lequel je sens bientôt la plus tendre amitié. La vieille Thérèse, tout
en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais
comment j'ai mérité d'être traité ainsi. Cependant ma nouvelle fortune
ne me fait pas oublier mes amis, et j'attends toujours avec impatience
le moment où je dois voir Bernard et sa fille. C'est auprès d'eux que je
passe les plus doux instants de ma journée; et toutes les fois qu'ils me
quittent, j'éprouve le même chagrin.
--Dépêche-toi donc de te guérir, André, me dit Manette, pour revenir
chez nous. Comme nous danserons des bourrées! comme nous chanterons
ensemble!... Ah! c'est bien beau ici, mais je m'amuse mieux chez nous
avec toi.
Je n'ose dire à Manette que M. Dermilly m'a offert de me faire apprendre
à lire, à écrire, à dessiner. Toutes les fois qu'il cause avec moi, il
paraît content de mes réponses; il dit que je ne dois pas rester
commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune;
qu'alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au
fond du coeur une secrète envie de profiter de ses bontés. Est-ce de
la vanité? est-ce le désir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon
ambition est excusable; car lorsqu'en espérance je me donne une belle
maison, de beaux appartements, je m'y vois toujours auprès de ma mère et
de mes amis.
Il y a huit jours que j'habite chez M. Dermilly; je commence à me lever:
mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre.
Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu'elle
s'occupe de son ménage, et le père Bernard craint d'être importun en
venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m'a donné des
crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thérèse me conte
des histoires et me donne des confitures et des biscuits; mais tout
cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je
mangeais avec Manette.
Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuyé d'être seul dans une
chambre dont je sais maintenant par coeur tous les tableaux, j'éprouve
le désir d'aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour
marcher sans appui; j'irai bien doucement; je ne sais pas où est
l'atelier: mais ce ne peut être loin, puisqu'il tient à l'appartement.
Je sors de ma chambre, je traverse une pièce, puis une autre...
J'aperçois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches;
j'ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pièce immense qui est
éclairée par le haut, et j'aperçois des choses si extraordinaires que je
ne sais plus si je dois avancer ou reculer.
Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel
est appuyée une belle Vénus en plâtre. Ici de grandes toiles sur
lesquelles des corps sont ébauchés; là-bas, j'aperçois un tableau de
diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des
serpents; à mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une épaule; sur
une table, je vois des couleurs; un volume doré sur tranche contre une
bouteille d'huile; des phalanges de doigts sur un petit pain à café; un
casque grec sur une tête de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau
crasseux sur un Amour; une boîte de vermillon sur une tête de mort.
Je suis sans doute dans l'atelier; un peu revenu de ma surprise,
j'avance... Mais j'aperçois alors une personne qu'un grand tableau me
cachait et qui est immobile devant la toile. Je n'ose plus bouger; la
présence de cette personne m'intimide, et son costume singulier
m'inspire je ne sais quelle défiance.
Je n'aperçois pas encore sa figure, qui est tournée vers la toile; mais
je vois que cet homme tient un grand sabre à la main. Son corps est
presque enveloppé dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des
souliers lacés; sa tête est couverte d'un casque auquel pend une grande
queue en laine rouge; son attitude est menaçante, son bras semble levé
pour frapper... Il paraît que ce monsieur est en colère; et cependant il
reste bien tranquille, il ne remue pas.
Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais si je
dois m'en aller; ce monsieur ne s'est point dérangé pour me regarder, il
ne m'a peut-être pas vu entrer. Je tousse légèrement... Je fais quelques
pas... Il ne bouge pas. N'importe, il me semble que je dois demander
excuse d'être entré ainsi sans permission.
--Pardon, monsieur, dis-je en m'avançant derrière l'homme au manteau, je
croyais que M. Dermilly était ici... Je suis bien fâché d'être entré...
sans savoir si... mais si je vous gêne, je vais m'en aller.
Point de réponse, et toujours la même immobilité; je n'y comprends rien.
Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son
bras en l'air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu'il serait sourd? Je
ne puis résister au désir de voir sa figure. J'avance doucement la
tête... O ciel! qu'ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d'effroi. Ah!
quelle figure pâle! quels yeux ternes! Oh! cet homme-là a été bien plus
malade que moi! et je ne conçois pas comment il a la force de rester
debout si longtemps.
