--Six mille livres de rente!... s'écrie M. de Francornard en roulant son

oeil avec surprise. Peste!... Mais c'est joli cela... comment diable

peuvent amasser cela en barbouillant sur la toile!... S'il m'avait fait

le portrait de César, tu aurais trouvé dix écus de plus dans

l'héritage... Oh! oh!... André, six mille livres de rente... Sais-tu

que tu deviens en grandissant un assez beau garçon?... Je te trouve

beaucoup mieux aujourd'hui que la dernière fois que je t'ai vu... Oui...

je ne sais où tu prends cette tournure...

--Vous avez trop d'indulgence, monsieur! dis-je au comte en le saluant.

--Trop d'indulgence... eh! mais, c'est très-joliment répondre; tu

n'aurais jamais trouvé cette phrase-là autrefois, mon garçon; il n'y a

rien qui donne de l'esprit comme la fortune; et pour un Savoyard, six

mille livres de rente!... c'est superbe!... Tu vas, je gage, faire le

commerce, vendre quelque chose? Avant la mort de César, j'aurais pu te

procurer quelques bonnes fournitures... pour mes cuisines, par exemple,

il y à des articles qu'il faut toujours... Mais cet événement m'a

tellement abattu, que je ne me mêle plus de rien.

--Je vous remercie, monsieur, mais mon intention n'est point de me

livrer au commerce. Je cultiverai l'art que mon bienfaiteur m'a

enseigné; je n'ai pas d'ambition... Je ne chercherai point à augmenter

ma fortune.

--Tant pis pour toi, le commerce aurait pu te mener loin!... On gagne

souvent plus à vendre des haricots qu'à manier des pinceaux; d'ailleurs

c'est plus solide. Il faut toujours manger!... Ceci est une vérité

reconnue et incontestable, il faut manger. Mais je ne vois pas du tout

qu'il soit nécessaire de peindre... Je puis, moi, me passer d'un

peintre, et je ne peux pas me passer d'un cuisinier... Hein?... N'est-ce

pas vrai?...

Je me contente de m'incliner et je fais mes adieux à madame en lui

annonçant mon départ pour la Savoie.

--Vous allez en Savoie, dit Adolphine, est-ce que vous ne reviendrez pas

à Paris?

--Pardonnez-moi, mademoiselle; je vais embrasser ma mère, que je n'ai

pas vue depuis près de onze ans que j'ai quitté le pays... Mon frère

Pierre part avec moi, nous allons tâcher de consoler notre mère de la

perte de Jacques, notre plus jeune frère...

--C'est bon, c'est bon! dit M. le comte en m'interrompant. Pierre,

Jacques, Nicolas... tes affaires de famille ne nous intéressent pas, mon

garçon, va en Savoie... Si les marmottes se mangeaient, je te dirais de

m'en envoyer, mais je sais qu'il n'y a rien de bon dans ce pays-là...

je me souviens d'y avoir passé.

--Nous nous souviendrons aussi toujours, monsieur le comte, d'avoir eu

l'honneur de vous y recevoir. En disant ces mots, je vais baiser la main

de ma bienfaitrice et, jetant un tendre regard sur Adolphine, je sors de

l'appartement.

