Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes

choses.--Comment! c'est pour moi tout cela? lui dis-je.--Sans

doute.--Mais il y en a beaucoup trop.--Eh non, non! Oh! j'aurai bien

soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel.

Dès que je demande quelque chose, c'est à qui s'empressera de m'obéir.

Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde

qu'en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me

fait la cour; il n'y a pas jusqu'à M. le comte qui ne fasse sauter son

chien pour moi en faisant avec son oeil une grimace si drôle! Ah! le

vieux fou!

Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises

dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis

m'empêcher de répéter souvent:--Ah! si Pierre était avec moi, comme il

se régalerait!

--Il a bon coeur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en me

donnant une légère tape sur la joue... C'est bien, cela: nous en ferons

quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m'attend

pour s'habiller... Cela l'ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l'a

promis. C'est pourtant bien amusant d'être à table la reine du repas;

car tous les hommes lui rendent hommage: c'est à qui fera l'aimable, le

galant!... Ah! Dieu! que j'aimerais cela, moi!... Et madame n'y prend

pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa

fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un

oeil-de-boeuf; j'examine les figures, je ris des mines de l'un, des

singeries de l'autre... Oh! c'est amusant; mais madame m'attend...

Adieu, André...--Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle

Adolphine?--Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s'en

sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le

monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C'est

dommage qu'il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais

comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne

viennent pas chez elle. Les hommes, c'est différent, ça vient toujours,

ce n'est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m'attend!

Lucile va s'en aller, je l'arrête pour la prier de me lire ce qu'il y a

sur le papier attaché après la jolie bourse.

--Vous ne savez donc pas lire, André?

--Non mademoiselle...

--Il faut apprendre bien vite, mon ami: ne pas savoir lire!... fi! c'est

honteux. Et puis, plus tard, quand on veut écrire à sa bonne amie...

--Oh! la mienne ne sait pas lire, non plus...

--Comment, André, est-ce que vous avez déjà une bonne amie?

--Est-ce que ce n'est pas notre mère, mademoiselle, qui est notre bonne

amie?

--Si, André, si... c'est... Ah! que je suis bête aussi d'aller lui

parler de ça!... Voyons ce qu'il y a sur le papier: _Pour André, pour

ses menus plaisirs_; cela veut dire que la bourse est pour vous, que

vous pouvez disposer à votre gré de ce qui est dedans.

--Quoi! tout cela?

--Oh! madame est généreuse!... Voyons ce qu'il y a dedans: Vingt...

trente... trente-six francs... c'est bien gentil! Avec trente-six francs

on a bien des choses!

--Mais je n'ai besoin de rien, mademoiselle.

--Alors on met de côté, on amasse, et il vient un temps où l'on est bien

aise de trouver cela: c'est ce que je fais, moi. Je pourrais m'acheter

mille choses, mais je ne suis point coquette; il est vrai que madame me

donne toutes ses robes et ses bonnets. Je ne suis pas si grande que

madame, mais j'ai plus de hanches. Voilà une robe qu'elle n'a portée que

trois fois. Elle la trouvait vilaine... moi, je n'ai pas voulu dire le

contraire; mais n'est-il pas vrai, André, qu'elle est fort jolie, cette

robe-là, et qu'elle me va très-bien?... Ah! mon Dieu! et madame qui

m'attend!... et voilà qu'il est six heures!... Adieu, petit André; si

j'ai le temps, je reviendrai causer avec vous.

Mademoiselle Lucile est partie cette fois. J'ai fini de dîner; le bruit

des carrosses m'attire à la fenêtre: je vois entrer de belles voitures

dans la cour de l'hôtel; des messieurs en descendent, mais ils sont

presque tous en noir, et je ne vois rien d'amusant sur leurs figures. Il

se fait beaucoup de mouvement dans l'hôtel; on allume des lampions qu'on

place dans la cour. Les valets vont et viennent: les uns portent des

plats, les autres des bouteilles; ceux-ci jurent, les autres rient.

Après avoir regardé quelques instants ce tableau, je quitte ma fenêtre,

et, comme j'ai contracté chez Bernard l'habitude de me coucher de bonne

heure, je me mets au lit au moment où les habitants de l'hôtel

commencent à dîner.

