Rossignol qui s'écrie en m'apercevant:--Ah! mille Romains!... ce n'est
pas sans peine qu'on arrive jusqu'à toi, mon petit André!...--Comment!
c'est vous, monsieur Rossignol?--Oui, c'est moi, qui pour te voir ai
soutenu un combat contre cinq ou six escogriffes, commandés par un
invalide.--Un combat?...--Mais je te conterai cela un autre jour; je te
trouve, et c'est l'essentiel.--Et ce malheureux vieillard dont vous
m'avez parlé?... et ses enfants?--Oh! mon garçon! toute la famille te
bénit et te nomme son ange tutélaire! Ah! si tu avais vu le tableau de
leur ivresse quand je leur ai porté tes dons! Ah! Dieu!... Tiens, quand
je pense à cela... je ne sais plus où j'en suis.--Ils sont heureux: ne
parlons plus de cela, monsieur Rossignol.--Non, tu as raison:
occupons-nous de ceux pour lesquels je suis venu. André, mon ami, tu as
toujours le coeur aussi bon, aussi sensible?--Je suis toujours le
même, monsieur Rossignol; pourquoi cela?--Aimable enfant de la nature!
il n'est pas changé! Dis-moi, as-tu de l'argent?--Mais... oui... un
peu...--Eh bien! je veux de nouveau te faire goûter cette jouissance des
âmes bienfaisantes qui répandent autour d'elles l'abondance... et,
semblables à ces météores... à ces météores qui...--Qu'est-ce que vous
voulez dire, monsieur Rossignol?--Je veux dire que j'ai découvert dans
mes courses quatre autres familles malheureuses que tu peux encore
rendre au bonheur: avec deux louis par famille tu en seras quitte, et tu
sauveras des infortunés du désespoir. Eh bien! André, tu hésites, mon
ami? Ton coeur se serait-il endurci à la cuisine de M. le comte? Si tu
savais!... il y a une malheureuse mère, jeune encore, qui reste veuve
avec quatorze enfants sur les bras.... Ah! Dieu! si j'étais à ta place,
je ne balancerais pas... Mais, hélas! ce que je gagne suffit à peine
pour soutenir mon épouse et mon jeune fils.--Mais, monsieur Rossignol,
c'est que je voulais faire un présent à Manette.--Encore! mais il me
semble que tu lui as donné, il n'y a pas longtemps, quelque chose
d'assez gentil; il ne faut pas, mon petit bonhomme, se ruiner en cadeaux
avec les femmes... Mauvaise habitude dont je veux te corriger.--Mais je
n'ai que quatre louis maintenant...--Eh bien! donne-les-moi toujours,
nous remettrons les deux autres familles au mois prochain. Oh! elles
attendront; je te promets qu'elles ne voudront pas avoir d'autres
bienfaiteurs que toi.
Je ne suis pas bien déterminé à donner encore tout ce que je possède; je
ne sais quel pressentiment m'arrête. Mais Rossignol, qui voit que je
balance, redouble ses sollicitations: il me parle d'une mère aveugle, de
père paralytique... Je suis ému, je tire mes épargnes de mon
secrétaire... elles vont passer dans les mains de Rossignol, qui déjà
les dévore des yeux... lorsque Lucile paraît tout à coup, et vient se
placer entre moi et le beau modèle.
A sa vue je reste interdit, comme si j'allais faire quelque chose de
mal, tandis que Rossignol, fort contrarié de l'arrivée de la jeune femme
de chambre, tâche de cacher sa mauvaise humeur et de prendre un air de
bonhomie qui ne va pas à sa physionomie.
Lucile, qui depuis longtemps surveillait mes actions, avait été fort
intriguée en voyant un homme comme Rossignol me demander, en se disant
mon ami intime. Elle l'avait laissé parvenir jusqu'à moi, et, placée à
l'entrée de ma porte, avait écouté toute notre conversation.