Je rencontre Lucile au bas de l'escalier; elle vient me faire compliment

de ma nouvelle fortune.--Ce cher André, me dit-elle, le voilà fort à son

aise!... Six mille livres de rente, une jolie figure, bien fait, bien

tourné... Vous devriez vous établir, André... parce qu'un jeune homme

trop libre... fait quelquefois des folies... ce n'est pas que vous ne

soyez sage... mais une femme qui a de l'ordre, de l'économie... comme

moi, par exemple... Savez-vous, André, que, grâce aux bontés de madame,

j'ai déjà quelque chose de côté... puis j'ai des espérances... Mon petit

André, si vous étiez bien gentil, vous m'épouseriez... Oh! nous serions

bien heureux...--Non, Lucile, non, cela ne se peut pas...--Voyez-vous ce

monsieur, comme il me dit cela... Monstre! vous me disiez pourtant que

vous m'aimiez.--Mais je ne vous ai jamais promis de vous

épouser.--Qu'est-ce que cela fait? il y a tant de gens qui promettent et

qui n'épousent pas, qu'on peut bien épouser sans avoir promis. Au reste,

à votre aise, monsieur, je ne manquerai pas de maris quand j'en

voudrai.--J'en suis persuadé, Lucile; et comme je vais en Savoie,

j'espère que vous serez encore assez bonne pour me donner quelquefois de

vos nouvelles et de celles de madame la comtesse.--Quoi! vous allez en

Savoie?... pour voir votre mère sans doute? ce cher André... qu'elle

aura de plaisir à vous embrasser!.... Ah! vous êtes un vilain de ne pas

vouloir m'épouser... C'est égal, André, je sens bien que je ne puis pas

être fâchée contre vous... Oui, monsieur, je vous écrirai... Allons,

embrassez-moi, faites-moi vos adieux... se quitter comme cela... dans un

escalier... vous auriez bien dû au moins venir me dire adieu dans ma

chambre.--Je ne le puis, Lucile, la voiture doit être arrivée, mon frère

m'attend.--Allons, adieu donc; à votre retour je verrai si vous m'aimez

encore.

J'embrasse Lucile et je quitte l'hôtel. En approchant de ma demeure

j'aperçois à la porte une chaise de voyage, le postillon est en selle,

Pierre est déjà dans la voiture, mettant alternativement sa tête à

chaque portière. Ce bon Bernard a retrouvé ses jambes de vingt ans pour

satisfaire mon impatience. Je monte embrasser mes amis, je prends sur

moi une somme assez forte, fruit des économies de mon bienfaiteur, et

dont j'ai déjà trouvé l'emploi, puis je descends prendre place près de

Pierre, qui ne se sent pas de joie de voyager en poste.

Manette et son père descendent dans la rue, afin de nous voir plus

longtemps; le postillon fait claquer son fouet et nous partons pour la

Savoie dans une bonne voiture à quatre chevaux, après en être sortis à

pied et en dansant: _Gai coco!_ pour avoir du pain.

CHAPITRE XXIV

VOYAGE EN SAVOIE.--ACQUISITION.--RETOUR PRÉCIPITÉ.

Pierre, qui n'a pas comme moi habité un hôtel, et qui n'a jamais voyagé

en voiture, ne sait où il en est pendant les premières postes que nous

courons. Il ne clôt pas la bouche un moment: ce sont à chaque instant

des exclamations de joie, de surprise et quelquefois de frayeur, lorsque

la voiture, qui va comme le vent, penche dans des ornières ou roule sur

des chemins raboteux. Je voudrais en vain me livrer aux réflexions que

fait naître ma dernière entrevue avec Adolphine, Pierre ne m'en laisse

pas le temps.

--Mon frère, me dit-il, vois donc comme les chevaux galopent... Qu'on

est bien en voiture à soi!... Serons-nous longtemps dedans?... Tiens!

regarde à gauche... à droite... les villages, les bois... tout ça fuit

derrière nous... Ah! que c'est beau d'être riche! et qu'on a bien fait

d'inventer les chevaux de poste! Tiens, André, tous ceux devant qui nous

passons allongent le cou pour nous voir... Je suis sûr qu'ils voudraient

être à notre place! Nous devons avoir l'air bien respectable. Je

voudrais passer ma vie en voiture!--Mon pauvre Pierre! tu en serais

bientôt las!--Oh! que non! on ne peut pas se lasser d'être roulé comme

ça!

Le second jour cependant Pierre commence à se sentir fatigué du

mouvement de la voiture. Quoique notre chaise soit assez bonne, comme

nous avons couru toute la nuit, ne nous arrétant que pour changer de

chevaux, Pierre dit qu'il aurait besoin de dérouiller un peu ses jambes

et ne plaint plus autant les pauvres piétons.

