dit-elle en me faisant signe de m'asseoir et en ayant la bonté d'ôter de
mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.--Ah! madame, sans
doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père
Bernard?--Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais
trop qu'il n'y a point de richesses, point d'honneurs qui vaillent le
plaisir de voir ceux que l'on aime... Ah! si l'on m'avait laissée
maîtresse de mon sort, ce n'est point dans ce brillant hôtel que
j'aurais cherché le bonheur!...
Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses
yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de
nouveau.--André, je te conduirai tout à l'heure dans la chambre qui
t'est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le
comte: cette entrevue passée, tu n'auras probablement que fort rarement
l'occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c'est
toujours à moi ou à Lucile que tu devras t'adresser.
Je promets à madame de faire tout ce qu'elle me dira; mais je voudrais
déjà que ma présentation fût terminée, car je crains que M. le comte ne
me traite pas aussi bien que sa femme.
M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son
cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M.
le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des
personnages importants; et pour lui ce n'était point une petite affaire
que l'examen du _menu_ et les ordres à donner pour que tout fût digne de
ses convives.
Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d'un bonnet de velours
noir, les pieds posés sur un tabouret, d'une main M. le comte caressait
un gros chien anglais couché à ses pieds; de l'autre il tenait la liste
que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer
profondément.
Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre
arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M.
Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s'appuyait de temps à autre
sur le fauteuil de son maître.
--Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres...
hors-d'oeuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là,
n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur le comte.--Il s'agit maintenant de
passer au second service... Ah! ce n'est pas une petite affaire que de
traiter des gens dont on peut avoir besoin!--Surtout quand on le fait
avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui
fait mine de vouloir le mordre.
--Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait
du bien quand on a la tête si occupée... C'est que je ne commande pas un
plat sans y mettre de l'intention.--Monsieur le comte en met dans
tout.--Par exemple, j'ai à dîner un baron allemand, un préfet, un
banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier
supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives;
entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la
pardonnerais pas!--Monsieur le comte sera satisfait.
--Voyons un peu ce que vous m'offrez pour plat du milieu... Allons,
César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce
assez distingué, ceci?... qu'en penses-tu, Champagne?--Oh!... monsieur
le comte, c'est quelque chose de fort présentable: une sultane!
peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.--Va donc pour la
sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons
M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu'en dis-tu,
Champagne?--Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des
truffes dispose à la bienveillance.--J'ai justement une demande à lui
faire... J'attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards
sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela
annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j'ai blessé trois fois
un chevreuil?--C'est vrai, monsieur le comte; et vous auriez
certainement fini par le tuer, s'il ne s'était pas avisé de mourir de
vieillesse.--Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant
le poëte, pour lui échauffer l'imagination; on dit qu'il travaille dans
le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit
prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein!
Champagne?--Comment donc, monsieur, mais c'est une allégorie
charmante!... Si j'étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des
navets... c'est un sujet délicieux.--Allons, c'est arrêté; vous
entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre
romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu
adroit dans ce genre-là?--Monsieur le comte, j'ai deux marmitons de
Paris et un de Nogent; mais je n'en ai point de romantique.--Alors, vous
les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me
couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela
va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au
dernier dîner, où j'avais un milord, on lui a présenté le plat pour en
servir, et il l'a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut
tâcher que ces choses-là n'arrivent plus.--Je le ferai double, monsieur
le comte.--Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des
choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les
Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les
choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?--Monsieur le
comte tire des conséquences d'une justesse!... Il faut être profond
diplomate pour avoir de ces idées-là.--Oui, Champagne, cela est
très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats...
Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle,
allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux
guerriers... n'est-ce pas, Champagne?--Parfaitement, monsieur le comte;
car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est
donc placé avec discernement.--Reste mon banquier: c'est un jeune homme,
un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l'écarté: placez devant lui des
éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu'ils lui annoncent la
vole et le roi.--Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de
génie! et je me donne au diable si j'aurais jamais trouvé cela.
Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M.
Francornard pour remplir le message dont l'a chargée sa maîtresse.
