jusqu'à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de
culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!...
Aussitôt je fouille à mon gousset, j'en tire les trente-trois sous qui
me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans
l'escalier sans vouloir attendre qu'on m'éclaire.--Ah! vous avez bien
fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres
gens!...--Certainement!... J'aurais eu cent francs, je les aurais donnés
tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour
les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment:
qu'ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la
rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si
aujourd'hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O
Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une
famille sans asile!... Ah!... si j'étais riche, quel bonheur de les
secourir!... Mais, hélas! je n'avais plus que cette seringue! et
j'allais encore la partager avec eux.
En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son
mouchoir, et pousse des gémissements comme s'il allait se trouver mal.
Je me sens attendri; je me représente cette famille dans la misère, ce
vieillard que l'on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me
dis:--Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon
cadeau, sur lequel d'ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas
mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma
place Manette en ferait autant.
Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui
justement la tendait vers moi.--Tenez, lui dis-je, prenez cet argent,
c'est tout ce que je possède; mais j'espère que cela sera suffisant pour
sauver ces malheureux.
--Sensible enfant! j'avais bien jugé ton coeur, s'écrie Rossignol en
mettant l'argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu
fais là une action superbe!--Surtout n'en parlez pas à M. Dermilly.--Oh!
sois tranquille, je n'en parlerai à personne. Ces choses-là doivent
rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole
près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et
regarde-moi comme ton ami.
Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!
Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le
bras. Irai-je l'offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n'est pas
un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma soeur se moquera
de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui
dire par quelle circonstance je m'en trouve possesseur. Décidément je ne
la lui porterai point, et, puisque je n'ai plus d'argent, il est inutile
que j'aille admirer les boutiques: retournons à l'hôtel.
Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que
je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne
trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans
ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de
la sienne.
--Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame
vous a fait demander. Qu'est-ce que vous tenez donc sous votre
bras?--Oh! ce n'est rien, mademoiselle.--Vous avez fait des emplettes à
ce qu'il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se
sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?--Je ne suis
pas pressé... mais... je...--Il faut que je sache ce que vous avez
achète; je suis curieuse d'abord: eh bien! André, est-ce qu'on ne peut
pas voir cela?--Ce n'est pas bien intéressant, mademoiselle--Oh; comme
il rougit! je gage que c'est un présent pour sa Manette, qu'il aime
tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos
achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander
qu'un enfant: cela n'a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un
homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre
chambre que je ne sache ce que c'est... et plus vous y mettrez de
mystère, plus j'aurai envie de le savoir.
Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n'y a pas moyen de lui
échapper; elle s'empare de la boîte, l'ouvre, et part d'un éclat de rire
qu'elle ne peut plus modérer.
--Que vois-je! ah! ah! ah! c'est trop drôle! Ah! ce pauvre André!...
quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c'est qu'elle n'est
pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite
Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?
--Non, mademoiselle, non; elle n'est point malade... et ce n'est pas
pour elle que j'ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu'augmente encore
la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans
partir d'un éclat de rire.
--Comment! c'est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant
envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n'en manque pas à l'hôtel...
Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d'où
j'entends encore rire mademoiselle Lucile.--Mon Dieu! si elle allait
parler de cela! Mais madame m'a demandé, il faut descendre. Où vais-je
mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends
près de ma protectrice.
La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper
en me voyant, je ne doute plus qu'elle ne soit instruite. Mon embarras
est au comble; mais madame est si bonne, qu'elle s'empresse, pour le
faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble
toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres
pour ne pas éclater encore. Jamais je n'ai été si mal à mon aise...
Est-ce donc là le fruit que l'on devrait retirer d'une bonne action? Ah!
si l'on savait ce que j'ai fait! certainement on ne se moquerait pas de
moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.
Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre,
j'entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît
devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux
autour d'elle: sans doute elle cherche où j'ai placé mon emplette, mais
je l'ai cachée sous mon lit.
Mademoiselle Lucile vient à moi d'un air mystérieux:--Mon petit André,
il faut que vous me rendiez un service.--Un service! mademoiselle... Oh!
parlez, tout ce qui dépendra de moi...--Je connais votre obligeance, et
je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D'ailleurs ce sont de
ces services que l'on se rend réciproquement entre amis.--Qu'est-ce
donc, mademoiselle?--Vous devez avoir de l'argent, André; car vous
m'avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à
votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n'avez pas tout dépensé
en seringue...
Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge
et embarrassé: je m'aperçois d'ailleurs qu'elle m'examine avec
attention; je balbutie enfin:--Pourquoi cela, mademoiselle?
--C'est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c'est un
peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter,
André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera
pas?--Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...--Eh bien! mais...
parlez donc?...--Je ne peux pas...--Vous ne pouvez pas?.... Comment,
monsieur André, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me prêter
cette somme?... Ah! fi! monsieur, c'est mal d'être aussi méfiant!--Ah!
mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j'avais de l'argent, tout
serait à votre service...--Si vous en aviez!... quoi!... vous n'en avez
plus?--Non, mademoiselle, je l'ai dépensé...--Dépensé... Vous avez donc
fait un beau cadeau à votre soeur?...