Enfin nous avons dépassé Lyon; bientôt nous touchons le territoire de la

Savoie: ici tout prend à nos yeux une forme nouvelle; notre âme se

dilate, notre coeur bat délicieusement à l'aspect de chaque site que

nous reconnaissons.--Tiens, mon frère! nous écrions-nous, vois-tu cette

maison, ce sentier?... Nous nous sommes assis là... nous avons déjeuné

sous cet arbre... Tiens! aperçois-tu nos montagnes, nos glaciers?...

Notre village est là-bas, derrière ce gros bourg! Ah! quel bonheur de

revoir son pays!

Et nous sautons, Pierre et moi, dans la voiture, nous nous embrassons,

nous pleurons de plaisir.

Eh! mais, que vois-je là-bas, sur le chemin, à gauche, près de ce

précipice?... C'est une barrière... la même sur laquelle nous nous

sommes balancés en sortant de chez notre mère... Elle remue comme la

nuit où cela fit tant de frayeur à Pierre.--Ah! descendons, descendons,

dis-je a mon frère; allons nous appuyer sur cette barrière... Viens...

Il me semble que je suis encore à cette époque d'autrefois!

Pierre ne demande pas mieux. Je dis au postillon d'arrêter. Nous

descendons et nous courons à notre chère barrière... Nous sommes tentés

de l'embrasser... Nous grimpons dessus et nous nous balançons comme

lorsque nous étions petits.

Le postillon, qui nous regarde, ouvre de grands yeux; il nous croit

fous, sans doute. Ah! il ne peut deviner ce qui se passe dans notre

coeur.

Mais déjà j'ai quitté la barrière, les réflexions sont venues me

rappeler à moi-même; je pense à Paris, à Adolphine, aux changements qui

se sont opérés depuis onze ans... Je soupire... Pierre se balance

toujours... Mais il revient à son village tel qu'il en est sorti.

Nous remontons en voiture mais nous là laissons dans le bourg qui

précède notre chaumière d'un quart de lieue; je veux faire ce trajet à

pied. Pierre ne conçoit rien à cette idée, il espérait entrer au grand

galop dans son village.--Mon frère, lui dis-je, nos voisins, nos amis

pourraient croire que nous sommes devenus fiers, que nous voulons faire

de l'embarras!... Crois-moi, il vaut mieux revenir à pied dans le lieu

de notre naissance et ne faire croire que nous sommes riches que par le

bien que nous ferons aux malheureux.

Pierre m'embrassa en s'écriant:--T'as raison, André, t'as toujours

raison, mais moi je n'suis qu'une bête et je ne vois pas plus loin que

mon nez.

Je renvoie les chevaux, je paye le postillon. Nous prenons nos valises,

nous les attachons chacune à un bâton. Pierre veut tout porter en disant

qu'il en a l'habitude, qu'il est plus fort que moi, et que c'est son

métier; mais je m'y oppose. Je veux aussi porter mon paquet... Je serais

si fâché de paraître au-dessus de mon frère!

Nous hâtons notre marche en regardant avec amour ces lieux qui nous

rappellent notre enfance. Mais nous approchons de notre chaumière, c'est

là que tendent tous nos voeux. Au détour d'un sentier qui conduit à la

montagne, nous apercevons la place où notre mère nous dit adieu et nous

suivit des yeux si longtemps. Nous nous regardons tristement Pierre et

moi... La même pensée nous est venue... Jacques était là aussi avec

notre mère; c'est là que nous l'aperçûmes pour la dernière fois... Le

pauvre petit envoyait des baisers à ses frères qu'il ne devait jamais

revoir.

Nous nous arrêtons pour essuyer les pleurs qui coulent de nos yeux...

Hélas! il n'est point de parfait bonheur; le nôtre eût été trop grand si

nous avions retrouvé dans notre village tout ce que nous y avions

laissé.