CHAPITRE XV

ESPIÈGLERIES DE M. ROSSIGNOL.

Quand je m'éveille, le plus profond silence règne encore dans l'hôtel;

cependant il fait grand jour. Je me lève, je regarde à ma fenêtre, je

n'aperçois personne... Tout paraît calme, tranquille dans la maison.

J'ai bien envie d'aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis

sûr que Manette est fâchée contre moi; madame m'a dit que j'étais libre

d'aller voir mes bons amis: je n'y tiens plus, je veux courir chez le

porteur d'eau.

Je sors de ma chambre, je descends un étage, puis un second, et me voilà

dans la cour. Je ne rencontre personne, je n'aperçois pas un seul

domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochère

est fermée, et le portier est encore barricadé chez lui. Ah! mon Dieu!

comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me

promène de long en large dans cette grande cour; je regarde aux

fenêtres... pas une ne s'ouvre; je tousse légèrement en passant contre

la demeure du portier; puis je me hasarde à frapper un petit coup au

carreau, puis un second... mais on ne me répond pas.

Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet hôtel bien

triste, car il me semble que je suis privé de ma liberté. Ces gens-là

sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce

temps-là je serais si heureux près de ma soeur! Mais il faut renoncer

à la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arrivé sur mon carré, je

m'arrête devant une porte qui fait face à la mienne..... Je me rappelle

que madame m'a dit que mademoiselle Lucile logeait là.

La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu'il me vient à l'idée

de m'adresser à elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle

qu'elle m'a dit qu'après madame elle était la maîtresse de la maison. On

est plus courageux près d'une jolie femme; elles ont quelque chose de si

aimable, de si séduisant, cela vous entraîne!... Probablement que

j'éprouve déjà cette douce influence, car je frappe sans hésiter à la

porte de mademoiselle Lucile.

Les jeune filles ont le sommeil léger. Bientôt j'entends que l'on

approche; puis on demande:--Qui est-ce qui frappe?--C'est moi,

mademoiselle... c'est André...--Comment! déjà levé, André?... Mais tu es

fou d'être si matinal: il n'est pas six heures; on ne se lève qu'à huit

dans cette maison, et les maîtres qu'à neuf. Que veux-tu donc faire de

si bonne heure?--Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le père

Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levés...--Eh bien! qui

t'en empêche?--Mademoiselle, c'est que la porte cochère est fermée, le

portier dort; j'ai pourtant frappé deux fois à son carreau. Je ne sais

comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...--Mon

Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien...

Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en

chemise.--J'attendrai, mademoiselle.

Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a

passé un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tête un joli

fichu de soie. Quoique je n'aie que onze ans et demi, la vue de la jeune

femme de chambre dans ce simple négligé, qui la rend plus piquante, me

trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle

Lucile n'a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un

peu prononcées; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont

vifs et malins, son nez est retroussé, sa bouche fraîche: ce n'est point

une beauté, mais c'est un joli minois de fantaisie, capable d'en faire

naître beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font

envie à beaucoup de grandes dames et qui détournent maints honnêtes gens

de leur chemin.

Je reste tout honteux et les yeux baissés devant mademoiselle Lucile.

Elle sourit de mon air gauche et embarrassé, je crois qu'elle en devine

la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend légèrement

l'escalier en me disant:--Eh bien! venez donc, petit André; à quoi

pense-t-il là?

Je ne pensais pas, j'étais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me

tire de cette espèce d'engourdissement, je la suis. Arrivés près de la

loge du portier, elle me montre un cordon:--C'est cela qu'il faut tirer,

me dit-elle, quand on veut qu'il nous ouvre la porte. En effet, elle a

tiré cette sonnette qui répond chez le portier, et au bout d'un moment

la porte cochère s'ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la

rue.--Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l'écoute pas...

Je suis déjà loin.