Je prononce bien bas:--Oui, mademoiselle... il m'en coûte de mentir;
mais dire que j'ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le
mérite du bienfait; d'ailleurs Rossignol m'a recommandé le secret.
Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l'entends murmurer:--Ce
n'est pas clair... Il y a quelque chose là-dessous... je le
découvrirai. Et elle s'éloigne en me disant:--Adieu, monsieur André; je
n'aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.
Au bout de quelque temps, je m'aperçois qu'on veut s'assurer où je vais
quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s'informe si
je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l'on surveille ma
conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu'on connaisse
mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre
ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses
discours quelque chose d'ironique, et souvent je l'aperçois à l'instant
où je l'attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes
moindres actions.
Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce
présent projeté depuis si longtemps. Je n'ai pas vu Rossignol; il est
vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n'ai pas été
depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai
ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis,
car il y a bientôt quatre mois que j'ai donné tout ce que j'avais.
J'attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.
Mais Rossignol n'avait point, comme on le pense bien, été porter à des
infortunés l'argent qu'il avait reçu de moi, et mes économies avaient
servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes
et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol
n'avait possédé plus d'un louis à la fois; quand il se vit deux cents
francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant,
s'étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit,
couvert de taches d'huile, ne convenait plus à un richard; il en avait
un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze
francs; Rossignol fit ensuite l'emplette d'une paire d'escarpins
enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu'il
mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec
art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt
appartenir à un serrurier qu'à un milord.
Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait
plus que sept louis. Il sentit qu'il était temps de s'arrêter, et qu'il
ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon, serré par le
bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises,
lesquelles n'étaient point _perdues_; mais, en examinant cette partie de
son vêtement, Rossignol se disait:--Ce ne sera pas sur les reprises que
les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé
du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son
chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa
qu'en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à
l'expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les
bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.
Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la
capitale d'homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les
formes et l'élégance; d'une main faisant tourner sa grosse canne, de
l'autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard
qui lui monte jusqu'à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses
belles à l'Ile d'Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines
l'homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.
Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu'on tranche du grand
seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec
effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent
sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la
course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le
travail semble encore plus pénible; d'ailleurs Rossignol a toujours été
paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge
encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n'a plus
rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu'il a pris à sa femme le
meuble utile qu'elle avait cru à l'abri de sa rapacité, madame Rossignol
ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.
Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le
souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus
de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et
Rossignol dit qu'il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de
la vie délicieuse qu'il a menée lui arrache un mouvement de dépit.
Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe
qu'en mettant de nouveau mon bon coeur et mon inexpérience à
contribution, il lui sera facile d'avoir de l'argent. Cette idée est un
trait de lumière, il s'étonne de ne l'avoir pas eue plus tôt; et, au
sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M.
Dermilly; mais il m'attend en vain pendant plusieurs jours, car M.
Dermilly n'est pas à Paris.
Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma
confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il
pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que
je possédais lui faisant présumer que j'ai beaucoup d'argent à ma
disposition.
Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que
j'étais chez M. le comte de Francornard, où l'on me comblait de bontés.
Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en
demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé
son hôtel.
Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d'huile; il
frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire
artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits
rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus,
pose son chapeau sur l'oreille gauche, se fait deux boucles sur l'oeil
droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s'achemine d'un
air fier et insolent vers l'hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe
du pied, et choisissant les pavés comme s'il avait peur de gâter sa
toilette.
Arrivé dans la cour de l'hôtel, le concierge l'arrête:--Où allez-vous,
monsieur?... Rossignol répond d'un air résolu:--Chez mon ami... Et il
veut passer. Mais comme sa tournure n'inspire pas de confiance au
concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à
Rossignol en lui disant:--Un moment donc, monsieur! Et quel est votre
ami? On n'entre pas comme cela dans l'hôtel de monsieur le comte.--Mon
ami, c'est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.--Le fils
adoptif...--Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.--Le
petit Francornard?...--Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez
pas?...--M. le comte n'a pas de fils, il n'a qu'une fille.--Eh!
sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l'ai encore vu, il n'y a pas
quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d'ici.... un jeune homme
de douze ans à peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.--Ah! c'est
le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...--Eh! qu'il
soit le protégé de madame ou de monsieur, qu'est-ce que ça fait, tout
cela?... Il loge ici, n'est-ce pas?--Oui, oui, je vous comprends
maintenant.--C'est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je
serai bien aise de lui parler en particulier.--Tenez, prenez ce
vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...--C'est
bon, c'est bon.
Et Rossignol s'avance en disant:--Ces drôles-là, font-ils leurs
embarras! il semble qu'on entre chez le roi de Maroc.
Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol
ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant
plus d'aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse
plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et
se dit en avançant:--Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j'ai là
une connaissance qu'il fait bon de soigner, c'est un véritable lingot
que j'ai trouvé là.
Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître
demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond
fièrement:--Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise;
mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes,
ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide,
laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l'appartement où, suivant
son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant
et son cuisinier.
Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom.
Celui-ci dit au valet:--Pourquoi faire?--Pour vous annoncer.--Est-ce que
je ne m'annoncerai pas bien moi-même?--Ce n'est pas l'usage.--Ah! f...!
que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce
Rossignol, premier homme de l'Europe pour les torses.
Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la
rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde
Champagne et son cuisinier en murmurant:--Rossignol... le premier pour
les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...--Ma foi! non, monsieur...
Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce
pas quelque nouvelle sauce qu'on vient d'inventer?--Qu'en dites-vous
monsieur le chef?...--Monsieur le comte, je crois que c'est une nouvelle
manière pour accommoder les têtes de veau.--Ah! diable!... ceci est fort
intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes
connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites
entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.
Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre,
frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec
roulades:
/p
Ah! que je fus bien inspiré
Quand je te reçus dans ma cour!
p/
Enfin le valet revient lui dire:--Vous pouvez entrer, monsieur
Rossignol.--Ce n'est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le
cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup
de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu'il
chasse en criant:--Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui
vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un
tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!
Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l'étranger, et
Champagne, considérant l'habit de M. Rossignol, ne peut s'empêcher de
sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses
pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle
manière d'accommoder les têtes de veau mérite des considérations
particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte
lui fait signe de s'asseoir; ce que Rossignol fait, après s'être
dit:--Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je
suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir
que je sais ce que c'est que la bonne société.
Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de
faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le
comte, dit à demi-voix:--En voilà un qui ne posera jamais dans les
Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.
--Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à
Rossignol.--Personne ne m'a envoyé; je suis venu de moi-même et parce
que cela me convenait...--J'entends, vous avez entendu parler de mes
dîners, et vous avez voulu m'offrir vos services pour le premier que je
donnerai.--Vos dîners!... que la peste m'étouffe si on m'en a jamais
parlé! mais c'est égal, si ça peut vous être agréable, j'en tâterai avec
plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.--Il en tâtera!...
dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu'il
m'en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il
paraît bien sûr de son affaire.--C'est ce que je pense aussi, monsieur
le comte.
--Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?--Eh
parbleu! c'est le petit que j'ai rencontré il y a quelque temps...--Le
petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?--Je ne
sais pas s'il est dans vos cuisines, mais ça ne m'étonnerait pas, car je
l'ai trouvé bien engraissé.--Oui... oui, dit le chef à son maître; c'est
mon petit marmiton qui lui aura donné l'adresse de monsieur le comte.
--Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à
l'épreuve.--Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s'il
travaille en amateur?--Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le
chef vous dira comment je discute mes trois services.--Les trois
services?... Je n'ai jamais posé là-dedans...--Votre tête forme-t-elle
comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six
après?...--Ma tête!... Est-ce que c'est de ma tête que vous avez
envie?--Sans doute.--Ah! c'est qu'ordinairement on ne me prend que pour
le corps.--Comment! vous faites le corps aussi?...--Je crois bien! c'est
mon triomphe!... Mais c'est égal, si ma tête vous paraît jolie pour
l'antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.--Cent
sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef.
Ce n'est, ma foi! pas cher!--Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit
tout bas le cuisinier.
--Et vous m'assurez, monsieur Rossignol, que j'aurais une bonne tête de
veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève
brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en
s'écriant:--Qu'appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien,
misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on
fait tous les jours des Jupiter et des Achille!
--Qu'est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé du
mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de
nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien
et semblé le défier.--Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi
êtes-vous venu ici?--A coup sûr, ce n'est pas pour vous!--Est-ce que
vous ne venez pas m'offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau
d'une nouvelle façon?--Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!...
Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme
ça?...--Que voulez-vous enfin? s'écrie le comte avec colère.--Eh!
morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M.
Dermilly, un enfant que j'aime et que vous élevez _gratis_; c'est pour
lui parler que je suis venu.--Comment, drôle! et vous avez l'audace de
vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...--Est-ce que je
savais que c'était votre cabinet?... quand je vous dis que c'est André
que je cherche...--L'impertinent! et se permettre de battre César!...
Ah! vous êtes l'ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses
amis....--Plus gentils que vous, j'espère, mauvais Belisaire
manqué!--Voyez un peu à quoi madame la comtesse m'expose en donnant
asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu'on mette ce drôle à la
porte!... Qu'on le jette par la fenêtre s'il fait encore l'insolent!
--Qu'est-ce à dire? s'écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à
son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez
se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je
ne t'envoie figurer au café des Aveugles.
M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier;
César court de nouveau sur Rossignol, qui d'un coup de bâton l'étend à
ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de
Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi
des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de
le regarder s'éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s'y trouve
en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s'informer de la cause du
tapage que l'on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu'il
veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s'est passé et le motif
qui l'amène à l'hôtel. Lucile l'examine avec attention; cependant elle
lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y
arrive sans se tromper.