--Voyons, petit John, donnez-moi une leçon d'anglais... et ne serrez pas

tant vos jambes contre les miennes.--_Yes, miss_--Oui, mais vos yes,

yes, ne vous empêchent point de me marcher sur les pieds...--_Yes,

miss_.--Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi

comment on dit je vous aime en anglais.--_I love you, miss_.--_Ai

love_... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes

dents ne sont pas laides... _Ai love_...--_You for ever_.--Fort et

quoi?...--_Ever_, _miss_.--Ah! comme en voilà long, et qu'est-ce que

cela veut dire tout cela?--Je aime vous pour beaucoup longtemps.--Ah!

ah! ah! qu'il est drôle ce petit John en disant cela!... C'est qu'il me

fait des yeux comme s'il avait vingt ans... ah! ah!--_For ever,

miss_.--Oui, oui, j'entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit

jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n'avais pas

encore remarqué cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela,

John?--_Kiss my_.--_Kiss my?_ ah! que c'est gentil, _kiss my!_... Tiens,

je dirai cela très-facilement, _kiss my... kiss my..._ Eh bien!

voulez-vous finir, petit jockey... C'est qu'il m'embrassé vraiment.

En ce moment j'ouvre la porte, pour terminer la leçon d'anglais, et je

vois mademoiselle Lucile tenant les mains d'un petit blondin rose, bien

joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les

Savoyards.

En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde

avec étonnement... Mais la femme de chambre se remet bientôt, et faisant

signe au jockey de s'en aller:--Voilà assez d'anglais pour aujourd'hui,

lui dit-elle, la leçon est finie.

M. John la salue d'un air presque fâché et s'éloigne en faisant une

petite mine très-comique.

--Comment, c'est vous, André? me dit Lucile en s'approchant de moi.

J'espère que cela s'appelle surprendre son monde!

--En effet, vous ne m'attendiez pas, je m'en suis aperçu.

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? N'allez-vous pas être jaloux d'un

enfant? d'un petit bonhomme qui me fait dire quelques mots d'anglais

pour rire? voilà tout... Ah! ce serait joli d'être jaloux de John!

--Non, Lucile, oh! non, je vous assure que cela ne me tourmente pas du

tout.

--A la bonne heure... Comme il est grandi encore depuis neuf mois!...

Oh! vous êtes un homme à présent. Eh bien! vous ne m'embrassez pas!...

Il faut que je vous le dise. Comment les voyages ne vous ont pas formé

plus que cela?

--Donnez-moi des nouvelles de madame... de mademoiselle.

--Vous ne les avez donc pas encore vues?

--Non, j'arrive à l'instant.

--Elles doivent être seules maintenant, car madame avait la migraine ce

matin et n'aura reçu personne.

--Elles sont seules? ah! je cours...

--Eh bien! monsieur André, vous ne m'avez pas embrassée... J'espère que

vous allez revenir.

Je n'écoute plus Lucile, je suis déjà devant l'appartement de madame la

comtesse. Comme mon coeur bat!... Je vais voir celle que j'adore... et

l'absence, bien loin d'affaiblir mon amour, n'a fait que l'accroître

encore.

Je traverse les pièces qui précèdent le salon de madame; je respire à

peine... Enfin, me voici tout près d'elle, une seule porte nous sépare

encore... Insensé! au lieu de nourrir cette passion qui doit faire le

malheur de ma vie, ne ferais-je pas mieux de fuir celle qui en est

l'objet? Mais je ne le puis... Je tiens le bouton de la porte. J'ouvre

doucement... je l'aperçois... assise près d'une table et lisant.

Elle ne m'a pas entendu... Elle continue de lire... elle est seule. Une

glace placée en face d'elle réfléchit ses traits. Je puis la contempler

à mon aise... Oui, elle est plus belle encore... L'adolescence amène

d'autres sentiments, et les traits en reçoivent une autre expression. Je

voudrais lire sur son front... Je cherche en elle un peu d'amour, pour

moi. Elle a seize ans maintenant... Ah que ne sommes-nous encore à ce

moment où je la portais dans mes bras... où ses petites mains jouaient

avec les boucles de mes cheveux!

