Et Lucile se rapproche de moi; elle passe son bras par-dessus mon

épaule, et ses regards ont une expression charmante.

--Est-ce que vous seriez fâché que j'aimasse Champagne?

--Il me semble que oui, mademoiselle...

--Et pourquoi cela?

--Je ne sais... mais je voudrais que vous n'aimassiez personne...

--Voyez-vous, ce petit égoïste!

Le ton dont elle me dit cela n'annonce pas qu'elle soit bien fâchée;

jamais le son de sa voix n'a été si doux; jamais Lucile ne m'a paru si

jolie...

--André, je n'aime pas Champagne... vous avez très-bien fait de venir le

repousser... vous avez été mon défenseur... je vous dois une

récompense...

--Oh! mademoiselle, je ne veux rien pour cela.

--Rien? Et si je vous offrais de m'embrasser, vous me refuseriez

donc?...

Je deviens rouge et tremblant, et je balbutie...

--Non, mademoiselle.

--Mais peut-être une telle récompense ne vous plaît-elle pas beaucoup?

--Oh! si, mademoiselle...

--Eh bien! voyons donc, André...

Je reste les yeux baissés devant elle, je n'ose bouger, et Lucile

reprend en riant:

--Vous verrez qu'il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.

En effet, je sens ses lèvres s'appuyer sur ma joue brûlante. Un

sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers,

sans écouter sa voix qui me répète:

--André! c'est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc

quel démon que cet enfant-là!

Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile

croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se

sauve en me disant:

--Venez donc, André: c'est sans doute la fête qui commence.

Je la suis à regret: ah! que m'importe la fête?... tous les plaisirs

qu'ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j'éprouvais auprès de

Lucile.

CHAPITRE XVII

LA FUSÉE ET SES SUITES.

Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête.

Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de

Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon,

qu'accompagnait un tambourin, avait entamé l'air: _Que de grâce! que de

majesté!_ et, n'en sachant pas la fin, l'avait terminé par: _Il pleut,

bergère_. Mais les _pon, pon!_ du tambourin qui battait toujours une

mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio,

n'avaient point permis de remarquer le changement d'air, et les paysans,

électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le

choeur des Tartares de _Lodoisha_, seul morceau que Champagne leur eût

appris, et qu'ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l'on fêtait

M. le comte.

M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le tout afin de

s'entretenir dans les heureuses dispositions qui l'avaient fait partir

au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n'était point gris,

parce qu'un homme de qualité ne se grise jamais. Son oeil brillait

encore plus qu'à l'ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui

alors portait les siens d'un autre côté, sans avoir l'air de remarquer

l'air conquérant de son mari.

Cependant le dessert se prolongeait, et madame commençait à

s'impatienter des mots à double sens que monsieur lui adressait, lorsque

les coups de fusil et le charivari qui partaient de la cour annoncèrent

l'entrée des villageois. Un paysan maladroit a tiré dans les carreaux

d'une fenêtre de la salle à manger: les vitres se brisent; Adolphine,

effrayée, va se réfugier dans le sein de sa mère; César aboie, et M. le

comte est enchanté.

--C'est bien... c'est très-bien! dit-il, à la bonne heure... on

s'aperçoit que je suis arrivé... c'est très-joli ce qu'ils jouent là...

Mais que chantent ces paysans, Champagne?

--C'est le choeur qu'ils vous chantent toujours, monsieur le comte.

--Est-ce que tu ne pourrais pas leur en apprendre un autre?

--A la première fête qu'ils vous offriront, monsieur le comte, je leur

ferai chanter de l'italien.

--Bah!... tu crois qu'ils y parviendront?

--Oh! très-facilement; je ne leur ferai pas dire les paroles, c'est le

violon qui jouera le chant, et ils ne feront que battre la mesure avec

leurs pieds et leurs mains.

--Tu as raison: de cette manière l'accent ne les gênera pas du tout.

Allons, madame, il faut nous rendre au désir de ces paysans... il faut

par notre présence achever de les rendre heureux.