Je vais m'éloigner lorsqu'on ouvre une porte qui fait face à celle par
laquelle je suis entré; et un monsieur, entièrement nu depuis la tête
jusqu'à la ceinture, mais chaussé et habillé jusque-là, entre dans
l'atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.
Le nouveau venu ne m'a pas aperçu en entrant; je l'entends rire et se
dire tout en mangeant:--Oh! en voilà encore une bonne!... et quand la
vieille Thérèse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! ça sera le
chat!... Pourquoi laissez-vous traîner de la volaille ou autres
aliments!...
/p
Quand on attend sa belle,
Que l'attente est cruelle!...
p/
Ah! si elle avait su que M. Dermilly était sorti! comme on aurait
dissimulé les plats et séquestré les légumes! Apportez-vous de quoi
manger? me dit-elle. J'apporte aussi... tout ce que j'ai trouvé de mieux
chez moi: une gousse d'ail et deux oignons, déjeuner frugal qui chasse
le mauvais air...
/p
Viens, Zétulbé,
C'est ma voix qui t'appelle...
p/
Tra, la, la, la... tra, la, la, la, la. C'est bien dommage qu'on n'ait
pas mis le pot au feu aujourd'hui!... nous aurions pincé le bouillon à
la barbe des Athéniens!... M. Dermilly qui me laisse là des heures
entières! Heureusement que je suis à l'heure comme les fiacres!...
/p
Et j'en rends grâce à la nature...
p/
Dans ce moment, ce monsieur fait une gambade de mon côté, et s'écrie en
me voyant:--Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? Quel est ce petit rapin?
Est-ce que tu viens poser pour les _Innocents_, criquet? Tu aurais
besoin de manger encore de la panade pendant quelque temps... Tu as le
teint comme un oeuf frais... Il faudra te faire mettre de la farce
dans les joues...
/p
Ah! dis-moi comment tu t'appelles,
Afin que je sache ton nom.
p/
--Monsieur, je m'appelle André, dis-je à ce monsieur, qui, pendant que
je lui parle, valse et se donne des grâces. J'ai été renversé par un
cabriolet, et M. Dermilly a eu la bonté de me prendre chez lui...
--Ah! pardon, intéressante victime! respect au malheur!... Eh bien! moi,
j'ai été renversé trois ou quatre fois, et personne ne m'a ramassé... Il
est vrai que ces jours-là Bacchus me donnait des faiblesses dans les
jambes. Tiens, mon petit, comment trouves-tu cet entrechat?
Je ne concevais pas que ce monsieur osât danser, chanter et faire tant
de bruit auprès de cet autre qui ne bougeait pas et tenait toujours son
sabre levé. Je le montrai du doigt au faiseur d'entrechats en disant à
demi-voix:--Prenez garde de faire mal à la tête de ce monsieur.
A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant
aux éclats:--Oh! en voilà encore une bonne! et l'enfant est joliment
dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N'aie pas peur, mon
petit, je te réponds qu'il ne te coupera rien. C'est une nature
inanimée, ça n'a pas comme nous le fluide vital et le cerveau
spiritueux. _Oui, c'en est fait, je me marie_... _Si vous voulez bien le
permettre_...
--Comment! c'est un mannequin!... Je n'en reviens pas. Je m'approche
pour le toucher.--Halte-là, _foetus!_ dit le beau chanteur en
m'arrêtant; on ne touche pas à ça!... ça brûle!... Ah! malheureux! si
tu allais déranger un pli, tu ferais donner l'artiste à tous les
diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu'on ne met pas dans sa
poche.--Pardon, monsieur, je ne savais pas...--A présent que tu le sais,
n'en approche pas... Il faut que j'étudie le pas que je danserai ce soir
à la Chaumière.--Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi
sans chemise...--Est-ce que je ne suis pas habitué à cela, depuis quinze
ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente créature, que
tu es devant Rossignol, le plus beau modèle de Paris pour les torses.
Ah! si le reste du corps répondait à cette partie-là!... je vaudrais
douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point,
les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire
pousser. Mais c'est égal, je suis encore assez bien partagé; joignez à
cela une figure intéressante, de l'esprit, de la grâce, une danse vive
et légère, et l'on ne sera point étonné des nombreuses conquêtes qui me
sont familières... une... deux... chassez... assemblez... et la
pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que
mon chapeau soit troué!... Mais M. Dermilly m'a encore donné avant-hier
vingt francs d'avance... Il ne voudra pas récidiver... je suis déjà à
sec... _Le malheur me rend intrépide_... Dis donc, petit, tu ne pourrais
pas me prêter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t'en rendrais
vingt-cinq.--Monsieur, je n'ai pas d'argent sur moi. C'est le père
Bernard qui a ma bourse.--Alors... je vais mettre une couche d'huile sur
mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n'y a rien qui jette
de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.