En entrant, son premier mouvement est de me prendre la main, qu'elle
presse tendrement dans les siennes; puis se tournant vers
Rossignol:--Monsieur, lui dit-elle, savez-vous qu'il n'est pas bien
d'abuser ainsi de la confiance, de la sensibilité de cet enfant pour lui
prendre le fruit de ses économies?...
Rossignol se pince les lèvres et baisse les yeux, puis prononce d'une
voix fêlée:--Je suis envoyé vers mon ami par une bande d'infortunés qui
connaît son âme et ses moyens, et je ne pensais pas faire mal en
encourageant le petit à la bienfaisance.
--Non, sans doute, monsieur, ce n'est point mal de donner aux
malheureux, et André est maître de son argent; mais encore faut-il
savoir placer ses bienfaits; en croyant être humain, on est dupe
quelquefois, et les épargnes de cet enfant ne doivent point servir à
encourager le vice et la paresse.
A ces mots, Rossignol reprend son air tapageur, et dit à Lucile d'un ton
insolent:--Que signifient ces insinuations?
--Cela signifie, monsieur, que vous avez déjà mangé l'argent d'André,
auquel vous avez eu l'effronterie de donner en échange une vieille
seringue...--Elle était neuve... je vais vous l'essayer si vous en
doutez...--Vous venez encore aujourd'hui dans l'espoir de lui soutirer
ce qu'il a amassé depuis...--Mademoiselle! je vous prie de le prendre
plus bas...--Je le prendrai aussi haut que cela me plaira, et si vous
faites l'impertinent, je vous ferai chasser de l'hôtel, où je vous
défends dès à présent de remettre les pieds. Il vous sied bien de faire
encore l'insolent après toutes les sottises que vous venez de commettre
chez M. le comte--Tiens... voilà grand'chose! parce que j'ai cassé une
patte à un vieux chien qui voulait salir mon habit... D'ailleurs, est-ce
qu'il n'a pas assez de trois pattes pour courir après son maître qui n'a
qu'un oeil?--Si vous n'avez point avancé de mensonges à André,
donnez-moi sur-le-champ l'adresse des malheureux pour lesquels vous
veniez l'implorer. Madame la comtesse est bienfaisante: c'est elle qui
se chargera de les secourir.--Ah! laissez-moi tranquille avec votre
comte et votre comtesse.--Vous le voyez, vous ne pouvez pas répondre à
cela. Allez, monsieur, votre conduite est bien vile! Sortez, et ne vous
avisez plus de vous présenter ici.--C'est bon, mademoiselle du
tablier... Ça prend déjà le ton de ses maîtres... Je sors parce que ça
me fait plaisir. André, je ne t'en veux pas... Nous nous reverrons...
Adieu, la domestique!
Rossignol fait la grimace à Lucile, puis s'éloigne en se dandinant et en
fredonnant:
/p
Enfant chéri des dames...
p/
--Hom! le mauvais sujet! dit Lucile en le regardant s'éloigner; elle
revient vers moi, me prend dans ses bras, m'embrasse tendrement...
c'était la première fois que cela lui arrivait; j'en suis encore ému, et
je regarde mademoiselle Lucile, qui paraît prête à pleurer.
--Qu'avez-vous donc? lui dis-je.--Ah! que tu es bon, cher André!... et
j'avais pu te soupçonner... te croire des défauts! Oh! non, je ne le
croyais pas; mais je savais bien qu'il y avait du mystère; j'avais juré
de le découvrir... Ah! je le sais maintenant... courons bien vite le
dire à madame... Ah! que je suis contente!...
Lucile me quitte vivement. Bientôt ma protectrice me fait demander, elle
paraît attendrie en me voyant. M. Dermilly, qui vient d'arriver, me
presse aussi dans ses bras, et mademoiselle Adolphine m'appelle son bon
André. Qu'ont-ils donc tous? et qu'ai-je fait de si extraordinaire? On
me prie de raconter tout ce qui s'est passé entre moi et Rossignol; la
bonne Caroline me force d'accepter une somme égale à celle que j'ai cru
donner à des malheureux. Enfin, c'est à qui me fêtera, me complimentera,
en me recommandant de ne plus être aussi confiant à l'avenir.