Madame accepte la main de monsieur et donne l'autre à sa fille; ils

descendent dans la cour, où la présence de la belle Caroline cause en

effet le plus vif plaisir. Les paysans s'empressent de lui offrir des

bouquets qu'elle reçoit de la manière la plus gracieuse, trouvant

toujours le moyen de dire à chacun quelque chose d'agréable.

Pendant ce temps, M. de Francornard va lorgner les villageoises, donnant

une petite tape à celles qui lui semblent gentilles; pinçant d'un air

de protection un bras, un genou, et quelquefois autre chose, et disant:

--Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles

horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines

figures?... Ah! passe pour celle-ci... c'est un peu moins laid... Eh!

eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n'est-ce

pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le

sang n'est pas beau dans ce pays-ci.

Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de

la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune;

la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des

danseuses. On s'élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les

paysans dansent de si bon coeur! M. le comte a d'abord envie d'ouvrir

le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu'il serait imprudent à

lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les

quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des

danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.

Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais

elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque

instant à sa mère:

--Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s'amuser avec tout le

monde?

Madame m'aperçoit me tenant à l'écart et n'osant approcher d'elle. Elle

me fait signe d'avancer; elle me présente Adolphine en me disant:

--André, fais donc danser ma fille, elle t'attend pour cela.

En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais

puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui

m'est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la

main de l'aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient

d'accepter l'invitation d'un jeune paysan, elle se place en face de

nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec

Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de

l'une et sentant les doigts de l'autre serrer doucement les miens,

jamais je n'ai été si heureux!... Jamais l'heure ne s'écoula plus vite

et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de

Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l'entends

murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit à

mon oreille, et bientôt le violon reçoit l'ordre de ne plus jouer.

Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime

de n'être qu'un Savoyard!... Je quitte tristement la main d'Adolphine,

je me retire dans le fond d'un bosquet... Je sens des larmes mouiller

mes yeux... C'est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point

humilié de ma naissance, mais mon coeur est blessé de l'injustice des

hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.

Cependant la fête n'est point terminée: M. Champagne, qui a fait

emplette de soleils et de fusées, qu'il est allé placer au bout d'un

carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout

duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui

adressant le discours suivant:

--L'histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu'ils donnaient

des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l'habitude de rompre la

première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou

leur fusil, d'atteindre les premiers au but, qu'on avait soin de ne

point placer trop loin; c'étaient encore eux qui embrassaient les

premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur,

ils étaient les premiers pour tout!...

Ici Champagne s'arrête pour reprendre haleine et chercher la fin de son

discours, tandis que M. le comte, qui ne sait pas où il en veut venir,

lui demande s'il a par hasard fait préparer un tournoi dans sa cour et

ordonné une joute sur la pièce d'eau.

--Pas tout à fait, monseigneur, reprend Champagne, mais j'ai disposé un

joli bouquet d'artifice au bout du grand carré de verdure, et je viens

proposer à monsieur le comte de mettre le feu à la première fusée...

C'est pourquoi j'ai l'honneur de lui présenter cette mèche.

M. le comte paraît enchanté de cette surprise; il prend la mèche, qu'il

porte comme un drapeau, et tout le monde se met en marche vers le grand

carré de verdure.

Chemin faisant, M. le comte, qui, tout en tenant la mèche, a fait sans

doute des réflexions, appelle Champagne et lui dit à l'oreille:

--La mèche me paraît bien courte...

--Monseigneur, elle a quatre pieds de long.

--Ce n'est pas assez; va chercher un manche à balai, le plus long que

tu trouveras, et on l'attachera au bout de ce bâton.

--Mais, monseigneur...

--Point de mais! faites ce que j'ordonne.

M. Champagne s'éloigne avec la mèche, et les villageois suivent toujours

M. le comte, qui marche fièrement à leur tête, et à défaut de la mèche

tient en l'air sa canne qu'il agite avec beaucoup de grâce.

