Je cède aux désirs de Manette, d'abord pour lui faire plaisir, et

bientôt parce que j'en goûte aussi avec elle. A dix ans le chagrin

s'oublie si vite!

Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de

franchise, de gaieté; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents

blanches et bien rangées; ses cheveux châtains forment sur son front des

boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le

contentement et la santé.

De mon côté, j'entends dire souvent par les bonnes qui viennent me

chercher à ma place:--Comme il devient gentil, cet André!... comme il

grandit!... cela fera un bien joli garçon.

Ces doux propos me font rougir, mais l'instant d'après je les oublie, et

je ne songe point à en tirer vanité, car je me rappelle que dans mon

pays on se moquait des jeunes gens qui s'occupaient trop de leur figure,

et que mon père me disait:--André, un garçon qui se mire est digne de

porter des jupons et un bonnet.

Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourrée

des montagnes, le père Bernard sourit en nous regardant, et je l'entends

dire à demi-voix:--Ils seront, morgué! gentils tous les deux.

CHAPITRE XI

RENCONTRE, ACCIDENT.--NOUVEAU PROTECTEUR.

J'ai déjà onze ans et quelques mois; j'ai fait deux autres envois

d'argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma

bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que

Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à

manger, et qu'elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des

nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas

plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que

mon pauvre frère ne soit mort; s'il vivait, il aurait donné de ses

nouvelles au pays.

Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre

demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car

Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien

travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l'heure du

dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe

malade!...

Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet

élégant s'arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans

une grande maison. J'ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel

souvenir me frappe! ce n'est point une illusion, c'est bien lui!...

c'est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais;

et, quoiqu'il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi

laid qu'il était alors. Voilà son oeil couvert d'un taffetas noir, sa

petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c'est bien lui!...

quel bonheur, je l'ai enfin rencontré!

Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois plus; que

vais-je faire?... L'attendre; il faut bien qu'il sorte, son cabriolet

est là. Oh! certes, je l'attendrai, dût-il rester jusqu'au lendemain; je

suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu'il a laissé chez

nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire

perdu.

Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle

maintenant qu'on l'appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j'ai les yeux

fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce

n'est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.

Au bout d'une demi-heure, qui m'a paru bien longue, j'entends enfin

marcher derrière moi; c'est ce monsieur qui sort de la maison. Le

coeur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c'est moi qui

vais obliger ce monsieur; mais il a l'air si peu agréable! Je m'approche

de lui cependant, et je me décide à parler.

--Monsieur... monsieur...--Laisse-moi tranquille, petit

drôle...--Monsieur, c'est chez nous que... il y a quatre ans...--Veux-tu

t'en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m'écoute point et

regagne son cabriolet.

--Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m'entend pas...

je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...

--Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s'écrie-t-il en se

retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des

fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent

le dépenser chez le pâtissier.--Mais, monsieur, je ne vous demande

rien.... au contraire, c'est moi qui vais vous donner quelque chose.

Il ne m'écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son

domestique de partir. O ciel!... il va s'éloigner, et peut-être ne le

rencontrerai-je plus!... Je veux m'attacher à la voiture, je tâche de me

faire entendre...--Gare! gare! crie le valet. Je ne l'ai pas écouté...

le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte

secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang

coule... j'ai jeté un cri que m'arrache la douleur... et je n'ai plus la

force de me relever.

En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte...

on crie après le maître du cabriolet, après le cheval, après le

domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le

danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point.

Un jeune homme perce la foule en s'écriant:--C'est son cabriolet!... Il

n'en fait pas d'autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir

celui qu'il a blessé.

Ce jeune homme s'approche de moi, m'examine avec intérêt en

disant:--Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa

mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait

lui-même au fond d'un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah!

pauvre enfant! je veux réparer le mal qu'il t'a fait!...

Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s'assure que je ne suis

blessé qu'à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte

avec moi, il ordonne au cocher d'aller doucement. Malgré cela le

mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance...

mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n'entends plus rien.

