Le père n'a point fait sa barbe depuis quinze jours; la tante a vendu

jusqu'à ses jarretières; le petit frère se promène en chemise faute de

culotte... et ce sont des artistes que je vois dans cet état!...

Aussitôt je fouille à mon gousset, j'en tire les trente-trois sous qui

me restent, je les dépose aux pieds du vieillard et je me jette dans

l'escalier sans vouloir attendre qu'on m'éclaire.--Ah! vous avez bien

fait, monsieur Rossignol, de secourir ces pauvres

gens!...--Certainement!... J'aurais eu cent francs, je les aurais donnés

tout de même; mais malheureusement ce faible secours ne suffit pas pour

les tirer de peine!... Ce matin je suis allé les voir un moment:

qu'ai-je appris!... Un propriétaire sans humanité va les mettre dans la

rue, un créancier barbare va conduire le vieillard en prison, si

aujourd'hui ils ne trouvent pas huit ou neuf louis pour les payer. O

Dieu!... un artiste dans la rue!... un enfant sans culotte!... une

famille sans asile!... Ah!... si j'étais riche, quel bonheur de les

secourir!... Mais, hélas! je n'avais plus que cette seringue! et

j'allais encore la partager avec eux.

En finissant ces mots, Rossignol se cache entièrement la figure avec son

mouchoir, et pousse des gémissements comme s'il allait se trouver mal.

Je me sens attendri; je me représente cette famille dans la misère, ce

vieillard que l'on va conduire en prison. Je regarde ma bourse, et je me

dis:--Avec cela je puis les rendre au bonheur; Manette peut attendre mon

cadeau, sur lequel d'ailleurs elle est loin de compter; ne vaut-il pas

mieux employer cet argent à secourir des infortunés? Oui, oui, et, à ma

place Manette en ferait autant.

Aussitôt je verse le contenu de ma bourse dans la main de Rossignol, qui

justement la tendait vers moi.--Tenez, lui dis-je, prenez cet argent,

c'est tout ce que je possède; mais j'espère que cela sera suffisant pour

sauver ces malheureux.

--Sensible enfant! j'avais bien jugé ton coeur, s'écrie Rossignol en

mettant l'argent dans sa poche et me glissant la boîte sous le bras. Tu

fais là une action superbe!--Surtout n'en parlez pas à M. Dermilly.--Oh!

sois tranquille, je n'en parlerai à personne. Ces choses-là doivent

rester secrètes, ça en double la beauté. Adieu, mon petit André, je vole

près du vieillard malheureux... Va porter ton présent à Manette, et

regarde-moi comme ton ami.

Quel nouveau jour pour moi, Quel heureux changement!

Rossignol est parti comme un trait. Je reste là avec la seringue sous le

bras. Irai-je l'offrir à Manette?... Non, il me semble que ce n'est pas

un présent à faire à une jeune fille de douze ans. Ma soeur se moquera

de moi si elle croit que je lui ai acheté cela, et je ne veux pas lui

dire par quelle circonstance je m'en trouve possesseur. Décidément je ne

la lui porterai point, et, puisque je n'ai plus d'argent, il est inutile

que j'aille admirer les boutiques: retournons à l'hôtel.

Je reprends le chemin de ma demeure, assez embarrassé de ce meuble que

je tiens sous mon bras. Je traverse rapidement la cour, enchanté de ne

trouver personne; mais sur mon carré, au moment où je vais entrer dans

ma chambre, je me trouvé vis-à-vis de mademoiselle Lucile, qui sort de

la sienne.