Après cet événement, madame la comtesse me témoigna encore plus
d'intérêt et Lucile d'amitié; M. le comte, au contraire, me fit fort
mauvaise mine, ne me pardonnant pas la cause de l'accident arrivé à
César.
CHAPITRE XVI
MON COEUR COMMENCE A PARLER.
Grâce à la générosité de ma bienfaitrice, je puis être doublement
heureux: j'enverrai en Savoie une somme égale à celle que j'ai donnée à
Rossignol, et je ferai un cadeau à ma soeur. Mais, cette fois, je veux
consulter Lucile; je la prierai même de se charger de faire pour moi
cette emplette.
La jeune femme de chambre, satisfaite de la confiance que je lui
témoigne, m'achète une jolie petite montre d'or: et cela coûte bien
moins cher que je ne pensais. Je saute de joie en voyant ce bijou. Quel
plaisir cela va faire à Manette! Lucile m'examine avec attention toutes
les fois que je parle de ma soeur...--Vous l'aimez bien, me dit-elle,
cette petite Manette?...--Oh! oui, mademoiselle, je la chéris comme si
j'étais son frère.--Quel âge a-t-elle?--Le même âge que moi, bientôt
treize ans.--Est-elle jolie?...--Tout le monde le trouve,
mademoiselle!--Et vous, André, le trouvez-vous aussi?--Je la sais bonne,
douce, aimante! je n'ai pas encore pensé à regarder si elle est jolie...
mais on ne peut pas être laide quand on a si bon coeur.--Ah! vous
croyez cela, monsieur André? Je serais bien curieuse de la voir.
Pourquoi ne vient-elle jamais à l'hôtel?--Ah! mademoiselle, elle
n'oserait pas, ni le père Bernard non plus... Ils aiment bien mieux que
j'aille chez eux.--Et que fait-elle, votre Manette...--Elle coud... elle
s'occupe de son ménage... Oh! elle s'entend déjà très bien à conduire
une maison...--Vraiment?... Oh! je vois que c'est un petit prodige...
Mademoiselle Lucile dit cela d'un ton singulier: on croirait qu'elle
est fâchée des éloges que je fais de ma soeur; si elle la connaissait,
je suis bien sûr qu'elle l'aimerait comme moi. Je me hâte de me rendre
chez Bernard. Manette est seule... tant mieux; car je suis si gauche
pour faire un cadeau!... Je ne sais ce que ma soeur a depuis quelque
temps, mais en grandissant elle devient moins gaie; elle n'est plus
aussi familière avec moi; quelquefois il lui arrive de ne plus me
tutoyer et de m'appeler _monsieur André_. Quand je lui fais la guerre
sur le changement de ses manières, Manette rougit, me regarde
tendrement, et me répond qu'elle n'en sait pas elle-même la cause; mais
elle me jure qu'elle m'aime toujours autant, et je suis bien sûr qu'elle
dit la vérité.
Le présent que je lui fais lui cause la joie la plus vive; elle attache
la montre à son cou en disant:
--Elle ne me quittera jamais!
Puis elle soupire en ajoutant:
--Moi je n'ai rien à t'offrir.
--Bonne soeur, n'ai-je pas ton amitié? cela vaut mieux que tous les
bijoux.
