Je ne puis dire plus, je crains de me trahir... M. Dermilly a cessé de

me questionner, mais il me regarde... Je vois dans ses yeux l'intérêt

mêlé à la douleur. Au bout d'un moment il soupire:--Pauvre André!

s'écrie-t-il en me serrant la main.

Pauvre André!... O ciel!... aurait-il surpris mon secret!... Mais non,

je n'ai rien dit qui puisse lui faire soupçonner le sentiment qui

m'agite; cependant il semble avoir lu dans mon âme.--Tu partiras avec

moi, André, me dit-il, ce voyage te fera aussi du bien; et au lieu

d'attendre huit jours, je vais faire mes dispositions pour que nous

partions après-demain.

--Irons-nous en Savoie, monsieur? lui dis-je au bout d'un moment.

--Pas cette fois, André, mais l'année prochaine, si ma santé me le

permet, je te promets que tu iras avec moi embrasser ta mère...

Embrasser ma mère!... quel bonheur l'après une aussi longue absence! sur

le sein de sa mère on doit oublier toutes les peines de l'amour!

Notre voyage est arrêté. Avant de retourner à l'hôtel, je me rends chez

Bernard, auquel je vais annoncer mon prochain départ; je m'attends à la

douleur de Manette; mais elle apprend mon voyage avec plus de calme que

je ne l'aurais cru; il semble qu'elle soit bien aise de me voir

m'éloigner de l'hôtel.--Tu ne devrais plus te séparer de M. Dermilly, me

dit-elle, il est si bon, il t'aime tant! Ne serais-tu pas mieux près de

lui que dans cet hôtel, dont le maître te fait mauvaise mine? En

revenant de ton voyage, est-ce que tu retourneras chez M. le

comte?--Mais... sans doute... pour quelque temps du moins...--Tiens,

André, à présent que tu es un homme, que tu as des talents, il me semble

qu'à ta place je ne voudrais pas rester dans cet hôtel... A quoi cela te

mènera-t-il, si ce n'est à t'accoutumer à vivre en grand seigneur?

Je crois que Manette a raison; mais ma bienfaitrice n'a-t-elle pas le

droit de disposer de moi, et aurai-je jamais la force de m'éloigner

d'Adolphine? Je ne pense pas en ce moment au marquis de Thérigny.

En arrivant à l'hôtel, apprenant que madame la comtesse est seule avec

sa fille, je me rends en tremblant dans son appartement, pour lui faire

connaître les intentions de M. Dermilly.

Ma bienfaitrice approuve ce projet.--Ce voyage ne peut que t'être utile,

me dit-elle; il complétera ton éducation; mon cher André, avec monsieur

Dermilly, tu jugeras mieux les pays que tu visiteras; tu acquerras de

nouvelles connaissances, et, à ton retour, je m'occuperai d'assurer ton

sort.

Je n'entends pas ce que me dit madame la comtesse. J'ai les yeux tournés

du côté d'Adolphine; en apprenant que j'allais partir, il m'a semble la

voir pâlir: mon absence lui causerait-elle en effet quelque peine? Ah!

je m'éloignerais moins malheureux, si j'espérais ne pas être oublié!

Elle se lève, elle vient vers nous.--Comment! André, vous allez nous

quitter? me dit-elle avec cet accent qui pénètre jusqu'à mon coeur.

Puis l'aimable enfant jette ses bras autour du cou de sa mère en

ajoutant:--Maman, pourquoi laisses-tu partir André?... qu'a-t-il besoin

de voyager?... est-ce qu'il n'est pas mieux auprès de nous?...

Sa mère sourit et l'embrasse en lui disant:--Ma bonne amie, André

reviendra. D'ailleurs, il faut bien nous accoutumer à son absence; songe

qu'il ne restera pas toujours auprès de nous; André devient grand et il

faudra... Mais nous parlerons de cela à son retour.

Adolphine me regarde tristement, je baisse les yeux en soupirant; je ne

puis lui dire que tout mon bonheur serait de vivre auprès d'elle!... Il

y a dans la vie tant de choses que l'on pense et que l'on ne dit pas!...

Mais on ouvre la porte avec fracas: c'est le jeune marquis, qui entre en

riant et se jette dans un fauteuil en disant que son oncle est furieux,

parce qu'en voulant apprendre à fumer à César, il vient de lui casser

une dent.

L'arrivée du jeune Thérigny a changé notre situation; madame la comtesse

a la bonté de l'écouter; Adolphine va à son piano, et moi je m'éloigne,

car l'accident arrivé à César ne doit plus permettre que l'on s'occupe

du départ du Savoyard.

Il n'y a plus qu'une personne à laquelle je n'ai pas encore appris mon

prochain départ; mais j'attends le soir, parce que la petite femme de

chambre vient ordinairement me voir lorsque sa maîtresse n'a plus besoin

de ses services.