En fort peu de temps, j'arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tâchait de

consoler sa fille, qui, ne m'ayant pas vu la veille, pensait déjà

qu'elle ne me reverrait plus. Ma présence ramène la joie dans leur

demeure; je leur conte tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai fait

depuis la veille.--Sois bien sage, bien obéissant, me dit le porteur

d'eau; sois digne des bontés de cette grande dame, et puisque te voilà

dans le chemin de la fortune, suis le filet de l'eau, mon garçon, il n'y

a plus qu'à se laisser aller.

Le père Bernard va à son ouvrage; mais je puis rester jusqu'à neuf

heures avec Manette. Que ce temps nous paraît court! Ma pauvre soeur

est si contente d'être avec moi!--Si tu deviens un gros monsieur, me

dit-elle, tu ne nous oublieras pas, André? et tu nous aimeras toujours?

Je promets à Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance

lui rend un peu de gaieté, et je la laisse moins triste. Il me semble

que je dois aussi aller chez celui qui s'est montré si bon pour moi, et

je me rends chez M. Dermilly.

--Je t'attendais, me dit-il. Viens me voir les jours où je n'irai point

à l'hôtel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bontés pour moi; il

paraît prendre beaucoup de plaisir à m'entendre parler de madame; c'est

bien naturel, elle est si bonne!

De retour à l'hôtel, je m'aperçois que les domestiques me regardent du

coin de l'oeil; puis je les entends chuchoter entre eux:--C'est le

protégé de madame. Et ils me saluent très-humblement; ils paraissent

surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu'on ne rend

pas les saluts quand on est bien mis?

Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j'ai fait. Quand je

viens à parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait répéter tout

ce qu'il m'a dit, puis m'engage à aller le voir souvent. Je veux

remercier madame pour la bourse dont elle m'a fait présent.--Fais-en bon

usage, André, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.

On me règle l'emploi de ma journée: jusqu'à quatre heures, je dois

travailler dans ma chambre, où mes maîtres se rendront; puis je

descendrai chez madame jusqu'à l'heure du dîner; et le soir, j'y

retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine, à moins que madame

ne sorte ou n'ait du monde.

Les premiers jours qui suivent ce changement d'existence me semblent

bien longs, bien monotones; ce travail sédentaire est si nouveau pour

moi! Mais bientôt le désir de mériter les bontés de ma bienfaitrice me

fait surmonter les dégoûts de mes premières études; je veux, à force

d'application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout

de quelque temps je trouve dans ce que l'on m'apprend des jouissances

nouvelles; mon esprit s'ouvre à d'autres lumières: mon jugement se

forme, mes idées semblent s'agrandir; je commence à éprouver les doux

fruits du travail: plus j'étudie, plus je sens le prix de l'éducation.

Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrès avec tant de

plaisir, que cela redouble mon désir de bien faire. M. Dermilly

m'encourage aussi; il prétend que je fais ce que je veux. Et la petite

Adolphine, en causant avec moi, n'entend plus dans mon langage ces

fautes grossières que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne

l'ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mère; au récit de

l'infortune d'un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne

se console point qu'on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme

son petit André. Quand elle n'a pas bien fait quelque chose, on lui dit:

--André ne descendra pas jouer avec toi, et aussitôt l'aimable enfant

s'efforce de contenter ses maîtres.

Presque tous les matins je me rends chez le père Bernard. Si l'éducation

change mes manières et mon langage, je sens bien que mon coeur ne

changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit

en soupirant:--On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras

beaucoup d'esprit, tu nous trouveras bien bêtes!... J'embrasse ma

soeur, et je tâche de lui faire comprendre que l'esprit et la

sensibilité sont deux choses que la fortune ne peut ni ôter ni donner.

Il y à six mois que je suis dans l'hôtel de M. le comte; et, depuis le

jour de mon arrivée, je ne l'ai revu qu'une seule fois; il a jeté sur

moi un regard dédaigneux; je l'ai entendu murmurer entre ses

dents:--C'est le petit Savoyard. Puis, il a caressé son chien. Que je

sois heureux de ne point le voir plus souvent! Mais quand il se rend

chez madame, ce qui est fort rare, les aboiements de César

m'avertissent, et je me sauve bien vite dans ma chambre.