Le père Bernard arrive; il reste en extase devant le cadeau que j'ai
fait à sa fille; mais bientôt il prend un air sévère:
--Et ta mère! me dit-il, André, ne valait-il pas mieux lui envoyer cela
que te ruiner pour Manette?--Oh! je ne me ruine pas! tenez, voilà qui
est pour envoyer au pays! Madame la comtesse est si bonne!... elle ne me
laisse pas le temps de former un souhait.--A la bonne heure, mon garçon;
mais je ne veut plus à l'avenir que tu fasses des dépenses folles pour
Manette... Ce n'est pas une princesse, vois-tu; et elle ne doit pas
porter de si belles choses que toi, qui vis avec les grands. Nous sommes
de pauvres gens, et il ne faut pas que ma fille se donne des airs de
dame... Je n'entendrais pas cela.
Manette a les larmes aux yeux... elle est sur le point de me rendre ma
montre; ce n'est pas sans peine que je fais entendre raison au porteur
d'eau. Ce brave homme pousse la délicatesse à un point extrême, et
cependant il ne fréquente ni la bourse, ni les courtiers, ni les gens
d'affaires... Il serait même déplacé dans un salon.
Mais, après avoir causé du plaisir à Manette; il faut que je lui
apprenne une nouvelle qui va lui faire du chagrin: ma bienfai trice va
partir pour sa campagne, où elle n'a pas été l'année dernière, et je
sais qu'elle doit m'emmener.
--Ah! mon Dieu! s'écrie Manette; et combien serez-vous de jours absents?
--Je n'en sais rien!...
--Je n'ose lui dire que nous serons peut-être plusieurs mois éloignés de
Paris.
--Voyez-vous! reprend-elle, voilà le commencement: nous serons longtemps
sans le voir... Il s'y habituera, puis il ne viendra plus que rarement.
Ah! je savais bien que cela finirait comme cela, avec toutes vos grandes
dames!... J'aimerais bien mieux que vous reprissiez votre montre, et
vous voir comme autrefois.--Ça ne se peut pas, ma fille, dit le bon
Auvergnat; André sait maintenant tout plein de belles choses; il
s'ennuierait avec nous, qui ne savons rien.--Oh! ne croyez pas cela,
père Bernard!...--Eh! morgué! je ne t'en voudrais pas pour ça, mon
garçon... C'est tout naturel! quand on apprend à être savant, ce n'est
pas pour vivre en commissionnaire.--Et si j'apprenais à être savante,
moi, mon père?... Allons, taisez-vous, petite; raccommodez vos bas, et
faites-moi de bonne soupe: voilà ce qu'il faut que vous sachiez, vous.
En arrivant à l'hôtel, j'apprends de Lucile que c'est dans huit jours
que nous partons pour la terre de madame.
--Vous verrez, André, me dit-elle, une charmante campagne!... de beaux
jardins... des bois, des fleurs, des bosquets... Oh! comme nous nous
amuserons! et là, point de M. le comte, ni de César; point de M.
Champagne qui m'étourdisse de ses compliments!... Nous n'emmènerons que
Sophie, la bonne de mademoiselle et une cuisinière. Il y a là-bas un
concierge et un jardinier. Nous pourrons rire, nous promener!... Je vous
ferai voir tous les environs.
Mademoiselle Lucile paraît enchantée de notre départ; je m'en ferais
aussi une fête si je n'éprouvais du regret de m'éloigner de mes bons
amis, car, à Paris, je crains sans cesse de rencontrer M. de
Francornard, qui, quand il me voit, fait tourner son oeil avec colère,
et murmure, assez haut pour que je l'entende:
--Hom!... petit Savoyard... qui est cause qu'on a estropié César! et il
faut que je nourrisse pour cela un misérable mendiant!
Ces paroles me font toujours monter le rouge à la figure. Je me rappelle
alors mon père malade, blessé et mourant des suites de son zèle pour le
service de M. le comte; quelquefois je suis prêt à lui répondre, mais le
souvenir de ma protectrice arrête les mots sur mes lèvres. Je me tais,
je m'éloigne en soupirant:
--Quoi! Cet homme-là est le mari de l'aimable Caroline, le père
d'Adolphine!
La veille de notre départ je vais faire mes adieux à ma soeur.