En effet, je reconnais bientôt la marche vive et légère de Lucile, qui

vient s'informer si je suis encore mélancolique comme la veille.

Je ne sais trop comment lui apprendre mon voyage: elle est si emportée

dans son amour que je crains aussi de l'affliger.... Cependant, il faut

parler, elle-même m'en prie.

--Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien

cela!... vous n'êtes point comme à votre ordinaire... André, auriez-vous

des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout

absolument, même vos infidélités, si vous avez été assez ingrat pour

m'en faire.

--Oh! non, Lucile, ce n'est pas cela...

--Ce n'est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me

faites penser des choses...

--Lucile... je vais bientôt partir... mais je reviendrai...

--Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures!

Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai à madame que vous vous

dérangez...

--Mais vous ne m'entendez pas, Lucile... c'est M. Dermilly qui

m'emmène... sa santé l'oblige à voyager, il se rend en Suisse; je

l'accompagne et nous partons après-demain.

--Vous partez... vous allez en Suisse après-demain? Et il me dit cela

comme ça!... Ah! André, si vous me quittez, je me laisserai mourir de

chagrin.

Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle étend les

bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu'elle a des

attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je

cherche de la fleur d'orange, du sucre, du vinaigre, de l'eau de

Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez,

en lui disant: Lucile, ma chère Lucile!... revenez à vous!... mon

absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...

Mais elle ne me répond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon

inquiétude augmenter, je suis sur le point d'aller chercher du secours

dans l'hôtel, lorsque tout d'un coup elle se lève brusquement en jetant

de côté les verres et les flacons que je lui présente, et s'écrie avec

l'accent de la colère:--Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je

ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai

partout. Vous verrez que j'ai aussi du caractère. Je ne connais plus

rien, j'abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu'on voudra, ça

m'est égal!...

Et Lucile, en disant cela, se promène dans ma chambre en frappant du

pied, en jetant de côté les meubles qu'elle rencontre, en cognant avec

son poing sur les tables, la commode; c'est un petit démon; mais sa

fureur me rassure sur l'état de sa santé. Cependant, je ne voudrais pas

que l'on entendît son tapage... Je tâche de l'apaiser, elle ne m'écoute

pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met à pleurer, et, avec

les larmes, sa fureur a cessé.

Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence à devenir

raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir.

Ce n'était que le premier moment à passer. Mais que de soupirs, de

regrets, de promesses de fidélité! Je fais tout ce que je peux pour la

rassurer, elle est toujours inquiète.

Minuit a sonné: Lucile se dispose à rentrer dans sa chambre; mais elle

me prie de la reconduire, afin d'être avec moi plus longtemps. Je n'irai

pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d'entrer un

moment, parce qu'elle n'a pas envie de dormir... Je n'en ai pas envie

non plus, et d'ailleurs puis-je refuser quelque chose à celle qui me

témoigne tant d'attachement? J'entre donc... pour un moment; mais je ne

sais comment cela se fait, toute la nuit s'écoule, et il est grand jour

que je tiens encore compagnie à Lucile.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a déjà du monde levé

dans l'hôtel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! André,

que penserait-on?...

Il me semble que l'on ne pourrait penser que la vérité. Mais je conçois

qu'il y en a dont il faut faire mystère. Lucile m'engage à rester toute

la journée caché dans sa chambre, et à n'en sortir que le soir. Ma

prudence ne va pas jusque-là, et je me vois forcé de refuser Lucile,

qui, je crois, s'arrangerait de me tenir constamment caché chez elle.

J'ai d'ailleurs à m'occuper des préparatifs de mon voyage; malgré les

prières de Lucile, qui craint beaucoup pour sa réputation, je m'esquive

et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m'est nécessaire,

puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le

lendemain matin; je n'ai plus que le temps d'aller embrasser Manette et

son père. Je promets à ma soeur d'écrire souvent, et elle doit me

répondre. J'ai chargé Bernard d'un nouvel envoi pour ma mère; je puis

donc être quelque temps tranquille de ce côté.

Lucile veut aussi que je lui écrive; je le lui promets, à condition

qu'elle me répondra, et qu'elle me tiendra au courant de tout ce qui se

passera à l'hôtel pendant mon absence. Je ne puis mieux m'adresser pour

être au fait de tout.--Je ne sais pas bien écrire, me dit Lucile; mais,

mon cher André, vous excuserez mon style.

Excuser son style!... Elle croit donc que j'oublie que j'ai été

commissionnaire? Lucile dit qu'il y a tant de gens qui perdent le

souvenir de leur origine, que je puis bien faire de même. Non, je me

rappellerai toujours et mon pays et ma chaumière.

Je saisis le moment où madame est seule pour aller lui dire adieu.

Adolphine est là!... comme elle a l'air triste! Je ne puis dire un mot;

j'ai le coeur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer;

mais elle devine le motif qui m'amène.--Adieu, André, me dit-elle;

faites un voyage agréable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly....

