Quand nous sommes dans la rue, je dis à Pierre:--Donne-moi le bras, et

n'aie pas l'air de marcher sur des oeufs.--Oui, mon frère... c'est que

je crains de me crotter, vois-tu.--Eh! qu'importe? tu as des

bottes.--Oui, mais elles sont si bien cirées, que ce serait dommage de

les gâter.--On ne s'occupe pas de cela quand on a un bel habit... Est-ce

que tu es gêné dans ton pantalon?--Non, mon frère.--Pourquoi donc te

fais-tu tirer comme cela pour avancer?--Mon frère, c'est que je croyais

qu'il fallait faire des petits pas pour avoir bonne tournure.--Fais tes

pas ordinaires, et ne t'occupe pas de ta tournure.--Ça suffit, mon

frère.--Ah! mon Dieu! comme tu es rouge! Est-ce que tu étouffes?--Non,

mon frère... mais c'est que ma cravate m'étrangle un peu.--Eh! que

diable! desserre-la donc!--Mon frère, c'est que je craignais de

chiffonner la rosette.

Je fais entrer Pierre sous une porte, et là je lui arrange sa cravate;

je déboutonne son habit, et je tâche de lui donner un peu d'assurance.

Nous nous remettons en route. Pierre fait une mine si drôle, que je ne

puis m'empêcher de lui demander si c'est qu'il étrangle encore.--Non,

mon frère, mais c'est qu'il me semble que tout le monde me regarde.--Et

pourquoi veux-tu que tout le monde s'occupe de toi! Allons, mon frère,

remets-toi, songe que tu es un honnête garçon, que tu peux marcher la

tête levée, et que ceux qui se moqueraient de ton air gauche n'en

pourraient peut-être pas dire autant.

Ces paroles rendent à Pierre l'usage de ses jambes, et nous arrivons

chez Bernard. En entrant chez le porteur d'eau, mon frère se retrouve à

son aise, il n'y a rien là qui lui impose.

Je le présente à mes bons amis, qui partagent ma joie et traitent Pierre

comme moi-même. Je remets à Bernard une lettre pour ma mère, il me tarde

qu'elle sache que Pierre est retrouvé. Nous passons plusieurs heures

chez le porteur d'eau; mon frère y est déjà comme chez lui, il n'éprouve

là ni gêne ni contrainte, et il promet à Bernard et à sa fille de venir

les voir souvent.

--Vous nous ferez toujours plaisir, lui dit Manette: mais il sera encore

plus grand lorsqu'André vous accompagnera. Bonne soeur! dans tout ce

qu'elle dit je vois la preuve de l'amitié qu'elle me porte.

--Tu as là de fiers amis, me dit Pierre en revenant. Ah! morgué! ce père

Bernard, quel brave homme! et sa fille... quel beau brin de fille!...

quel air aimable!... J'irai les voir souvent.--Tu feras bien, mon ami;

chez eux tu ne puiseras que de bons exemples, tu ne recevras que de bons

conseils.--Oui, oui, j'irai souvent, et puis, vois-tu, je suis à mon

aise chez eux, je n'ai pas peur de glisser sur le parquet en marchant,

ni de casser queuque meuble en me retournant.

Pendant les premiers jours qui suivent l'installation de mon frère chez

M. Dermilly, je conduis Pierre dans différents spectacles, je tâche de

le déniaiser un peu. Mon frère ne sait ni lire ni écrire: c'est moi qui

veux lui donner des leçons. M. Dermilly croit bien que Pierre ne fera

jamais un artiste; mais il pense qu'en lui enseignant les choses

indispensables on pourra le faire entrer dans quelque maison de

commerce.

Je m'aperçois que Pierre aura beaucoup de peine à apprendre seulement à

lire. Voilà un mois que je passe tous les matins quatre heures avec lui,

et qu'il en reste autant seul à essayer de former des lettres, et il ne

peut encore épeler papa ou maman.