M. Rossignol prend la bouteille d'huile, et avec un pinceau en étale
par-dessus la crotte de ses souliers; puis s'en verse dans le creux de
chaque main, qu'il passe dans ses cheveux. Pendant qu'il s'occupe de sa
toilette, je m'amuse à le considérer. Le modèle est un homme de
trente-six ans environ, d'une taille assez élevée; ses cheveux sont
noirs et mal peignés, ses yeux gris ont une expression d'effronterie et
de gaieté, qui, jointe à un nez retroussé et plein de tabac, et à une
énorme bouche qu'il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa
physionomie tout à fait originale.
--C'est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse
pas embellir mon habit par le même procédé!... Mais je vais en mettre
aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c'est
égal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec
treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au
riz... Enfin nous trouverons peut-être des amis... Ah! si je savais que
Fanfan eût posé... comme j'irais chez ma femme faire du sabbat afin
d'avoir des sonnettes!...
Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je
présume qu'il va s'habiller entièrement; et je lui présente sa chemise
et son habit, qui étaient à terre, dans un coin de l'atelier.--Merci,
petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit
revenu et ne m'ait renvoyé; on ne pose pas un torse avec sa chemise,
c'est du grec, ça, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t'a bien
taillé, crois-moi, ne prends pas d'autre état; fais-toi modèle, ça
s'apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres
et des modèles, je ne connais que ça au monde. Il faut des modèles pour
les peintres, et des peintres pour les modèles, tu comprends ça? Ah! si
ma femme ne m'avait pas mis dedans... nous ferions une maison d'or; je
l'avais épousée pour ses formes, qui me semblaient tournées sur celles
de la Vénus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des
enfants qui poseront... C'est héréditaire dans ma famille. Mon père
posait pour ses bras, ma mère pour ses hanches, mon oncle pour ses
pieds, ma tante pour son dos, mon frère pour ses mains et ma soeur
pour ses oreilles. Quand j'ai fait la cour à mon épouse, je lui ai
dit:--Avant de nous engager dans les liens réciproques, je vous préviens
que je veux que ma femme pose, n'importe pourquoi, et mes enfants
_idem_. Elle me répondit:--Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras.
Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m'en a
fait voir de dures! Quand je dis de dures, c'est une façon de parler.
Comme j'étais abusé! impossible de la faire poser pour la moindre des
choses!... Ça n'était que du coton, depuis le haut jusqu'en bas. Je veux
la quitter pour défaut de formes; mais elle était enceinte, et je compte
me refaire sur l'enfant. En effet, j'ai un fils bâti comme un Apollon,
dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modèles de l'Europe. Dès que
le petit drôle a trois ans, je veux l'exercer à poser... Impossible de
le faire tenir tranquille!... J'emploie le nerf de boeuf pour calmer
la vivacité de son sang; ma femme prend un balai pour défendre son
fils, qu'elle prétend que je fais crier. Comme ces scènes conjugales se
renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le
commissaire du quartier trouva mauvaises les leçons de pose que je
donnais à mon fils, et me fit prier de laisser l'enfant se développer de
lui-même. Alors je pris mon département; depuis ce temps, je vis en
garçon, et je ne vais voir mon épouse que lorsque je présume qu'elle a
un superflu dont il est urgent de la débarrasser. _Et voilà pourquoi
l'on m'appelle la petite Cendrillon!_...
Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du
côté de la cuisine; je reconnais la voix de Thérèse qui crie:--Oh! c'est
lui! j'en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouvé un prétexte
pour quitter la séance et venir jusqu'à ma cuisine... Mais je vais me
plaindre à monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu'on
mette cela sur le dos de Mouton.
--C'est la vieille! dit Rossignol, qui a été écouter à la porte du fond;
elle vient ici... Oh! quelle idée!... Pendant que le patron n'est pas
là, si je pouvais... C'est ça, une scène de mélodrame! La vieille est
peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... là... à genoux
devant le mannequin... un casque sur la tête, la visière baissée... une
tunique sur les épaules, et ne va pas bouger...--Mais,
monsieur...--Point de mais...--Pourquoi?...--Point de pourquoi. Tu
n'auras rien à dire, tu fais le mannequin, c'est seulement pour qu'elle
ne te reconnaisse pas... ça ne sera pas long. Mais ne t'avise point de
parler, ou je te casse l'épée d'Annibal sur les reins.