Qui vient là? s'écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle
ses aboiements à la voix de son maître. J'ai défendu que l'on vînt me
déranger... J'ai dit que je n'y étais pour personne... Pourquoi La Fleur
laisse-t-il pénétrer jusqu'à moi?
--Monsieur, c'est mademoiselle Lucile, dit Champagne d'un ton gracieux
et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet
sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.
--Mademoiselle Lucile, dit d'un ton plus doux M. de Francornard en
levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une
grimace qu'il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César...
Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut
encore!
César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que
son maître tient en l'air; puis, après avoir fait son tour, va sauter
sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez
des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais
mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe
à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de
chambre n'est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.
--Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s'écrie M. de
Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire,
je n'ai pas un instant à moi.--Monsieur, je viens de la part de madame,
qui désire vous parler un moment.--Madame la comtesse veut me voir! dit
M. de Francornard en ouvrant son oeil avec les signes du plus grand
étonnement. Je vais me rendre chez elle... J'y serai dans un moment,
mademoiselle.
Lucile s'éloigne, M. le comte dit au chef d'aller attendre qu'il le
fasse appeler, pour s'occuper du troisième service, puis il sonne un
valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu'on fait sa
toilette, il s'entretient avec Champagne, son confident habituel.
--Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier
de passer chez elle!--C'est que probablement madame a quelque chose à
dire à Monsieur.--Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous
sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me
dire.--Il y a commencement à tout, monsieur.--Oui, mais j'aurais bien
voulu que ce commencement n'arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais,
Champagne, le désir que j'avais d'avoir un héritier de mon
nom!...--Est-ce que monsieur le comte n'a pas toujours ce désir-là?--Si
fait; oh! pour le désir... je l'ai toujours... Tu sais que, pendant les
premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse,
et que nous nous rencontrions fort peu.--Je m'en souviens parfaitement,
monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous
manquâmes d'être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre
fille... Par Dieu! j'ai eu assez peur!...--Oui, et tu as fait la
gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que
madame la comtesse l'a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce
que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit
que nous avions manqué de périr.--Cependant, depuis ce temps, madame
voyage beaucoup moins...--C'est vrai, nous habitons souvent le même
hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami,
d'avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d'un
héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation,
sais-tu ce qu'elle me dit, Champagne?--Non, monsieur.--Eh bien! mon
garçon, elle me dit que cela n'est pas possible.--En vérité,
monsieur?--Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces
et de douceur, j'en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien
piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare
qu'elle veuille y présider.--Heureusement, monsieur le comte sait en
faire les honneurs pour deux.--Oui, mais une femme, cela fait bien
devant un beau couvert, surtout lorsqu'elle est aussi jolie que madame
la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...--Madame est
charmante, monsieur.--Et quand on a quelque chose à demander... quand on
traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de
finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.--Madame
sera-t-elle au dîner d'aujourd'hui?--Elle me l'a refusé hier; c'était
cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le
banquier; j'ai des biens dans le département du préfet; le poëte m'a
promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l'Anglais veut acheter
des chevaux, j'en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à
quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n'invite personne
sans motif.--Oh! je connais la finesse de monsieur.--Eh bien! madame
refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu'elle me fait
demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il
s'agit...--Monsieur est coiffé.--Suis-je bien, Champagne?--Parfaitement,
monsieur.--Ma queue est bien peu serrée, il me semble.--Cela n'en a que
plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit
serpent à sonnettes.--Et la rosette?--Délicieuse, la rosette! Elle fait
exactement le papillon.--Je vois que je puis me présenter...
Emmènerai-je César?--Monsieur sait bien que madame n'aime pas les
bêtes.--Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses
superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge.
Allons, César, suivez votre maître.
M. le comte se dirige vers l'appartement de madame, où je suis encore,
regardant l'aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements
de César nous annoncent l'arrivée de son maître. En effet, M. de
Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court
sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se
fourrer sous une table à thé.
M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment,
lorsqu'Adolphine jette les hauts cris:--Maman!... ma poupée!... ma
poupée!... ce vilain chien l'emporte... il va la manger...--Comment,
monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma
fille en a peur!--Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je
comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C'est égal, je
vous réponds qu'il ne la mangera pas.--Mais, monsieur, faites-lui donc
rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites
pleurer cette enfant!...--César, allons, coquin!... que l'on obéisse!
Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée
sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il
lève vers nous son museau et semble nous défier d'approcher. Témoin du
chagrin d'Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de
mettre en pièces, je m'élance vers la table... Effrayé de ce brusque
mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un
charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j'ai repris
la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant,
se placer sous la chaise où son maître vient de s'asseoir.
--Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort
agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux,
tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher
César vient de commettre, balbutie en se caressant les
jambes:--Madame... sans ce petit garçon, César n'aurait point sauté sur
les tasses...--C'est assez, monsieur, laissons ce sujet. C'est cet
enfant que j'ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous,
monsieur?--Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?--Il
n'est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous
rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?--Non, madame.--C'est lui que
vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez
grièvement.--C'est ce petit garçon?... Non, madame, car je n'ai renversé
qu'un petit Savoyard qui m'obsédait et ne voulait pas se ranger.--Cet
enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre
ce médaillon que vous voyez au cou d'Adolphine, et qu'elle avait perdu
en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il
y a quatre ans...--En vérité!... Taisez-vous, César.--Et depuis que ce
pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous
remettre ce bijou: c'était pour vous le rendre qu'il vous parlait sur le
boulevard; vous l'avez bien payé de sa fidélité...--Madame, pouvais-je
deviner cela? Il fallait qu'il vînt à moi avec le portrait à la main;
alors j'aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins
généreux pour cela... J'ai justement sur moi une pièce de quinze sous...
et...--Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez
récompensé le père; mais c'est moi qui me charge d'acquitter votre
dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque
j'irai à la campagne; je l'attache à ma personne.--Ah! j'entends... vous
en faites un petit jockey.--Non, monsieur, non, André ne sera point
domestique; ce n'est point ainsi que je veux qu'il soit regardé en ces
lieux.--Il me semble pourtant qu'un Savoyard...--Est un homme comme un
autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui
se croient plus que lui.--Madame, c'est fort bien, mais la probité et la
délicatesse n'empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois
pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!--J'en ferai ce
qu'il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je
n'entends pas qu'on regarde comme un domestique le fils de l'homme
auquel je dois l'existence d'Adolphine. C'est pour vous prévenir de
cela, monsieur, que je vous ai fait mander...--Mais, madame...--Point de
mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous.
En revanche de l'intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien
quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.--Quoi! madame, vous
daignerez... Et celui d'aujourd'hui?--J'y serai, monsieur...--Ah!
madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la
comtesse!...--Eh! non, monsieur, c'est inutile... Ne le faites donc pas
bouger...--Voulez-vous qu'il saute pour André, madame?--Non, non, qu'il
ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en
désordre!...--C'est qu'il fait maintenant des choses charmantes!--Je
m'en suis aperçue tout à l'heure.--Je vais donner mes ordres pour le
troisième service, madame, et j'espère que vous serez satisfaite de ce
que j'aurai fait.--Pour tous ces détails je connais votre talent,
monsieur le comte.
Jamais la belle Caroline n'avait dit à son époux quelque chose d'aussi
agréable. Celui-ci ne se sent pas d'aise; mais en voulant s'avancer pour
baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de
sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine.
M. de Francornard se lève et va s'éloigner, lorsqu'une réflexion le
ramène près de sa femme, qu'il aborde d'un air fort tendre, tandis que
madame en prend un plus sévère.
--Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut vous être
agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts
pour...--Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que
voulez-vous de plus?...--Oui, c'est extrêmement aimable, sans doute,
mais ce n'est pas à table... que nous causerons... de cet héritier...
dont depuis longtemps...--Ah! monsieur, de quoi venez-vous me
parler?--Mais, d'une chose fort intéressante... à ce que je
crois...--Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces
enfants... se permettre...--Madame, il me semble que je ne dis rien qui
puisse alarmer l'innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma
tendresse...--Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez
pas sur moi à votre dîner.--Allons, madame, cela restera donc encore en
suspens... mais je me flatte que bientôt...--Et votre troisième service,
monsieur?--Ah! vous avez raison. L'heure se passe, et j'ai encore tant
d'affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!
