Je suis allé me renfermer dans ma chambre. J'y suis depuis longtemps;

j'entends les voitures, les cochers, les domestiques qui vont et

viennent! ce bruit m'apprend que tout le monde est arrivé; mais que

m'importe cette fête? Je ne puis être admis parmi la haute société qui

entoure Adolphine, et je ne veux pas non plus me mêler aux domestiques

qui encombrent les antichambres. J'ai eu un moment l'idée d'aller

trouver Manette; mais pour traverser l'hôtel, je rencontrerais beaucoup

de monde, et l'on n'aime pas montrer une figure triste à des gens qui ne

songent qu'à rire.

Je suis plongé dans mes réflexions; je crois voir Adolphine; j'entends

encore son père m'appeler drôle!... Mes larmes coulent; il me semble

maintenant que madame la comtesse aurait mieux fait de me laisser

commissionnaire. J'étais si heureux près de Bernard, de Manette, que je

n'affligeais pas alors par le récit de mes chagrins! Je ne songeais qu'à

ma mère, à mes frères!... et rien ne s'opposait aux projets de bonheur

que je formais pour l'avenir.

Tout à coup je sens une main potelée se placer sur mes yeux, et une voix

bien connue me dit:--Que faites-vous donc là, tout seul, comme un ours,

tandis que tout le monde dans l'hôtel songe à s'amuser?

C'est Lucile qui est entrée doucement dans ma chambre et s'est approchée

de moi sans que je l'aie entendue.--Venez avec moi, André; nous irons à

une fenêtre où nous serons seuls, et de laquelle on voit danser dans le

salon... Oh! c'est fort amusant de voir les toilettes!... et puis on

regarde comment danse le beau monde, et on s'en souvient quand on va au

bal.

--Merci, mademoiselle, je n'ai pas envie de voir danser, dis-je

tristement à Lucile. Elle se baisse alors pour me regarder, et

s'aperçoit que je verse des larmes.--Eh bien! qu'a-t-il donc à

présent?... Il pleure, je crois!... Oui, vraiment, il a les yeux tout

rouges. André, mon ami, qu'avez-vous? qu'est-ce qui vous cause de la

peine? Oh! je veux que vous me le disiez. Voyez un peu... pleurer quand

tout le monde s'amuse!... Allons, dites-moi vite le sujet de vos larmes.

Lucile s'assied tout près de moi; elle me prend les deux mains, qu'elle

pose sur ses genoux en les tenant dans les siennes; sa tête est penchée

vers moi; ses jolis yeux interrogent les miens, elle me presse, me

conjure de parler avec les marques de l'intérêt le plus vif. Ah! que les

femmes savent bien nous consoler! Notre peine semble être la leur!...

Elles entrent dans nos maux, elles partagent notre douleur, afin de

nous en ôter la moitié.

Je me trouve déjà moins à plaindre depuis que je suis auprès de Lucile.

Je n'ose cependant lui confier toutes mes peines; mais je lui rapporte

ce qu'a dit M. le comte.

--Comment! c'est cela qui vous fait pleurer? me dit-elle; mais vous êtes

un enfant, André!... Qu'importe ce que dit ce vieux bougon, qui n'aime

que sa table et son chien? En êtes-vous moins aimé de madame, de sa

fille, de moi?... En avez-vous moins de talents?... En êtes-vous moins

gentil? Allons, ne pleurez plus, monsieur, je vous le défends... C'est

qu'il ferait gonfler ses yeux, et ce serait dommage, vraiment.

En disant ces mots, Lucile s'avance et me donne un baiser sur le front.

Je me sens tout ému, tout agité; mais il me semble que je suis déjà un

peu consolé; cependant je pousse un gros soupir, celui-là n'est pas tout

entier de chagrin. Lucile, qui croit que je suis toujours affligé,

penche encore sa tête vers mon épaule... cette fois, c'est moi qui

l'embrasse, mais ce n'est pas sur le front.