Mais notre mère nous attend... courons dans ses bras. Nous franchissons

rapidement la montagne: arrivés au sommet, nous apercevons parfaitement

notre chaumière... Oh! nous la reconnaissons bien, quoique nous l'ayons

quittée fort jeunes.--La voilà! la voilà!... c'est tout ce que nous

pouvons nous dire... Les souvenirs, la joie nous ôtent la force de

parler. Nous ne marchons plus, nous volons jusqu'à cette demeure

chérie... Nous la touchons enfin... et nous tombons à genoux devant le

toit qui nous a vus naître.

La porte est fermée: sans doute notre mère est là; mais irons-nous

brusquement nous jeter dans ses bras?...--On dit que la joie fait du

mal, me dit Pierre. Moi, j'ai de la peine à croire que ce mal soit

dangereux. Je ne puis plus résister, je frappe en tremblant... On ouvre:

C'est elle... c'est notre bonne mère!... qui nous fait un beau salut en

nous disant:--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?

Messieurs!... elle ne reconnaît pas les deux enfants qu'elle a vus

partir si petits! Onze années ont fait de nous des hommes, et notre mise

élégante doit tromper ses yeux. Mais le coeur devine, il pressent le

bonheur... Nous restons immobiles devant elle... nous sourions, nous

n'osons encore parler, mais nous lui tendons les bras et déjà son

coeur nous a nommés.

--Ah! mon Dieu! s'écrie-t-elle, serait-ce?...--Oui, c'est nous, ma mère:

c'est André, c'est Pierre qui sont revenus! nous écrions-nous tous deux,

et nous sautons au cou de notre mère, comme nous le faisions étant

petits; mais quand le coeur n'est pas changé, on conserve en

grandissant les douces habitudes de l'enfance.

Pendant longtemps nous ne pouvons qu'échanger des mots sans suite, mais

ils partent de l'âme, ils expriment notre bonheur à tous trois. Notre

bonne mère ne peut se lasser de nous embrasser, puis de nous admirer

pour nous embrasser encore en s'écriant:--Mon Dieu!... que vous êtes

donc devenus beaux garçons, mes pauvres petits!... comme vous êtes bien

mis... queu jolie tournure... Toi, surtout, André, t'as l'air d'un

seigneur, mon garçon... Pierre a ben encore un peu de son air du pays,

de sa gaucherie d'autrefois... Mais toi, André... comme t'es dégagé et

toujours aussi bon... Ah! j'en ai eu souvent des preuves!... et, grâce à

toi, depuis ton départ ta mère n'a point connu l'indigence.

--Pierre en eût fait autant, ma mère, si un fripon ne l'avait pas trompé

en gardant l'argent qu'il vous envoyait.--Oh! je vous crois, mes

enfants, je vous crois!... et d'ailleurs vous m'aimez toujours!... Ah!

je suis ben heureuse! Pourquoi faut-il que ce pauvre Jacques n'ait pu

vous presser dans ses bras!... Mais vous voilà! nous le pleurerons

ensemble, et je sens, en vous embrassant, que je suis encore heureuse

mère.

Nous entrons dans notre chaumière. Chaque meuble, chaque objet nous

rappelle notre enfance.--Tiens, Pierre, dis-je à mon frère, voilà la

grande chaise sur laquelle est mort notre bon père... C'est là que nous

nous mîmes à genoux autour de lui. Voilà la place où il s'asseyait de

préférence... où il nous faisait sauter dans ses bras.

--Oui, mes enfants, oui, c'est bien cela, dit notre mère en essuyant ses

yeux. Ces pauvres petits... ils reconnaissent tout... ils n'ont rien

oublié.--V'là où nous couchions! s'écrie Pierre; mais j'crois qu'à

présent nous aurions de la peine à tenir là.--Et voilà où j'ai trouvé le

portrait de ma bienfaitrice...--Oui, mon cher André, ce bijou qui a été

cause de ton bonheur! c'est grâce à lui que t'as si bien fait ton chemin

et que te v'là maintenant un beau monsieur!... Vous me conterez tout ce

qui vous est arrivé depuis que vous m'avez quittée, mes enfants, vous ne

me cacherez rien... songez que tout intéresse une mère... Mais

reposez-vous... asseyez-vous... Est-ce que vous êtes venus à pied?