Quand Pierre a pris ses leçons, il va se promener pour tâcher de se

donner ce qu'il appelle une jolie tournure, ou se rend chez Bernard et

sa fille. Je ne puis l'accompagner que rarement; l'état de M. Dermilly

devient alarmant, et je ne le quitte presque plus. Lorsque je sors un

moment, c'est pour passer devant l'hôtel et regarder les croisées

d'Adolphine. La présence de Pierre avait un instant fait taire mon

amour; mais ce sentiment n'était que comprimé, et privé de la vue de

celle que j'adore, loin de s'affaiblir, il semble s'accroître encore.

Lucile vient s'informer de la santé de M. Dermilly. Elle m'apprend que

le marquis est toujours aussi avide de plaisirs, le comte aussi

gourmand, Adolphine aussi triste, quoique madame la comtesse ne la

quitte pas une minute et cherche sans cesse à lui procurer des

distractions. Lucile s'étonne de ce que je ne viens pas à l'hôtel; mais

qui veillerait sur M. Dermilly? Ses forces diminuent visiblement, et,

quoiqu'il m'engage à accompagner Pierre et à prendre un peu de

distraction, je ne peux pas le quitter un moment. Homme respectable, il

paraît si touché des soins que je lui prodigue! Il me nomme son fils...

Je lui dois tout, et il semble étonné de ce que je fais. Est-ce que

l'ingratitude serait plus commune que la reconnaissance?

Mon frère rentre toujours avant onze heures. Un soir il n'est pas encore

revenu à minuit, et il est sorti depuis trois heures. Il dîne

quelquefois chez Bernard, sans doute il y aura été, mais Bernard se

couche à dix heures. Les spectacles sont finis depuis longtemps; où peut

être Pierre? M. Dermilly repose; je viens de le quitter, mais je ne me

couche pas, chaque moment ajoute à mon inquiétude; nous veillons, le

domestique et moi. Une heure vient de sonner, et mon frère ne rentre

pas. N'y tenant plus, je vais sortir, aller chez Bernard, lorsqu'enfin

on frappe à la porte cochère, et bientôt j'entends dans l'escalier la

voix de mon frère.

J'ai le projet de le gronder; mais en m'apercevant de son état, je vois

que mes discours seraient superflus maintenant. M. Pierre est gris; il

peut à peine se soutenir; il paraît même à son habit et à son pantalon

couverts de boue qu'il n'a pas toujours su conserver son équilibre. Il

n'a point de chapeau; sa cravate est dénouée et les yeux lui sortent de

la tête. Le malheureux! où a-t-il été? Ce n'est pas chez Bernard qu'il

s'est mis dans cet état. Je saurai tout demain matin; en ce moment, loin

de le questionner, je veux tâcher de le faire taire, car le vin le rend

très bavard, et il crie comme un sourd.

--C'est moi, mon frère... me voilà... Je suis un peu en retard... mais,

vois-tu, ce sont les plaisirs... et puis ces autres guerdins qui

voulaient nous battre; mais je dis, nous étions là... nous les avons

joliment rossés.

--Tais-toi, lui dis-je, et viens te reposer; M. Dermilly dort, tu sais

qu'il est malade, respecte au moins son sommeil.

--C'est juste, mon frère, c'est juste! ce bon M. Dermilly, ah! Dieu sait

si je l'aime et le respecte!... Je serais désolé de le réveiller.

