Après avoir passé près d'une heure devant l'hôtel, les yeux fixés sur

les croisées d'Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure.

Mais mon coeur se dit que, sans l'arrivée du marquis, je serais encore

sous le même toit qu'Adolphine, et je ne puis m'empêcher de haïr celui

qui m'a séparé d'elle.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j'ai quitté la maison de

M. de Francornard, et je n'ai pas encore osé me rendre chez ma

bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures

devant l'hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux

heures où je suis dans l'atelier, parce que j'y suis toujours seul et

que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m'apprend que depuis mon départ

mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile,

si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de

Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure

qu'il entretient une danseuse de l'Opéra; qu'il en entretienne dix! et

qu'il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant,

parce qu'il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.

Lucile termine par son refrain ordinaire:--Je vous assure que je

n'apprends plus l'anglais et que je n'écoute pas Champagne. Mais venez

donc à l'hôtel, ce n'est pas bien de ne point aller voir madame.

J'en brûle d'envie, et je ne sais ce qui m'arrête!... Mais M. Dermilly

lui-même m'engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des

ordres pour moi; je me rends à l'hôtel. J'ai soigné ma toilette; sans

être coquet, je suis bien aise d'être habillé avec goût; en secret je

désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et

Lucile assure que j'ai une tournure fort distinguée.

Je tremble en entrant dans l'hôtel; et en montant l'escalier qui conduit

chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec

sa mère. Lucile m'aperçoit, elle court m'annoncer à sa maîtresse; au

bout d'un moment elle revient me dire d'entrer. Me voici devant

madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j'espérais trouver là.

Madame me témoigne beaucoup d'amitié; mais mon coeur cherche

Adolphine; j'espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il

faudra donc m'en retourner sans l'avoir vue?... Je ne sais si j'ai bien

répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu'elle s'aperçoit de mon

trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards

vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n'en

ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s'affaiblit chaque jour.

Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour

voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années

ont fait leur effet.

Il faut que je m'éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève;

mais je n'y tiens plus, et je balbutie le nom d'Adolphine.

--Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai

pas de lui faire part de votre bon souvenir.

Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m'éloigne tristement;

Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l'oreille:--J'irai

demain à l'atelier.--Pourquoi n'ai-je pas vu mademoiselle?--Madame lui a

dit d'aller dessiner chez elle et de l'y attendre, quand elle a su que

vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n'avoir pas

pris plus tôt toutes ces précautions?...

Je sors de l'hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes

qui me suffoquent. J'entre dans l'allée d'une maison, et là je pleure à

mon aise en regardant ses croisées et en me disant:--Je ne la verrai

plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n'entendrai plus sa douce

voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!

Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en

liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore

plus malheureux.

Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l'étais quand je

vivais avec Bernard, entre en chantant dans l'allée où je suis; il va

passer devant moi pour monter l'escalier qui est au fond, et je me suis

rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme

élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s'arrête à quelques

pas de moi; il ne peut se décider à monter l'escalier; mon chagrin lui

fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m'aborder. Il fait

quelques pas vers moi, puis s'éloigne; il tousse, il s'arrête; enfin,

n'y tenant plus, il s'approche en me disant:

--Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l'air de souffrir... Vous

êtes peut-être tombé dans l'escalier, qui est un peu noir..... ou ben,

dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!...

On crie gare! mais, bah! le bruit empêche d'entendre... Si vous voulez

que j'aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.

Dans ma situation toute conversation m'était importune. Mais je viens de

reconnaître l'accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je

n'en saurais douter; et le coeur n'est jamais muet pour ce qui lui

rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire

en lui répondant:--Merci, mon ami, je n'ai besoin de rien.

Sans doute le ton dont j'ai dit cela ne l'a pas convaincu, car il

s'approche davantage, et reprend au bout d'un moment:--En êtes-vous bien

sûr?

Je souris en essuyant mes yeux.--Vous êtes de la Savoie? lui

dis-je.--Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?--Oh! j'ai

reconnu l'accent du pays!...--Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard

aussi?--Oui, je suis votre compatriote.--Ah! ben, par exemple, je ne

m'en serais pas douté, moi!... vous n'avez pas du tout l'accent, vous,

ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!...

Ah! dame, c'est pas pour faire des _you piou, piou!_ que vous serez

venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.

La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.--Y a-t-il

longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.--Oh! oui,

monsieur, il y a ben longtemps!... J'avais sept ans quand je suis parti

du pays avec mon frère! J'ai diablement ramoné de cheminées depuis ce

temps-là.

Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je

considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à

reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques

rapports... et d'ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si

c'était lui!... Cet espoir fait battre mon coeur avec tant de force

que je puis à peine trouver celle de parler.

--De quel endroit de la Savoie êtes-vous?--De Vérin... petit village

près du mont Blanc.--De Vérin!... et votre père?...--Oh! il était mort

quand j'ai quitté le pays!...--Son nom?--Le nom de mon père? Pardi!

Georget, comme moi!--C'est lui!... c'est toi!... Pierre, tu ne me

reconnais pas?...

En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec

surprise.--C'est ton frère, lui dis-je, c'est André qui est devant toi.

--André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c'est-i possible!

Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l'embrassant à

plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors

pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l'un de

l'autre.

--Comment, c'est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu

pleurais!...--C'est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu

chantais!--Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait

fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du

chagrin!--Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si

content de te retrouver! je te croyais mort.--Pardi! je crois ben;

depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne

nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!

--Viens avec moi, dis-je à Pierre après l'avoir embrassé de nouveau;

viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t'aimera aussi,

j'en suis sûr...--Ah! un moment! j'allais dans cette maison pour une

commission. Il faut que j'aille rendre réponse; écoute donc! c'est qu'il

y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c'est queuque

chose!...--Viens, mon frère, je te donnerai tout l'argent que

j'ai...--Oh! c'est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d'ailleurs

une commission, c'est sacré, ça; est-ce que tu ne t'en souviens plus,

André?--Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t'attends

ici...--Donne-moi plutôt ton adresse, j'irai chez toi quand j'aurai

fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C'est une petite

raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui

fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m'envoyer encore le

guetter... Oh! c'est une petite fille qui est jalouse comme un démon!...

Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s'agit de sentiment,

elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent

mieux que les hommes!

Je lui donne l'adresse de M. Dermilly en l'engageant à se dépêcher.

--M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t'appelles plus André Georget comme

autrefois?--Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom

de mon père.--Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces

habits-là n'ont point changé ton coeur!--M. Dermilly est mon

bienfaiteur, celui chez qui je demeure...--Bon, bon, je comprends...--Ne

manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si

longtemps séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...--Ce bon

André... il est riche et il m'aime toujours!... Mais la petite fille qui

s'impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un

instant.

Pierre m'embrasse, puis monte l'escalier; moi je sors de cette allée

dans une situation d'esprit bien différente de celle où j'y étais entré.

Je suis si heureux d'avoir retrouvé mon frère, que je passe devant

l'hôtel sans m'arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu'à

Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet

événement.

Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l'arrivée de

Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu'il m'a perdu, et les

motifs qui l'ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.

S'il allait oublier l'adresse que je lui ai donnée, et moi qui n'ai pas

songé à lui demander la sienne. J'étais tellement ému!... Mais on sonne

de manière à casser la sonnette... Oh! c'est lui, sans doute. Je cours

ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...

Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la

chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à

onze ans lorsque je m'éveillai dans ce beau lit où l'on m'avait couché.

--Dieu! que c'est beau ici!... et comme c'est frotté! répète Pierre à

chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit

à l'oreille:--Est-ce que c'est ton maître?--Ah! c'est bien plus que

cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu'il regarde avec

respect, c'est mon second père... mon bienfaiteur!

--Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en

tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s'il doit la toucher, il

recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une

console, qu'il renverse d'un coup de pied. Le bruit que fait le meuble

en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une

table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d'un coup de

chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle

gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n'ose plus

bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de

faire cesser son embarras.

Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu'à un

fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l'ayant prié de me conter

tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre

prend ainsi la parole:

--Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand

ce vilain diable d'homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur

m'avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus

tant que j'eus de force; j'avais, sans m'en apercevoir, passé les

barrières, j'étais dans les champs quand je m'arrêtai. Alors je songeai

à toi, je t'appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment

tu m'appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre;

après m'être rhabillé, je m'assis sur le bord d'un fossé, je t'appelais

toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m'endormis en

t'appelant...

En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m'empêcher de courir

l'embrasser en lui disant:--C'est comme moi, oui, mon frère, c'est comme

cela que je me suis endormi loin de toi.