M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César,
qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles
de l'appartement.
Dès que son époux s'est éloigné, ma protectrice me fait signe de la
suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une
pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre
meublée avec goût, en m'annonçant que c'est la mienne. Là, je suis
éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face
de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir
chez madame la comtesse dès qu'elle me fera demander. Mademoiselle
Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre
paraît fort empressée d'être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai
point à l'office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans
ma chambre. C'est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit
à madame que je suis bien gentil, et que c'eût été dommage de me laisser
ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis
on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me
dit en me quittant:--Dès demain, André, je t'enverrai les maîtres qui te
sont nécessaires; c'est en travaillant bien que tu te montreras digne de
ce que je veux faire pour toi.
Lorsque je suis seul, je commence par regarder l'un après l'autre chaque
meuble de ma chambre; je suis en admiration devant tous. Je trouve,
dans les tiroirs d'une commode, du linge et des vêtements à ma taille,
je les essaye les uns après les autres;, sur un petit secrétaire est une
jolie bourse en soie dans laquelle il y a de l'argent, devant est un
papier avec quelque chose d'écrit. Ah! si je savais lire!... Je n'ose
toucher à cette bourse... je ne sais si elle est pour moi; qu'ai-je
besoin d'argent chez cette dame, qui me donne plus que le nécessaire?
Cependant, je sens que, si j'en avais, je pourrais faire des cadeaux à
Manette et lui prouver que je ne l'oublie point.
Ma fenêtre donne sur la cour de l'hôtel, j'y regarde quelques instants;
je ne vois passer que des valets, des aides de cuisine: cela ne me
semble pas aussi gai que chez Bernard. Je connais déjà par coeur tous
les meubles de ma chambre, tous les vêtements de ma commode; je ne sais
plus que faire, l'ennui me gagne, je voudrais aller chez mes amis, mais
je n'ose sortir sans la permission de madame, et je ne sais comment la
lui demander.
Je m'assieds tristement; je songe à Manette: voilà l'heure où, de retour
de ma journée, nous dansions ensemble en tapant dans nos mains, et
chantions en poussant des cris de joie qui s'entendaient du premier
étage. Ici, quel silence!... Sans doute on ne danse et on ne chante
jamais.
On ouvre une porte... C'est mademoiselle Lucile, qui tient un panier à
la main.
--Eh bien! petit André, que faites-vous là?...
--Rien, mademoiselle...
--Il a l'air triste!... Il s'ennuie!... Ce pauvre garçon, il est encore
tout surpris de son changement de situation!... Mais on s'habitue à
tout. D'abord un hôtel ne paraît pas aussi gai que sa demeure, où sans
doute on faisait le diable avec ses camarades?...
--Mais, mademoiselle, je viens de chez M. Dermilly; et je ne faisais pas
le diable, puisque j'étais malade.
Au nom de M. Dermilly, je vois la jeune femme de chambre sourire avec
malice. Puis elle m'engage à lui raconter mon histoire, car mademoiselle
Lucile est un peu curieuse. Je ne demande pas mieux que de causer: elle
m'écoute avec attention, ne m'interrompant que pour s'écrier de temps à
autre:
--Ce pauvre André!... ce pauvre Pierre!... Venir à pied de si loin!...
et se perdre en arrivant!... C'est un brave homme que ce porteur d'eau;
et M. le comte qui manque de l'écraser parce qu'il voulait lui rendre le
portrait de madame!...
J'ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me
voir à l'hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.
--Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à
votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.
--Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D'ailleurs, je
n'irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.
--Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l'hôtel: il a presque toujours à
peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa
fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons
de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l'appelle son bon ami. Autrefois
il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame
se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa
réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M.
Dermilly vient encore assez souvent à l'hôtel. Cependant, je crois qu'il
est un peu brouillé avec M. le comte parce qu'il a refusé de lui faire
le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A
propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte.
Ici, on ne dîne qu'à six heures; mais madame a pensé que vous deviez
avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.