On est arrivé sur le carré de verdure, et Champagne revient et présente

à son maître un bâton avec lequel, d'un rez-de-chaussée, on mettrait le

feu à un troisième étage. M. le comte paraît plus satisfait, et il

s'avance vers l'artifice. Mais, en voyant la grosseur des fusées et des

soleils, il fait encore la grimace et paraît indécis.

--Est-ce que tout cela partira ensemble, Champagne?

--Non, monseigneur, la première fusée donnera seulement le signal,

ensuite vous vous éloignerez, et je mettrai le feu au bouquet que je

disposerai beaucoup plus loin.

--Ah! à la bonne heure! Donne-moi la plus petite fusée à tirer... Le

premier coup pourrait effrayer ces paysans...

--Voilà celle où vous devez mettre le feu...

--Fort bien... Ah çà, es-tu sûr qu'elle ne partira pas?

--Comment! mais, au contraire, elle partira parfaitement j'espère.

--Je veux dire qu'il ne faut pas qu'elle parte de mon côté... Je n'ai

pas envie de perdre ici mon autre oeil.

--Soyez tranquille, monsieur le comte, je réponds de tout.

On attend avec impatience que M. le comte se décide, les villageois sont

rassemblés sur le carré de verdure; madame la comtesse est entre sa

fille et Lucile; je suis un peu plus loin, je les regarde; mais je ne

veux plus m'approcher d'Adolphine tant que M. le comte sera là.

Enfin le héros de la fête, témoin de l'impatience du public, allonge le

bras au bout duquel est le manche à balai qui conduit à la mèche; il

touche celle de la fusée: le feu prend, elle part, aux cris d'admiration

des paysans, et M. le comte, enchanté que cela soit fini, jette sa mèche

loin de lui et s'essuie le front avec son mouchoir. Mais, dans son

empressement à se débarrasser de la mèche, M. de Francornard n'a point

fait attention qu'il la jetait sur les autres pièces d'artifice: au bout

d'un instant, un grand bruit annonce l'explosion du bouquet, que

Champagne, fort peu expert en artifice, n'avait pas eu la précaution

d'éloigner de manière qu'il ne pût atteindre personne. Les soleils, les

pétards éclatent au-dessus de la foule, sur laquelle ils retombent en

serpentant, et un artichaut mal dirigé passe entre les jambes de M. le

comte, qui, tout étourdi du bruit, ne sait de quel côté se sauver.

Tout le monde crie: les paysannes ont du feu à leurs bonnet, à leurs

fichus, à leurs tabliers; on n'entend de tous côtés que ces mots: Je

brûle! je brûle... éteignez-moi.

Les débris d'un soleil sont tombés sur la tête d'Adolphine: le feu prend

aux cheveux de l'aimable enfant et se communique rapidement à sa robe;

madame la comtesse perd la tête, Lucile appelle du secours; mais chacun

est occupé de soi. Ceux qui brûlent ont trop à faire, ceux qui n'ont

rien s'examinent de la tête aux pieds. Seul, je m'empresse d'accourir

près de la charmante enfant. Je la prends dans mes bras; j'étouffe avec

mon corps la flamme de ses vêtements, et mes mains, s'appuyant sur ses

beaux cheveux, arrêtent bientôt les progrès du feu.

Elle est sauvée, et sa jolie figure n'a point été atteinte. Madame me

donne les plus doux noms, m'appelle son sauveur, celui de sa fille...

elle ne trouve pas d'expressions pour me peindre sa reconnaissance... Et

qu'ai-je donc fait d'extraordinaire? Il me semblerait tout naturel de

donner ma vie pour sauver celle d'Adolphine. Elle n'a pas eu le temps de

connaître son danger, elle rit déjà en m'appelant son cher André. Ah! ce

mot-là me paye bien des légères souffrances que j'endure!

--Pauvre garçon! dit Lucile, il a les mains toutes brûlées!... Tenez,

voyez madame...

--Ce n'est rien, cela ne me fait pas mal.