--Ah! vous voilà, André? vous avez été bien longtemps dehors; madame

vous a fait demander. Qu'est-ce que vous tenez donc sous votre

bras?--Oh! ce n'est rien, mademoiselle.--Vous avez fait des emplettes à

ce qu'il me paraît? On a touché son trésor... Eh bien!, comme il se

sauve! Pourquoi donc êtes-vous si pressé, monsieur André?--Je ne suis

pas pressé... mais... je...--Il faut que je sache ce que vous avez

achète; je suis curieuse d'abord: eh bien! André, est-ce qu'on ne peut

pas voir cela?--Ce n'est pas bien intéressant, mademoiselle--Oh; comme

il rougit! je gage que c'est un présent pour sa Manette, qu'il aime

tant, et dont il me parle sans cesse. Il me semble que pour faire vos

achats, vous auriez bien pu me consulter... Je sais mieux marchander

qu'un enfant: cela n'a que douze ans, et cela veut déjà agir comme un

homme! Voyons donc cela, monsieur. Oh! vous ne rentrerez pas dans votre

chambre que je ne sache ce que c'est... et plus vous y mettrez de

mystère, plus j'aurai envie de le savoir.

Mademoiselle Lucile se place devant moi: il n'y a pas moyen de lui

échapper; elle s'empare de la boîte, l'ouvre, et part d'un éclat de rire

qu'elle ne peut plus modérer.

--Que vois-je! ah! ah! ah! c'est trop drôle! Ah! ce pauvre André!...

quel heureux choix il a fait... ah! ah! une... mais c'est qu'elle n'est

pas neuve encore!... Et voilà ce que vous allez offrir à votre petite

Manette!... Elle est donc malade, cette pauvre Manette?

--Non, mademoiselle, non; elle n'est point malade... et ce n'est pas

pour elle que j'ai acheté cela, dis-je avec un dépit qu'augmente encore

la gaieté de la jeune femme de chambre, qui ne peut pas me regarder sans

partir d'un éclat de rire.

--Comment! c'est pour vous, André? Mais, mon ami, si vous aviez tant

envie de ce meuble, que ne parliez-vous? il n'en manque pas à l'hôtel...

Je reprends ma boîte, et je rentre brusquement dans ma chambre, d'où

j'entends encore rire mademoiselle Lucile.--Mon Dieu! si elle allait

parler de cela! Mais madame m'a demandé, il faut descendre. Où vais-je

mettre mon nouveau meuble?... Je le fourre sous mon lit, et je me rends

près de ma protectrice.

La maligne Lucile y est déjà, et au sourire que madame laisse échapper

en me voyant, je ne doute plus qu'elle ne soit instruite. Mon embarras

est au comble; mais madame est si bonne, qu'elle s'empresse, pour le

faire cesser, de me parler de M. Dermilly. Cependant il me semble

toujours la voir sourire, et mademoiselle Lucile se pince les lèvres

pour ne pas éclater encore. Jamais je n'ai été si mal à mon aise...

Est-ce donc là le fruit que l'on devrait retirer d'une bonne action? Ah!

si l'on savait ce que j'ai fait! certainement on ne se moquerait pas de

moi, mais on ne doit point dire ces choses-là.

Le lendemain de cet événement, pendant que je travaille dans ma chambre,

j'entends doucement ouvrir ma porte, et mademoiselle Lucile paraît

devant moi. Son premier soin en entrant est de jeter des regards curieux

autour d'elle: sans doute elle cherche où j'ai placé mon emplette, mais

je l'ai cachée sous mon lit.

Mademoiselle Lucile vient à moi d'un air mystérieux:--Mon petit André,

il faut que vous me rendiez un service.--Un service! mademoiselle... Oh!

parlez, tout ce qui dépendra de moi...--Je connais votre obligeance, et

je suis bien sûre que vous ne me refuserez pas. D'ailleurs ce sont de

ces services que l'on se rend réciproquement entre amis.--Qu'est-ce

donc, mademoiselle?--Vous devez avoir de l'argent, André; car vous

m'avez encore dit dernièrement que vous amassiez pour faire un présent à

votre bonne amie Manette... et, à coup sûr, vous n'avez pas tout dépensé

en seringue...