Et le malheureux crie encore plus fort!... mais je l'entraîne dans ma

chambre et je ferme toutes les portes; du moins on ne pourra

l'entendre.--Couche-toi, lui dis-je; demain tu me conteras ce que tu as

fait.--Je me suis amusé... et nous avons bien dîné... Ah! ce qui

s'appelle dîné comme des négociants!...--Avec qui donc étiez-vous?--Avec

qui?... comment, je ne te l'ai pas dit?... C'est Loiseau que j'ai

rencontré... ma pratique jadis, et qui, à présent, dit qu'il est mon ami

à la vie et à la mort!...--Ah! il y a du Loiseau là-dedans... Je ne

m'étonne plus de l'état où je vous vois... Comment, vous allez encore

avec cet homme qui vous a trompé, et qui, suivant toutes les apparences,

est un fripon?--Mon frère, je t'assure qu'il m'a dit qu'il était le plus

honnête homme de la terre et que, si not' mère n'avait pas reçu

l'argent, c'était lui qui était trompé et volé dans cette affaire-là. En

foi de quoi il m'a montré des papiers et des lettres qui prouvent son

innocence.--Et tu ne sais pas lire.--C'est ce que je lui ai d'abord dit,

et c'est pour ça qu'il m'a répondu: Je vais te montrer des papiers qui

me rendront blanc comme neige à tes yeux, et, qui plus est, je vais te

les lire, et il me les lut. C'était un certificat de probité qui lui

était délivré par le juge de paix de son arrondissement, avec lequel

nous avons été dîner.--Avec le juge de paix?--Non, avec le certificat en

poche, chez un superbe traiteur à la carte?... C'était Loiseau qui

commandait, et c'est moi qui ai payé, parce que son gousset s'est trouvé

être percé, et quand il a cherché son argent, il n'a plus rien trouvé,

tout avait glissé par le trou.

Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée que M. Loiseau pourrait bien être

mon ami Rossignol. Je vois beaucoup d'analogie dans la conduite de ces

deux personnages.--Où donc l'avez-vous rencontré? dis-je à Pierre.

--Dans la rue, comme j'allais chez le père Bernard, je vois un homme qui

s'arrête en faisant des yeux effarés, puis qui me saute au cou en

s'écriant: _Je ne m'abuse pas... oui, vraiment! c'est lui-même!_... En

musique, parce qu'il chante souvent en parlant... ô Dieu! comme il

chante bien!... il fait avec sa voix des roulements comme un tambour...

Plus de doute! c'est ce coquin de Rossignol.--Après m'avoir embrassé

comme du pain, reprend Pierre, il m'a demandé si j'avais volé la

diligence ou gagné à la loterie... Je lui ai conté que j'avais retrouvé

mon frère André, et que j'étais chez un brave homme que j'aime et que je

respecte de toute mon âme!...

--Mais pas si haut, maudit braillard! veux-tu réveiller notre

bienfaiteur?--Ah! mon frère, c'est que quand je parle de cet homme-là je

sens tout de suite les larmes qui... oh! c'est que j'ai un coeur

sensible... hi! hi! hi!--Allons, le voilà qui pleure à présent!... Mais

couche-toi donc, bavard éternel, tu me diras tout cela demain.--Un homme

si respectable qui t'appelle son fils... hi! hi! hi!... Tu le mérites

bien! tu es si bon!... Ce cher André, qui m'apprend à lire et à

écrire... hi! hi! hi!... Va! je veux étudier, parce que cela me fend le

coeur de voir la peine que tu te donnes pour me faire lire papa et

maman... hi! hi! hi!

--C'est très-bien, Pierre, je suis content de toi; mais couche-toi, je

t'en prie.--Oui, mon frère... demain je lirai tout seul ba be bi bo

bu... Et puis, vois-tu, nous avons bu du vin de... attends donc, du vin

de Rotin, c'est ça; et au dessert nous avons cassé des assiettes, parce

que Loiseau chantait un boléro, et avec les morceaux il faisait des

castagnettes pour s'accompagner. C'était si joli, qu'il y a des jeunes

gens qui dînaient auprès de nous qui nous ont jeté des sous en nous

priant de nous taire. Là-dessus Loiseau leur a jeté les morceaux

d'assiette à la figure; ils ont riposté par des plats. Oh! ça volait

joliment! Il y a un vieux monsieur qui dînait tranquillement dans un

coin de la salle... avec un civet... il a reçu sur la tête un

saladier... alors il a été chercher la garde, et moi je n'ai plus

retrouvé mon chapeau... c'est dommage, il était tout neuf!--Quelle jolie

conduite!...--Oui, mon frère, nous nous sommes bravement conduits, et tu

dois être content de moi...--Très-content, mais couche-toi...--Dis-moi

d'abord que tu m'aimes toujours.--Eh! oui, je t'aime... mais il est

temps de dormir.