--Combien je vais m'ennuyer! me dit-elle; que le temps me semblera
long!... Je regarderai bien souvent à ma montre, et à toutes les heures
je songerai à toi.
Bonne Manette! si elle savait que nous devons être plusieurs mois
absents! Je l'embrasse tendrement; j'ai tant de plaisir à la presser
dans mes bras!... et cela ne me fait pas le même effet que le baiser que
j'ai reçu de mademoiselle Lucile. Près de ma soeur, je ne me sens ni
troublé, ni tremblant; je ne rougis ni ne soupire; pourquoi donc
étais-je si ému après avoir embrassé la jeune femme de chambre? A coup
sûr, j'aime mieux ma soeur que mademoiselle Lucile. Et Adolphine!...
oh! pour celle-là, je l'aime encore différemment, quelquefois même je
crois que je ne l'aime pas, car je deviens gêné, embarrassé auprès
d'elle; je suis inquiet quand je sais que je vais la voir, je reste à
ses côtés sans oser parler. Mon Dieu! que tout cela est singulier! il me
semble que, plus je grandis, et plus je deviens bête; il n'y a qu'auprès
de Manette que je me trouve aussi à mon aise qu'autrefois.
Le jour du départ est arrivé; je monte en voiture avec madame la
comtesse, sa fille et Lucile: les deux bonnes sont dans une autre
voiture chargée de malles et de cartons. Que ce voyage va être agréable!
je suis assis en face d'Adolphine; il me semble cependant que j'aimerais
mieux être autrement placé. Je tiens continuellement mes yeux baissés;
je n'ose les lever sur l'aimable enfant qui est devant moi; je n'ose
point allonger mes pieds, de peur de rencontrer les siens, ni placer ma
main à la portière de crainte d'effleurer la sienne; et, ce qui redouble
mon embarras, c'est qu'il me semble que tout le monde devine ce qui se
passe en moi, tandis que je ne le sais pas bien moi-même.
--Tu ne dis rien, André, me dit l'aimable Caroline; est-ce que tu n'es
pas content de venir avec nous?
--Oh! pardonnez-moi, madame...
--Je te trouve l'air tout chagrin.
--J'en sais bien la cause, moi, madame, dit Lucile; M. André pense à sa
petite Manette!... Il soupire après elle!...
Mademoiselle Lucile se trompe; je ne pensais pas à Manette. Mais madame
sourit en me disant:
--Tu n'en auras que plus de plaisir à la revoir.
Sans doute, j'aurai beaucoup de plaisir à revoir ma soeur; mais madame
et Lucile sont dans l'erreur, ce n'est point son souvenir qui m'empêche
de lever les yeux sur mademoiselle Adolphine.
La fille de ma bienfaitrice touche à sa dixième année; sa taille
commence à se développer, ses traits prennent du caractère. Ses yeux
sont toujours aussi aimables; mais son parler me semble encore plus
doux; ses manières acquièrent de la grâce, son esprit et son jugement
s'annoncent avec avantage. Elle ne joue plus à la poupée; la musique, le
dessin sont maintenant ses plus chères récréations; mais sa bonté pour
les malheureux est toujours la même. Et son passage de l'enfance à
l'adolescence ne s'annonce ni par la coquetterie, ni par la prétention
de montrer ses jeunes talents.
Je vois tout cela en la regardant du coin de l'oeil, lorsque je pense
qu'on ne me remarque pas. Quand je rencontre les regards d'Adolphine, je
baisse aussitôt les miens, et cependant je vois toujours dans les siens
de la douceur et de l'amitié.
La terre de madame est située dans les environs de Fontainebleau. Nous
roulons jusqu'à six heures du soir; alors la voiture entre dans une
superbe maison qui s'avance sur le bord de la route. Nous entrons dans
une vaste cour fermée par un mur à grille. Le concierge accourt; bientôt
arrivent le jardinier et sa femme.