En la regardant je me suis insensiblement approché... Enfin, je suis

tout près d'elle, et, sans y penser, sans en avoir eu le dessein, je

prends une de ses mains et je la porte sur mon coeur.

Adolphine fait d'abord un mouvement d'effroi, mais elle me reconnaît et

le plaisir brille dans ses yeux.

--C'est vous, André, me dit-elle, c'est vous! ah! que je suis contente

de vous revoir!... Vous ne voyagerez plus, n'est-ce pas, André? vous

resterez maintenant avec nous?...

Fille charmante!... et elle ne retire pas sa main que je presse sur mon

coeur! Je suis si heureux, si troublé, que je ne sais plus ce que je

dis, et il me semble qu'elle partage mon bonheur.

--Vous ne m'avez donc pas oublié, mademoiselle?

--Vous oublier, André! vous, l'ami de mon enfance, vous qui m'avez sauvé

la vie!... C'est mal de penser cela...

--Ah! mademoiselle, que ne puis-je vous consacrer toute mon existence!

Si vous saviez combien, loin de vous, le temps m'a paru long!... Je

n'avais qu'un désir, celui de revenir... de vous revoir...

Je ne suis plus maître de mon secret... il va m'échapper... je ne vois

plus la distance qui nous sépare, je ne vois qu'Adolphine, lorsque des

pas se font entendre: je n'ai que le temps de quitter sa main, de

m'éloigner d'elle... le marquis entre dans le salon.

En m'apercevant il fait une légère grimace, mais il s'approche de sa

cousine, il s'assied contre elle... et la regarde avec une familiarité!

il lui prend lestement la main... ah! il ne connaît pas le prix de ce

trésor!

--Ma chère petite cousine, on m'a dit que la maman était indisposée, et

moi aussi j'ai une espèce de migraine; je viens rire avec vous pour

tâcher de la guérir.

En achevant ces mots, le marquis se retourne et semble étonné de me voir

encore. Il me jette un regard insolent en s'écriant:--Que faites-vous

là?... sortez donc, vous voyez bien qu'on n'a pas besoin de vos

services...

Je reste immobile, mes yeux se fixent sur le marquis, mais je tâche de

contenir mon agitation.

Ne me voyant point bouger, le marquis reprend au bout d'un moment:--Eh

bien! est-ce que vous ne m'avez pas entendu?... je vous dis de sortir.

--Je vous ai fort bien entendu, monsieur; mais je ne pensais pas que ce

fût à moi que vous parliez ainsi.

--Et à qui donc, s'il vous plaît?... faut-il se gêner pour renvoyer

monsieur André le Savoyard!...

--Oui, monsieur, je suis Savoyard, et je m'en fais honneur; les

habitants de mon village sont honnêtes, fidèles, reconnaissants... je

tâcherai de conserver toute ma vie ces vertus héréditaires; c'est mon

seul patrimoine, mais je ne les changerais pas contre l'or et les titres

de beaucoup de gens.

--Ah! ah! phrase superbe... mon cher; vous avez retenu cela d'un

mélodrame de l'Ambigu ou de la Gaîté, n'est-ce pas? Mais c'est assez; je

vous dis de sortir, obéissez!

--Ce n'est pas à vous, monsieur, à me donner des ordres...

--Insolent!... je vous mettrai bien à la raison...

Mon sang bouillonne dans mes veines, mais Adolphine accourt auprès de

moi; son regard est suppliant:

--Mon Dieu! pourquoi donc vous disputer, s'écrie-t-elle, mon cousin; que

vous a donc fait André pour lui parler ainsi?...

--Votre André est un drôle que je veux corriger.

--Je ne me connais plus, je suis prêt à m'élancer sur le marquis...

Adolphine se jette entre nous, elle étend ses bras vers moi.