--Eh bien! que faites-vous donc, André? me dit Lucile d'une voix émue:

pourquoi m'embrassez-vous? Est-ce que cela vous console? Alors je veux

bien vous le permettre un peu... Mais il me semble que c'est assez,

monsieur.

Lucile n'a pas le ton bien sévère; la vue de mes larmes a touché son

coeur, et l'attendrissement rend bien faible. Je la presse dans mes

bras... Elle n'a plus le temps de compter les baisers que je lui donne;

elle me repousse, mais si doucement! Sa voix est si tendre en me

disant:--André, mon ami!... finissez, laissez-moi.

Aimable fille, pouvais-je à dix-sept ans ne point me consoler dans tes

bras?

Nous avons changé de rôle: Lucile a l'air désolé, et c'est moi qui suis

le consolateur.--Ah! André... c'est bien mal me dit-elle, qui aurait

cru?... Est-ce que je pensais à cela, moi?... Puis elle pousse de gros

soupirs... mais je ne vois pas de larmes dans ses yeux. Je console

Lucile... elle se calme, puis elle se lamente encore, et je la console

de nouveau. Mais enfin il est un terme à tout, et quand Lucile se trouve

assez consolée, elle reprend son air espiègle et me sourit tendrement,

en me disant:

--Après tout... cela ne regarde personne; je suis ma maîtresse!... et si

je veux vous aimer, moi, qui est-ce qui aurait le droit de m'en

empêcher?... J'aurais cependant voulu que vous fussiez plus sage...

mais... c'est un malheur!... Si vous me juriez de m'être constant, je

serais si heureuse!... Allons, monsieur, dites-moi donc cela: faites-moi

tous les serments d'usage!... Il ne sait rien, cet enfant-là; il faut

que je lui apprenne tout.

Lucile se place devant moi, elle me dit de lever ma main droite et de

répéter avec elle; puis elle tâche de prendre un air solennel qui ne va

pas avec sa mine friponne.

--Je jure à Lucile... que j'aime de tout mon coeur... Allons,

monsieur, répétez.--Je jure à Lucile, que j'aime de tout mon

coeur...--C'est très-bien... et que je veux aimer toute ma vie...--Oh!

oui, toute ma vie.--Ah! comme il a bien dit cela! Embrassez-moi,

André... Ah! mon Dieu où en étions-nous?--Je jurais de vous aimer toute

la vie, ma chère Lucile.--Sa chère Lucile!... Voyez-vous comme il

s'émancipe déjà!... C'est égal, je vous permets de m'appeler ainsi, je

l'exige même, lorsque nous serons seuls; car devant le monde je n'ai pas

besoin, André, de vous recommander d'être circonspect?...--Oh! oui,

mademoiselle!...--Mademoiselle... qu'est-ce que c'est cela,

mademoiselle? Dites donc votre chère Lucile: vous le disiez si bien tout

à l'heure!--Eh bien! oui, ma chère, ma bonne Lucile.--Ah! c'est bien

heureux... Mais le serment, monsieur... Ah! je n'entends pas que cela se

passe ainsi; je veux un serment, moi: Je jure de lui être toujours

fidèle... Eh bien! répétez donc...--Fidèle? qu'est-ce qu'on entend par

là, Lucile?--Dame... cela veut dire... Mon Dieu! il faut que je lui

apprenne tout, à ce garçon-là!... ça veut dire que vous n'en aimerez pas

d'autre que moi.--Ah! je ne puis pas vous jurer cela, Lucile.--Comment!

monsieur, vous ne pouvez pas jurer cela? Et pourquoi cela, s'il vous

plaît?--Parce que je mentirais... et, quoique élevé à Paris, je veux

conserver la coutume de nos montagnes, et me souvenir toujours des avis

de mon père... Voilà pourquoi je ne veux pas mentir.--Je n'entends rien

à toutes ces raisons-là, monsieur; est-ce que vous avez déjà le projet

d'en aimer d'autres, petit traître?... Ah! mon cher André, ce serait

bien vilain!...--Mais ne dois-je pas aimer aussi ma bienfaitrice...