--C'est madame! répètent ces bonnes gens, et je vois la joie, le plaisir
briller dans leurs yeux.
En un moment, le bruit de l'arrivée de madame la comtesse se répand dans
les environs; nous ne sommes pas encore entrés dans l'intérieur de la
maison, et déjà une foule de villageois, vieillards, enfants, jeunes
mères, accourent témoigner à la bonne Caroline le bonheur que leur fait
éprouver son arrivée; partout où elle a passé on la chérit, car partout
elle marque sa présence par des bienfaits.
Quelle touchante réception lui font les habitants de l'endroit! Ce n'est
point un seigneur qui vient visiter sa terre, et auquel les paysans
tirent des pétards par ordre de l'intendant en poussant quelques cris
d'allégresse que démentent leurs visages; ce n'est point une suzeraine
qui vient recevoir les hommages de ses vassaux et écoute en bâillant la
harangue d'usage; c'est une femme bienfaisante qui n'emploie sa fortune
qu'à secourir les indigents, à faire des heureux. La gaieté que cause
son retour est franche, naturelle; c'est une mère qui revient au milieu
de ses enfants.
La joie des paysans est d'autant plus vive que, l'année précédente,
madame la comtesse, retenue à Paris par divers motifs, n'a pu se rendre
à sa terre. Elle répond avec amitié à tous ceux qui l'entourent; elle
les fait connaître à sa fille en lui disant tout bas:
--Tu vois, ma chère Adolphine, comme ces bonnes gens m'aiment; et je
n'ai cependant fait que veiller sur leurs intérêts en aidant les
pauvres, en récompensant le travail, et surtout en ne laissant commettre
aucune injustice. Il est facile de se faire aimer!... il ne faut pour
cela que faire le bien soi-même... En passant par trop de mains, le
bienfait perd de son charme, et souvent on en oublie la source.
--Et M. le comte, dis-je tout bas à Lucile, est-il reçu comme cela?
--Ah! c'est bien différent!... On lui tire des pétards, des coups de
fusil; on lui fait des compliments; c'est Champagne qui ordonne tout
cela d'avance. M. de Francornard fait mordre par César ceux qui n'ont
pas l'air content de son arrivée.
Pendant que madame et sa fille vont se reposer, Lucile me propose de
visiter avec elle toute la maison. Je ne demande pas mieux, et je suis
mon aimable conductrice.
Elle me fait parcourir de charmants jardins, qui s'étendent au loin
derrière la maison.
Comme tout cela est bien entretenu! Je suis en admiration devant ces
charmants bosquets, ces allées touffues, ces massifs artistement
taillés. Rien ne manque dans ce séjour délicieux, où l'on trouve une
pièce d'eau, une grotte, des rochers, une cascade, un bois épais, des
gazons fleuris, de jolis pavillons; quel plaisir d'habiter ces lieux!
Je saute de joie en parcourant les jardins, et Lucile me dit:
--Je vous avais prévenu que c'était charmant... Oh! je voudrais que nous
restassions ici bien longtemps!... Mais, à propos, où vous
logera-t-on?... Venez, nous allons vous chercher une jolie chambre.
Nous retournons à la maison; Lucile entre partout en disant:
--Ici, c'est l'appartement de madame... puis, celui de mademoiselle:
celui de M. le comte est à l'autre extrémité de la maison...
--Et celui-ci?
--C'est celui qu'occupe M. Dermilly quand il vient tenir compagnie à
madame. Le mien est de ce côté. Eh! mais, au-dessus de moi, il y a deux
pièces fort gentilles; vous logerez là, André; ça fait que si vous
n'êtes pas sage, je cognerai au plafond pour vous faire tenir
tranquille. Cela vous convient-il, André? voulez-vous qu'ici je sois
encore votre surveillante, comme à Paris?
--Oui, mademoiselle, vous êtes si bonne pour moi!...