--Oh! que non, dit Pierre, j'sommes venus commodément... nous avions...

Je serre le bras de mon frère en lui faisant signe de se taire. Ma mère

ne sait pas que M. Dermilly est mort et qu'il m'a fait son héritier; je

veux lui ménager une surprise, et c'est pour cela que je me hâte

d'interrompre Pierre en disant:--Nous avons trouvé une occasion de

voyager sans nous fatiguer... nous en avons profité.

--Tant mieux, mes enfants; mais je veux vous régaler, vous faire queuque

chose... vous savez ben, de ces gâteaux que vous aimiez tant

autrefois... Ah! dame, si j'avais su votre arrivée, j'en aurais préparé

d'avance... mais vous avez voulu me surprendre; c'est égal, vous en

aurez pour ce soir.

Pendant que ma bonne mère se donne bien du mal pour nous faire des

gâteaux, nous allons, mon frère et moi, visiter le village et voir si

nous reconnaîtrons quelques anciennes connaissances. Mais c'est au

cimetière que nous nous rendons d'abord; nous allons saluer la tombe de

notre père et celle de Jacques, qui est tout auprès. On a bientôt

parcouru l'intérieur d'un cimetière de village. Là, point de faste,

point de monuments; des croix, quelques pierres, quelques couronnes,

c'est tout ce qui marque la place de ceux qui ne sont plus. La mort y

est simple comme la vie que l'on a menée; les villageois s'y rendent

pour pleurer ceux qu'ils ont perdus et non pour admirer de beaux

mausolées et lire de louangeuses inscriptions.

Après nous être agenouillés devant la tombe de Jacques et de notre père,

nous gagnons lentement le village. Nous nous arrêtons souvent; ces

sentiers, ces routes furent témoins de nos jeux. C'est par ici que nous

nous livrions bataille avec des boules de neige...--Tiens, me dit

Pierre, c'est là que j'en ai reçu une juste dans l'oeil... Je n'ai pas

oublié non plus cet heureux temps!

Personne dans le village ne nous reconnaît; il faut que nous nous

nommions. Chacun alors s'écrie:--Eh quoi! ce sont les fils de Marie!...

Comme ils ont l'air de beaux messieurs!

Mais on s'aperçoit bientôt que notre coeur est toujours le même, et

chacun alors nous embrasse et nous comble d'amitiés.

Nous retournons trouver notre mère, qui nous a apprêté un repas

somptueux pour le village. Depuis longtemps je n'avais eu autant

d'appétit: je fais honneur aux gâteaux, aux galettes. La bonne Marie est

enchantée; mais Pierre, tout en mangeant, fait parfois la grimace.

--Est-ce que tu ne trouves pas tout cela bon? lui demande ma

mère.--Oh!... dame... c'est que, voyez-vous, la cuisine de Paris... oh!

c'est autre chose...--Quoi! Pierre, tu n'aimes plus les gâteaux de ton

village qui te régalaient si bien autrefois?...--Ah! écoutez donc,

autrefois je ne connaissais pas les omelettes soufflées et toutes ces

bonnes choses que j'ai mangées en dînant chez le traiteur avec

Loiseau!... Ah! ma mère!... les omelettes soufflées!... c'est ça qui est

fameux!... Ah! si j'avais pu vous en apporter une dans ma poche... Mais

si vous venez à Paris... Oh! je veux que vous ne mangiez que de ça

pendant quinze jours.--Merci, mon garçon; mais je ne quitterai pas mon

pays pour tes omelettes soufflées... Je suis bien sûre que cela ne vaut

pas mieux que mes gâteaux... N'est-ce pas, André? ah! tu les trouves

bons, toi, et ça me fait plaisir.