Mademoiselle Lucile recommence à rire comme hier; moi, je deviens rouge

et embarrassé: je m'aperçois d'ailleurs qu'elle m'examine avec

attention; je balbutie enfin:--Pourquoi cela, mademoiselle?

--C'est que je veux acheter quelque chose de fort joli, mais c'est un

peu cher, et il me manque vingt francs: voulez-vous me les prêter,

André, pour quinze jours seulement?... cela ne vous contrariera

pas?--Mademoiselle, je le voudrais bien, mais...--Eh bien! mais...

parlez donc?...--Je ne peux pas...--Vous ne pouvez pas?.... Comment,

monsieur André, vous n'avez pas assez de confiance en moi pour me prêter

cette somme?... Ah! fi! monsieur, c'est mal d'être aussi méfiant!--Ah!

mademoiselle! pouvez-vous penser cela!... Si j'avais de l'argent, tout

serait à votre service...--Si vous en aviez!... quoi!... vous n'en avez

plus?--Non, mademoiselle, je l'ai dépensé...--Dépensé... Vous avez donc

fait un beau cadeau à votre soeur?...

Je prononce bien bas:--Oui, mademoiselle... il m'en coûte de mentir;

mais dire que j'ai tout donné pour les malheureux, cela serait ôter le

mérite du bienfait; d'ailleurs Rossignol m'a recommandé le secret.

Cependant Lucile ne semble pas convaincue; je l'entends murmurer:--Ce

n'est pas clair... Il y a quelque chose là-dessous... je le

découvrirai. Et elle s'éloigne en me disant:--Adieu, monsieur André; je

n'aurais pas cru que vous eussiez déjà des secrets.

Au bout de quelque temps, je m'aperçois qu'on veut s'assurer où je vais

quand je sors. Si je reste plus longtemps chez Bernard, on s'informe si

je suis allé ailleurs; il me semble enfin que l'on surveille ma

conduite. Je ne fais point de mal, je ne crains point qu'on connaisse

mes actions. Cependant, je vois avec peine que la jeune femme de chambre

ne me témoigne plus la même amitié, il règne maintenant dans ses

discours quelque chose d'ironique, et souvent je l'aperçois à l'instant

où je l'attends le moins, qui semble me guetter et vouloir épier mes

moindres actions.

Grâce à la générosité de madame, je pourrai bientôt faire à Manette ce

présent projeté depuis si longtemps. Je n'ai pas vu Rossignol; il est

vrai que M. Dermilly est absent depuis deux mois, et je n'ai pas été

depuis ce temps dans son quartier. Encore quelques jours, et je recevrai

ce que ma protectrice me donne tous les mois; cela me fera six louis,

car il y a bientôt quatre mois que j'ai donné tout ce que j'avais.

J'attends avec impatience ce moment pour réaliser enfin mon projet.

Mais Rossignol n'avait point, comme on le pense bien, été porter à des

infortunés l'argent qu'il avait reçu de moi, et mes économies avaient

servi au beau modèle pour aller faire belle jambe dans les guinguettes

et mener ses conquêtes dans des cabinets particuliers. Jamais Rossignol

n'avait possédé plus d'un louis à la fois; quand il se vit deux cents

francs dans la poche, il se crut électeur du grand collège. Cependant,

s'étant un peu calmé, il commença par examiner ses vêtements: son habit,

couvert de taches d'huile, ne convenait plus à un richard; il en avait

un autre dans un certain endroit, où on le lui rendit moyennant quinze

francs; Rossignol fit ensuite l'emplette d'une paire d'escarpins

enjolivés de larges rosettes; puis il acheta un beau foulard rouge qu'il

mit autour de son cou, et dont les bouts fort grands furent étalés avec

art sur sa poitrine, afin de cacher une chemise qui semblait plutôt

appartenir à un serrurier qu'à un milord.