Sa santé s'affaiblit chaque jour; j'espère que le changement d'air lui

sera favorable. André, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde

comme son fils... Je n'ai pas besoin de vous le recommander...

La voix de madame s'est altérée en prononçant ces paroles; elle me tend

sa main, que je presse sur mon coeur en lui assurant que je ferai

tout pour être digne des bontés de celui qui, avec elle, a tant fait

pour moi.

Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m'éloigner.--Eh

bien, André, me dit ma bienfaitrice, tu n'embrasses pas Adolphine avant

de partir?...

L'embrasser! je n'osais: en ce moment même je n'ose encore. Mais

l'aimable enfant se lève et fait quelques pas vers moi. Elle me tend sa

joue fraîche comme la rose, en me disant: Adieu, André; revenez bien

vite...

J'ai approché mes lèvres de ses joues, que j'effleure à peine, puis je

m'éloigne précipitamment, car je ne sais plus où j'en suis; mais

j'emporte, pour tout le temps de l'absence le souvenir de ce moment de

bonheur.

CHAPITRE XX

VOYAGE EN SUISSE.

Nous sommes partis; déjà plusieurs lieues me séparent d'elle, et je

crois encore sentir sur mes lèvres le velouté de ses joues; je crois

encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un

baiser. Délire de l'amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu

dois rendre souvent ingrat, injuste, égoïste! L'amitié d'une soeur, le

souvenir d'un ami, la tendresse filiale, tout s'efface de notre esprit

tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n'es qu'un délire; et

quand la raison renaît, l'amitié reprend ses droits.

Je suis près de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le

silence; il a la bonté de me laisser à mes réflexions. Ce n'est qu'au

bout d'un long espace de temps que je me revois dans la voiture, près de

celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et

auquel je n'ai pas encore dit un mot.

Je me retourne vivement vers lui:

--Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c'est que je

pensais...

--Je ne t'en veux pas, André; je sais ce qui t'occupe, mon ami; dans les

premiers moments du voyage le coeur est encore plein du souvenir des

adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes réflexions,

admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie

un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laissé. André,

tu n'as pas encore dix-huit ans; mais ton âme est aimante, ton coeur

brûlant!... Si tu ne sais point modérer tes passions, tu éprouveras bien

des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne

sont pas les plus heureux!... j'en suis moi-même un exemple. Un amour

que je n'ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant

d'une fortune honnête, et avec assez de talent pour être estimé par les

gens de mérite, j'aurais pu faire un bon mariage et couler des jours

heureux. Je sens maintenant que je n'ai pas été raisonnable, parce que

j'approche de quarante ans: mais à vingt-cinq ans je ne pensais pas

ainsi. Crois-moi, André, ne m'imite point; et si ton coeur éprouve

déjà quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux résultat, au

lieu de t'y abandonner, ne songe qu'à te distraire, et tu finiras par en

triompher.

M. Dermilly a bien raison: au lieu de rêver sans cesse à la charmante

Adolphine, je ferais mieux de m'occuper de tout autre objet, dussé-je

même faire quelques infidélités à Lucile; mais je n'approche pas de

quarante ans, et je pense comme il pensait à vingt-cinq.

Mon compagnon m'entretient de Manette, de Bernard, de ma mère, de ce

pauvre Pierre, que je n'ai pu retrouver, et qui sans doute n'existe

plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l'amour n'a point banni

de mon coeur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma

bienfaitrice, de sa bonté, du bien qu'elle répand autour d'elle. M.

Dermilly m'écoute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres

détails sur ce qui regarde madame la comtesse sont précieux pour lui;

alors je suis bien sûr qu'il rêve encore comme à vingt-cinq ans.

Pour me récompenser de l'avoir entretenu de son amie, il me parle

d'Adolphine. Avec quel plaisir je l'écoute! c'est à mon tour à ne point

perdre un mot de ce qu'il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah!

sans nous en être dit davantage, nos coeurs s'entendent bien!... et

par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.

C'est à Bâle que nous nous rendons d'abord: là, nous devons nous arrêter

quelque temps afin de visiter à loisir les environs. La ville de Bâte

n'est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les

environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées

de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces

vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des

torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle

magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l'analogie entre les

sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent

plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons,

où jamais le coeur n'est affligé par la vue d'un mendiant. Nous nous

levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites

nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous

couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la

franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris

le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c'est là que nous

devions d'abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n'y en a

qu'une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu'il est

heureux! une ligne de celle qu'on aime doit faire tant de bien! Mais

dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c'est Manette... c'est Lucile

qui m'écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails

sur ce qui se passe à l'hôtel.

