire: Je suis chez moi.

Le lendemain nous visitons en détail toute la maison; la bonne Marie

pousse à chaque instant des cris de joie, surtout à l'aspect du four, du

pétrin, de la laiterie et de tous ces objets précieux à une bonne

ménagère. Les beaux arbres fruitiers dont le jardin est rempli font

l'admiration de Pierre, tandis que c'est le champ de blé qui enchante ma

mère. Mais lorsqu'on est propriétaire, on trouve toujours quelques

changements, quelques améliorations à faire dans son terrain. Pierre et

moi, nous travaillons au jardin, nous transplantons, nous bêchons, nous

labourons. Le vieux François crie un peu, mais nous ne l'écoutons pas,

et les jours s'écoulent vite dans ces occupations. Il y a six semaines

que nous sommes en Savoie, et je n'ai pas eu un instant d'ennui. Lorsque

j'ai dessiné pendant quelques heures les vues magnifiques qui de tous

côtés s'offrent à moi, je retourne prendre la bêche et travailler dans

notre jardin... L'image d'Adolphine ne me quitte pas; mais je sens que,

pour être heureux dans mes rêveries, il faut que je transporte Adolphine

en Savoie, et non pas que je m'en retourne près d'elle à Paris.

J'ai reçu des nouvelles de mes bons amis: mais Lucile ne m'a pas encore

écrit, et Manette ne m'a pas dit un mot de l'hôtel. Je n'ai point fixé

l'époque de mon départ, et ma mère me dit souvent:--André, puisque tu as

de quoi vivre, puisque tu es heureux ici, pourquoi veux-tu retourner à

Paris?

Enfin, je reçois une lettre de Lucile; je vais avoir des nouvelles

d'Adolphine... Mais je ne sais pourquoi je tremble en brisant le cachet.

Je parcours rapidement la première page... es serments de constance, de

fidélité... Ah! Lucile! vous oubliez que je ne suis plus un enfant;

enfin, voici les détails sur l'hôtel: «M. le marquis est revenu; depuis

son retour, il court moins dans le monde et paraît se plaire beaucoup

près de sa cousine. Il est vrai que mademoiselle devient chaque jour

plus jolie; suivant toute apparence, M. le marquis sera son époux.»

Son époux!... La lettre m'est tombée des mains... ce mot m'a anéanti...

Il se pourrait!... Adolphine épouserait son cousin!... Malheureux que je

suis!... Mais ne devais-je pas m'y attendre?... N'en avais-je point le

pressentiment?... Et cependant lorsque je me rappelle notre dernière

entrevue, je ne puis croire qu'elle aime le marquis.

Je ne sais plus où j'en suis... Je n'ai aucun espoir d'empêcher ce

mariage, et cependant il me semble que si j'étais à Paris, que si

Adolphine me voyait, elle ne pourrait consentir à cet hymen. Je cours

trouver ma mère, et je lui annonce mon départ pour Paris.

--Quoi! mon garçon, tu vas partir?... tu n'y pensais pas ce matin.--Des

nouvelles que j'ai reçues me forcent à ne plus différer.--Ah! mon Dieu!

est-ce que ces nouvelles-là t'apprennent queuque malheur?... tu as la

figure toute bouleversée, mon cher André...--Non, ma mère, non, ce n'est

rien... mais il faut que je parte dès demain...--Dès demain?...

--Pierre, va au bourg où nous avons laissé notre voiture, demande des

chevaux pour demain matin.--Oui, mon frère, j'y cours.--Pierre, si tu

veux rester près de ma mère, rien ne t'oblige à revenir à Paris.--Oh!

mon frère, je ne serai pas fâché d'y retourner avec toi. On voyage si

bien en chaise de poste!--Oui, oui, va avec André, dit ma mère, ne le

quitte pas, mon garçon... dans le trouble ou il est, je suis bien aise

que tu sois avec lui.

Pierre est parti. Je fais mes apprêts pour le voyage; ma bonne mère me

regarde souvent, elle cherche à lire dans mon âme.

--André, me dit-elle enfin, t'as du chagrin, mon garçon, t'as queuque

peine, que tu ne veux pas m'avouer...

Je ne puis répondre, mais je prends la main de ma mère, et je la presse

sur mon coeur. Mon silence est presque un aveu.