--Oui, ma mère, oui, je les aime toujours, dis-je en marchant sur le

pied de mon frère pour lui faire sentir qu'il fait de la peine à notre

mère en ne trouvant pas ses gâteaux aussi bons qu'autrefois... Le repas

achevé, chacun de nous raconte ce qui lui est arrivé depuis qu'il a

quitté le toit paternel. L'histoire de Pierre est bientôt terminée; la

mienne est beaucoup plus longue. Ma mère n'avait appris

qu'imparfaitement toutes mes aventures; elle bénit mes bienfaiteurs, et

verse des larmes lorsque je lui apprends la mort de M. Dermilly.

--Dis-lui donc que t'es riche, me dit tout bas Pierre, ça la consolera

ben plus vite. Mais un regard que je lance à mon frère le force au

silence, et il se contente de murmurer entre ses dents:--Oh! c'est

égal!... André... à présent... c'est ben aut'chose.

Ma mère ne fait pas attention aux demi-mots de Pierre; elle me

recommande la plus tendre reconnaissance pour ma bienfaitrice, la plus

constante amitié pour Bernard et sa fille. Ce qui me contrarie, c'est

qu'elle me parle à peine d'Adolphine; elle en revient toujours à

Manette, on voit que le caractère de ma soeur a séduit ma mère; tout

dans Manette lui plaît; je n'ai parlé que de ses vertus, mais Pierre

vante sa beauté, sa taille, sa gentillesse, et ma mère s'écrie

souvent:--Que j'aurais de plaisir à embrasser cette bonne fille-là!

L'heure du repos est venue, il s'agit de nous coucher. Ma mère craint

que nous soyons mal dans la chaumière: je la rassure, et ne veux pas

d'autre lit qu'un matelas jeté sur de la paille dans l'enfoncement qui

formait autrefois notre chambre à coucher. Pierre me regarde en ouvrant

de grands yeux, il ne conçoit rien à ma manière d'agir; mais il n'ose

pas se permettre d'observations, et se contente de me dire en se

couchant près de moi:--André, est-ce que tu ne veux plus être riche?

Je regarde mon frère en souriant.--Dormons encore sous le toit qui nous

a vus naître, lui dis-je; mon cher Pierre, il ne faut pas, parce qu'on

est riche, se priver d'un aussi doux plaisir.

Pierre ne me répond plus, il dort déjà; j'en fais bientôt autant que lui

en me berçant des souvenirs de mon enfance.

Au point du jour, je laisse Pierre dormant encore, et ma mère apprêtant

notre déjeuner. Je sors, sous le prétexte de me promener un moment; mais

j'ai un autre motif: hier, en parcourant le village avec mon frère, j'ai

aperçu une fort jolie maison bourgeoise, bâtie dans une situation

charmante, et à la porte de la maison j'ai lu distinctement: A vendre ou

à louer.

C'est cette propriété que je veux voir, c'est là que je me rends en

secret. Je frappe: un vieux jardinier vient m'ouvrir; c'est lui qui

habite seul la maison.--A qui s'adresse-t-on pour l'acheter? lui

dis-je.--Oh! monsieur, c'est facile: on va chez le notaire de la ville

de l'Hôpital; c'est lui qui est chargé de conclure. C'te maison avait

été bâtie pour une jolie dame qui voulait vivre loin du monde; mais,

après y avoir passé six mois, elle s'en est allée en disant qu'on ne

venait pas assez souvent lui demander à dîner, et elle a chargé le

notaire de vendre ce bien.

