salué M. Dermilly, il pose fièrement son chapeau sur une oreille,
dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu'il
tient dans sa main, marmotte entre ses dents:--Allons faire une descente
chez madame Rossignol, et tâchons de faire poser Fanfan pour le
_Sacrifice d'Abraham_; puis s'éloigne en laissant après lui une odeur
d'ail et d'huile grasse qui se répand dans tout l'atelier.
--Grâce au ciel, nous en voilà débarrassés! dit Thérèse. Le mauvais
sujet! Quelle frayeur il m'a causée!... Mais je vous connais, monsieur,
vous êtes trop bon; et quand il reviendra d'un ton piteux vous promettre
de se mieux conduire, vous l'emploierez de nouveau.
Pendant que Rossignol était là, je m'étais tenu dans un coin de
l'atelier, car je m'attendais à être grondé; mais, lorsque le modèle est
parti, je m'avance timidement vers M. Dermilly:
--Et moi, monsieur, faut-il que je m'éloigne aussi? lui dis-je.--Toi,
mon cher André, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive
demain... et demain, j'espère... Va, mon ami, il ne faut pas encore
faire d'imprudence: tu as besoin de te reposer... Thérèse, conduisez-le
dans sa chambre.
Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d'où vient le
plaisir que cela semblait faire à mon protecteur? Je n'y comprends rien,
mais je n'ose le questionner, et je suis Thérèse, qui répète à chaque
instant:--Comme je vais être tranquille dans ma cuisine! je n'aurai plus
besoin d'être sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis
moulue, en vérité. C'est qu'il me pinçait d'une force... Ah! si j'avais
su que c'était lui, comme je vous l'aurais égratigné! Il n'aurait pu
faire le Romain de six mois.
CHAPITRE XIII
L'ORIGINAL DU PORTRAIT.
A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de
l'atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau
dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever...
je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la
place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en
beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et
un charmant gilet en casimir jaune!
J'examine, j'admire ces vêtements; mais je n'ose y toucher: est-ce pour
moi qu'ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas
mes vieux habits, et je veux me lever. J'appelle Thérèse!... Thérèse!...
Elle vient enfin.
--Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?--Mes habits, s'il vous plaît,
ma bonne Thérèse!--Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent
pas les autres?--Quoi! c'est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie
veste avec ces boutons dorés?--Oui, sans doute, c'est pour vous; et le
coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire
beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous
restiez vêtu en ramoneur?--Me gardant avec lui!... Si je mets ces
habits, est-ce que je n'irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne
pourrai plus danser avec Manette?--Vous pourrez toujours aller le voir,
mais vous n'y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne
vous en empêchera point! quand on a le coeur gai, on peut danser sous
tous les costumes. Ce n'est point l'habit qui fait l'homme, mon petit
André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l'embellit. Oh! quant à
cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon
pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante
et un col bien empesé, ce n'était plus le même homme que les autres
jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à
bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma
personne... cela m'ôte dix ans.
Je regarde les beaux habits, et j'hésite... Si cela allait fâcher le
père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le
pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être
charmant avec cela. Comment résister à l'envie de mettre ce qui peut
nous embellir?... ce n'est pas à onze ans que l'on a ce courage; et je
serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de
plaire n'a plus d'empire sur nous.
Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j'endosse le gilet, la
veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne
suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les
sens; je ne puis me lasser d'admirer ma toilette. Mais ce n'est pas
tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me
frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah!
mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je
m'accoutume à ce changement de coiffure. Mais qu'il me tarde de voir
Manette et son père! je gage qu'ils ne me reconnaîtront pas. Et ma
pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait
contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu'il
soit encore propre pour aller au pays.
M. Dermilly entre, il me regarde, m'embrasse... Je veux le remercier, il
ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et
peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce
petit mouvement de vanité est si naturel!--Tu ne peux sortir
aujourd'hui, me dit mon protecteur, tu n'es pas encore assez
fort...--Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.--Tes amis viendront
te voir, et une autre personne...--Celle dont vous m'avez parlé
hier?--Oui, mon ami.--Est-ce qu'elle me connaît?--Oui, je lui ai écrit
tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher
André, et surtout point d'imprudence.
M. Dermilly s'éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne
qu'il m'a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de
rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J'entends enfin
sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas...
Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne
sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.
Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore:
ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.--C'est moi,
Manette... c'est moi, père Bernard; regardez-moi donc!--Est-il
possible!... c'est André! mon père...--André! ce petit mirliflore!...
quoi! vraiment, ce serait lui?...--Oui, c'est André... avec de beaux
habits..--Eh bien! vous, ne m'embrassez pas? est-ce que vous ne m'aimez
plus parce que je suis autrement vêtu?--Attends donc, mon garçon, il
faut que nous soyons d'abord certains que c'est toi. Viens, viens,
André; va, riche ou pauvre, je t'aimerai toujours, moi.
Le père Bernard m'embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente,
elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:--Oui... c'est bien
beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec
ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je
n'oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais
tu ne les mettras que le dimanche... N'est-ce pas, mon père, qu'il ne
faudra pas qu'il les mette dans la semaine?
--Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le
chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le
monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des
commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand
personnage?... s'il n'aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne
serait pas le premier que l'on aurait vu commencer dans un grenier et
finir dans un hôtel. Pourvu qu'André soit honnête, délicat, pourvu qu'il
nous aime toujours, c'est l'essentiel!... et j'en réponds, parce qu'il a
un bon coeur, que l'air de Paris n'a point gâté.
Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un
moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d'une voix
altérée:--Est-ce que c'est vrai, André? Est-ce que tu n'es plus
commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te
verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux
habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!...
Viens avec nous, viens, je t'en prie: tu n'es plus malade;
allons-nous-en pendant que ce monsieur n'y est pas. Oh! reviens... je
serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te
le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien
vilain de ne point revenir chez nous!
Manette n'y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la
consoler, je lui promets que j'irai la voir tous les jours, je l'appelle
ma soeur! ma chère soeur, mais tout cela ne la calme point; et elle
répète sans cesse:
--Reviens avec nous.
Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je
veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat
m'arrête.--André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se
montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t'avancer dans le monde; et, quoique
je perde beaucoup en ne t'ayant plus auprès de moi, je ne suis point
assez égoïste pour t'engager à refuser le bien que l'on veut te faire.
Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir
chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon
petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera
aussi! tout le monde se console avec le temps.
Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa
fille:--Manette, quand je gagnerai beaucoup d'argent, je t'achèterai
aussi de belles robes, de beaux bonnets.--Je n'en veux pas, dit Manette,
j'aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne
veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux
habits. Le porteur d'eau m'embrasse et il emmène sa fille... Je veux
l'embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne.
Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite
mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à
l'oreille:--Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je
serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j'entends
encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits
avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine
à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une
tristesse!... Est-ce donc là l'effet de l'opulence? et, en devenant
riche, est-ce que l'on cesse d'être gai? Ah! si je savais cela, je
voudrais rester commissionnaire.
Il y a plus d'une heure qu'ils sont partis, lorsque j'entends du bruit
dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer
une dame en lui disant:--Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa
surprise.
Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle
donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la
remarque pas d'abord, parce que les traits de cette dame captivent toute
mon attention; je cherche où je l'ai déjà vue... pendant qu'elle dit à
M. Dermilly:--Il est charmant! Quel bonheur de l'avoir trouvé! Quel
bonheur, surtout, qu'il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne
m'en eût jamais parlé!
Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon
cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus
de doute, c'est elle, c'est l'original du médaillon. Je le détache
aussitôt d'après le ruban, et le présente à cette dame en lui
disant:--Voilà votre portrait, madame... Oh! c'est bien vous, je vous
reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre
cela.
--Oui, mon ami, oui, c'est à moi qu'appartient ce portrait, me dit la
jeune dame en m'embrassant tendrement; ou plutôt c'est à ma fille, à mon
Adolphine, qui doit l'existence à ton généreux père... La voilà, mon
ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre
chaumière, celle que j'aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer
l'injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose
pour le fils de l'homme auquel je dois le bonheur d'embrasser encore ma
fille!
Cette dame serre sa fille contre son coeur.--Quoi! ce serait cette
petite dormeuse que j'ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En
effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans
ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante;
ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe
plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge;
elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux
sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur
vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l'enfance.
Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu'elle
voit sa mère me sourire.--Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame,
tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce;
elle t'aimera aussi, car mon Adolphine n'aura point un mauvais coeur.
Je m'approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant
elle. Il me semble que je n'ose point l'embrasser. Je suis bien plus à
mon aise avec Manette; et je l'embrasserais vingt fois par jour sans
être honteux comme cela.
Enfin, la petite Adolphine m'a tendu sa joue, et je l'ai légèrement
effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l'autre bout de la
chambre, comme si j'avais fait quelque chose de mal.--Que comptez-vous
faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.--Le garder chez moi, en
prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s'il a
du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais
l'hymen ne m'engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon
fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je
vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s'il ne
comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une
partie.--Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous
voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne
restez chez vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de
fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop
jeune pour vous accompagner, ou, si vous l'emmeniez, il lui serait bien
difficile de se livrer à l'étude; il est mille soins, mille détails dont
vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce
pauvre André ne s'amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me
charger d'André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous
les maîtres d'Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra
vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous
pourrez venir tous les jours à l'hôtel... Allons, mon cher Dermilly,
faites-moi encore ce sacrifice; et d'ailleurs, n'est-ce pas à moi à me
charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n'est-ce
pas?--Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à
vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos
prières, à nos voeux! Il vous a donnée à un autre! mais il n'a pu
éteindre un sentiment qui ne finira qu'avec ma vie!...
La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le
regarde d'une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être
aussi éloquent que la parole.--Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin,
et ne nous occupons que d'André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous
venir habiter avec moi?
Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à
l'aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et
cette petite Adolphine... est-ce qu'on me laissera jouer avec elle? Je
n'ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en
hésitant:--Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu'on me laisse
toujours voir le père Bernard.