Manette... mademoiselle Adolphine?...

--Oh! certainement, mais ce n'est plus cela que j'entends; et par aimer

je voulais dire... Au reste, je crois, mon cher André, que c'est une

folie de jurer!... On se souvient du serment, et l'on oublie celle pour

qui on l'a fait. Aimez-moi tant que vous pourrez; je n'ai pas le droit

d'exiger plus que votre amitié: vous n'avez que dix-sept ans; moi, j'en

ai vingt-quatre... Vous me trouverez trop vieille bientôt!...--Ah!

Lucile, je vous aimerai toujours... qu'importe l'âge?--Mais cela importe

beaucoup! Ce n'est pas que je veuille dire que je suis âgée

maintenant!... Grâce au ciel, à vingt-quatre ans on est encore

très-jeune, entendez-vous, André, surtout les femmes: car les hommes

c'est différent, ils paraissent bien plus vite raisonnables. Vous, par

exemple, vous avez déjà l'air d'avoir vingt ans... Ah! mon Dieu! quelle

heure est cela?... onze heures!... déjà onze heures!... Comme le temps

passe avec lui! si madame m'avait demandée... Il faut que je vous

quitte, André; quel dommage! Ah! auparavant j'ai encore une prière à

vous faire, et j'espère que vous ne me refuserez pas.--Qu'est-ce

donc?--C'est que vous n'irez plus aussi souvent chez votre Manette... Je

ne l'aime pas du tout, monsieur, votre Manette!... Elle a le même âge

que vous; est-ce qu'elle n'a pas un amoureux?--Un amoureux!... oh! non,

Manette me l'aurait dit; mais elle ne pense pas à cela.--Ah! vous en

êtes certain?... Je devine bien pourquoi: c'est vous, petit scélérat,

qui êtes son amoureux!...--Moi! oh! non, Lucile, je n'aime Manette que

comme une soeur.--Oui! oui!... Oh! nous savons bien ce que c'est que

ces amours de frères pour des demoiselles qui ne sont pas leurs

soeurs. Au reste, ce serait bien mal à vous de séduire la fille de cet

honnête Bernard, qui vous a recueilli, logé, traité en fils...--Mais,

mademoiselle, je vous jure...--Ah! monsieur, je vous ai déjà dit que je

ne voulais plus qu'on me jurât rien... tenez, cela vaudra beaucoup

mieux. Adieu, André... il faut que je vous quitte; vous allez vous

coucher tout de suite, n'est-ce pas?--Certainement! que voulez-vous donc

que je fasse?--Dormez bien... rêvez de moi... Oh! je rêverai de vous,

moi... j'en suis bien sûre: j'en rêvais déjà souvent; mais je ne vous le

disais pas; à présent ce sera bien pis! Ah! ces hommes! comme cela nous

tourmente!... Dire que je l'ai vu enfant... et qu'aujourd'hui... Adieu,

André.

Elle m'embrasse, elle s'éloigne, elle revient m'embrasser encore...

Charmante fille! qu'elle est vive, aimable, séduisante!... En me

quittant, elle s'est retournée vingt fois pour me sourire encore; enfin

elle a fermé ma porte, et moi je vais me coucher. Qui m'aurait dit que

ce jour commencé si tristement me donnerait pour la nuit des souvenirs

si doux?

CHAPITRE XIX

NOUVEAU PERSONNAGE.--DÉPART.

Pendant quelque temps, les consolations de Lucile m'occupent tellement

que je me livre moins à mes rêveries; dès que la jolie femme de chambre

s'aperçoit que j'ai l'air un peu mélancolique, elle trouve moyen

d'accourir près de moi, et ses caresses, sa gentillesse, dissipent

bientôt toutes les pensées sur l'avenir; près d'elle on ne peut songer

qu'au présent.

Cependant chaque jour je sens que j'aime Adolphine davantage; j'aime

toujours Lucile, mais quelle différence entre ces deux sentiments!...