--Avec des talents, de la fortune, tu n'es pas heureux!... reprend ma

mère. Ah!... mon cher André, je voudrais encore habiter not'chaumière et

te voir, vêtu en Savoyard, revenir aussi gai qu'autrefois, manger la

soupe en riant avec nous! Hélas!... tu repars pour Paris!... Si tes

chagrins ne se passent point, reviens auprès de moi, mon fils, je

tâcherai de te consoler, ou je pleurerai avec toi.

Je rassure ma mère, je cherche à dissiper ses inquiétudes... Mais je ne

puis cacher mon impatience d'être à Paris. Enfin, le moment du départ

est arrivé, nous embrassons notre mère, je recommande au vieux François

la petite propriété; bientôt nous avons rejoint notre voiture, et nous

quittons de nouveau la Savoie.

CHAPITRE XXV

ENTREVUE.--DUEL.--PLUS D'ESPOIR.

Nous faisons la route en brûlant le pavé, je paye les postillons en

conséquence. Pierre fait ce qu'il peut pour me distraire, mais je le

laisse parler seul; je ne rêve qu'Adolphine et le marquis... Je brûle

d'être à Paris, et pourtant qu'y ferai-je?... Je ne sais... je suis hors

d'état de raisonner.

Enfin, nous sommes arrives. Il est près de dix heures du soir;

n'importe, je veux parler à Lucile: je laisse Pierre chez moi, le pauvre

garçon est encore tout étourdi de la vitesse dont nous sommes venus; je

me rends à l'hôtel.

Le concierge me connaît, je pénètre facilement dans la maison.

J'aperçois beaucoup de clarté dans les appartements... Sans doute il y a

réunion chez madame la comtesse, sans doute le marquis et Adolphine sont

ensemble... Mon coeur se serre; je monte rapidement l'escalier qui

conduit à la chambre de Lucile... La femme de chambre descendait; elle

se trouve en face de moi, elle me reconnaît et pousse un cri....

--Silence!... lui dis-je; de grâce, Lucile, taisez-vous; je ne veux pas

que l'on sache que je suis dans l'hôtel.--Ah! mon Dieu!... c'est que

votre vue m'a saisie... On le croit en Savoie... et puis on le voit

devant soi... quel plaisir!... ce cher André!...

--Lucile, entrons dans votre chambre, nous pourrons y causer mieux

qu'ici.--Oh! je veux bien... Mon Dieu! je n'en reviens pas encore... Ah!

vous ne direz pas cette fois que vous m'avez trouvée avec le petit

Anglais... Oh! c'est une petite bête... il n'est bon qu'à boire et à

manger!...

Nous sommes entrés chez Lucile, je me jette sur un fauteuil pendant

qu'elle allume des bougies. Elle revient vers moi pour m'embrasser et

s'aperçoit alors de mon trouble, de ma pâleur.

--Qu'avez-vous, André? me dit-elle, vous paraissez souffrant.--Oui... je

souffre en effet...--Est-ce la fatigue du voyage?...--Non...--Est-ce

que vous auriez trouvé votre mère malade?--Non, grâce au ciel, je l'ai

laissée heureuse et bien portante...

--D'où vient donc l'état où je vous vois, André?... Contez-moi ça, vous

savez bien que je suis votre amie...

Je garde quelque temps le silence, et Lucile attend avec inquiétude que

je m'explique; je balbutie:--Est-il vrai que mademoiselle Adolphine doit

épouser son cousin?...

Lucile, qui m'examine attentivement, paraît vivement frappée.--Ah! mon

Dieu!... se pourrait-il?... s'écrie-t-elle en laissant tomber ses bras

comme anéantie de ce qu'elle vient de découvrir.

--De grâce, Lucile... répondez-moi!--André!... serait-il vrai?... vous

aimez mademoiselle?...--Ah! Lucile, taisez-vous!... si l'on vous

entendait!...--Le malheureux!... il l'aime... plus de doute... Cette

tristesse, cette mélancolie qui le minait depuis quelque temps... Et je

n'ai pas deviné cela plus tôt!... Où avais-je donc les yeux!... Mais

aussi qui aurait pensé... pauvre André!... Ah! c'est égal, je vous

aimerai toujours... Je serai toujours votre amie; et vous, André... vous

aurez toujours un peu d'attachement pour moi, n'est-il pas vrai?--Oui,

bonne Lucile!... toujours... Mais n'allez pas dire un mot de ce que vous

pensez...--Pour qui me prenez-vous donc?... Allez, quand les femmes le

veulent, elles sont plus discrètes que les hommes...--Et ce mariage de

mademoiselle Adolphine?...--Oh! ce n'est pas encore fait... C'est M. le

marquis et M. le comte qui en parlent.--Il se fera... j'en suis

certain...--Il faut que mademoiselle et madame le veuillent aussi...

