m'avait promis de te dire quand on en recevrait de madame?...
--Oh!... j'en aurai autrement...
Elle ne veut pas m'en dire davantage.
Le père Bernard revient, il me trouve plus grand, plus fort.
--La campagne te fait du bien, mon garçon, me dit-il.
--C'est ça! s'écrie Manette, dites-lui cela, pour qu'il y passe toute
l'année!...
Bernard me donne des nouvelles de ma mère; toujours heureuse de mon
côté, mais toujours sans nouvelles de Pierre, elle n'a plus qu'un désir,
c'est de me revoir, de m'embrasser encore. Je partage ce désir, et
j'espère bien un jour aller voir ma bonne mère; mais il faut que je
termine mes études, que je me rende digne des bontés de ma bienfaitrice.
Je promets à mes bons amis de venir tous les jours, pour me dédommager
de ma longue absence.
J'avais bien deviné en pensant qu'à Paris je ne serais plus si heureux;
ici, je vois bien moins souvent mademoiselle... et jamais je ne suis
seul avec elle. Il y a toujours là, ou des maîtres, ou quelque femme de
chambre. Et d'ailleurs, quelle différence d'être ensemble dans les bois
ou dans un salon! l'aspect de la nature, la liberté des champs donnent
plus d'essor à nos pensées; en jouant, en courant avec elle dans les
jardins, combien de fois ne l'ai-je-point tenue dans mes bras! Ici,
j'ose à peine lui prendre la main. Dès que d'ennuyeuses visites
arrivent, il faut que je m'éloigne... Je crains de rencontrer M. de
Francornard, qui me fait toujours la grimace; je passe presque tout mon
temps dans ma chambre; mais là, je me livre avec ardeur à l'étude; je ne
sais quel nouveau sentiment redouble mon désir de m'instruire: il me
semble que je voudrais, par mes talents, faire oublier que je ne suis
qu'un pauvre Savoyard. Mais pourquoi l'oublier? non, je veux m'en
souvenir toujours... Si je suis riche un jour, je ne rougirai point de
mon origine: celui qui doit sa fortune à son mérite, à ses talents,
n'est-il pas aussi estimable que celui qui trouve en naissant des
esclaves à ses pieds tout prêts à flatter ses passions, à encenser ses
vices?
Le printemps renaît; je soupire après le moment où nous irons habiter la
campagne, où je me retrouverai souvent seul avec elle, où je la verrai à
chaque instant. Chaque jour cependant, je me sens, près de mademoiselle,
plus gauche, plus embarrassé. Je viens d'avoir quatorze ans, elle en
aura bientôt onze; nous ne sommes encore que des enfants; pourquoi donc
suis-je moins gai qu'autrefois? Est-ce qu'en devenant un homme on n'est
plus si heureux? Je soupire sans en savoir la cause; dans mes rêves, je
vois sans cesse Adolphine. Le minois piquant de la jeune femme de
chambre, sa tournure vive et gracieuse, son pied mignon, ses formes
séduisantes me font aussi soupirer. Mon Dieu! que se passe-t-il donc en
moi? je suis peut-être malade! Mais je n'ose confier à personne ce que
j'éprouve... Il me semble qu'on se moquerait de moi.
Enfin, on retourne à la campagne, j'ai fait mes adieux à Manette.
--Tu recevras de mes nouvelles, m'a-t-elle dit.
--Par qui?
Elle ne s'explique pas davantage.
Nous voici en route: le chemin me paraît charmant, maintenant que je
sais le plaisir qui m'attend au bout du voyage. Je suis encore en face
de mademoiselle; je me suis bien promis de ne pas être si timide dans la
voiture. Mais, dès que je suis au milieu de ces dames, c'est pis que
jamais. Je ne sais où porter mes regards; dès qu'on me parle, je rougis,
je puis à peine répondre. Je suis heureux; mais on ne s'en douterait
pas, car je fais une bien triste mine. Moi, qui étais si gai; moi, que
l'on trouvait aimable, gentil, combien je suis changé! Il n'y a
qu'auprès de Manette que je me retrouve comme autrefois; mais voyez un
peu quel malheur! il me semble que Manette devient avec moi ce que je
suis devant mademoiselle; elle soupire, rougit quand je la regarde;
Manette est de mon âge: c'est probablement l'effet de nos quatorze ans.