Près de cette dernière, ma timidité a entièrement disparu; je suis gai,

enjoué, je ris, je ne songe qu'au plaisir. La vue de ses charmes, son

regard fripon, sa tournure piquante, enflamment mes sens, et la plus

douce ivresse fait palpiter mon coeur. Près d'Adolphine, je suis

toujours aussi timide, aussi embarrassé; j'aurais mille choses à lui

dire, et je ne trouve pas un mot. Je ne la regarde qu'à la dérobée; je

crains et je désire rencontrer ses yeux; me parle-t-elle, je suis

tremblant, je soupire... En regarde-t-elle un autre, je me sens

oppressé... Est-ce donc du plaisir que j'éprouve auprès d'elle? il faut

bien que cela en soit, puisque pour celui-là je sacrifierais tous les

entretiens de Lucile. Il y a donc deux sortes d'amour?... Comment se

fait-il que l'on préfère celui qui nous fait de la peine à celui qui

nous rend heureux?

Malgré la défense de Lucile, je ne cesse point de voir Manette, cette

bonne soeur, qui prend tant d'intérêt à tout ce qui me regarde, qui me

questionne sur tout ce que je fais, et dans le sein de laquelle j'aime à

épancher mon coeur. Il y a cependant certaine confidence que je ne

juge pas à propos de lui faire. Je ne suis plus un enfant; je commence à

sentir qu'il est des choses sur lesquelles on doit se taire. Mais

Manette a grandi comme moi; je me rappelle ce que m'a dit Lucile, et,

seul avec ma soeur, je lui dis un jour:

--Manette, je te confie tout ce que je fais... mais toi, il me semble

que tu n'as pas pour moi la même confiance?

Manette lève sur moi ses yeux si doux, qui ne sont plus aussi gais

qu'autrefois; elle me regarde avec étonnement.--Que veux-tu dire,

André?--Que tu ne me dis pas tous tes petits secrets... A ton âge,

Manette, le coeur doit commencer à parler...

Manette rougit et paraît troublée, puis elle s'écrie:--Qui t'a dit que

mon coeur parle pour quelqu'un?--On ne me l'a pas dit, Manette, mais

je le suppose, parce que mademoiselle Lucile pense que tu es d'un âge à

aimer quelqu'un...--Votre demoiselle Lucile en sait bien long!... Je ne

suis pas aussi instruite qu'elle, mais il me semble qu'il n'y a pas de

nécessité à cela.--Mon Dieu! il ne faut pas te fâcher... Est-ce que ce

serait un crime d'avoir un amoureux... bien honnête, qui te ferait la

cour pour t'épouser?--Non, monsieur, non, je n'ai point d'amoureux... Je

n'en aurai jamais!...--Jamais!... est-ce que tu peux répondre de

cela?...--Oui, monsieur, oh! certainement, je puis en répondre; et je ne

sais pas de quoi se mêle votre demoiselle Lucile et pourquoi elle vous

fait penser des choses pareilles.

Manette porte son tablier sur ses yeux.--Eh quoi! lui dis-je en passant

mon bras autour d'elle, tu pleures?... Comment ce que je t'ai dit

peut-il te faire du chagrin?--Oui, monsieur... parce que c'est très-mal

de me supposer un amoureux... à moi, grand Dieu!... est-ce que c'est

possible?...--Qu'y aurait-il donc de si étonnant? tu es assez jolie pour

plaire à quelqu'un.

Manette relève la tête, et me dit avec l'accent du plaisir:--Tu me

trouves jolie, André?--Certainement...--Aussi jolie que mademoiselle

Adolphine, que mademoiselle Lucile?...--Ah!... Ce n'est plus la même

chose.

Manette rebaisse tristement la tête en répétant:--Oh! non... je vois

bien que ce n'est plus la même chose!--Il y a tant de beautés

différentes! Sans ressembler à aucune, cela n'empêche pas de

plaire.--Mon Dieu! André comme tu es savant maintenant sur ces

choses-là! Est-ce aussi mademoiselle Lucile qui t'a appris tout cela?