Il est enfin couché, et bientôt je l'entends ronfler. Ah! Pierre, où te

conduiraient les mauvaises connaissances si tu étais seul à Paris, sans

guide, sans amis! Alors il vaudrait bien mieux pour toi continuer de

porter des crochets que d'avoir quelque fortune: commissionnaire, tu

resterais honnête homme; mais dans l'opulence, qui sait ce que les

fripons feraient de toi!

C'est sa première faute, il faut la lui pardonner.

Le lendemain en s'éveillant Pierre cherche à se rappeler ce qu'il a fait

la veille; il a peine à rappeler ses idées, car les débauches de table

altèrent la mémoire et donnent à ceux qui s'y livrent fréquemment le

caractère de l'imbécillité. Mon frère, en revenant à lui, rougit de sa

conduite, et me supplie de la cacher à M. Dermilly. Il me promet de ne

plus aller avec M. Loiseau.--Si tu le revois, lui dis-je, il faut lui

assigner un rendez-vous sous le prétexte de dîner encore ensemble; tu

auras soin de me prévenir, et j'irai avec toi... Je veux connaître M.

Loiseau; et si c'est celui que je soupçonne, il recevra le prix de ses

friponneries.

Mais bientôt des inquiétudes plus vives me font oublier cet événement.

M. Dermilly ne peut plus quitter son fauteuil; il sent qu'il n'a que peu

de temps à vivre, et toutes les fois que l'on vient de la part de madame

la comtesse s'informer de sa santé il fait répondre qu'il se trouve

mieux.--Mon cher André, me dit-il, je connais mon état; mais à quoi bon

affliger d'avance Caroline!... elle pleurera ma mort non plus avec ce

désespoir qu'elle eût éprouvé autrefois, mais avec la douleur que l'on

ressent de se séparer d'un ami!... Toi, mon pauvre André, j'ai lu dans

ton coeur... l'amour te prépare aussi bien des chagrins!

Je cherche à dissiper ses soupçons, mais il a découvert mon secret.--Tu

aimes Adolphine, me dit-il; s'il dépendait de moi de te rendre heureux,

Adolphine serait ta femme... tu es mon fils adoptif, je n'ai point

d'héritier, et je te laisserai tout ce que je possède. Grâce à mon

talent et à la simplicité de mes goûts, je me suis fait près de six

mille livres de rente, ils seront à toi, André, c'est beaucoup pour un

artiste, mais c'est bien peu pour un M. de Francornard.

--Ah! monsieur, lui dis-je en couvrant ses mains de larmes, gardez vos

bienfaits et conservez-moi mon bienfaiteur, mon ami.

Mais, hélas! mes soins ne peuvent lui rendre la santé. M. Dermilly

traîne encore pendant un mois, et un matin il meurt dans mes bras en me

nommant son fils et en prononçant le nom de Caroline.

La perte de cet homme si bon, si indulgent, me porte le coup le plus

sensible. Pierre fait ce qu'il peut pour me consoler, Bernard et sa

fille accourent près de moi; ils mêlent leurs larmes aux miennes, ils

partagent mes regrets. C'est lorsque l'on est dans la peine que l'on

sent tout le prix de l'amitié.

M. Dermilly avait écrit ses dernières volontés. Il me laisse tout ce

qu'il possédait; je me trouve à la tête d'un beau mobilier et de près de

six mille livres de rente.