Nous sommes enfin dans ce séjour paisible, où renaissent les doux
moments, les heures fortunées. Avec la liberté que l'on goûte en ces
lieux, je retrouve une partie de ma gaieté. Que je serais heureux de
passer ainsi ma vie! Il ne me manque dans ce séjour que ma mère et mes
bons amis de Paris.
Grâce aux leçons de M. Dermilly, je dessine déjà agréablement.
Adolphine aussi cultive cet art, et, cette année, il nous procure de
nouvelles jouissances. Assis tous deux au pied d'un arbre, sur un tertre
de gazon d'où l'on a un beau point de vue, nous mettons un carton sur
nos genoux, et nous esquissons tous les deux le même paysage; madame la
comtesse est juge entre nous. Le désir de mériter les éloges de ma
bienfaitrice redouble mon application à l'étude; et puis, on est si bien
assis près d'Adolphine!... Pendant qu'elle crayonne, je puis la regarder
tout à mon aise; je puis admirer ses traits enfantins, sur lesquels se
peignent déjà les premières émotions de l'adolescence. Quand elle
s'aperçoit que je la regarde, elle me dit en riant:
--André, vous ne travaillez pas! Vous n'aurez pas fini aussitôt que moi.
Mais lorsque mes regards sont baissés sur mon dessin, elle avance
doucement sa tête par-dessus mon épaule pour juger mon travail, le
comparer au sien, et corriger ce qu'elle croit dans son ouvrage moins
bien que dans le mien. Alors je n'ai garde de me déranger: je feins de
ne point m'apercevoir de sa malice... Je suis heureux de sentir sa jolie
tête auprès de la mienne!
Avec Lucile, j'éprouve un sentiment différent. Lorsque nous nous
promenons seuls tous deux, lorsque, en courant après elle, je parviens à
l'attraper, ma main aime à presser la sienne, à toucher ses formes
séduisantes; mes yeux contemplent avec avidité ses charmes; je suis près
d'elle moins timide qu'avec Adolphine, mais le sentiment qui m'anime est
moins doux, moins tendre que celui que m'inspire l'aimable enfant; je ne
pense à Lucile que quand je la vois, et l'image d'Adolphine ne sort
jamais de ma pensée.
La jolie femme de chambre ne m'embrasse plus comme le jour où elle a
renvoyé Rossignol de ma chambre. Il me semble que Lucile devient moins
familière avec moi; cependant, puisqu'elle a vingt ans, elle ne doit pas
éprouver la maladie que l'on ressent à quatorze. Quand nous jouons
ensemble, quand je me jette près d'elle sur le gazon, Lucile me repousse
doucement en me disant d'une voix émue:
--André... prenez garde, vous commencez à ne plus être un enfant... nous
ne pouvons plus faire les mêmes folies...
--Pourquoi cela, mademoiselle?
--Parce que... Qu'il est drôle, ce petit André!... Vous saurez cela plus
tard, monsieur.
Cependant je vois bien que Lucile aime toujours à folâtrer avec moi;
dans les jardins, je la rencontre sans cesse; elle me regarde souvent en
cachette; et lorsque madame lui donne quelques commissions pour le
village, elle me propose de l'accompagner.
Elle prend mon bras, je suis assez grand maintenant pour être son
cavalier: à ma taille, on me donnerait dix-sept ans, et je suis enchanté
quand j'entends dire: Il a l'air d'un homme. Il me semble qu'on doit se
sentir bien heureux d'être un homme!... Dirai-je toujours cela?
Quand nous marchons ensemble dans des sentiers raboteux, Lucile s'appuie
sur moi, et cela me fait plaisir; quand le chemin nous force à nous
rapprocher davantage, je sens presque son sein palpiter sous ma main, et
cela fait battre mon coeur plus vivement; quand nous nous asseyons et
que sa main reste dans la mienne, j'éprouve la plus grande envie de la
presser, mais je ne l'ose pas. Heureusement Lucile est plus hardie: ses
jolis doigts serrent tendrement les miens, et cela me fait rougir.
Il y a près d'un mois que nous sommes à la campagne, lorsque madame, qui
vient de recevoir des lettres de Paris, me fait appeler et m'en présente
une à mon adresse.
--Une lettre pour moi!... Qui donc peut m'écrire?...
--C'est peut-être votre mère, me dit ma bienfaitrice.
--Oh! non, madame, elle ne sait pas écrire... ni Bernard non plus...
--Apparemment que c'est de quelque autre! dit mademoiselle Lucile, qui
est dans l'appartement et paraît fort curieuse de savoir d'où me vient
cette lettre.