Je ne puis m'empêcher de rougir de la réflexion naïve de Manette, qui

me dit au bout d'un moment:--Est-ce que tu serais bien aise que j'eusse

un amoureux?--Pourquoi pas, si c'était un garçon honnête, laborieux,

capable de faire ton bonheur?

Manette ne répond rien; elle se lève, s'éloigne de moi, va prendre son

ouvrage, et avec son mouchoir essuie les pleurs qui coulent de ses yeux.

Qu'ai-je donc dit qui puisse lui faire de la peine?... Je n'y comprends

rien; mais l'arrivée de son père termine notre entretien, et je retourne

à l'hôtel sans pouvoir deviner la cause du chagrin de Manette.

Je remarque un grand mouvement dans la maison. Une chaise de voyage est

dans la cour de l'hôtel; le postillon est encore couvert de poussière.

Quel est donc le personnage qui vient d'arriver? Je ne tarde pas à

rencontrer Lucile, qui sait tout, et s'empresse de me mettre au fait.

--C'est le neveu de M. le comte qui vient de descendre de cette

voiture.--Le neveu de M. le comte?... voilà la première fois que j'en

entends parler...--Ah! c'est qu'il paraît qu'il n'était pas fortuné.

C'est le fils d'une soeur de monsieur qui avait épousé un marquis de

Thérigny, qui est mort sans rien laisser à sa veuve. La pauvre femme

écrivait en vain à son frère, celui-ci ne lui répondait jamais. Mais

elle est morte il y a deux ans, et son fils vient d'hériter d'un cousin

de son père d'une fortune assez ronde. Quand M. le comte a appris cela,

il a sur-le-champ écrit à son neveu, qui habitait la Normandie, pour

l'engager à venir le voir. Celui-ci, qui se rendait justement à Paris, a

accepté l'invitation. Il vient de descendre ici, et il paraît qu'il

logera dans cet hôtel, car M. le comte a ordonné qu'on lui prépare un

joli appartement.--Quel âge a-t-il, ce neveu?--Presque aussi jeune que

vous; vingt ans tout au plus... cela sort du collège!... mais cela a

déjà des manières, un ton... beaucoup de fierté, à ce que j'ai pu voir;

du reste, il est assez joli garçon, et sans son air de suffisance il

serait encore mieux! Mais un jeune homme qui se voit tout à coup

possesseur d'une nouvelle fortune, comment voulez-vous que cela ne lui

tourne pas la tête? Il faut avoir beaucoup de mérite à vingt ans pour ne

pas être insupportable avec vingt mille livres de rente.

Je ne sais pourquoi l'arrivée de ce jeune homme me déplaît. Nous avions

bien besoin de ce neveu qui vient s'établir dans l'hôtel! Il va voir

Adolphine tous les jours, à tous les instants... Il va en devenir

amoureux, il n'y a aucun doute! Et Lucile qui dit qu'il n'est pas mal,

qu'il est assez joli garçon! c'est désespérant. Si du moins il avait été

laid, contrefait! Mais vingt ans, de la figure, de la fortune!... Ah!

qu'il est heureux, ce monsieur-là! Pauvre André! on ne fera plus

attention à toi... Mais que pouvais-tu espérer? Ne sais-tu pas qu'une

distance immense te sépare de l'aimable enfant? Son père ne te

regarde-t-il pas avec mépris?... Je sais tout cela, et cependant

l'arrivée de ce neveu ajoute encore à mes chagrins.

Cette fois, je suis aussi curieux que Lucile; je brûle d'apercevoir le

nouvel habitant de l'hôtel. Je me place à une fenêtre de mon carré, et

je ne tarde pas à voir passer le jeune héritier. En effet, il est grand,

assez bien fait, sa figure est régulière; mais quel ton arrogant avec

ses valets, quelles manières lestes et impertinentes, quelle fatuité

dans la mise, le maintien! il ne reste dans la cour que cinq minutes

pour donner des ordres, et il a déjà passé plus de cent fois sa main

dans ses cheveux, rajusté les bouts de son col et arrondi les parements

de son habit. Est-ce qu'un tel homme peut être aimable, spirituel,

sensible? il me semble que non, et je me flatte en secret qu'il ne

plaira pas à Adolphine.