Mais quand même il ne se ferait pas... mon cher André... que pouvez-vous

espérer?...--Rien!... je le sais!--Quelle folie aussi d'aimer quelqu'un

qu'on ne peut avoir!...--Ah! Lucile, est-on maître de son coeur?--Oh!

non, c'est vrai, on n'est pas maître de cela, il a raison... Et puis on

vous laissait trop courir, jouer, aller seul avec mademoiselle... On

disait: Ce sont des enfants!... On croit que les enfants ne pensent à

rien, et ça entend déjà malice; avec cela vous étiez si précoce,

vous!...--Lucile, ma chère Lucile, j'ai une grâce à vous

demander...--Une grâce?--Je sens bien qu'il ne faut plus que je voie

mademoiselle Adolphine... Mais, avant de me priver pour jamais de sa

vue... je voudrais lui faire mes adieux...--Vos adieux?... mais moi, je

vous verrai toujours, n'est-ce pas, André?...--Oui... mais pas à

l'hôtel...--Vous ferez bien... en cessant de la voir votre amour

passera... Oh! vous ne croyez pas maintenant que ce soit possible; mais

un jour, mon ami, vous verrez que j'avais raison... Les hommes ne

résistent pas à l'épreuve de l'absence!... Nous autres femmes, c'est

différent!... Mais nous avons le coeur autrement fait que vous.

--Lucile, vous ne me répondez pas...--Mais que puis-je donc faire dans

tout cela?--Dites en secret à mademoiselle que je suis revenu... que je

voudrais la voir... lui parler seul un instant... Si elle consent à

m'entendre... Lucile, vous me direz le moment où madame va lire dans son

cabinet... alors Adolphine étudie seule dans le petit salon... Ah! que

je puisse lui parler un instant, et je m'éloignerai satisfait...--Eh

bien! je tâcherai... Écoutez, demain, pendant le déjeuner, j'avertirai

mademoiselle de votre retour, vous reviendrez, vous monterez ici, et

vous attendrez que je vous avertisse.--Chère Lucile! que vous êtes

bonne!--Méchant! je vous aime toujours, moi, malgré votre inconstance.

Ah! je voudrais tant vous voir heureux...--Heureux!... ah! jamais...

jamais...--Allons, monsieur, ne vous désolez pas... Cela me fait trop de

peine... Ah! si j'étais comtesse, cela ne m'empêcherait pas de vous

épouser!...--Adieu, Lucile... à demain... ne n'oubliez pas...--Non, non,

comptez sur moi.

Je sors de l'hôtel et je rentre chez moi. Mon frère dort profondément...

Heureux Pierre!... Tu n'as point de soucis, de tourments,

d'inquiétudes!... Et cependant, aux yeux de tout le monde, c'est moi que

le sort a favorisé. J'ai trouvé à Paris des amis, des protecteurs, j'ai

reçu de l'éducation, j'ai maintenant une fortune indépendante; tandis

que mon frère, que nul hasard n'a poussé, est resté commissionnaire et

ne sait point encore signer son nom. Mais je ne puis trouver le repos,

et Pierre dort en paix! La nature dédommage toujours ses enfants.

Le point du jour me retrouve debout dans ma chambre... comptant les

heures qui s'écouleront encore avant que je voie Adolphine. Je ne puis

me présenter à l'hôtel avant neuf heures du matin; que faire jusque-là?

Allons voir Bernard et Manette, allons chercher près de ces bons amis

quelques distractions. Pierre dort toujours... Il se repose des fatigues

du voyage... ne l'éveillons pas... Il n'est point amoureux, lui!...

On est matinal chez Bernard; je le trouve déjeunant avec sa fille. Un

cri de joie de Manette annonce à son père ma présence; je suis dans les

bras de mes amis, je leur conte tout ce que j'ai fait en Savoie.