Madame me permet de lire... Les caractères sont assez mal tracés,
cependant on peut les déchiffrer. Que vois-je? c'est de Manette!...
c'est ma soeur qui a appris à écrire afin de pouvoir correspondre avec
moi.
J'ai poussé un cri de surprise, de joie, en disant à madame:
--C'est Manette!... c'est ma soeur qui m'écrit... Et je ne remarque
point que Lucile fait une moue horrible en murmurant:
--Je m'en doutais bien, moi!
Je demande à madame la permission de lui lire la lettre de ma soeur,
car il ne peut y avoir rien dedans qui exige du mystère; madame me le
permet, et je lis le billet suivant:
«Mon cher André, j'ai appris en secret à écrire afin de pouvoir te
donner de mes nouvelles, et pour recevoir des lettres de toi. L'été me
semble bien long depuis qu'il faut le passer sans te voir: quand donc
cela finira-t-il? quand te verrai-je tous les jours, comme autrefois?
Réponds-moi, André; mon père me pardonnera d'avoir étudié en secret
quand je lui lirai ta lettre.»
L'aimable fille! dit madame la comtesse; elle vous aime bien, André, et
vous seriez un ingrat si vous ne l'aimiez pas aussi.
--Ah! madame, je ne suis point ingrat! et je ne serais jamais heureux si
Manette ne partageait pas mon bonheur.
--Oh! cela se voit de reste! dit à demi-voix mademoiselle Lucile en
tortillant avec colère une collerette qu'elle tient dans ses mains.
--Il faudra répondre à votre soeur, André; dites-lui que vous ne serez
pas constamment séparés... et si dans quelques années vous vous aimez
toujours autant... on pourra... Eh bien! Lucile, que faites-vous donc à
ce cabaret?... vous jetez toutes les tasses par terre...
--Ce n'est pas ma faute, madame, répond Lucile en se pinçant les lèvres:
c'est la théière qui m'a échappé... Je voulais ôter la poussière...
J'avais laissé tomber mon dé.
Lucile ne sait plus ce qu'elle dit; et moi, je cours dans ma chambre
répondre à Manette, à laquelle je promets de donner souvent de mes
nouvelles. Madame veut bien se charger d'envoyer la lettre; en la lui
portant je rencontre la femme de chambre. Mon Dieu! comme elle paraît
être de mauvaise humeur! Elle passe près de moi sans me parler.
--Qu'avez-vous donc, mademoiselle Lucile? lui dis-je en l'arrêtant.
--Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur?... Ah! vous avez déjà répondu
à votre Manette!... Lui avez-vous juré de l'aimer toujours?...
--Je n'ai pas besoin de le lui jurer... Ma soeur sait très bien que je
ne changerai pas.
--Voyez-vous cela!... Ce petit rodomont?... La fille d'un porteur
d'eau... C'est superbe!...
--Eh! mon Dieu! que suis-je donc, moi, mademoiselle?
--Vous... c'est différent!... avec l'éducation que vous recevez ici,
vous pouvez parvenir... Un homme qui a de l'esprit, des talents!... cela
va loin.
--Ah! mademoiselle Lucile, ce n'est pas bien de mépriser Manette... Je
ne vous aurais pas crue capable de cela.
--Je ne la méprise pas, monsieur... mais je ne puis pas la souffrir...
--Eh! que vous a-t-elle donc fait?
--Oh! rien... mais je vous défends de m'en parler encore... Vous n'avez
que votre Manette en tête, et cela m'ennuie...
Lucile me quitte fâchée. Ils croient que je ne songe qu'à Manette! Ah!
je le voudrais bien! car le sentiment que j'éprouve pour ma soeur ne
m'ôte point ma gaieté, et ne me fait jamais soupirer. Je l'aime
tendrement; je donnerais ma vie pour elle... mais c'est ainsi que j'aime
mes frères, c'est ainsi que je chéris celle à qui je dois le jour.
La fin de la belle saison approche; et nous nous boudons toujours Lucile
et moi, lorsqu'un matin nous entendons un grand bruit dans la première
cour. Une voiture arrive au grand galop... c'est M. le comte, accompagné
de Champagne, d'un cuisinier et de deux laquais.
--Nous étions si heureux, si tranquilles!... Que vient faire ici M. le
comte?
--Je m'en doute, dit Lucile en riant: madame a reçu une lettre il y a
quelques jours, dans laquelle monsieur annonce sa résolution d'avoir un
héritier cette année; c'est pour cela qu'il est venu en poste!... Mais
voilà au moins la douzième fois qu'il accourt pour le même motif, et
s'en retourne comme il est venu.