Madame veut me faire rentrer pour qu'on mette quelque chose sur mes

brûlures; mais bientôt des cris perçants attirent l'attention générale:

M. le comte, qui jusque-là avait été tranquille, se met à courir comme

un fou dans le jardin, en criant qu'il brûle et en portant ses mains à

sa culotte. L'artichaut, en passant entre ses jambes, avait mis le feu à

cette partie de ses vêtements, mais le drap ayant été long à prendre, M.

le comte, qui attribuait à ses voisins l'odeur de roussi qui le suivait

partout, avait été beaucoup plus longtemps qu'un autre à s'apercevoir de

son accident.

Au lieu de se tenir tranquille et de tâcher d'étouffer le feu, M. de

Francornard court dans le jardin en faisant des sauts, des contorsions,

et criant comme un possédé:

--A moi, Champagne! je roussis, je brûle... ma culotte... la fusée... je

rôtis...

L'air et le mouvement qu'il se donne augmentent les progrès du feu que

l'on ne peut encore apercevoir, parce qu'il est caché par les basques de

l'habit. Champagne court après son maître en lui demandant où il brûle.

Pour toute réponse, M. le comte relève les basques de son habit et

montre la partie endommagée. Champagne tire son mouchoir et l'applique

dessus; mais cela n'éteint pas assez vivement le feu, et M. le comte,

qui souffre beaucoup, jure comme un damné en criant qu'il va perdre ce

qu'il a de plus précieux.

Dans un péril si imminent, il faut employer les grands moyens:

Champagne, pour sauver la maison Francornard de sa ruine, prend son

maître dans ses bras et, courant avec lui vers la pièce d'eau, le jette

dans le milieu du bassin.

M. le comte disparaît un moment; mais bientôt il remonte sur l'eau et

fait la planche, criant comme s'il brûlait encore, car il craint l'eau

presque autant que le feu. Champagne va prendre une perche qu'il

aperçoit à quelques pas du bassin, puis revient vers le nageur auquel il

crie:

--Êtes-vous entièrement éteint?

--Eh! oui, coquin... Repêche-moi bien vite, ou je me noie...

Champagne, avec sa perche, attrape son maître par la ceinture et le

ramène doucement vers le bord; mais ce passage subit du feu à l'eau et

les souffrances que M. le comte paraît éprouver ne lui permettent point

de se soutenir: on l'emporte dans son appartement, et, au lieu de songer

à avoir un héritier, il passe la nuit à se faire appliquer des

cataplasmes.

CHAPITRE XVIII

JE NE SUIS PLUS UN ENFANT.

Le lendemain de cette fête, qui a eu des suites si singulières, M. de

Francornard, qui se plaint beaucoup, veut retourner à Paris; madame

juge convenable d'accompagner son époux pour lui prodiguer ses soins:

elle le fuit lorsqu'il lui parle d'amour; mais souffrant, il est certain

de la trouver près de lui.

Nous partons tous; je souffre aussi, et mes mains portent des marques de

mes brûlures. Mais je trouve du charme à mes douleurs lorsque je pense

que j'ai sauvé Adolphine, que j'ai garanti sa jolie figure des atteintes

du feu.

Cette fois nous ne voyageons plus de la même manière: madame est avec sa

fille dans la voiture de son mari, je suis dans la sienne avec Lucile et

M. Champagne, qui me regarde de travers, surtout lorsqu'il voit la jeune

femme de chambre me prendre les mains en disant:

--Ce pauvre André! cela doit lui faire bien mal... Sans lui,

mademoiselle avait la figure brûlée!... Vous avez fait de belles choses,

monsieur Champagne, avec votre feu d'artifice!...

--Il me semble, dit Champagne, que je mérite plutôt des éloges! Sans

moi, M. le comte rôtissait; je lui ai sauvé la vie.

--Je ne sais pas ce que vous lui avez sauvé, mais je sais que vous avez

manqué de nous brûler tous.