--Six mille livres de rente! s'écrie Pierre, te v'là grand seigneur,

André, te v'là assez riche pour acheter notre village.--Serait-il vrai?

dit Manette en me regardant avec inquiétude; André, est-ce que tu es

maintenant riche comme... comme les gens qui ont des hôtels?--Non,

Manette, je suis bien loin encore de ces gens-là! mais j'en ai

suffisamment pour faire des heureux; ma mère, mes frères, et vous, mes

amis, consentez à partager ma fortune.

--Mon garçon, dit le père Bernard en me serrant la main, je n'ai besoin

de rien, et je ne veux rien. Je sais bien, moi, que six mille livres de

rente ne sont pas une fortune immense... mais cela assure ton aisance et

celle de ta famille... Tu mérites ça, André, et je suis bien sûr que ces

nouvelles richesses ne te changeront pas.--Oh! non, père Bernard,

jamais.

Cette assurance semble rendre à Manette la tranquillité que la nouvelle

de ma fortune lui avait fait perdre. Je ne songe plus qu'à remplir les

dernières volontés de M. Dermilly; il m'a remis avant de mourir un

paquet cacheté avec prière de le porter moi-même à madame la comtesse;

je me dispose à me rendre à l'hôtel.

--On va savoir que tu es riche, dit Manette; peut-être va-t-on vouloir

t'y garder...--Non, ma soeur, non, on ne le voudra pas... Ah! je suis

encore un pauvre diable auprès de M. le comte...--Tant mieux!... car en

te rapprochant de lui, tu t'éloignerais de nous!

Au moment ou je vais me rendre à l'hôtel, on m'apporte une lettre; je

vois au timbre qu'elle vient de la Savoie. O ciel! ma bonne mère ne sait

point écrire!... Jacques non plus! Je redoute quelque malheur... Je

brise en tremblant le cachet; Pierre et mes amis m'entourent, aussi

impatients que moi de savoir ce que l'on m'écrit.

La lettre est de Michel, un de nos voisins. C'est à la prière de ma mère

qu'il m'écrit. Elle a appris avec bien de la joie que j'avais retrouvé

Pierre; cette nouvelle l'a aidée à supporter le malheur qu'elle venait

d'éprouver... Jacques, notre frère, est mort en glissant dans le fond

d'un précipice...

Pauvre Jacques!... nous l'avons perdu!... Il ne jouira donc point de

cette fortune qui vient de m'arriver... Je vois déjà s'évanouir une

partie de mes espérances! Pendant quelques minutes je ne puis

continuer... Je mêle mes larmes à celles de Pierre; tous deux nous

pleurons notre frère que nous avons quitté si jeune, et que nous nous

flattions de revoir devenu comme nous.

Je reprends enfin la lettre de Michel. Notre mère a le plus grand désir

de nous voir, de nous embrasser, Pierre et moi; elle a besoin de presser

contre son sein les fils qui lui restent et de pleurer avec eux celui

qui n'est plus. Elle nous supplie de ne point trop tarder, ne

dussions-nous rester qu'un jour auprès d'elle. Notre vue seule peut lui

rendre la santé.

--Hâtons-nous de remplir les voeux de notre mère, Pierre, dis-je à mon

frère, dès demain, dès aujourd'hui, s'il est possible, il faut partir...

Notre mère nous attend, elle est souffrante, notre présence la guérira.

Il faut nous rendre en Savoie.--Oui, mon frère, il faut partir... Est-ce

que nous irons à pied?--A pied!... ah! prenons la poste... le

courrier... qu'importe ce que cela coûtera, j'ai de l'argent... Je ne

puis mieux l'employer qu'à exaucer les désirs de cette bonne Marie, qui

n'a personne auprès d'elle pour la consoler de la perte de Jacques... Le

moyen le plus prompt... six chevaux, si cela est nécessaire, afin

d'arriver plus vite... Père Bernard, je vous en prie, chargez-vous de me

trouver cela, de faire tout préparer pour notre départ pendant que je

vais me rendre à l'hôtel pour exécuter les dernières volontés de M.

Dermilly.