Mademoiselle Lucile est toujours aussi complaisante pour moi, et je me

suis aperçu qu'on est heureux d'être dans ses bonnes grâces. Le portier

montrait de l'humeur d'être réveillé presque tous tes matins par moi:

mademoiselle Lucile lui a dit que je devais sortir quand je le voulais,

et il n'a plus murmuré. M. l'intendant se permettait de ricaner en me

voyant: mademoiselle Lucile lui a dit qu'elle en avertirait madame, et

M. Champagne est devenu très-poli avec moi. Enfin, il n'est personne

dans l'hôtel qui n'éprouve l'influence du cotillon de la jeune femme de

chambre. Il est mille détails auxquels la maîtresse ne peut descendre;

mais rien n'échappe à la suivante: et pour être heureux chez les grands,

je m'aperçois qu'il ne faut pas être mal avec les petits.

Grâce aux bontés de la généreuse Caroline, je suis possesseur de près de

neuf louis; j'ai suivi les conseils de Lucile, j'ai amassé, mais c'est

dans l'intention de faire un joli cadeau à Manette. Je veux offrir à ma

soeur un présent de quelque valeur; et je ne sais encore à quoi

m'arrêter. Ma mère est pour longtemps à son aise: il me semble juste de

prouver ma reconnaissance à ceux qui m'ont recueilli à mon arrivée à

Paris, et je suis bien sûr que ma mère approuvera ma conduite. La somme

que j'ai est maintenant assez forte: que vais-je acheter? A mon âge, on

peut être trompé. J'ai envie de consulter mademoiselle Lucile; et

pourtant je voudrais bien agir de moi-même, bien certain que ce qui aura

été choisi par moi plaira davantage à ma soeur.

Toutes les fois que je sors, j'emporte ma bourse sur moi; je m'arrête

devant les boutiques; j'admire des châles, des étoffes; mais Manette ne

porterait point cela. Une montre serait un bien joli présent; mais avec

huit louis a-t-on une montre?... Je me figure que cela doit coûter plus

cher...

Un matin, en me rendant chez M. Dermilly, je songeais à une montre

charmante que je venais de voir chez un horloger, lorsque, devant la

porte du peintre, j'aperçois un homme qui se promène, tenant sous son

bras une boîte longue en bois blanc, et fredonnant un air

d'opéra-comique.

A sa tournure, à sa voix, à son chapeau posé sur l'oreille et à la

malpropreté de son habit, je reconnais sur-le-champ M. Rossignol, le

modèle qui mangeait les confitures de Thérèse, et a manqué de faire

mourir de peur la vieille cuisinière.

De son côté, Rossignol me toise, m'examine, puis vient à moi en faisant

tourner son bambou et en me souriant de l'air d'un homme qui retrouve un

de ses amis intimes.

--Eh! c'est toi, mon petit!... je ne me trompe pas... je t'ai vu là-haut

dans l'atelier... Peste! comme nous sommes beau!... quel genre!... Il

paraît que ça va bien!... Est-ce que tu poses chez quelque milord

amateur?--Non, monsieur, je ne pose point...--Eh bien! tu as tort, tu as

une figure taillée pour les modèles, tu es bien fait... tu grandis... tu

seras moulé en Apollon; crois-moi, pose, jette-toi dans les beaux-arts,

il n'y a que ça pour être heureux. Imite-moi, sois artiste... Les arts,

vois-tu... les arts sont à la vie ce que le soleil est aux petits pois:

ils sucrent tous les moments de notre existence. Un artiste est libre

comme la mouche à miel, excepté quand il n'a plus le sou... ce qui

m'arrive dans ce quart d'heure; mais

/p

Un moment de peine,

Un moment de gêne

Nous fait mieux sentir

L'instant du plaisir!...