De retour à Paris, M. le comte fait une maladie causée par son passage

subit du feu à l'eau. La bonne Caroline lui prodigue les soins les plus

empressés. Pour moi, je passe près de Manette tous les moments que j'ai

de libres et pendant lesquels je sais ne point pouvoir être avec

Adolphine. Je sens que je ne dois plus me permettre la même familiarité

avec la fille de ma bienfaitrice: elle grandit... Les jeux de l'enfance

ont fait place aux études de musique, de dessin; nos conversations

deviennent raisonnables; nous trouvons du charme à former ensemble notre

jugement. L'aimable enfant ne m'appelle plus son cher André! Sans doute

on lui aura dit qu'elle devait cesser de me nommer ainsi. Mais en

prononçant mon nom, sa voix est si douce!... Je lis dans ses regards que

son coeur me donne toujours le même titre.

Depuis l'aventure du bosquet, Lucile ne veut plus que je l'embrasse,

elle dit que je suis trop grand maintenant. Et cependant, plus je

grandis, plus il me semble que j'aurais de plaisir à embrasser Lucile.

Manette ne me défend pas cela, et pourtant Manette devient aussi une

fort jolie fille: elle est grande, bien faite; ses traits sont assez

agréables, sa fraîcheur est naturelle comme toutes ses manières. Elle

est active, laborieuse; elle apprend l'état de couturière et lit en

cachette des romans pour savoir comment on parle d'amour dans la haute

société.

Le temps s'écoule, j'approche de mes dix-sept ans. Depuis qu'une fusée a

passé entre ses jambes, M. de Francornard paraît avoir renoncé

entièrement au projet d'avoir un héritier, et ma bienfaitrice est plus

souvent avec son époux, qui a cessé de lui parler d'amour. Mais M. le

comte, ne songeant plus à un fils, s'occupe davantage de sa fille.

Adolphine a quatorze ans, et déjà sa beauté, ses grâces captivent tous

les regards. L'aimable Caroline est fière de sa fille: bien différente

de ces mères qui voient avec dépit se tourner vers leur enfant les

regards qui jadis se fixaient sur elles, et entendent avec chagrin des

compliments qui ne leur sont plus adressés, la mère d'Adolphine, quoique

belle et jeune encore, n'écoute plus que les éloges que l'on accorde à

sa fille.

J'admire en secret les charmes que l'âge développe chez Adolphine:

chaque jour elle devient plus séduisante, et son image est sans cesse

devant mes yeux. Je suis grand; j'ai perdu la tournure de nos montagnes;

j'entends dire quelquefois que je suis bien. Plusieurs suivantes de

l'hôtel me regardent avec complaisance et m'appellent maintenant

monsieur André! J'ai donc l'air d'un monsieur? On dit aussi que j'ai des

talents, que je dessine fort bien. Mais à quoi me servira tout cela...

s'il faut un jour me séparer d'Adolphine?

Déjà cette pensée me tourmente, elle me poursuit!... Je ne suis qu'un

Savoyard élevé par charité dans cet hôtel, je dois tout aux bontés de

madame la comtesse! Mais cette éducation qu'elle m'a fait donner me

rendra-t-elle plus heureux?

M. de Francornard dit quelquefois à madame:

--Est-ce que vous comptez garder éternellement cet André chez vous?

--Il est encore bien jeune, répond ma bienfaitrice; dans quelque temps

je tâcherai de lui trouver un emploi convenable à ses talents.

Un emploi!... Il faudra donc quitter cette maison, ne plus voir

Adolphine... Je n'ose laisser paraître mon chagrin, c'est dans le sein

de ma soeur que je vais épancher mon coeur. Je lui parle sans cesse

de la fille de madame la comtesse; je lui vante ses grâces, sa beauté,

ses talents... J'aime à lui redire les moindres mots qu'elle m'a

adressés. Parler d'Adolphine est un si grand plaisir!... Je n'ose avouer

que je l'adore, mais je dis tout ce que je sens. Manette m'écoute en

silence: souvent je vois des larmes dans ses yeux... Pauvre soeur!

sans doute elle me plaint, et c'est la crainte de me voir malheureux qui

cause son chagrin.