--Oui, mon garçon, sois tranquille, je vais te louer une bonne chaise de

poste; tu auras des chevaux, un postillon, tout ce qu'il te faudra pour

aller comme le vent, ce soir même la voiture viendra te prendre ici...

Ce cher André... Ah! si je n'avais pas mes pratiques, que je ne veux pas

quitter, j'irais avec toi en Savoie, et je dirais à cette bonne Marie

qu'elle a un fils qui ne s'est point gâté à Paria.--Oui,

certainement... dit Manette en pleurant, c'est très-bien ce que tu fais,

André; tu vas voir ta mère... tu vas partir... mais tu reviendras,

n'est-ce pas?...--Oui, Manette, oui, nous nous reverrons.

--Ah! Dieu! quel plaisir! s'écrie Pierre en sautant dans la chambre.

Nous allons aller au pays à cheval dans une chaise de poste... comme le

vent... à six chevaux... O Dieu! quel effet ça va faire!... On nous

prendra pour des princes ou des marchands de boeufs retirés!

Je prie Manette de faire nos valises, car mon frère est tellement hors

de lui qu'il n'est pas en état de se charger des moindres apprêts; et

mettant dans ma poche le petit paquet que je dois remettre à madame la

comtesse, je me rends à l'hôtel.

Chemin faisant, je ne puis m'empêcher de songer à ma nouvelle situation

et de sentir au fond de mon coeur naître de nouvelles espérances. Six

mille livres de rente! c'est plus qu'il n'en faut pour vivre aisément.

Avec cela j'ai quelque talent, et, quoique bien loin de celui de mon

maître, je puis utiliser mes pinceaux... Si je me mariais, je serais

certain maintenant que ma femme jouirait d'une honnête aisance... Quand

on s'aime, une fortune médiocre suffît; ne peut-on être heureux sans

avoir un hôtel, une voiture, de nombreux domestiques!... Ah! si

Adolphine m'aimait!

Mais la réflexion fait évanouir ces chimères... Qu'est-ce que ma modeste

aisance auprès de la brillante fortune du comte?... Et d'ailleurs, quand

je serais riche, en serais-je moins André le Savoyard?

J'arrive à l'hôtel, je demande madame la comtesse et je traverse la cour

d'un pas moins timide qu'autrefois; il est donc vrai que la fortune

donne de l'assurance et un certain aplomb que l'on ne peut jamais

acquérir qu'avec le sentiment de son indépendance!

Je tiens dans ma main le petit paquet cacheté. Suivant toute apparence,

ce sont des lettres d'amour!... Souvent de tels billets ne vivent qu'un

moment! ceux-ci ont survécu à celui auquel ils furent adressés. Dans ces

lettres respirent toute l'ardeur, toute la tendresse d'une âme

brûlante... Leur lecture fait encore battre le coeur; celui qui les

inspira n'est plus qu'une froide poussière!... L'existence d'une feuille

de papier est souvent bien plus longue que la nôtre!

Ma bienfaitrice doit avoir appris la mort de M. Dermilly, et du moins je

n'aurai pas cette nouvelle à lui annoncer. En approchant de son

appartement, je sens mon courage m'abandonner. Il y a plus de cinq mois

que j'ai quitté l'hôtel; depuis ce temps je n'ai pas vu Adolphine,

aujourd'hui mon espoir sera-t-il encore trompé?

Je me suis fait annoncer; je pénètre enfin dans cet appartement dont

jadis l'entrée m'était toujours permise. Elle est là... je l'ai vue...

je n'ai encore vu qu'elle! Nos regards se sont rencontrés... Ils se

disent en une seconde tout ce que nos coeurs ont éprouvé depuis cinq

mois!

La voix de ma bienfaitrice me rappelle à moi-même. Je m'avance vers

elle; je vois sur ses traits les traces de sa profonde douleur; c'est un

témoignage du sentiment qui l'attachait à M. Dermilly; sa voix s'altère

en me parlant.