--Rendez grâces à la présence de mademoiselle, dis-je au marquis; sans

elle vous ne m'auriez pas insulté impunément.

--Je crois vraiment qu'il me brave... Ah! c'en est trop! et je veux...

En ce moment ma bienfaitrice paraît au milieu de nous; elle a entendu

notre querelle, et, oubliant ses souffrances, s'est empressée

d'accourir. Adolphine court dans les bras de sa mère en s'écriant:

--Ah! maman! je t'en prie, empêche-les de se quereller... si tu

savais...

--J'ai tout entendu, dit madame la comtesse; Thérigny, je croyais que

vous auriez plus de respect pour moi, et que, dans mon appartement,

devant ma fille, vous ne vous seriez pas livré à de tels emportements.

--Comment! ma chère tante, quand ce?...

--Taisez-vous. Et vous, André, rentrez chez vous, demain matin vous

viendrez me voir... Allez, André..., je vous en prie...

Comment résister aux ordres de ma bienfaitrice?... Elle me tend la main

en me faisant signe de m'éloigner. Je baise avec respect cette main

chérie, et je sors sans regarder le marquis, afin que ma colère ne

l'emporte pas sur mon devoir.

Lucile m'attendait dans ma chambre. N'étant plus en présence de madame

la comtesse, je puis enfin laisser éclater mes sentiments; je me promène

à grands pas dans l'appartement sans faire attention à Lucile, qui me

suit en me tirant de temps à autre par mon habit.

--Ai-je assez souffert... suis-je assez humilié?...

--Vous avec souffert, André, et quand donc cela?

--Devant Adolphine me traiter ainsi!...

--Qui donc?

--O ma bienfaitrice! sans vous je ne sais où m'aurait emporté ma

colère!...

--Allons, il est en colère maintenant... et contre qui donc, monsieur?

--C'en est fait, dès demain je quitte cette maison...

--Vous quittez l'hôtel... Ah ça! c'est pour rire que vous dites cela?

--Je l'aurais quitté sur-le-champ, sans les ordres de madame, qui m'y

retiennent jusqu'à demain.

--Monsieur André, je n'aime pas ces plaisanteries-là! je vais me trouver

mal si vous parlez encore de départ... ah! je sens déjà que mes nerfs se

crispent, se retirent...

Lucile s'assied en poussant de grands gémissements; mais comme elle

s'aperçoit que je continue de me promener dans la chambre sans faire

attention à ses nerfs, elle se décide à ne point se trouver mal, et

court de nouveau après moi.

--Mon petit André... qui est-ce qui vous fâche donc si fort?... est-ce

parce que j'apprenais quelques mots d'anglais avec John?... eh bien! je

vous promets de ne plus prendre de leçons, quoique ce soit bien

innocent.

--Ah! vous pourrez prendre autant de leçons qu'il vous plaira. Lucile,

je ne serai plus là pour vous gêner... je pars demain.

--La! c'était bien la peine de revenir pour partir si vite!... Et que

vous a-t-on fait, monsieur, pour que vous soyez si pressé de nous

quitter?

--On m'a insulté... traité comme un misérable...

--Qui donc?

--Le neveu de M. le comte.

--Eh! c'est pour cela que vous êtes si en colère?... est-ce qu'il faut

faire attention aux discours d'un étourdi, d'un fou, qui, les trois

quarts du temps, ne pense pas à ce qu'il dit?

--Ah! Lucile, il est des choses que je ne pourrai jamais supporter. Si

je restais dans cet hôtel, d'un moment à l'autre il arriverait quelque

scène fâcheuse... Il est de mon devoir de partir, et je suis sûr que

madame la comtesse elle-même m'approuvera.

--Je suis bien sûre, moi, qu'elle ne vous laissera pas partir.

--Lucile, aidez-moi à faire mes apprêts...

--Joli passe-temps! après neuf mois d'absence!... quand on doit avoir

tant de choses à se dire! il faut que j'aide monsieur à faire des

paquets!...