Je n'oserais parler aussi franchement avec Lucile, je craindrais qu'elle

ne devinât mes sentiments, et que cela ne parvînt à madame. Je serais si

fâché que l'on connût dans l'hôtel la cause de ma tristesse!... Je suis

déjà si timide, si embarrassé près d'Adolphine! Il me semble que tout le

monde pénètre mes plus secrètes pensées.

M. le comte vient d'ordonner un grand dîner pour célébrer la fête de sa

fille. Déjà tout se dispose dans l'hôtel, il y aura un bal brillant.

Je ne sais pourquoi cette fête m'attriste; c'est cependant la sienne!

Mais je songe que je ne la verrai pas un moment de toute la soirée; je

songe aussi qu'elle sera entourée d'une foule de jeunes gens qui la

trouveront charmante et le lui diront sans doute: je ne sais pourquoi

cette idée m'afflige et me contrarie.

Je me rends chez madame; je n'ose point offrir un bouquet, mais j'ai

cueilli une fleur à un rosier que j'ai sur ma fenêtre, et je la tiens à

ma main.

Madame est à sa toilette, Adolphine est seule devant son piano; il y a

bien longtemps que je ne me suis trouvé seul avec elle! Si je pouvais

profiter de ce moment pour lui offrir cette rose, pour lui dire tous les

voeux que mon coeur forme pour son bonheur! mais non, je suis trop

timide... Je n'ose rien dire... Je reste au milieu du salon, regardant

alternativement Adolphine et ma rose.

L'aimable enfant m'aperçoit:

--C'est vous, André? me dit-elle; venez donc auprès de moi...

Je m'approche lentement... Je chiffonne la fleur dans mes mains.

--Je ne vous vois plus si souvent qu'autrefois, André; est-ce que vous

ne vous plaisez plus avec moi?

--Oh! si, mademoiselle!

--Pourquoi donc alors ne venez-vous pas tous les jours?

--Mademoiselle, je crains maintenant de vous déranger.

--Comment! est-ce que je n'étudie pas aussi bien devant vous? Il me

semble même que je travaille avec plus de plaisir quand vous êtes là.

Mais la musique vous ennuie peut-être?

Oh! non, mademoiselle...

--Mademoiselle... comme vous me parlez avec un ton de cérémonie! André!

il me semble que vous n'êtes plus aussi gai qu'autrefois. Est-ce

que-vous avez des chagrins?... Ce serait bien mal de ne point me les

confier... Vous savez bien que je suis votre amie...

Je me sens si heureux de ce qu'elle me dit, que je n'ai plus la force de

parler; je ne trouve pas ce que je voudrais exprimer, je me contente de

lui présenter ma rose en balbutiant:

--Voulez-vous bien permettre, mademoiselle...

--Ah! la belle rose... C'est donc pour moi, André?

--Oui, mademoiselle, si vous daignez l'accepter; n'est-ce pas

aujourd'hui votre fête?

--Si je daigne l'accepter! Pouvez-vous en douter?... Refuserais-je celui

qui m'a sauvé la vie? Ah! mon cher André, voilà le bouquet qui me fait

le plus de plaisir, avec celui que maman m'a donné.

--Son cher André! Elle m'appelle son cher André!... Je ne sais plus où

j'en suis... Je crois que je lui prends la main, que je la presse avec

ivresse dans les miennes... Mais on vient... J'entends aboyer César...

Grand Dieu! c'est M. le comte... Je m'éloigne précipitamment

d'Adolphine, je cours à une porte... Je crois éviter la présence de

celui que je redoute, et je me jette brusquement contre lui.

--Allons! il est dit que ce drôle-là fera toujours des sottises! s'écrie

M. de Francornard; il est cause que César ne marche plus que sur trois

pattes, et le voilà qui me casse le nez à présent. Quand donc madame la

comtesse me débarrassera-t-elle de ce Savoyard?

--Ce drôle!... J'étais si heureux!... Ah! ce mot vient de détruire toute

ma joie... il me fait un mal!... Éloignons-nous, et cachons au moins les

pleurs qui s'échappent de mes yeux.

André le Savoyard · 第 17 / 34 段