Je ne quitte pas ma chambre de la journée; je n'ose descendre chez

madame, je crains de rencontrer le jeune marquis; je reste chez moi

triste, pensif, inquiet.

Vers le soir Lucile vient me voir, elle me demande la cause de mon

humeur; je serais bien fâché qu'elle la devinât, et cependant je ne puis

prendre sur moi de cacher ma tristesse. Lucile fait ce qu'elle peut pour

dissiper ce qu'elle appelle ma mélancolie; mais cette fois tous ses

efforts sont vains, et la jolie femme de chambre se met en colère: elle

prétend que je deviens très-maussade et que je ne mérite pas que l'on

ait autant de bontés pour moi.

Je laisse dire Lucile; elle pourrait m'adresser les plus sanglants

reproches que je n'y ferais pas attention: je ne songe qu'à Adolphine et

à ce jeune homme qui vient d'arriver à l'hôtel. Voyant que je ne suis

point ému de ses discours, Lucile emploie un autre moyen: elle se jette

sur une chaise, et se met à sangloter. Ce n'est point à dix-sept ans et

demi qu'on est insensible aux larmes d'une femme, je crois même qu'à

tout âge les pleurs de la beauté doivent trouver le chemin de notre

coeur.

Je tâche donc de calmer ma jolie pleureuse, qui s'écrie que je suis un

monstre, un perfide, un petit traître; que je lui fais déjà des

infidélités. J'ai beau lui jurer qu'elle se trompe, tout ce que je dis

est inutile... Ce n'est pas avec de simples paroles que l'on persuade

Lucile: elle prétend connaître le monde et les hommes... Avec elle, je

devrais faire rapidement mon chemin.

Enfin, j'ai séché ses pleurs; elle commence à me trouver plus gentil,

mais en me quittant elle m'engage à ne plus avoir de ces humeurs-là si

je veux toujours plaire aux dames. Elle est partie; je songe à la

différence qui existe dans les sentiments que me témoignent les trois

femmes que j'aime le plus. Adolphine, d'un mot, d'un sourire, me rend

heureux, elle paraît avoir pour moi la plus tendre amitié; elle me voit

toujours avec plaisir... Mais quand je ne suis pas auprès d'elle, elle

n'est pas triste, elle se livre de même à tous les amusements de son

âge... peut-être alors ne songe-t-elle plus à moi. Lucile m'adore, à ce

qu'elle dit, à chaque instant du jour elle pense à moi, elle voudrait

être près de moi. Mais son amour est exigeant: si je suis distrait,

préoccupé, elle me querelle; il faut ne voir qu'elle, ne penser qu'à

elle, il lui faut sans cesse de nouvelles preuves de tendresse... Il me

semble que cet amour-là est un peu égoïste. Manette me trouve toujours

bien; que je sois triste ou gai, que je lui parle de Lucile ou

d'Adolphine, Manette me témoigne toujours la même amitié, il lui suffit

de me voir pour être contente... Bonne soeur! ah! je suis bien sûr que

ton coeur ne changera jamais: l'amitié est plus solide que l'amour.

Le lendemain matin, je sors pour me rendre chez M. Dermilly, qui m'a

fait demander. En passant sous le vestibule, je me trouve vis-à-vis du

jeune marquis et de Champagne. Je m'incline devant le neveu de M. le

comte: il me regarde, se penche vers Champagne, et je l'entends lui

dire:--A qui appartient ce garçon?

A qui j'appartiens!... Quelle impertinence! suis-je donc en effet un

valet? Champagne répond tout bas au marquis; celui-ci sourit

dédaigneusement, en prononçant assez haut pour que je l'entende:--Ah!

ah!... c'est le Savoyard dont mon oncle m'a parlé.