Déjà les aboiements de César, la voix aigre de son maître, le bruit que
font les domestiques, ont chassé la paix de notre demeure. Madame est
allée se renfermer avec sa fille; je cours me cacher dans ma chambre;
Lucile seul reçoit monsieur, qui crie déjà parce que les villageois
n'accourent point lui présenter des bouquets.
--Ils n'étaient pas prévenus de votre arrivée, monsieur le comte! dit en
souriant la jeune femme de chambre.
--C'est égal, mademoiselle, ils devaient la deviner... Ils doivent
toujours m'attendre!... Est-ce que le propriétaire d'immenses domaines
doit descendre de voiture comme un simple particulier? Est-ce que tous
ces paysans que je fais travailler ne devraient pas m'entourer en
criant: Vive M. le comte!...
--Certainement, si on leur avait ordonné de le faire, ils n'y auraient
pas manqué...
--Ce sont de ces choses qu'on ne doit jamais oublier, mademoiselle...
Ici, César... ici!... Mais madame la comtesse gouverne fort mal cette
terre; elle ne sait point se faire respecter...
--Elle se fait aimer, monsieur le comte.
--Aimer!... aimer!... ça ne fait pas de bruit, cela?... Taisez-vous,
César! J'entends que l'on me fête, moi, et je veux qu'on me fasse ce
soir une réception magnifique... Entendez-vous, Champagne?
--Oui, monsieur le comte.
--Je veux que tous ces rustres viennent chanter, danser... me
haranguer... qu'ils montrent leur joie, enfin...
--Ils la montreront, monsieur le comte; j'en fais mon affaire. Vous
serez content.
--A la bonne heure. Beaucoup de gaieté surtout!... Et tu leur feras
payer les violons, entends-tu?
--Cela va sans dire, monseigneur.
M. de Francornard va se reposer dans son appartement, après avoir
ordonné à Lucile de l'annoncer à Madame.
--Qui donc vous amène si brusquement? demande Lucile à Champagne.
--Je crois que c'est notre souper d'hier au soir...
--Votre souper?
--Sans doute. M. le comte a traité trois de ses amis... des gaillards
qui boivent sec!... On a fait grande chère; le repas a duré depuis neuf
heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Le cuisinier avait promis
un plat nouveau; il paraît qu'il a été du goût de ces messieurs, car ils
étaient tous en gaieté; M. le comte a voulu tenir tête à ses convives;
j'avais beau dire: Songez à votre goutte, à l'ordonnance, au régime
prescrit par le médecin; il n'en a pas tenu compte, et en sortant de
table il a juré qu'il aurait un héritier: voilà pourquoi nous sommes
partis ce matin au grand galop.
Champagne va dans le village annoncer à tous les habitants l'arrivée de
M. le comte, qui veut absolument être fêté.
Les villageois songent que M. de Francornard est l'époux de leur
bienfaitrice; ils quittent leurs travaux, mettent leurs plus beaux
habits, et font des bouquets.
Champagne fait prendre aux jeunes gens quelques vieux fusils, que l'on
bourre avec du sel; il recommande aux paysans de crier bien fort, de
faire beaucoup de bruit.
Pour satisfaire l'orgueil des gens il ne faut souvent que les étourdir.
Si l'amour-propre, la vanité permettaient à ceux que l'on encense de
chercher à démêler la vérité dans les sentiments qu'on leur témoigne,
dans les compliments qu'on leur adresse; s'ils pouvaient approfondir les
divers intérêts qui font agir cette foule qui semble les déifier, ils
attacheraient bien peu de prix à ses hommages.
M. l'intendant, qui a l'habitude de préparer les réceptions de son
maître, a toujours soin d'emporter de Paris quelques paquets de pétards,
qu'il distribue aux paysans. Il n'y a point manqué à ce voyage; et afin
que M. le comte, qui ne trouve jamais que l'on fait assez de bruit, soit
plus satisfait cette fois, Champagne a acheté des soleils et des fusées
qui doivent compléter la fête.
Tout est en l'air dans la maison; le cuisinier que monsieur mène à sa
suite met tout sens dessus dessous pour offrir à son maître une seconde
représentation du plat qui a eu tant de succès la veille au souper, et
qui en entretenant les belles dispositions de M. le comte doit
nécessairement faire réussir ses projets.