Tous ces achats faits, Rossignol recompta son argent; il ne lui restait

plus que sept louis. Il sentit qu'il était temps de s'arrêter, et qu'il

ne fallait pas mettre tout à sa toilette. Son pantalon, serré par le

bas, avait reçu des accrocs qui avaient nécessité quelques reprises,

lesquelles n'étaient point _perdues_; mais, en examinant cette partie de

son vêtement, Rossignol se disait:--Ce ne sera pas sur les reprises que

les belles attacheront leurs regards. Son gilet à larges raies était usé

du haut; il replia le collet en dedans, et en fit un gilet à châle; son

chapeau était la partie la plus maltraitée de son costume, mais il pensa

qu'en le posant un peu plus de côté, ce qui devait ajouter à

l'expression agaçante de sa physionomie, on ne remarquerait pas que les

bords étaient usés et que le fond ne tenait plus.

Ayant ainsi fait la revue de son costume, Rossignol ne voit pas dans la

capitale d'homme qui puisse lui être comparé pour la tournure, les

formes et l'élégance; d'une main faisant tourner sa grosse canne, de

l'autre faisant sonner ses écus, et le menton enfoncé dans le foulard

qui lui monte jusqu'à la bouche, il se lance dans les plaisirs, mène ses

belles à l'Ile d'Amour et à Kokoli, et devient pendant trois semaines

l'homme à bonnes fortunes de la Courtille et de Charonne.

Mais sept louis ne durent pas longtemps lorsqu'on tranche du grand

seigneur. Rossignol vient de dépenser son dernier écu, et il voit avec

effroi le moment où il faudra aller poser pendant huit heures pour cent

sous, ce qui est beaucoup moins agréable que de valser ou de danser la

course. Quand on a pendant trois semaines vécu dans les plaisirs, le

travail semble encore plus pénible; d'ailleurs Rossignol a toujours été

paresseux. Il reporte son habit en dépôt, et avec le produit prolonge

encore le temps de sa grandeur; mais, cet argent dépensé, il n'a plus

rien avec quoi il puisse en faire, et depuis qu'il a pris à sa femme le

meuble utile qu'elle avait cru à l'abri de sa rapacité, madame Rossignol

ne laisse chez elle aucun objet dont son époux puisse tirer parti.

Il faut donc se décider à faire encore ou le Grec ou le Romain. Mais le

souvenir de ses plaisirs passés trouble le modèle, et ne lui permet plus

de bien poser. Les peintres se plaignent de son peu de tranquillité, et

Rossignol dit qu'il a des inquiétudes dans les jambes quand la pensée de

la vie délicieuse qu'il a menée lui arrache un mouvement de dépit.

Un beau jour, tout en faisant Antinoüs, Rossignol pense à moi, et songe

qu'en mettant de nouveau mon bon coeur et mon inexpérience à

contribution, il lui sera facile d'avoir de l'argent. Cette idée est un

trait de lumière, il s'étonne de ne l'avoir pas eue plus tôt; et, au

sortir de sa séance, il court se placer en faction devant la porte de M.

Dermilly; mais il m'attend en vain pendant plusieurs jours, car M.

Dermilly n'est pas à Paris.

Cependant Rossignol veut absolument me voir; plus il réfléchit à ma

confiance, à mon humanité, plus je lui semble un trésor dans lequel il

pourra, en agissant avec adresse, puiser continuellement, la somme que

je possédais lui faisant présumer que j'ai beaucoup d'argent à ma

disposition.

Impatient de me retrouver, il se rappelle enfin que je lui ai dit que

j'étais chez M. le comte de Francornard, où l'on me comblait de bontés.

Sur-le-champ il se met en route, court tous les quartiers de Paris en

demandant M. le comte de Francornard, et parvient à savoir où est situé

son hôtel.

Aussitôt Rossignol nettoie de son mieux son habit couvert d'huile; il

frotte ses souliers avec de la mie de pain faute de cirage anglais; tire

artistement son pantalon, rentre le haut de son gilet en petits

rouleaux, met sa cravate tellement haute que sa bouche ne se voit plus,

pose son chapeau sur l'oreille gauche, se fait deux boucles sur l'oeil

droit, et, la canne à la main, le bras gauche arrondi, s'achemine d'un

air fier et insolent vers l'hôtel de M. le comte, marchant sur la pointe

du pied, et choisissant les pavés comme s'il avait peur de gâter sa

toilette.