--Oh! certainement, je ne suis pas comme cela pour tout le monde. Mais
aussi vous êtes bien gentil, André, bien sage, bien obéissant.
Elle s'approche et me donne un petit coup sur la joue. J'ai cru qu'elle
allait m'embrasser, mais elle n'en fait rien: c'est dommage!
Madame approuve le choix que Lucile a fait de mon logement. Elle règle
mes heures d'étude, ainsi qu'à sa fille; le reste du temps nous sommes
libres de nous promener, de courir, de jouer. Dans cette campagne, je me
sens moins gêné, moins embarrassé près d'Adolphine; excepté les heures
consacrées à l'étude, nous sommes toujours ensemble. Nous courons dans
les allées, sur les gazons; je la promène en nacelle sur la pièce d'eau.
Souvent Lucile nous accompagne; mais quelquefois elle est occupée pour
madame, et, dès qu'Adolphine m'aperçoit, elle me fait signe de
l'accompagner.
--Tu n'es pas raisonnable, tu ennuies André, lui dit parfois sa mère;
mais l'aimable enfant lui répond en l'embrassant:
--Laisse-nous courir ensemble; oh! je te jure qu'André ne s'ennuie pas
avec moi.
Le temps passe vite dans ces lieux charmants, où une intimité plus
tendre s'établit entre nous deux, où la présence de personnages
ennuyeux, la sévère étiquette, ne me forcent point à chaque instant de
quitter Adolphine. Chère Manette! je t'aime toujours autant; et
cependant je n'aspire point après le moment de notre retour à Paris.
Il y a cinq mois que nous habitons cette terre. Cinq mois!... qu'ils se
sont vite écoulés!... M. Dermilly est venu trois fois nous visiter; et,
chaque fois il a passé quinze jours avec nous. M. le comte n'est point
venu: il a cependant écrit à madame, en lui annonçant sa prochaine
arrivée; mais la goutte l'a retenu à Paris, et nous en avons été quittes
pour la peur.
Les feuilles jaunissent, les gazons se dépouillent, les bois perdent
leur ombrage: il faut retourner à Paris. Nous nous remettons en route
vers la fin du sixième mois écoulé depuis notre départ. Je quitte à
regret ces lieux charmants, où j'ai passé de si doux instants.
--Nous reviendrons l'année prochaine, me dit Adolphine, et nous nous
amuserons autant. Lucile dit la même chose, et je pense au plaisir que
j'aurai à revoir Manette pour chasser l'ennui que me cause mon retour à
Paris.
En arrivant, mon premier soin est de courir chez Bernard. C'est Manette
qui m'ouvre la porte. Elle est grandie, elle n'a plus l'air d'un
enfant... Mais je ne lui vois plus cette gaieté qui doublait sa
gentillesse. Ses yeux sont rouges, ses traits abattus; en me voyant,
elle ne se jette point dans mes bras, elle se contente de me dire:
--C'est vous, monsieur André!...
--Monsieur André!... que signifie ce ton?... Ne suis-je plus ton frère,
ton plus tendre ami?...
Je cours dans ses bras, je l'embrasse, je la presse contre mon
coeur... ses larmes se font un passage.
--Tu m'aimes donc encore? me dit-elle; et pourtant six mois!... six mois
sans nous voir!... Ah!... cette fois, je pensais bien que c'était pour
toujours! j'ai bien pleuré depuis ce temps... et toi, tu t'es bien
amusé... n'est-ce pas?
Je n'ose pas lui avouer que c'est la vérité.
--Mais pourquoi as-tu pleuré? lui dis-je, tu savais bien que ce n'était
pas ma faute, que j'étais avec madame la comtesse et sa file.
--Ah! pourquoi?... te voilà comme mon père!... parce que je m'ennuyais
apparemment... Mais l'année prochaine, si vous partez encore... ce qui
arrivera probablement, au moins je pourrai avoir de vos nouvelles...