Cependant M. de Francornard, qui comptait ne se reposer qu'un moment
dans sa chambre et voulait aller faire la cour à sa femme, s'est endormi
profondément et ne se réveille qu'à l'instant du dîner.
Madame est dans le salon avec sa fille au moment où son époux, averti
par son fidèle Champagne, apprend que le dîner est servi. Monsieur se
hâte de descendre près de madame, à laquelle il offre galamment la main
pour la conduire à la salle à manger.
A table, M. le comte examine sa fille, à laquelle depuis longtemps il
n'a point fait attention.
Diable, dit-il, mais cette petite grandit prodigieusement!... Elle
commence à me ressembler... Quel âge a-t-elle, madame?
--Elle entre dans sa douzième année, monsieur.
--Eh! eh!... cela se forme... Dans trois ou quatre ans, nous marierons
cela à quelque grand personnage de mes amis, quelque gaillard de mon
genre... Mais auparavant il faut songer à lui donner un petit frère.
--Monsieur, je vous en prie, dit la mère d'Adolphine en se penchant vers
l'oreille de son époux, songez que ma fille n'est plus un enfant...
Faites-moi grâce de vos plaisanteries.
--Madame, je ne plaisante pas, je parle très-sérieusement. Au reste,
vous avez raison: _Non est_ in _locus_; dînons d'abord; puis, après la
fête que j'ai ordonné aux villageois de m'offrir, j'espère que vous
m'entendrez beaucoup mieux.
A la campagne, je dîne ordinairement avec madame, mais sachant l'arrivée
de M. le comte, je n'ai garde de me présenter à sa table. L'aimable
Adolphine s'aperçoit de mon absence; elle dit à sa mère:
--Pourquoi André ne vient-il pas?
--Qu'est-ce que c'est que cela... André! dit M. le comte, n'est-ce pas
le petit Savoyard?...
--Oui, monsieur, c'est le fils de l'homme auquel je dois l'existence de
ma fille, et qui a sauvé la vôtre; vous semblez toujours l'oublier,
monsieur.
--Eh! mon Dieu, madame! c'est une chose qui n'est arrivée qu'une fois,
voulez-vous que j'y pense sans cesse? Il me semble que le petit drôle
est assez heureux d'être nourri et logé dans mon hôtel... César, attrape
ça, mon garçon... Ce pauvre César, comme il saute mal depuis que ce
coquin l'a estropié!... Est-ce que ce Savoyard dîne avec vous?
--A la campagne, monsieur, pourquoi cet enfant ne serait-il pas admis à
ma table? je vous ai déjà dit qu'il n'était pas auprès de moi comme
domestique; et si je lui ai fait donner de l'éducation, je ne pouvais
mieux placer mes bienfaits: André par ses manières et son langage semble
maintenant né dans les meilleures classes de la société.
--C'est toujours un Savoyard, madame, et je trouve très-ridicule que
vous le fassiez dîner à votre table, parce qu'enfin l'étiquette, le
décorum... A bas, César, à bas!... vous mettez vos pattes dans mon
assiette!
Madame la comtesse ne répond rien; Adolphine est triste parce que je ne
suis pas là, et que la figure de monsieur son père comprime sa gaieté
ordinaire.
Pendant qu'on est à table, je quitte ma chambre, où je me tenais
renfermé depuis l'arrivée du comte. Bien certain maintenant que je ne le
rencontrerai point, je descends dans les jardins pour m'y promener
quelques moments. Je commence à réfléchir; ma raison se forme; à
quatorze ans et demi je connais déjà le charme d'une douce rêverie:
l'image d'Adolphine me fait tendrement soupirer... C'est le premier
amour qui nous porte à préférer la solitude aux jeux qui nous
charmaient; c'est en aimant que l'on cesse d'être enfant, que l'on
commence à se bercer d'espérances; quand l'âge vient et que l'amour nous
quitte, on change l'espérance en souvenirs.
J'ai suivi au hasard une des allées du jardin; je marche lentement, je
suis triste, car je pense que dans quelques jours il faudra retourner à
Paris. Tout à coup une voix qui m'est bien connue fait entendre ces
mots:
--Finissez, monsieur Champagne, ou je vais me fâcher!
C'est Lucile que je viens d'entendre; la voix part d'un bosquet dont je
suis séparé par un buisson de lilas. Je m'avance; j'éprouve le désir de
savoir avec qui cause la jeune femme de chambre. J'écarte doucement le
feuillage, et j'aperçois M. Champagne assis sur un banc de gazon, près
de Lucile, qui s'occupe a festonner, et s'arrête de temps à autre pour
repousser M. l'intendant, qui regarde son ouvrage de trop près.