Arrivé dans la cour de l'hôtel, le concierge l'arrête:--Où allez-vous,

monsieur?... Rossignol répond d'un air résolu:--Chez mon ami... Et il

veut passer. Mais comme sa tournure n'inspire pas de confiance au

concierge, celui-ci sort de sa loge, et court barrer le passage à

Rossignol en lui disant:--Un moment donc, monsieur! Et quel est votre

ami? On n'entre pas comme cela dans l'hôtel de monsieur le comte.--Mon

ami, c'est le jeune André, le fils adoptif de M. le comte.--Le fils

adoptif...--Sans doute... Le petit Francornard, si vous aimez mieux.--Le

petit Francornard?...--Eh! oui!... Est-ce que vous ne comprenez

pas?...--M. le comte n'a pas de fils, il n'a qu'une fille.--Eh!

sacrebleu! je vous dis que si, moi; je l'ai encore vu, il n'y a pas

quatre mois, beau comme un soleil, qui sortait d'ici.... un jeune homme

de douze ans à peu près, qui paraît déjà en avoir quatorze.--Ah! c'est

le petit André, le protégé de madame, que vous demandez?...--Eh! qu'il

soit le protégé de madame ou de monsieur, qu'est-ce que ça fait, tout

cela?... Il loge ici, n'est-ce pas?--Oui, oui, je vous comprends

maintenant.--C'est bien heureux. Enseignez-moi alors sa chambre... Je

serai bien aise de lui parler en particulier.--Tenez, prenez ce

vestibule au fond, puis tournez à gauche, le second escalier...--C'est

bon, c'est bon.

Et Rossignol s'avance en disant:--Ces drôles-là, font-ils leurs

embarras! il semble qu'on entre chez le roi de Maroc.

Arrivé sous le vestibule dans lequel donnent deux escaliers, Rossignol

ne se rappelle plus lequel on lui a dit de prendre; mais ne se souciant

plus d'aller reparler au concierge, il monte au hasard, traverse

plusieurs pièces, admirant la beauté des tentures et des draperies, et

se dit en avançant:--Sacredié! mon petit bonhomme est bien logé; j'ai là

une connaissance qu'il fait bon de soigner, c'est un véritable lingot

que j'ai trouvé là.

Des laquais qui bâillent en attendant les ordres de leur maître

demandent à Rossignol où il va; et celui-ci, sans se déconcerter, répond

fièrement:--Chez mon intime ami. Les valets le regardent avec surprise;

mais comme la hardiesse impose toujours, surtout aux subalternes,

ceux-ci, qui auraient repoussé un pauvre homme humble et timide,

laissent passer M. Rossignol, qui arrive dans l'appartement où, suivant

son habitude, M. de Francornard était en conférence avec son intendant

et son cuisinier.

Le laquais de garde devant la porte demande à Rossignol son nom.

Celui-ci dit au valet:--Pourquoi faire?--Pour vous annoncer.--Est-ce que

je ne m'annoncerai pas bien moi-même?--Ce n'est pas l'usage.--Ah! f...!

que de façons pour parler à ce petit drôle!... Eh bien! annonce

Rossignol, premier homme de l'Europe pour les torses.

Le valet se fait répéter deux fois cette phrase; et va enfin la

rapporter à M. le comte, qui la fait aussi recommencer, puis regarde

Champagne et son cuisinier en murmurant:--Rossignol... le premier pour

les torses... Comprends-tu cela, Champagne?...--Ma foi! non, monsieur...