--Le lendemain matin en m'éveillant, reprend Pierre, je me remis en

marche sans savoir où j'allais. J'avais faim, je fouillai dans ma veste:

j'y trouvai sept sous, car c'était moi qui portais les fonds. J'entrai

dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique

j'eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n'avais

pas d'argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s'il a

faim et s'il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais

que tu avais plus d'esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce

qu'on nous avait dit souvent qu'avec de l'esprit, à Paris, on se tirait

bien d'affaire.

J'arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un

autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout,

j'étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais

dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce

que j'avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens

de renvoyer mon domestique, parce que c'était un ivrogne et qu'il me

volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais

tu mangeras moins, ce sera une économie: d'ailleurs les Savoyards sont

fidèles et accoutumés à boire de l'eau. Si tu veux venir avec moi, je te

prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher dans la

rue.--Et mon frère? lui dis-je.--Ton frère... je ferai faire à Paris les

recherches nécessaires, et il viendra te trouver.

Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu'il te ferait

chercher, je le suivis. Il était propriétaire d'une grande maison, mais

il n'en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit

coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m'y trouvai

bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs;

mais tu sais que nous n'étions pas difficiles. Enfin il me dit que

j'aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je

lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il

avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses

cheminées.

Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin

il me dit que tu avais quitté Paris, et qu'on ne savait pas où tu étais

allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:--Pierre, tu es

bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l'on ne trouve pas tous les

jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il

m'assura qu'il écrirait à ma mère pour qu'elle fût tranquille sur mon

sort.

Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus

je m'ennuyais chez lui, où d'ailleurs il commençait à crier après moi,

parce que j'avais, disait-il, trop d'appétit. Mais je n'osais le

quitter, car tu sais que j'ai toujours été timide; enfin, un matin que

je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître

vint me donner mon congé en me disant:--Tu as douze ans, tu manges déjà

comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et

moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère.

Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu

peux presque t'établir.

Je n'avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins

gaiement à Paris. J'étais déjà grand, je me dis: Je ferai des

commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais

dame, j'avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que

je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais

devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une

petite somme, je songeai à l'envoyer à notre mère; mais je ne savais

comment m'y prendre, lorsqu'un monsieur, une pratique que je décrottais

queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d'en avoir plus à me

donner, me tira d'embarras en me disant:--Pierre, j'ai des connaissances

dans ton pays, remets-moi l'argent que tu veux y envoyer, et je me

charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas

mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me

dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des

compliments.

--Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l'interrompant, tu auras été dupe

de quelque fripon, car notre mère n'a reçu de toi aucune nouvelle, et

elle te croit mort comme je le croyais aussi.--Serait-il possible! ce

monsieur avait cependant l'air ben honnête!... Et au bout de queuque

temps il m'a encore offert ses services.--Comment se nomme-t-il ce

monsieur-là?--Attends donc. Ah! il m'a dit qu'il s'appelait Loiseau et

qu'il était banquier.--Et son adresse?--Ah! ma foi! je ne la lui ai pas

demandée; c'était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois

il m'emmenait boire un verre de cassis chez l'épicier du coin.--Un

banquier qui va boire du cassis chez l'épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon

ami Pierre, votre M. Loiseau m'a tout l'air d'un drôle qui mérite une

volée de coups de bâton.

--Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j'ai fait ensuite une

maladie et que le travail n'a pas été fort bien, je n'ai pu depuis ce

temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer

un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m'a conduit dans

cette maison où je t'ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu

fusses mis comme un seigneur.

La dernière partie du récit de Pierre m'a fait rougir; je me hâte, pour

éviter d'autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce

qui m'est arrivé depuis que je l'ai perdu.--Ah! morgué! dit Pierre, que

tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux,

c'est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s'est bien fait du

changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une

tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis

resté ce que j'étais, je n'ai pas plus d'esprit qu'autrefois! mais tu

m'aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est

heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n'as pas

oublié tes parents. Ah! mon cher André, c'est bien, ça; moi, si j'étais

devenu riche, ça m'aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j'ai un

bon coeur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le

faubourg Saint-Jacques.

--Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec

votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.

--Serait-il possible! s'écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son

fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!...

Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui

sont chez moi avec ma malle... c'est égal, j'irai les chercher demain...

Ah! Dieu! comme on doit s'amuser ici!...

Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre

bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos,

j'emmène Pierre coucher avec moi.

Mon frère ne peut se lasser d'admirer les meubles de mon appartement; il

répète à chaque minute:--Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!