Je ne sais pourquoi je n'aime point ce Champagne; à Paris il est sans
cesse sur les pas de Lucile, il lui adresse des compliments, il fait le
joli coeur, se croit adorable, s'écoute parler et se regarde avec
complaisance. Que fait-il là près de Lucile, dans ce bosquet? Cela
m'inquiète, et je ne résiste pas au désir d'écouter ce qu'il lui dit.
--Vous êtes charmante, mademoiselle Lucile... Ah! d'honneur! c'est comme
je vous le dis!...
--Monsieur Champagne, est-ce que M. le comte n'a pas besoin de vous?
--Non, non!... il est à table, et vous savez qu'il aime à y rester
longtemps... Quel joli bras... quelle main blanchette!...
--Je croyais que vous aviez ordonné une fête?
--Oui, sans doute, mais elle se commencera qu'a l'issue du dîner...
Quand je suis longtemps sans vous voir je n'en sens que mieux combien je
vous aime, délicieuse camériste!...
--Ah! ne me dites donc pas de ces mots-là!... Rien ne me semble ridicule
comme un valet qui veut faire le bel esprit.
--Auprès de vous, friponne, je ne voudrais faire que l'amour... et si
vous vouliez m'écouter...
--Ne vous approchez pas tant, vous chiffonnez mon ouvrage.
--Vous devez bien vous ennuyer dans cette campagne?
--Au contraire, je m'y plais beaucoup.
--Point de société... seule avec des enfants, que diable pouvez-vous
faire toute la journée?
--Ah! elle passe bien vite...
--Est-ce que ce tendre coeur serait occupé en secret?
--Vous êtes bien curieux, monsieur Champagne...
--Que je serais heureux s'il battait pour moi!... Il faut absolument que
vous répondiez à mon amour.
--Je n'en vois pas la nécessité.
--Allons, pas tant de sévérité, petite méchante.
--Votre maître vous attend, j'en suis sûre.
--Je ne vous quitterai pas sans vous avoir embrassée.
--J'espère bien que si.
--Il me faut un baiser, et je l'aurai.
--Finissez, cela me déplaît.
M. Champagne n'écoute point Lucile, et, malgré sa défense, va la prendre
dans ses bras, lorsque, écartant vivement le feuillage qui me sépare
d'eux, je cours dans le bosquet, et, me jetant sur M. l'intendant, je le
repousse si brusquement que, surpris par cette attaque imprévue, il fait
malgré lui quelques pas en arrière, et va rouler sur le gazon.
Lucile rit aux éclats; je reste devant elle, encore rouge de colère, et
M. Champagne se relève d'assez mauvaise humeur.
--Je voudrais bien savoir, monsieur André, me dit-il, de quel droit vous
venez vous jeter ainsi sur moi?
--Vous vouliez l'embrasser malgré elle, j'ai dû la défendre.
--La défendre!... ce beau champion! D'ailleurs, que je l'embrasse ou
non, cela ne vous regarde pas.
--Pourquoi donc, quand mademoiselle a besoin de secours, ne
m'empresserais-je point d'accourir?
--Oh! oh!... des secours! Jeune homme, apprenez que les femmes savent
fort bien se défendre toutes seules... Elles n'ont besoin du secours de
personne dans de telles circonstances. Vous êtes un enfant! tâchez de
retenir cela.
--André a fort bien fait d'agir ainsi, et je l'en remercie; il ne
suivra point vos avis, monsieur Champagne: son coeur le guidera mieux
que vos sots discours.
L'intendant pâlit de colère; puis, me jetant un regard ironique:
--Je vois, dit-il, que l'on a du penchant pour le petit Savoyard... il
est encore bien jeune... mais on le formera. Je vous fais mon
compliment, mademoiselle Lucile... le Savoyard promet.
En disant ces mots, M. Champagne tâche de rire avec malice, et s'éloigne
en chantant pour cacher sa colère.
Nous sommes seuls, Lucile et moi; je suis encore tout troublé, et
elle-même paraît aussi fort agitée. Nous gardons longtemps le silence.
Lucile le rompt enfin:
--André, me dit-elle, vous étiez donc auprès de ce bosquet?
--Oui, mademoiselle...
--Est-ce que les propos de Champagne vous déplaisaient?...
--Oh! beaucoup...
--Vraiment, André?