Je ne connais pas de Rossignol!... Les torses... Eh! mais ne serait-ce

pas quelque nouvelle sauce qu'on vient d'inventer?--Qu'en dites-vous

monsieur le chef?...--Monsieur le comte, je crois que c'est une nouvelle

manière pour accommoder les têtes de veau.--Ah! diable!... ceci est fort

intéressant; cet homme-là sera venu à mon hôtel sur le bruit de mes

connaissances culinaires et sur la réputation de mes dîners... Faites

entrer M. Rossignol, je serai charmé de le voir.

Pendant ce colloque, le beau modèle impatienté de faire antichambre,

frappait avec force de son bâton sur le parquet, tout en chantant avec

roulades:

/p

Ah! que je fus bien inspiré

Quand je te reçus dans ma cour!

p/

Enfin le valet revient lui dire:--Vous pouvez entrer, monsieur

Rossignol.--Ce n'est pas sans peine, dit celui-ci; et il pénètre dans le

cabinet de M. le comte, où il fait son entrée en donnant un violent coup

de canne sur la tête de César qui était venu sauter après lui, et qu'il

chasse en criant:--Allez coucher, coquin!... Ce misérable chien qui

vient mettre ses pattes sur mon habit... Reviens-y! et je te donnerai un

tourniquet qui te mettra pour quinze jours sur le flanc!

Cette entrée ne prévient pas M. le comte en faveur de l'étranger, et

Champagne, considérant l'habit de M. Rossignol, ne peut s'empêcher de

sourire de la crainte que celui-ci témoignait que le chien ne mit ses

pattes dessus. Cependant, comme un homme qui connaît une nouvelle

manière d'accommoder les têtes de veau mérite des considérations

particulières, on pardonne à celui-ci son originalité; et M. le comte

lui fait signe de s'asseoir; ce que Rossignol fait, après s'être

dit:--Il paraît que le petit est absent; sans doute il va revenir... Je

suis peut-être avec ses protecteurs; ayons de la tenue, et faisons voir

que je sais ce que c'est que la bonne société.

Et pour commencer à montrer son usage du monde, Rossignol continue de

faire tourner sa canne et chantonne entre ses dents; puis considérant le

comte, dit à demi-voix:--En voilà un qui ne posera jamais dans les

Apollons... mais ça ferait un joli petit cyclope.

--Mon ami, qui vous a envoyé vers moi? dit M. de Francornard à

Rossignol.--Personne ne m'a envoyé; je suis venu de moi-même et parce

que cela me convenait...--J'entends, vous avez entendu parler de mes

dîners, et vous avez voulu m'offrir vos services pour le premier que je

donnerai.--Vos dîners!... que la peste m'étouffe si on m'en a jamais

parlé! mais c'est égal, si ça peut vous être agréable, j'en tâterai avec

plaisir, et vous verrez un gaillard qui ne boude pas.--Il en tâtera!...

dit M. le comte en regardant Champagne, il veut dire sans doute qu'il

m'en fera goûter. Il faut que cet homme-là ait un grand talent, car il

paraît bien sûr de son affaire.--C'est ce que je pense aussi, monsieur

le comte.

--Mais enfin, monsieur Rossignol, qui est-ce qui vous a dit mon nom?--Eh

parbleu! c'est le petit que j'ai rencontré il y a quelque temps...--Le

petit... ah!... le petit qui est dans mes cuisines, sans doute?--Je ne

sais pas s'il est dans vos cuisines, mais ça ne m'étonnerait pas, car je

l'ai trouvé bien engraissé.--Oui... oui, dit le chef à son maître; c'est

mon petit marmiton qui lui aura donné l'adresse de monsieur le comte.