--Oh! ce ne sera pas long!...

--Mon Dieu! mon Dieu! que je vais m'ennuyer dans cette maison

maintenant! Pendant votre voyage, au moins je savais que vous

reviendriez, et cela me consolait.

--Vous apprendrez l'anglais, Lucile, et cela vous distraira.

--Est-il méchant! aimez-donc quelqu'un... pour qu'il vous fasse de la

peine ensuite.

--Ah! Lucile, je ne perdrai jamais le souvenir de vos bontés et des

heureux instants que j'ai passés avec vous.

--Je l'espère bien... d'ailleurs nous nous reverrons... Embrassez-moi

donc si vous m'aimez toujours...

--Mais ce M. Thérigny... ah! je sens que sa vue seule...

--Au diable les gens en colère!... cela n'est bon à rien!... vous étiez

bien plus aimable quand vous étiez petit, monsieur André.

--Comme elle tendait ses bras vers moi... comme elle me regardait!

--Qui donc vous tendait les bras?

--Ah! elle ne me méprise pas, elle!... son coeur est si bon, si

sensible!...

--Monsieur, vous empaquetterez vous-même vos culottes... tout ici

commente à m'ennuyer beaucoup.

--Adolphine! Adolphine!...

--Allons, voilà mademoiselle qui en est à présent; en vérité, je crois

qu'il perd la tête... encore si c'était d'amour pour moi, on le lui

pardonnerait... mais, bah! il ne pense pas plus à moi!... Et où monsieur

va-t-il loger? j'espère que ce n'est pas avec mademoiselle Manette; car

enfin ce n'est plus un enfant, votre Manette, et les moeurs... André,

vous me donnerez votre adresse; j'irai vous voir souvent.

--Je vais demeurer chez M. Dermilly.

--Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gênant... c'est égal, j'aime mieux

cela que si vous étiez chez le père Bernard.

Bernard!... Manette!... je suis à Paris, et je n'ai pas encore été les

embrasser! Ah! combien je m'en veux!... Mais en quittant cette maison je

serai tout à l'amitié.

Je retombe dans mes réflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit

se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me

faisant une mine moitié tendre, moitié fâchée.

J'attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez

elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m'avertir que sa

maîtresse désire me parler, et je me hâte de me rendre près de ma

bienfaitrice. Adolphine est là... elle dessine auprès de sa mère.

La bonne Caroline me témoigne la plus tendre amitié, sa fille m'adresse

un charmant sourire. On semble vouloir me dédommager du chagrin que m'a

causé le marquis, en me montrant encore plus d'intérêt. J'apprends à

madame mon désir d'aller vivre près de M. Dermilly, si elle veut bien y

consentir. Adolphine semble attendre avec anxiété la réponse de sa mère;

celle-ci, après avoir réfléchi quelque temps, me dit enfin:

--Je ne puis vous blâmer, André, et je ne m'oppose point à votre

départ... non que je pense que le marquis vous dise désormais rien de

désagréable, mais je sens que sa présence doit vous être pénible...

Votre éducation est terminée, il vous faut maintenant connaître le monde

et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un

meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c'est

beaucoup dire, André; mais, en vous sachant auprès de lui, je vous

croirai toujours avec moi.

--Quoi, maman, tu le laisses partir? s'écrie Adolphine.

--Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. André a dix-neuf ans,

le séjour de cet hôtel, où il reste presque toujours enfermé dans sa

chambre, n'est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent,

n'est-il pas vrai, André?

Je réponds en balbutiant; car je suis tout troublé de la douleur

d'Adolphine... J'ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c'est

mon départ qui les fait couler.

--Avant de vous laisser partir, André, reprend ma bienfaitrice, je veux

vous faire connaître mes intentions: j'avais le projet de vous établir,

mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...

--Avec celle que j'aime, madame! dis-je vivement tandis qu'Adolphine

prête une oreille attentive en me regardant à la dérobée.