Manette m'écoute avec délices, elle semble craindre de perdre une seule

de mes paroles, et son père me frappe souvent sur l'épaule en me disant:

--C'est bien, André... T'as bien fait d'acheter c'te maison... V'là ta

mère qui va vivre comme une reine... Allons, dans queuque temps je me

retire du commerce et je vais voir cette bonne Marie!...

Chez Bernard le temps a passé plus vite. J'entends sonner neuf heures,

je puis me rendre à l'hôtel. Je dis adieu à mes amis en leur promettant

de les revoir bientôt. Je vole chez Lucile, je la trouve dans sa

chambre.

--Il est encore de bonne heure, me dit-elle, on n'a pas déjeuné en bas,

il faut attendre, mon cher André, mais vous déjeunerez avec moi... Le

petit jockey m'a apporté du... du _plum-pudding!_... Il a cru me faire

un cadeau... Ah! je trouve cela bien mauvais!... Mais je vais vous

donner du café.--Merci, Lucile, je ne veux rien prendre.--Monsieur, il

faut toujours qu'un amoureux mange, entendez-vous, il ne faut pas croire

qu'on soit plus intéressant parce qu'on ne prend rien, c'est très-mal

raisonner...

Elle sert le déjeuner, je suis obligé de la laisser faire; mais, à

chaque minute, je la conjure de descendre près d'Adolphine. Enfin elle

est partie... Je tremble... que va répondre mademoiselle?

consentira-t-elle à m'entendre... et que vais-je lui dire?... Mais

Lucile ne remonte pas... Une demi-heure s'écoule... Il me semble qu'il y

a un siècle... je ne puis plus tenir dans la chambre... Elle rentre

enfin.

--Ah! que vous avez été longtemps!...

--Vraiment, monsieur, vous croyez que l'on trouve tout de suite

l'occasion de parler en cachette... que cela va tout seul...

--Eh bien Lucile! qu'a-t-elle dit?--M'y voilà... D'abord madame était

là, et je n'osais point parler bas à mademoiselle... enfin madame a

passé dans sa chambre et j'ai annoncé votre retour... mademoiselle en a

paru charmée.--Charmée... ah! Lucile! est-il vrai?...--Eh! oui,

monsieur, c'est vrai; mais quand j'ai dit que vous étiez dans ma chambre

et que vous désiriez la voir seule un instant, alors elle a demandé qui

vous empêchait de descendre et de lui parler devant sa maman... Je ne

savais trop comment répondre à cela... j'ai dit que vous aviez sans

doute quelque secret que vous ne vouliez pas révéler devant madame la

comtesse... Mademoiselle a rougi, puis enfin m'a dit qu'elle allait

rester à étudier son dessin dans le petit salon... et cela veut dire

qu'elle consent à vous entendre.

--Ah! Lucile, quel bonheur!--Je guetterai le moment où madame passera

chez elle; ensuite si elle revient et vous trouve là, vous serez censé

arrivé pour la voir. J'espère que je suis bonne... Ah! vous ne le

méritez pas... mais je redescends et je viendrai vous appeler dès que

mademoiselle sera seule.

Je vais donc revoir Adolphine... et la voir un moment sans témoin. Ah!

si ma bienfaitrice connaissait ma hardiesse... mais je ne veux dire

qu'un mot à celle que j'adore... qu'elle sache que toute ma vie son

image sera gravée dans mon coeur... que nulle autre, n'y régnera, et

je m'éloigne pour jamais.

Je ne puis exprimer ce que j'éprouve au moment où Lucile reparaît et me

fait signe de descendre... je ne sais comment je suis parvenu dans le

salon... mais je suis devant Adolphine, et Lucile passe dans

l'appartement de sa mère en me disant:--Je tousserai tout bas quand

madame reviendra.

Adolphine me sourit:--C'est vous, André? me dit-elle vous avez voulu me

parler en secret... Auriez-vous quelque chagrin que vous n'osez confier

à ma mère?...--Non, mademoiselle.. mais... je voulais... je désirais...

vous dire adieu avant de partir pour jamais...--Comment! vous arrivez de

la Savoie, et vous songez déjà à repartir?--Que ferais-je à Paris...

bientôt je ne pourrai plus vous voir... vous allez, m'a-t-on dit, vous

marier.--Me marier!... on ne m'en a point parlé; qui vous a dit que l'on

pensait à me marier?...--Monsieur votre cousin ne vous quitte plus... il

vous fait la cour... cela est naturel. Il vous aime... eh! qui pourrait

vous voir sans vous aimer!... Sans doute vous l'aimez aussi?