--André, nous avons perdu un ami véritable... Il me cachait son état...

il a voulu jusqu'au dernier moment me laisser l'espérance, et je me

berçais de cette illusion. Je sais ce qu'il a fait pour vous... Il vous

regardait comme son fils... ne vous a-t-il chargé de rien pour

moi?--Pardonnez-moi, madame... ce paquet que je ne devais remettre qu'à

vous.

Elle prend le paquet avec empressement... Je vois des larmes dans ses

yeux; et pendant qu'elle l'ouvre, je m'éloigne par discrétion et me

rapproche d'Adolphine... Nous pouvons causer en liberté, sa mère ne nous

voit plus... Elle n'est plus avec nous... La vue de ces lettres, écrites

il y a quinze ans, peut-être, vient de la reporter à cette époque de ses

premières amours; le présent a fui, elle est tout entière à ses

souvenirs.

--Pourquoi donc ne vous voit-on plus à l'hôtel? me dit Adolphine à

demi-voix. Ce n'est pas bien, monsieur André, de négliger ainsi vos

amis.--Ah! mademoiselle... ne doutez pas du plaisir que j'aurais à vous

voir... Mais je crains... Je n'ose... monsieur votre père... votre

cousin...--Eh bien!... est-ce qu'ils vous ont défendu de venir?... Mon

cousin est un étourdi... Il est aux eaux dans ce moment. Mon père ne

songe qu'à pleurer son chien, mort il y a quelques jours; maman est bien

triste d'avoir perdu ce bon M. Dermilly... moi je le pleure aussi...

J'espérais, du moins, que vous viendriez nous consoler, et l'on ne vous

voit pas!... Ah! monsieur André, combien je regrette le temps où vous

demeuriez avec nous, où nous passions la belle saison à la campagne!

que j'étais heureuse alors! Nous courions; nous dessinions ensemble...

Vous en souvenez-vous?...--Ah! mademoiselle... ces souvenirs font le

bonheur et le tourment de ma vie...--Le tourment... et pourquoi?...--Je

songe que ces jours charmants ne renaîtront plus... Je sens maintenant

la distance qui nous sépare... à treize ans je ne la voyais pas.

Je me tais, je soupire; Adolphine me regarde, son coeur semble

comprendre le mien; nous gardons le silence; mais nos yeux se parlent et

en disent plus que notre bouche n'oserait le faire. Heureux instants!...

La comtesse, les regards attachés sur ses lettres, songe à ses amours

passées; sa fille et moi nous goûtons en réalité ce qui pour elle n'est

plus qu'en souvenirs.

Mais une marche pesante, qui retentit dans la pièce voisine, a mis fin à

notre bonheur. Je m'éloigne d'Adolphine, ma bienfaitrice serre vivement

les papiers qu'elle tenait, et M. de Francornard entre dans

l'appartement.

--Ho! ho! dit-il en m'apercevant, c'est André qui est avec vous... Et

qu'est-ce qu'il vient donc faire encore dans mon hôtel?

--Monsieur, répond ma bienfaitrice, il vient me transmettre les derniers

adieux d'un homme... qui m'était bien cher... de M. Dermilly, qui en

mourant lui a laissé tout ce qu'il possédait.

--Ah! diable... c'est différent, dit le comte en se jetant dans une

bergère. Oui, oui, je me souviens que vous m'avez dit que M. Dermilly

était mort... César aussi est mort!... Et je le pleure tous les jours...

Dermilly n'était pas sans talent!... Mais César!... ah! c'est celui-là

qui était incomparable... Te souviens-tu, André, de lui avoir vu sauter

le cerceau?... Ah! il t'a fait son héritier... Oh! un peintre... Ce

n'est pas grand'chose qu'un tel héritage... Gueux comme un peintre! dit

le proverbe... C'est le collier de César qui est beau...

--M. Dermilly jouissait d'une honnête aisance, dit la mère d'Adolphine,

qui paraît souffrir des discours de son époux, et il laissé à André six

mille livres de revenu.

André le Savoyard · 第 22 / 34 段