--C'est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête
Auvergnat, qui l'aime comme son fils.--Mon cher André, vous seriez bien
coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n'est point près de moi que
vous recevrez des leçons d'ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la
demain chez Bernard pour qu'il l'envoie à votre mère; qu'elle sache que
ce n'est qu'une dette que j'acquitte, et que désormais elle soit
tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher
pour vous emmener avec moi.
La jeune dame me met la bourse dans la main, m'embrasse et s'éloigne
avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse
pleine d'or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!...
Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une
table... il y a vingt pièces d'or! C'est une fortune! ma bonne mère ne
travaillera plus du matin jusqu'au soir, petit Jacques mangera tant
qu'il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n'y a donc que lui
qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous
serons heureux!
Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais
on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd'hui. J'irai demain, et
je dirai à Manette:--Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point
toujours du chagrin.
Le lendemain je m'éveille dès la pointe du jour; je m'habille, je veux
aller chez le porteur d'eau. Thérèse n'entend pas que je sorte seul; je
la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais
elle ne m'écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon
impatience, et veut m'accompagner chez Bernard; il dit qu'il a à lui
parler, j'ai bien peur qu'il ne m'empêche d'aller aussi vite que je
voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter
dedans. Oh! comme je serais content d'aller en cabriolet si la bourse
que je porte ne m'occupait pas entièrement!
Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d'eau! Je monte
rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me
voilà devant la porte, qui est entr'ouverte; je la pousse, j'entre
brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de
lait qu'elle tenait à la main, et saute à mon cou en s'écriant:--C'est
lui, c'est lui, mon père! c'est André, il est revenu!...
Chère Manette!... comme elle m'aime!... et Bernard vient m'embrasser
aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui
disant:--C'est pour ma mère, c'est de l'or... C'est cette dame qui me
l'a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu'elle est
bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie...
et dites-lui qu'elle n'a plus besoin de travailler.
Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas
d'où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et
Manette, sans s'embarrasser de la bourse, continue à sauter sur les
débris du poêlon en répétant:--Il est revenu!... Il va rester avec nous!
Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il
s'empresse d'expliquer au père Bernard d'où me vient cette bourse, et
Manette ne saute plus, parce qu'elle commence à deviner que je ne suis
pas venu pour rester tout à fait.
Quand Manette apprend que je vais habiter l'hôtel de M. le comte de
Francornard, elle s'écrie:
--Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?
--Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu'il vous aime
toujours, et, si la fortune lui sourit, qu'il soit digne de ses faveurs.
Le père Bernard me promet d'envoyer, dès le jour même, l'argent à ma
mère par quelqu'un qui se rend en Savoie. Je suis content, j'embrasse le
bon porteur d'eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M.
Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m'éloigne de cette maison
où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à
Paris.
Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment
supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de
vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits,
que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.
Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d'amitié, autant
d'intérêt.--Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait
préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera
près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.--Et M. le
comte?--Qu'il dise ce qu'il voudra, vous savez que cela m'est fort
indifférent, et que je n'en ferai pas moins ma volonté. N'est-il pas
trop heureux maintenant que j'habite le même hôtel que lui pendant une
partie de l'année!... Mais les soins qu'exige l'éducation de ma fille ne
me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi
je puis supporter toutes les privations!... Je n'ai pas encore parlé
d'André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera
un moment, puis n'y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et
son chien l'occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M.
Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André,
il va habiter avec nous, en seras-tu contente?
--Oui, maman, dit la petite fille, si tu l'aimes, je l'aimerai bien
aussi.
Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits,
mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M.
Dermilly m'a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant
un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet;
mais il faut bien souffrir pour être à la mode.
J'embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa
fille. J'aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui
attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et
s'empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite
Adolphine.
--Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J'étais
incertain si c'était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens
poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La
belle dame m'accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en
souriant:--N'est-ce pas, André, que c'est amusant d'être en voiture?
Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le
bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi,
m'ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon
étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une
maison magnifique et s'arrêter dans une vaste cour.
On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la
main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette
les yeux autour de moi:--Voilà donc l'hôtel que je vais habiter! Quelle
différence d'avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi
heureux que chez le porteur d'eau?...
CHAPITRE XIV
LE SECOND SERVICE.--LA FEMME DE CHAMBRE.
Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe
de la suivre: j'avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier
dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pièces meublées
avec magnificence, et ce n'est qu'en tremblant que je me décide à
marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune
Adolphine court dessus sans y faire attention. C'était fort joli chez M.
Dermilly; mais ici c'est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des
pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux
boiseries, des globes d'albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette
voyait tout cela, c'est pour le coup qu'elle dirait que l'on veut faire
de moi un seigneur!
Madame la comtesse s'est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune
femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli
dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu'en s'inclinant.--Lucile, dit la
mère d'Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre
ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.
Mademoiselle Lucile s'éloigne: c'est la femme de chambre de madame. La
petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste
debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes
mains, et les yeux fixés sur le tapis.