--Oui, André, je connais vos sentiments... Croyez-vous que depuis

longtemps je ne les aie pas devinés?...

Je rougis, je baisse les yeux. Madame la comtesse continue:

--Mais je sens que vous êtes trop jeune pour vous marier maintenant...

Au reste, dès que vous voudrez épouser Manette, songez, André, que la

dot est prête, et que j'exige que vous acceptiez cette faible marque de

mon amitié: c'est bien peu auprès de ce que votre père fit jadis pour

moi.

Manette! elle croit que j'aime Manette!... Adolphine pourrait le penser

aussi! je veux la détromper: ses regards sont attachés sur son dessin...

mais sa main est immobile... elle cache son visage pour dérober son

émotion à sa mère.

Madame, je suis reconnaissant de vos bienfaits, dis-je avec feu; mais je

ne puis les accepter... Vous vous êtes trompée sur mes sentiments... Je

ne serai jamais l'époux de Manette... Je l'aime comme une soeur; mais

je ne ressens point d'amour pour elle...

--Vous n'aimez pas Manette! s'écrie avec surprise ma bienfaitrice; je ne

lui réponds plus; je ne vois qu'Adolphine, qui paraît respirer plus

librement, et vient de me jeter un si doux regard qu'il me semble que je

n'ai plus rien à envier aux rois de la terre.

Je la regarde toujours, et, quoiqu'elle ait baissé la tête, je vois

encore sur ses lèvres les traces du sourire que ma réponse a fait

naître.

Nous restons quelques minutes dans cette situation; je ne m'aperçois pas

que la mère d'Adolphine promène alternativement ses regards sur moi et

sur sa fille; mais, en revenant de mon ivresse, je vois sur le front de

ma bienfaitrice une expression de sévérité qu'elle n'a jamais eue avec

moi, et je baisse les yeux en rougissant, tremblant qu'elle n'ait lu

dans mon coeur.

--Il suffit, André, dit enfin la comtesse, je suis fâchée de m'être

trompée... Je croyais Manette destinée à être un jour votre femme... et

je suis persuadée qu'elle aurait fait votre bonheur... Mais peut-être

changerez-vous de sentiments, et...

--Oh! non, madame! non, jamais je ne changerai!... jamais je n'aurai

d'amour pour une... pour qui... pour...

--C'est assez: vous pouvez partir. Je me charge de présenter vos

respects à M. le comte.

Je vais m'éloigner intimidé du ton de ma bienfaitrice, mais elle reprend

bientôt avec un accent plus doux:

--André, n'oubliez jamais que vous avez passé une partie de votre

jeunesse dans cette maison... que je vous aime comme mon fils... que

votre bonheur fut toujours mon plus cher désir.

--Moi l'oublier, madame... ah! jamais!... vos bienfaits sont gravés dans

mon âme; puissé-je un jour être à même de vous prouver ma

reconnaissance!

La bonne Caroline me presse dans ses bras. Adolphine s'avance... Un

regard de sa mère semble arrêter ses pas; mais elle me tend la main en

signe d'adieu, et je presse cette main chérie qui tremble dans la

mienne... C'en est fait, je m'éloigne; je quitte cet hôtel où j'ai passé

huit années de ma vie... Peut-être eussé-je été plus heureux en n'y

entrant jamais!

CHAPITRE XXII

RENCONTRE INESPÉRÉE.

--Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j'ai

pour jamais quitté l'hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec

vous.

--Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses

bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois

mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du

moins c'est ta main qui me fermera les yeux.

Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant ce qui

s'est passé a l'hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m'écoute

attentivement.--Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en

demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte

de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de

Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu

iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point

rencontrer des gens qui ne t'aiment pas. Va souvent chez Bernard et

Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu'ils le désirent,

ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu'un

artiste et je ne rougis point de la visite d'un honnête homme, de

quelque classe qu'il soit. Si j'étais comte, il me semble que je

penserais de même.

Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l'on me transporta

blessé a l'âge de onze ans. La bonne Thérèse n'est plus, un domestique

fidèle la remplace. Je retourne visiter l'atelier où Rossignol a joué sa

scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour

quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne

serai plus sa dupe. M. Dermilly n'a pas depuis longtemps employé de

modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort

rarement.--C'est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j'ai

commencés.

Je n'ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l'hôtel m'a

tellement occupé, que je suis excusable d'avoir tardé à me rendre près

d'eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le

père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter,

car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin;

mais le porteur d'eau n'a point de vanité; et lorsque Manette lui

propose de descendre d'un étage afin de moins se fatiguer, il lui

répond:--Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu'ici, et mes amis

à venir m'y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer

en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.

A cela Manette n'ose rien répondre, son coeur lui dit que le cinquième

ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l'escalier, et je

me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les

embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu'elle

me voit toujours de même, et moi je m'aperçois qu'elle est fort bien

faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé,

décent, qui lui sied fort bien.

--Je viens dîner avec vous, leur dis-je.--Quoi! tu ne retournes pas à

l'hôtel? s'écrie Manette.--Non, je n'y retourne plus, je l'ai quitté

pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.

Le père Bernard me demande l'explication de ce changement, et je lui

conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l'ivresse

que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis

qu'elle sait que je n'habite plus l'hôtel, il semble qu'un délire se

soit emparé d'elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et

chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut

rester en place... C'est Manette à l'âge de huit ans lorsque nous

dansions ensemble les bourrées de notre pays.

--Mon père! mon père! s'écrie-t-elle, il ne reste plus à l'hôtel!... ah!

quel bonheur!... que je suis contente!--Eh! pourquoi donc cela? dit le

père Bernard.--Ah! mon père, c'est que nous le verrons bien davantage

maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d'aller chez

lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à

nous... il nous aimera bien mieux...--Bien mieux, Manette! est-ce qu'à

l'hôtel je vous avais oubliés?--Non, non, mais c'est égal; ces beaux

appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours

un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis

heureuse!... ah! n'y retourne jamais!

--Jamais! s'écrie Bernard, et c'est ainsi qu'il reconnaîtrait les

bienfaits de madame la comtesse?--Oh! mon père, pardon, je sais bien

qu'il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans

cette grande maison où je n'aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait

lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne

pouvait pas et il ne doit pas l'oublier. N'est-ce pas, André, que tu

veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le

fier?...

--Moi, Manette!... est-ce que je l'ai jamais été?--Eh! non, par Dieu!

mon garçon, tu ne l'as pas été; mais je crois, en vérité, qu'il a passé

quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n'a jamais tant parlé

ni tant sauté depuis dix ans!

Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît

courte, car ils me témoignent tant d'amitié que mon coeur en est

vivement touché. Lorsque le souvenir d'Adolphine vient rembrunir mon

front et qu'il m'échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma

pensée, s'empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de

mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes

lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu

plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la

santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas

en me souriant:

--André, quelle charmante journée j'ai passée! Oh! il y a bien longtemps

que je n'avais été aussi heureuse!

Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l'hôtel

je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je

entré dans cette belle maison où j'ai laissé ma gaieté d'autrefois?

J'ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je

ne puis résister au désir de passer devant l'hôtel: je n'entrerai pas,

mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j'ai passé mon

adolescence, où j'ai reçu de l'éducation! là on a éclairé ma raison, mon

jugement, nourri mon esprit... Mais j'ai payé tous ces avantages par la

perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d'être ingrat; je ne devais

pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours

près d'elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet

amour qu'elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m'ont-ils laissé

pendant huit ans à même d'apprécier à chaque instant ses vertus,

d'admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé

que je n'avais pas un coeur!

Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d'après tout ce que

j'ai entendu, elle a connu l'amour, elle doit compatir à ses peines. On

l'a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l'inclination

de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma

bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans

elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l'âge s'effacent les

peines du coeur, et on est moins sensible à celles des autres.

André le Savoyard · 第 20 / 34 段