Je n'ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu'il
veut faire. Il y a longtemps que je m'ennuie dans ma chambre, et je ne
suis pas fâché de m'amuser un moment; d'ailleurs je présume que tout
ceci n'est que pour rire, et que cela ne saurait fâcher M. Dermilly. Me
voici donc à genoux auprès du mannequin: Rossignol m'enfonce un casque
sur la tête, la visière retombe sur mon visage; il me jette un grand
morceau de soie jaune sur le corps. Me voilà déguisé, il n'a plus qu'à
s'occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses
bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de
l'atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache
entièrement ce personnage effrayant; ensuite Rossignol se blottit dans
le coffre qui est derrière le squelette; il fait retomber le couvercle
sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un
coin du manteau. Tout cela a été l'affaire d'un moment; et chacun est à
son poste quand Thérèse ouvre la porte de l'atelier.
--Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela
finisse, dit Thérèse en entrant et en s'avançant lentement du côté où
elle suppose que son maître travaille, M. Rossignol me fait tous les
jours quelque tour nouveau... Encore aujourd'hui, le restant de la
volaille... une cuisse tout entière... et puis on accusera le chat... Je
vous prie de lui défendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire
fermer cette porte de communication. D'ailleurs il est fort désagréable
que les voisins aperçoivent des hommes sans chemise auprès de moi...
J'ai beau dire que c'est le modèle, on me rit au nez... et l'on pense
des choses... on a des idées... Cela me compromet, monsieur.
Thérèse est arrivée à l'autre bout de l'atelier; elle se trouve devant
le grand tableau, près du coffre et du manteau brun. Elle lève les yeux
et regarde autour d'elle.
--Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils
ont eu fini de bien bonne heure aujourd'hui... Au milieu de toutes ces
toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde...
Monsieur, êtes-vous ici?... Non, il n'y plus personne... Allons-nous-en,
je n'aime pas à me trouver seule dans cette grande pièce... Toutes ces
figures... Et ce pauvre jeune homme qu'on fouette avec des serpents! ça
me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garçon!... C'est monsieur
_Ixion_ qu'ils l'appellent... Et tout ça, parce qu'il avait fait les
yeux doux à madame _Jupiter_... Ah! si l'on fouettait comme cela tous
ceux qui reluquent les femmes mariées!
Dans ce moment, un gémissement sourd part du fond du coffre; Thérèse
change de couleur et regarde timidement autour d'elle.
--C'est singulier... J'ai cru entendre quelque chose... Monsieur!
monsieur! est-ce que vous êtes ici?
On ne répond pas; mais un second gémissement, plus prolongé que le
premier, vient redoubler l'effroi de Thérèse. Elle devient tremblante et
n'ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.
--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu'est-ce c'est que cela? dit la vieille
bonne, qui peut à peine parler; je n'ai plus la force de m'en aller...
mes jambes tremblent sous moi.
Rossignol, déguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et
lamentable, appelle lentement Thérèse par trois fois.
--Qui... qui m'appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses
yeux.--Ton grand-père...--Il y a plus de cinquante ans qu'il est
mort.--C'est égal, tu vas me faire le plaisir de l'écouter, et tu vas
jurer d'obéir à ce qu'il t'ordonnera.--Oui... oui... oui... je ju...
jure.--Écoute bien! Rossignol est un excellent garçon que j'aime
beaucoup et que je protège; c'est le plus beau torse que la nature ait
formé; nous t'ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon
lui semblera, de ne jamais ôter la clef du buffet du garde-manger, de
lui permettre de goûter au bouillon, et même d'y tremper une croûte de
pain quand cela lui sera agréable; de mettre de côté pour lui quelques
pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci à ton maître; enfin
d'avoir pour le susdit Rossignol tous les égards que mérite le plus beau
modèle de la capitale: si tu manques à tout cela, nous t'en ferons voir
de cruelles. Lève les yeux pour nous souhaiter le bonjour.