Elle ne me répond pas, mais elle me regarde si tendrement que j'ose

m'approcher davantage et prendre sa main que je presse dans la mienne en

balbutiant:--Je fais des voeux pour votre bonheur, mademoiselle, mais

je sens que je n'aurai pas le courage d'en être le témoin... Hélas!...

personne ne me plaindra, moi, et pourtant les chagrins... la douleur...

tel est désormais mon partage!...

--André, vous serez malheureux?...--Oui, mademoiselle... mais il faut

que je souffre en silence... Ah! si du moins vous me plaignez, si vous

me pardonnez de vous aimer... je m'éloignerai moins à plaindre.--Vous

pardonner... est-ce que c'est un crime de m'aimer?... N'avons-nous pas

été élevés ensemble?... n'êtes-vous pas le compagnon de mon enfance, de

mes premiers jeux?... je vous aime aussi, moi, et je ne pensais pas que

ce fût mal.

--Vous m'aimez! ah! mademoiselle! je ne suis plus à plaindre... Ce mot

efface toutes mes souffrances!... Cet instant de bonheur me donnera la

force de supporter un siècle de peines!

Je suis tombé aux genoux d'Adolphine, je tiens une de ses mains que je

presse contre mon coeur: elle penche sa tête vers moi, des pleurs

coulent de ses yeux... Qu'elles sont douces pour moi, ces larmes qui me

prouvent l'intérêt que je lui inspire! Pans cette situation, nous

oublions que le temps s'écoule: un cri parti à la porte du salon nous

rappelle à nous-mêmes. Je me retourne... Grand Dieu! c'est M. le comte,

et il m'a vu aux genoux de sa fille!

Adolphine reste immobile et tremblante; je me suis relevé, et, confus,

je me tiens à quelques pas. M. de Francornard s'est jeté dans un

fauteuil, il est tellement en colère que, pendant quelques minutes, il

ne peut parler; enfin les paroles se font jour et les phrases sont

accompagnées de gestes menaçants.

--Misérable suborneur!... ai-je bien vu!... dois-je en croire mon

oeil!... Un Savoyard aux genoux de ma fille... un malheureux que nous

avons élevé par charité se permet de prendre la main de mademoiselle de

Francornard!... J'étouffe: cela va faire remonter ma goutte!

Aux cris de M. le comte, son neveu entre d'un côté, et de l'autre madame

la comtesse paraît suivie de Lucile.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? demande ma bienfaitrice, pourquoi ce

tapage?... André ici!... ma fille tremblante! que s'est-il donc

passé?--Ce qui s'est passé... par Dieu! madame, je crois qu'il était

temps que j'arrivasse!... Je vous fais compliment de votre André...

c'est un joli garçon!... Je viens de le trouver aux genoux de votre

fille.

--Aux genoux de ma fille!... grand Dieu!... serait-il vrai, André?... Je

baisse la tête... je suis confondu.--Ce drôle aux genoux de ma cousine!

s'écrie le marquis. Ah! ceci est trop fort! et c'est à moi de châtier ce

misérable!

En disant ces mots, il court vers son oncle; lui prend sa canne, puis

revient vers moi et se dispose à me frapper; mais la voix du marquis

m'a rendu à moi-même... Pendant que madame la comtesse crie:--Arrêtez!

aussi prompt que l'éclair, je lui arrache la canne des mains, et, la

brisant en plusieurs morceaux sur mon genou, je la jette avec violence à

ses pieds.

Le marquis frémit de colère. Adolphine lève vers moi ses bras

suppliants; le comte est couché dans son fauteuil: de rouge qu'il était,

son visage est devenu violet. Lucile me fait signe de fuir; la comtesse

se place entre moi et Thérigny.

--Sortez, monsieur! me dit ma bienfaitrice d'un ton qui me perce l'âme,

et ne reparaissez plus dans cette maison... Je n'aurais jamais pensé que

vous y apporteriez le trouble et la discorde!

André le Savoyard · 第 24 / 34 段