Cependant quelque chose tourmente Pierre, c'est de m'avoir trouvé

pleurant dans l'allée.--Mais qu'est-ce que tu avais qui te chagrinait?

me dit-il, tu ne m'as pas expliqué ça, je veux le savoir.--Je te le

dirai plus tard...--Non pas, je veux le savoir tout de suite; car,

vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin,

j'aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la

journée.--Mon chagrin n'était rien... c'est que... Pierre, tu n'as pas

encore été amoureux?...--Amoureux? ma foi! non.--Tu ne peux pas me

comprendre.--Ah! j'entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t'a

fait quelque niche, comme l'amant de ma petite raccommodeuse de

dentelles...--Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...--Sois

tranquille... les commissionnaires sont discrets.

Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu'il trouve

trop beau et trop tendre; enfin il s'y étend, et s'endort en

répétant:--Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais

m'amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce

pauvre André.

CHAPITRE XXIII

MORT DE M. DERMILLY.--JE SUIS RICHE.--PIERRE FAIT DES SOTTISES.

En nous réveillant le lendemain, nous nous embrassons encore, mon frère

et moi; après une longue séparation il est si doux de se revoir! Ce

matin même je vais écrire à notre mère pour lui annoncer cette heureuse

nouvelle.

M. Dermilly repose encore: J'envoie Pierre au faubourg Saint-Jacques

terminer ses affaires; il me promet d'être de retour à dix heures. J'ai

mon projet, et, quoique je ne rougisse point de mon frère, puisque,

grâce à l'amitié de M. Dermilly, il va demeurer avec nous, il ne doit

point conserver son costume de commissionnaire. Je suis à peu près de la

même taille que Pierre, je lui donnerai quelques-uns de mes habits. Je

cours acheter ce qui lui manquerait encore, et je dispose tout ce qu'il

faut pour sa toilette. Je suis si content d'avoir retrouvé mon frère,

que depuis hier ma gaieté d'autrefois semble revenue. Ah! je serais bien

plus heureux si la santé de M. Dermilly ne me donnait les plus vives

inquiétudes; mais chaque jour je le trouve plus faible, plus abattu, et

il ne veut pas que je fasse connaître son état à madame la comtesse,

parce qu'il craint de l'affliger.

Pierre revient avec ses crochets sur le dos.--Qu'avais-tu besoin

d'apporter cela? lui dis-je, tu sais bien que maintenant ils te sont

inutiles.--Ah! écoute donc, mon frère, tu veux faire queuque chose de

moi, mais il n'est pas sûr que tu y réussisses... on ne sait ce qui peut

arriver... Je garde mes crochets; peut-être un jour serai-je bien aise

de les retrouver.--Tu as raison, Pierre, et d'ailleurs, dans quelque

position que tu te trouves, ils te rappelleront ce que tu as été. Mais

maintenant habille-toi.--Comment, je vais mettre ces beaux habits!

s'écrie Pierre en examinant les effets que je lui présente.--Sans doute,

tu es mon frère; pourquoi ne serais-tu pas mis comme moi?--Au fait,

c'est juste... mais c'est que toi, tu as l'habitude de porter ça; au

lieu que moi, je vais être d'un gauche!...--Tu t'y feras: j'ai été

gauche aussi...--Allons, va pour le beau costume... Dieu! que je vais

être joli avec tout ça!

Quand Pierre est habillé, nous allons trouver M. Dermilly, qui nous

attend pour déjeuner. Il sourit en voyant mon frère: en effet, la mine

de Pierre est tout à fait comique; depuis qu'il a changé de toilette, il

a si peur de se salir, de se chiffonner, que le pauvre garçon se tient

roide comme un piquet, et n'ose pas se retourner. J'ai beau lui

dire:--Allons, Pierre, de l'aisance... de l'assurance; marche, et

tiens-toi comme si tu avais encore ta grosse veste...

Pierre est en admiration devant sa cravate et son gilet, il ne veut pas

se baisser le cou de crainte de déranger sa rosette; et nous avons

beaucoup de peine à le décider à s'asseoir, parce qu'il a peur de

froisser les basques de son habit.

Après le déjeuner, pendant lequel Pierre n'a renversé que deux tasses et

cassé qu'un sucrier, j'emmène mon frère chez le père Bernard; je veux

qu'il connaisse mes bons amis. Que ne puis-je aussi le mener à

l'hôtel!... Ah! si madame la comtesse et sa fille l'habitaient seules,

mon frère y serait bien reçu.

André le Savoyard · 第 21 / 34 段