p/

Et messieurs les peintres ont comme ça des boutades... ils abandonnent

l'antique, ils aiment mieux peindre des culottes que des muscles; mais

il faut toujours revenir à la bonne école; les Grecs et les Romains

seront toujours le corps de réserve. Je vous demande un peu si l'on doit

comparer un homme en pantalon et en bottes avec un beau torse, de belles

jambes, une chair bien mâle!... Enfin je me promène en attendant que les

antiques reparaissent avec plus de vigueur que jamais. J'avais envie de

me représenter chez M. Dermilly; je suis sûr qu'il ne pense plus à notre

petite discussion; mais si la vieille m'ouvre la porte, elle est capable

de me jeter son eau de vaisselle dans les yeux. J'ai préféré me promener

dans la rue, espérant saisir M. Dermilly au passage. Mais toi, que

fais-tu, mon petit?--Je suis chez madame la comtesse de Francornard, qui

veut bien me faire donner de l'éducation.--La comtesse de

Francornard!... voilà un nom qui n'est ni grec ni romain; cela sent le

français à une lieue de loin... Et il paraît qu'on mange bien chez ta

comtesse!... tu es joliment remplumé!--Oh! madame est si bonne! Chez

elle on n'a rien à désirer... Elle me donne aussi de l'argent pour mes

menus plaisirs... et je vais faire un cadeau à Manette.--Qu'est-ce que

c'est que ça, Manette?--C'est la fille du père Bernard, le porteur

d'eau... chez qui j'ai logé longtemps... c'est ma bonne soeur; je

l'aime comme si j'étais son frère!...--J'entends:

/p

Tout les deux sous le même toit...

p/

Eh bien! mon petit, si tu veux faire un joli cadeau à Manette, j'ai

justement ton affaire sous mon bras...--Vraiment?--Oh! c'est un coup du

hasard!... Je viens de faire la visite de rigueur chez madame Rossignol

quand les monnaies sont en fuite; mais _néant!_... La chère femme, qui

se doutait peut-être que j'allais arriver, et qui craignait que je ne

vinsse encore lui enlever Fanfan pour poser dans le _Sacrifice

d'Abraham_, était sortie avec mon héritier dès les premiers rayons de

_Phébus_. Cependant, comme j'ai eu l'adresse de me munir d'une double

clef du domicile conjugal, j'ai pénétré dans l'asile de l'innocence, où

j'espérais qu'on aurait mis le pot au feu; mais rien... la marmite

renversée... pas de quoi faire un potage aux croûtons... Dans ma fureur,

je fouille dans les armoires... Faute de légumes, je me jette sur les

immeubles; mais madame Rossignol et mon héritier ont la funeste habitude

de porter toute leur garde-robe sur eux. Je ne trouve que quelques

assiettes écornées, quelques tasses fêlées, que, faute de mieux,

j'allais prendre sous mon bras et aller étaler dans la rue en criant:

_Voilà le restant de la vente!_... lorsqu'en fouillant dans le fond d'un

vieux buffet je découvre cette boîte; je l'ouvre... ô bonheur! j'y

trouve la seringue de madame Rossignol. Elle est superbe et presque

neuve... il n'y a que cinq ans qu'elle s'en sert; j'ai laissé là toute

la vaisselle, et m'en suis allé avec ce meuble précieux sous mon bras.

J'allais le vendre pour déjeuner et dîner, quand je t'ai rencontré. Mon

cher ami, il vaut mieux que tu profites du bon marché qu'un autre.

D'ailleurs, tu veux faire un cadeau à ta soeur, à ta jeune amie, à la

compagne de tes premiers ans, et que peux-tu lui offrir de mieux qu'une

seringue? objet utile, meuble nécessaire, que l'on retrouve avec joie

dans toutes les phases de la vie! Tu aurais donné à Manette quelque

joujou, quelque colifichet qui ne l'aurait amusée qu'un moment; mais

ceci!... quelle différence! elle ne s'en servira pas une fois sans

penser à toi, sans donner un soupir à ce bon André, dont la générosité

ne lui sera point stérile... Enfin, mon ami, en offrant ce présent, tu

donnes une preuve de la maturité de ta raison, et tu peux être certain

que le père le plus rigide n'y verra aucune tentative de séduction.

En finissant son discours, Rossignol ouvre la boîte et me fait admirer

l'objet qu'elle renferme; cependant, malgré tous ses efforts pour me

séduire, j'avoue que je regardais la seringue avec indifférence, et que

cela ne me semblait pas devoir être un cadeau bien agréable à Manette.