--Encore le Savoyard!... Le ton insolent dont ce jeune homme a prononcé

ces mots me fait monter le rouge au visage; je suis prêt à retourner sur

mes pas... à lui demander si son intention est de m'insulter... Ah! je

sens que j'aurais du plaisir à me disputer, à me battre avec cet homme

que je déteste déjà!... Mais il n'est plus là... Mon sang se calme; je

frémis de la pensée que j'ai conçue!... Dans la maison de ma

bienfaitrice, je chercherais querelle à un parent de son époux!...

Est-ce donc ainsi que je reconnaîtrais tout ce qu'elle a fait pour moi?

Ah! André, éloigne-toi plutôt de cette demeure; fuis avant d'être

coupable, et pendant que tu es encore digne des bienfaits de la bonne

Caroline.

Je me rends chez M. Dermilly.--André, me dit-il, j'ai une proposition à

te faire; je désire qu'elle te soit agréable, mais songe que tu es

entièrement libre de suivre ton goût. Depuis quelque temps, ma santé

n'est pas bonne; les médecins m'ont conseillé le changement d'air. Je

suis décidé à faire un voyage en Suisse; il y a longtemps que je désire

parcourir ce beau pays, qui offre tant de merveilles à l'oeil du

peintre, comme à celui de tout homme qui sait apprécier les beautés de

la nature. Dans huit jours je partirai: si tu veux m'accompagner, nous

ferons ensemble ce voyage.

--Si je le veux? dis-je en prenant avec force la main de M. Dermilly.

Ah! monsieur!... vous ne pouviez m'emmener plus à propos! Oui, je

partirai quand vous voudrez; demain, aujourd'hui même, je suis prêt à

vous suivre.

Mon empressement à partir, la chaleur avec laquelle je m'exprime,

paraissent surprendre M. Dermilly: il m'examine, et semble vouloir

pénétrer ma pensée.

--André, me dit-il, je suis charmé que tu veuilles bien être mon

compagnon de voyage; mais j'avoue que ton vif désir de quitter Paris

m'étonne un peu... Mon ami, ne serais-tu plus aussi heureux à l'hôtel du

comte?... Et si cela était, pourquoi ne m'avoir pas confié tes

chagrins?--Je n'ai point de chagrins, monsieur, et madame la comtesse

est toujours aussi bonne pour moi.--Je sais que Caroline t'aime

tendrement. Cependant, André, depuis longtemps tu n'es plus le même...

Je l'ai remarqué et ne t'ai point fait de questions... J'attendais que

tu vinsses de toi-même confier tes peines à ton meilleur ami.--Ah!

monsieur, si j'avais des secrets, quel autre que vous aurait ma

confiance?... vous, à qui je dois tout?... vous qui daignez me traiter

comme votre fils... qui m'avez enseigné cet art divin qui reproduit sur

la toile les objets qui ont charmé notre vue; qui m'avez fait sentir

tout le prix de l'éducation, et avez à la fois éclairé mon esprit et

formé mon jugement? Mais je n'ai nulle peine secrète, monsieur, je n'ai

rien, je vous l'assure.

Le ton dont je dis cela ne persuade sans doute pas M. Dermilly, car il

continue de me regarder attentivement.

--M. le comte ne t'a point fait de nouvelles scènes?

--Non, monsieur.

--Tu es toujours dans les bonnes grâces de Lucile?

--Oui, monsieur...

Je ne puis m'empêcher de sourire légèrement en disant cela, et je crois

m'apercevoir que M. Dermilly sourit aussi. Il reprend au bout d'un

moment:

--Manette t'aime toujours autant?...

--Toujours, monsieur... Oh! elle ne peut pas cesser de m'aimer.

En disant ces mots je lève les yeux sur M. Dermilly, qui me considère

avec attention.

--Et Adolphine te témoigne la même amitié?

Le nom d'Adolphine me trouble, et je balbutie:--Mademoiselle

Adolphine... est si bonne... si aimable!...

André le Savoyard · 第 18 / 34 段