Thérèse a beaucoup de peine à se décider à ôter ses mains de devant ses
yeux; enfin, après quelques minutes d'hésitation, elle lève doucement la
tête. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau,
le fait tomber à terre; et le squelette paraît à découvert devant la
vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus où elle en
est, Thérèse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du
paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors privé d'air, se démène et
pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit
qu'elle est assise sur un nid de démons, car elle sent qu'on donne des
coups de pied et des coups de poing à ce qui lui sert de banc. Elle
vient de se lever... lorsque, m'apercevant de sa frayeur, et voulant la
faire cesser, je m'avance brusquement, dans l'intention d'aller lui
apprendre la vérité; mais je n'ai pas pensé à ôter mon casque ni à lever
ma visière. En voyant un chevalier s'avancer vers elle, Thérèse ne doute
plus que tous les morts de l'atelier ne soient ressuscités; et, saisie
d'une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur
Rossignol, qui vient d'ouvrir le couvercle pour se donner de l'air, et
reçoit sur lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couché dans
le fond du coffre.
Rossignol crie, parce qu'il est obligé de porter Thérèse: celle-ci se
croit livrée à toute la fureur du démon. Rossignol, qui étouffe, la
pince, la pousse en jurant comme un possédé. Thérèse, qui a perdu la
tête, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lève pas, parce
qu'elle croit que l'atelier est occupé par une légion de spectres.
--Otez-vous!... mille pipes!... ôtez-vous donc! crie le beau modèle!
Sac... position!... j'étouffe... Allons donc, la vieille!...
comptez-vous rester sur moi jusqu'à demain?--Ah! Belzébuth!...
Astaroth!... Asmodée!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me
soumets...--Eh! non, sacrebleu! je n'en veux rien faire. Allons, la
petite mère, baissez vos jupons, ou je claque...--Mon cher grand-père,
c'est vous qui l'aurez voulu... que votre volonté soit faite...--Au
diable le grand-père et toute la famille! Voilà une jolie Vénus qui
m'est tombée là!
Je riais aux éclats... tout à coup on ouvre la porte, et M. Dermilly
paraît au milieu de nous. Que l'on juge de sa surprise en me voyant
couvert d'un vêtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son
modèle sont encore dans le fond du coffre.
--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le peintre en courant au coffre,
d'où il retire Thérèse pendant que je jette loin de moi mon casque et
mon manteau.
--Ah! c'est mon maître!... c'est mon cher maître! je suis sauvée! dit
Thérèse en remettant son bonnet, qui s'est défait pendant la bataille.
--Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi,
André, avec un casque... une tunique?...
--Est-il possible! dit la vieille, c'est André!... et c'était ce coquin
de Rossignol qui me pinçait là-dedans!...--Eh! oui, morbleu! dit le
modèle en se levant à son tour: il y a deux heures que je vous crie de
vous lever et que vous m'étouffez!...
--M'expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous.
Rossignol s'occupait de refriser ses cheveux; Thérèse reprenait sa
respiration et se reposait de la fatigue du combat.
Je m'avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement tout ce qui
s'est passé en lui demandant pardon d'être venu dans son atelier sans sa
permission. Pendant mon récit, Thérèse s'écrie à chaque
instant:--C'était ce coquin de Rossignol! j'aurais dû m'en douter!
Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l'ail à faire
reculer!...
Je m'aperçois que M. Dermilly a beaucoup de peine à ne pas rire;
cependant lorsque j'ai fini il prend un ton sévère et dit à son
modèle:--Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile
que vous reveniez. Vous ne voulez pas être raisonnable et vous conduire
sagement; il y a longtemps que je vous ai prévenu: je ne veux point d'un
modèle qui met toute ma maison sens dessus dessous.
--Comment, monsieur!... s'écrie Rossignol, qui, pendant ce discours,
lance à Thérèse des regards furibonds, parce que cette vieille folle
vient se jeter sur moi et me prend pour un _Astaroth_, vous tournez cela
au sérieux! C'était une simple plaisanterie, dans le but d'un moment de
récréation.--Oh! ce n'est pas pour cela seulement... vous m'avez
entendu.--Monsieur, j'ai reçu de vous vingt francs d'avance; c'est
quatre séances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour
cela.--C'est inutile!... je vous en fais cadeau.
--Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit
Rossignol en passant derrière un tableau, où il met sa chemise, son
gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous
les payerai! Et ce n'est pas à Rossignol que l'on fait de ces
choses-là!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un
torse dans mon genre... J'ai un corps antique!... c'est du bon style...
Je vous défie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez
donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y
reviendrez, monsieur, et ce n'est point un bouillon ou une cuisse de
volaille qui doivent brouiller des artistes.