--Eh bien! mon petit, tu ne dis rien? reprend Rossignol, vois comme

c'est brillant!... comme c'est net!... Je ne t'offre pas de l'essayer,

ça va tout seul... Tiens, comme c'est toi, et que notre connaissance

s'étant faite dans l'atelier, je te regarde comme un artiste, tu auras

le meuble pour cent sous, et la boîte par-dessus le marché... Hein?

c'est pour rien... mais je t'aime parce que tu es gentil; et puis, je

n'ai pas mangé depuis hier matin, et je sens que l'horloge a besoin

d'être remontée.

--Vous n'avez pas mangé depuis hier? dis-je en tirant vivement ma bourse

de ma poche. Oh! tenez... tenez, monsieur Rossignol, que ne disiez-vous

cela plus tôt, je ne vous aurais pas fait attendre si longtemps.

Aussitôt je fouille dans ma bourse: à la vue de l'or qu'elle renferme,

Rossignol semble frappé de stupéfaction; puis il se gratte l'oreille,

renfonce son chapeau sur le côté, se pince plusieurs fois les lèvres et

paraît réfléchir profondément. Je tiens à la main une pièce de cent sous

que je lui présente en disant:--Prenez donc cela, monsieur Rossignol, et

allez déjeuner; vous devez avoir bien faim.

Il me regarde avec attention, prend la pièce de cent sous, qu'il met

dans sa poche, puis tire son mouchoir et le porte sur ses yeux en

poussant un profond soupir.

--Oui, sans doute, j'ai faim, dit-il au bout d'un moment; mais,

hélas!... je ne suis pas le seul!... Ah! mon cher petit André! vous dont

le coeur paraît sensible, qu'auriez-vous fait... si vous aviez vu...

ce que j'ai vu hier au soir?

--Qu'avez-vous donc vu? lui dis-je ému du ton pathétique qu'il vient de

prendre et le voyant se frotter les yeux avec le coin de son mouchoir,

comme s'il polissait de l'acajou.

--Mon ami, Paris est une ville bien dangereuse pour les coeurs

sensibles!... on est souvent mis à de rudes épreuves. Heureux le Mécène

qui peut répandre avec profusion ses magnificences depuis le

rez-de-chaussée jusqu'au sixième étage, et dont l'oeil découvre, sous

l'habit râpé de l'infortune, le mérite et les talents aux prises avec le

malheur et les punaises!...--Enfin, monsieur Rossignol?--Un instant, mon

petit, nous arrivons: hier au soir, je revenais de battre quelques

entrechats au salon de Flore; je chantais, suivant mon habitude,

toujours gai et philosophe. J'allais faire un souper réparateur... Je

n'avais pas eu le temps de dîner. J'avais encore trente-trois sous dans

mon gousset, fruit de mon travail et de mes économies; tout à coup, au

détour d'une rue, je suis arrêté par une voix douce... de ces voix qui

percent les oreilles, et on me dit en s'interrompant à chaque minute

pour se moucher: Homme sensible! prenez pitié de mon père, de ma tante,

de mon frère et de moi!... Il y a huit jours que nous n'avons rien pris,

et les huit jours d'auparavant, nous n'avons vécu que des chats qui

errent sur nos toits. Je suis fille d'un artiste; mais le malheur

s'attache aux talents.

--Fille d'un artiste! m'écriai-je: conduisez-moi sur-le-champ vers votre

père. Tous les artistes sont frères; je lui dois secours et protection.

A ces paroles, la jeune fille, belle comme l'étoile du matin quand il

n'a pas plu dans la nuit, se saisit de ma main en s'écriant:--C'est la

Providence qui vous a fait passer dans ce quartier-ci! Venez rendre

toute une famille au bonheur! Aussitôt elle m'entraîne, je la suis dans

une allée noire comme un four; nous montons sept étages d'un escalier

tortueux, je me cogne plusieurs fois le nez contre la muraille... Mais

on ne sent pas tout cela quand on va faire des heureux. Enfin, je

pénètre dans leur domicile... Ah! mon petit André, quel tableau!...

/p

Du malheur auguste victime...

p/

André le Savoyard · 第 13 / 34 段