--Monsieur Rossignol, je mettrai avec plaisir vos talents à

l'épreuve.--Est-ce que monsieur le comte est artiste aussi, ou s'il

travaille en amateur?--Oh!... je suis professeur, moi!... Monsieur le

chef vous dira comment je discute mes trois services.--Les trois

services?... Je n'ai jamais posé là-dedans...--Votre tête forme-t-elle

comme cela un volume considérable? peut-on se mettre quatre ou six

après?...--Ma tête!... Est-ce que c'est de ma tête que vous avez

envie?--Sans doute.--Ah! c'est qu'ordinairement on ne me prend que pour

le corps.--Comment! vous faites le corps aussi?...--Je crois bien! c'est

mon triomphe!... Mais c'est égal, si ma tête vous paraît jolie pour

l'antique, je suis à vous à raison de cent sous par séance.--Cent

sous!... dit M. le comte en regardant tour à tour Champagne et son chef.

Ce n'est, ma foi! pas cher!--Aussi cela pourrait bien être mauvais, dit

tout bas le cuisinier.

--Et vous m'assurez, monsieur Rossignol, que j'aurais une bonne tête de

veau? reprend M. de Francornard. A ces mots, le modèle se lève

brusquement, et enfonce avec colère son chapeau sur son front en

s'écriant:--Qu'appelez-vous tête de veau!... il vous sied bien,

misérable modèle des Quinze-Vingts, de venir insulter un homme dont on

fait tous les jours des Jupiter et des Achille!

--Qu'est-ce que cela signifie? dit M. le comte, qui, effrayé du

mouvement de Rossignol, recule brusquement son fauteuil, ce qui fait de

nouveau aboyer César, tandis que le modèle lève son bâton sur le chien

et semblé le défier.--Expliquons-nous, monsieur, je vous prie: pourquoi

êtes-vous venu ici?--A coup sûr, ce n'est pas pour vous!--Est-ce que

vous ne venez pas m'offrir vos talents pour accommoder les têtes de veau

d'une nouvelle façon?--Ah! pour le coup... voilà une bonne bêtise!...

Dites-moi un peu, mon vieux, qui est-ce qui vous a mis dedans comme

ça?...--Que voulez-vous enfin? s'écrie le comte avec colère.--Eh!

morbleu! je veux voir André, mon ami, mon ancien collègue chez M.

Dermilly, un enfant que j'aime et que vous élevez _gratis_; c'est pour

lui parler que je suis venu.--Comment, drôle! et vous avez l'audace de

vous présenter chez moi, de pénétrer dans mon cabinet!...--Est-ce que je

savais que c'était votre cabinet?... quand je vous dis que c'est André

que je cherche...--L'impertinent! et se permettre de battre César!...

Ah! vous êtes l'ami du petit Savoyard! ils sont gentils, ses

amis....--Plus gentils que vous, j'espère, mauvais Belisaire

manqué!--Voyez un peu à quoi madame la comtesse m'expose en donnant

asile à des misérables... Lafleur, Jasmin!... qu'on mette ce drôle à la

porte!... Qu'on le jette par la fenêtre s'il fait encore l'insolent!

--Qu'est-ce à dire? s'écrie Rossignol en faisant taire le tourniquet à

son bâton. Le premier qui aura le malheur de me toucher va voir son nez

se changer en coloquinte!... Et toi, méchant borgne, prends garde que je

ne t'envoie figurer au café des Aveugles.

M. le comte crie en se retranchant derrière Champagne, et le cuisinier;

César court de nouveau sur Rossignol, qui d'un coup de bâton l'étend à

ses pieds; les valets accourent au bruit; mais la contenance fière de

Rossignol les tient en respect, et celui-ci effectue sa retraite suivi

des laquais qui font semblant de le chasser, mais qui se contentent de

le regarder s'éloigner. Parvenu sous le vestibule, Rossignol s'y trouve

en face de mademoiselle Lucile, qui accourait s'informer de la cause du

tapage que l'on entendait chez M. le comte. Elle lui demande ce qu'il

veut: en deux mots, Rossignol lui conte ce qui s'est passé et le motif

qui l'amène à l'hôtel. Lucile l'examine avec attention; cependant elle

lui enseigne le chemin de ma chambre, et cette fois mon ami intime y

arrive sans se tromper.

André le Savoyard · 第 14 / 34 段