--Voyons la maison?--J'vas vous faire voir tout, monsieur; je suis le

jardinier. D'abord une jolie cour me plaît, la maison est bâtie avec

goût. Un rez-de-chaussée, un premier et des greniers; on pourrait y

loger douze au moins. Tant mieux, on a de la place à offrir à ses amis;

les personnes que l'on appelle ainsi en Savoie méritent ce nom, et

celles qui viendraient de Paris jusqu'ici pour nous voir le mériteraient

aussi. La maison est meublée avec simplicité; mais il y a tout ce qu'il

faut: une laiterie, un colombier, une serre, un pigeonnier; on n'a rien

oublié. Voyons maintenant le jardin. Deux arpents et demi en plein

rapport, jusqu'à un petit champ de blé; on peut vivre sans sortir de

chez soi. C'est charmant, je suis enchanté. Et combien tout cela? dis-je

au vieux jardinier.

--Ah! dame, monsieur... ça vaut de l'argent... mais vous voyez aussi que

la maison est jolie, qu'il y a du terrain, du rapport, que c'est tout

meublé.--Mais enfin, combien en veut-on?--Neuf mille francs,

monsieur.--Neuf mille francs?...

Il me semble que c'est pour rien; mais j'oublie que je ne suis plus à

Paris, et qu'ici une maison coûte moins qu'un petit appartement à la

Chaussée-d'Antin.

--Tu peux ôter l'écriteau, dis-je au jardinier; j'achète la

maison.--Vous l'achetez, monsieur?... Ah! mon Dieu!... et moi, qui ai

soin du jardin?--Je t'achète aussi... que te donnait-on ici?--Ah! mon

bon monsieur, je prends ce qu'on veut, pourvu que j'ayons toujours ma

petite cabane dans l'fond de la cour; le jardin me fournit de quoi

vivre... et avec dix écus par an, je sommes content... mais aussi je

vous promets de travailler depuis le matin jusqu'au soir. Dix écus!...

pauvre homme!... M. le comte en donne cent à une foule de laquais qui

passent leur temps à bâiller dans ses antichambres... mais j'oublie

toujours que je ne suis plus à Paris.--Tiens, en voilà vingt, je te paye

d'avance; tu resteras avec ma mère, tu ne la quitteras plus.--Vot'

mère... quoi! monsieur, c'est pour vot' mère... que vous achetez c'te

belle maison?...--Chut... tais-toi, ne dis rien; je veux la

surprendre... je cours à la ville, chez le notaire, et ce soir,

j'espère, le contrat sera passé.

En partant de Paris, j'avais emporté environ dix mille francs en or que

j'avais trouvés dans le secrétaire de M. Dermilly; je ne puis mieux

employer cette somme qu'à l'achat de cette jolie maison, dans laquelle

ma mère trouvera sur ses vieux jours toutes les commodités de la vie.

Plein du plaisir que je vais lui causer, j'ai retrouvé mon agilité

d'autrefois, je gravis les montagnes qui conduisent à la ville; en peu

de temps j'ai franchi la distance qui m'en séparait; je ne marche pas,

je vole; enfin, je suis chez le notaire, auquel j'ai expliqué le sujet

de ma visite, avant qu'il ait fini de me faire la révérence.

Malheureusement, l'homme de loi n'est pas aussi vif que moi: il met des

formes à tout ce qu'il fait, et des virgules dans tout ce qu'il dit.

--On va s'occuper du contrat, me dit-il.--Sur-le-champ, monsieur...--Il

faut le temps de...--Je paye comptant, monsieur; voilà les neuf mille

francs, prix de la maison...--C'est très-bien, mais...--Que faut-il pour

les frais de l'acte?... Parlez... monsieur... Je ne marchande point,

mais, je vous en prie, terminons promptement.

Avec de telles paroles, on met tout le monde en mouvement. Le notaire

presse son clerc, auquel je glisse une pièce d'or, et qui alors veut

bien ne pas retailler sa plume trois fois pour écrire le même mot.

Je vais me promener dans le jardin pendant que l'on travaille, et j'ai

la compagnie de madame la garde-note qui s'est empressée d'ôter ses

papillotes, et d'accourir, lorsqu'elle a su qu'il y avait dans l'étude

un jeune homme qui achetait sans marchander et payait très-noblement.

André le Savoyard · 第 23 / 34 段