Voyez un peu l'étourdie!... elle ne me parle que d'elle, de son amour,

de sa constance... Oh! j'y crois, je n'en doute pas! et elle aurait bien

dû me parler d'autre chose. Elle ne pense qu'à moi... Elle s'ennuie de

ne pas me voir... et pas un mot d'Adolphine, ni du neveu de M. le comte!

Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit

_post-scriptum_:

«Rien de nouveau à l'hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme

sa mère; monsieur s'est donné deux indigestions la semaine dernière; le

jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»

Tant mieux: pendant ce temps il n'est pas auprès de sa cousine. Ah! il y

a encore quelque chose d'écrit au bas de la page:

«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l'écoute pas.»

C'était bien la peine de m'écrire cela!... Enfin je sais qu'elle est

triste, et que le cousin n'est pas sans cesse auprès d'elle: c'est

quelque chose.

Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j'aurais dû

commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n'est pas d'une

autre que je m'occuperai.

Son coeur simple et pur se peint dans ce qu'elle m'écrit:--Sois

heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps,

ni la distance ne pourront t'effacer de mon coeur.

Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais

cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les

serments de Lucile.

Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich,

Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s'enrichit de vues prises dans

tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de

parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon coeur ne soupirait

pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant

les sites magnifiques qui s'offrent à mes regards, je ne puis m'empêcher

de songer à l'hôtel de M. le comte et aux personnes qui l'habitent.

Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s'améliore pas.

Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s'altérer

davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent

et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l'engage à prendre du

repos:--Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles

qu'elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma

carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.

Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes;

M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des

guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les

endroits qui nous plaisent. C'est ainsi qu'il est agréable de voyager.

Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et

souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je

le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n'avons reçu

de nouvelles, depuis ce temps que s'est-il passé à l'hôtel?!... Y

suis-je déjà oublié?

Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours

franche, elle m'engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point

le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m'a-t-elle pas répondu aussi

promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir...

qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je

suis si jeune encore!...

Huit jours après, la réponse de Lucile m'arrive enfin; je brise le

cachet, il me tarde de lire: de l'amour, encore de l'amour... Il me

semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa

première lettre... Ah! voici enfin des détails:

«On s'amuse un peu plus à l'hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le

marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent

point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient

chaque jour plus jolie...»

Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n'ose plus

continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»

Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense

plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils

s'aimeront, cela est certain! Allons jusqu'au bout:

«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais

qui n'a que quinze ans; il est gentil, c'est un enfant, mais il me fait

bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de

français...»

Eh! qu'est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les

jockeys qu'il voudra!... Mais il me vient certaines pensées...

Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup

à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu'elle a

mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N'ai-je point vu sa douleur,

ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.

«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.

«Votre fidèle LUCILE.»

Elle a mis fidèle... J'avais donc tort de la soupçonner.

Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n'a que moi pour lui parler

de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il

est malade, je ne puis le quitter; je n'oublierai jamais les soins qu'il

m'a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et,

fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon coeur n'en murmurerait

point.

Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les

environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les

beautés; pour jouir de la vue d'un beau site, il faut que l'âme soit

calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand

le coeur, brûlant d'amour, est dévoré d'inquiétude et de jalousie!

CHAPITRE XXI

RETOUR.--JE QUITTE L'HOTEL.

Après trois mois de séjour à Genève, nous nous embarquons sur le Rhône

pour nous rendre à Lyon. Les bords du Rhône charment l'oeil du

navigateur et réjouissent l'âme du convalescent. Nous restons quelques

semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins sévères et

moins pittoresques que les belles vallées suisses, mais bien dignes

aussi des pinceaux de l'artiste.

Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons à Lyon; nous ne nous

arrêtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre

frère et l'aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la

santé toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque

temps, et ce n'est qu'au bout de neuf mois d'absence que je revois ce

Paris, où la première fois je suis entré en dansant et en chantant!...

Ah! ce n'est plus la même chose.

--André, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas

retourner à l'hôtel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y

fasses un long séjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te

regarde comme mon fils.

Homme généreux!... qu'ai-je donc fait pour tant de bontés?... Et je

brûle de le quitter, de retourner à l'hôtel!... Ah! l'amour nous rend

ingrats!... et il ne nous dédommage point des fautes qu'il nous fait

commettre.

Il est huit heures du soir lorsque j'entre à l'hôtel: je regarde avec

ivresse les croisées de l'appartement d'Adolphine... Elle est là... oui,

mon coeur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son

père... son cousin.... Non, je n'ose me présenter, courons chez Lucile.

Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est à sa porte. J'entre

dans la première chambre... j'entends parler dans la seconde, qui est la

pièce où elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine était

montée... Oh! non, ce n'est pas présumable... Cependant je m'arrête et

ne résiste pas au désir d'écouter un moment; je reconnais bientôt la

voix de Lucile.

André le Savoyard · 第 19 / 34 段