En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans

de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se

croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois

rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon

image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la

grimace... Oh! c'est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m'a mis sur

la tête un fichu de soie; en dessous j'ai des linges, un bandeau qui me

serre fortement; j'y veux porter la main... je sens que j'ai mal à cette

place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me

souviens de tout maintenant.

Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m'ont

secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m'entoure est

superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans

la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je

suis bien faible, et j'ai de la peine à avancer mon bras.

Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l'appartement, je

puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux,

des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des

campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en

or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que

Bernard le porteur d'eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils

où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s'ils m'attendent

encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute

elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.

Cette idée m'arrache un soupir. J'entends du bruit; une vieille femme

entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du

lit.--Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!...

C'est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...

--Madame!... madame!... dis-je d'une voix faible. La bonne femme vient

aussitôt s'asseoir près de mon lit en me faisant signe de me

taire.--Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du

mal... Le médecin l'a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands

soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux

l'impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c'est naturel;

écoutez-moi: C'est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque

le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M.

Francornard n'en fait jamais d'autres... encore l'autre jour, il a

renversé la boutique d'une marchande de sucre d'orge... mais elle les

lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique;

et, pendant huit jours, ses chiens n'ont mangé que du sucre d'orge...

Voilà ce que c'est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n'a

qu'un oeil! je vous demande s'il peut voir en même temps à droite et à

gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute...

les petits garçons n'écoutent jamais lorsqu'on crie _Gare!_ et il semble

qu'ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une

voiture...--Ah! madame...--Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez

fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et

conduire ici. C'est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un

homme fort sensible!... trop sensible même!... car...--Mais, madame,

depuis quand?...--Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous

parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait

d'abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers

secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire

prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit

homme...--Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...--Ah!

quel bavard que ce petit garçon!... voyez s'il pourra se taire!... vous

vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur

s'occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant

votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine

un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l'a vu, il a

poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et

puis il s'est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder.

Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait

pas extasié devant une croûte. Il n'en revenait pas d'avoir trouvé cela

sur vous; il s'écriait: Où l'a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille

autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui

répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état!

Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a

déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a

couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts

d'heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce

matin, il m'a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà

ce qui vous est arrivé, mon ami, j'espère que vous n'êtes pas trop

malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne

parlerez pas.

A la fin du discours de la vieille bonne, j'ai mis la main sur ma

poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il

ne m'avait pas quitté d'une minute depuis mon départ de chez ma mère.

Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d'une voix entrecoupée:

--Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...--Je vous ai dit,

mon enfant, que c'était mon maître qui l'avait; il vous le rendra!...

n'avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...--Ah!

madame, maman m'avait tant recommandé de ne point le perdre!...--Il

n'est point perdu, puisque c'est monsieur qui l'a. Est-ce le portrait de

votre mère? de votre soeur? de votre père?... Je crois que c'est un

portrait de femme, mais je n'ai pas eu le temps de bien voir... et je

n'avais pas mes lunettes.

J'allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit

dans la pièce voisine.

--Voilà monsieur! s'écrie-t-elle.

Au même instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit à trente ans,

d'une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s'est

approché de moi sur le boulevard.

--Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant à la bonne.--Oh!

monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il

bavarderait comme une pie!... Mais je suis là pour faire respecter

l'ordonnance du médecin.--Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!...

quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...--Il est certain que

cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l'autre jour un

modèle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de

l'histoire ancienne, il me semble que ce petit garçon...--Laissez-nous,

Thérèse, je vous appellerai si j'ai besoin de vous...--Oui, monsieur. Et

la vieille bonne s'éloigne en répétant entre ses dents que je ferais à

merveille le fils de madame Andromaque.

--Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui

est venu s'asseoir auprès de moi.--Je suis bien, monsieur... Je n'ai mal

qu'à la tête. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour

moi.--Vous ne me devez point de remercîment, mon petit ami; j'ai dans

l'idée que je ne fais qu'acquitter une dette sacrée... Vous sentez-vous

assez de force pour me répondre sans trop vous fatiguer?--Oh! oui,

monsieur; je puis bien parler.--Dites-moi alors de quel pays vous êtes

et depuis quand vous habitez Paris.

Je conte mon histoire au monsieur. Il m'écoute avec beaucoup

d'attention; il paraît prendre un grand intérêt à tout ce que je dis. Il

est touché du chagrin que je ressens encore d'avoir perdu mon frère; et

quand j'en viens au père Bernard et à Manette, il s'écrie:--Le brave

homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d'où

vient-il? l'avez-vous trouvé? vous l'a-t-on donné? Dites la vérité, mon

ami. Ah! vous ne savez pas quel intérêt j'ai à connaître cette

circonstance.

Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrêtés dans notre

chaumière; je n'oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite

fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir,

l'attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m'écoute; mais

quand j'en viens à la blessure que s'est faite mon père en courant la

nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dévouement en

arrêtant la voiture qui roulait vers un précipice, le vieux monsieur lui

a donné un petit écu, alors le jeune peintre ne peut plus se contenir:

il se lève, court comme un fou dans la chambre en s'écriant:--Est-il

bien possible!... Quel coeur sec!... quelle âme ingrate!... chère

Caroline!... Et voilà l'époux qu'on t'a donné! Sans le père de cet

enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort,

victime peut-être des suites de son zèle, de son humanité... Mais du

moins je tâcherai de rendre à son fils une partie du bien qu'il nous a

fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra

jouir du fruit de sa bonne action.

--Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus!

En disant cela, ce monsieur m'embrasse; et, oubliant que je suis blessé,

il serre ma tête dans ses mains. La douleur m'arrache un cri; le jeune

peintre est désespéré et s'écrie:--Allons! je veux lui servir de père,

et je l'étouffe à présent... et j'oublie sa blessure...--Oh! ce n'est

rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...--Quoi, mon ami?--Ce

portrait que j'avais là... J'ai juré à ma mère de ne le donner qu'à ceux

auxquels il appartient; hier seulement j'ai rencontré ce petit monsieur

borgne qui s'est arrêté chez nous; je l'ai reconnu sur-le-champ; j'ai

couru après lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m'a pas écouté, il

est monté dans son cabriolet, et c'est alors qu'il m'a renversé et que

j'ai été blessé.

--Pauvre garçon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu

portes depuis si longtemps; mais ce n'est pas à monsieur le comte qu'il

faut remettre cette image chérie, il est indigne de la posséder!...

Bientôt tu verras celle... Ah! si elle était à Paris, aujourd'hui même

elle aurait trouvé le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientôt,

je l'espère; en attendant, reprends ce médaillon, dont tu as été si

fidèle dépositaire...

Le monsieur tire le portrait de son sein; et, après l'avoir considéré

quelque temps avec amour, il le repasse à mon cou. Je me sens alors plus

tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je

m'écrie:--Monsieur... et le père Bernard?... et Manette?...

--Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces

bonnes gens sont dans l'inquiétude; hâtons-nous de la faire cesser.

Thérèse! Thérèse!

La vieille bonne arrive.--Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que

l'on aille rassurer les bons amis de cet enfant.

J'ai donné l'adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au

commissionnaire. Depuis un quart d'heure, sa vieille bonne lui

dit:--Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé...

il y a une heure qu'il se promène en chemise dans l'atelier. C'est ce

mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps

presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu'il est en

Romain, qu'il représente _Mutius-Cervelas_. Qu'il fasse _Cervelas_ tant

qu'il voudra, ce n'est pas une raison pour qu'il vienne goûter à mon

bouillon!... C'est d'ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de

lui défendre de quitter l'atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.

--Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant,

je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m'avertiras

lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.

--Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme

vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné.

Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on

ne veut pas m'écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du

bien.

Dormir, cela m'est impossible maintenant: je suis encore tellement

étonné de tout ce qui m'est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour

moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis

si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder

près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien

raison de dire qu'il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce

qu'il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur

d'eau est aussi mon bienfaiteur; je n'oublierai jamais ce qu'il a fait

pour moi.

J'entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon

coeur tressaille... Ah! ce sont eux, j'en suis sûr. On ouvre la porte;

Thérèse dit en vain: Attendez que j'aille voir s'il dort... Ne le faites

pas parler, surtout! On ne l'écoute pas. Les voilà... ils sont là, près

de moi!... ils m'entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes!

Qu'on est heureux d'être aimé ainsi!

--Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j'ai la force de dire;

l'émotion m'ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la

jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuyée sur

mon oreiller.--Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d'eau, si tu

savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J'ai

passé toute la nuit à te chercher, et Manette n'a pas cessé de pleurer

son frère!...--C'est donc votre fils? dit Thérèse.--Non, madame; mais

c'est tout de même, je l'aimons comme s'il m'appartenait...--Mon père,

regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal,

mon cher André?--Non... oh! c'est passé...--On nous a dit qu'un

cabriolet t'avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au

moins? Ah! c'est qu'il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire,

mon garçon; et tu as été bien maltraité?--Vraiment oui, dit la vieille

bonne; M. le docteur trouve la blessure _conséquente_.

Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s'incline; il ne sait

s'il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point.

Elle s'est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la

glace, et elle me dit tout bas:--André, on doit bien dormir dans un si

bon lit!

M. Dermilly s'empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait

mille remercîments pour les soins qu'il m'a prodigués.--Mais comment

allons-nous l'emmener, dit le porteur d'eau?--L'emmener!... Oh! il ne me

quittera pas qu'il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre;

et alors même j'espère...--Mais, monsieur, il va vous gêner... et je

craignons...--Non, brave homme, je vous le répète, je m'intéresse au

sort de cet enfant; son père a sauvé l'existence à quelqu'un qui m'est

bien cher... J'en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait

dont je suis l'auteur...--L'auteur?... Comment, monsieur... c'est

vous?...--Oui, c'est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le

portrait.--En ce cas, monsieur doit la connaître?--Sans doute; et, ainsi

que moi, elle voudra, j'en suis certain, contribuer à assurer le sort

futur de cet enfant.

Le bon porteur d'eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce

qu'il entend, et il me dit:--Tu avais raison, André, de croire que cette

belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon

garçon...--Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à

toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je

veuille le priver de vos caresses; André sera d'ailleurs maître de

suivre sa volonté... Mais j'ai lu dans son coeur, et, quel que soit le

parti qu'il prenne, je vous réponds qu'il ne sera jamais ingrat.--Oh!

j'en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune,

je sommes trop juste pour vous en empêcher.

Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris

de cette marque d'amitié de la part d'un monsieur élégant; il n'en serre

pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à

Manette:--Allons! viens, mon enfant, il faut que j'aille faire mon

ouvrage; demain nous reviendrons voir André.

Manette n'a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly,

elle ne s'est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu'elle

aperçoit dans l'appartement. La vue des tableaux lui arrache des

exclamations de surprise, et quand son père l'appelle, elle le regarde

et ne bouge point.

--Eh bien! viens-tu, petite?...--Et André, mon père?--André ne peut pas

se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir

soin.--Comment! il ne revient pas avec nous?...--Nous viendrons le voir

demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.--Ah!

je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.--Eh quoi!

Manette, tu veux m'abandonner... Ce n'est pas assez que je sois privé

d'André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout

seul... je n'aurai plus personne auprès de moi!

Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de

son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son

père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous

les deux m'embrassent encore, et s'éloignent, Bernard en me souriant,

Manette en pleurant amèrement.

La vue des larmes de ma soeur a fait couler les miennes. M. Dermilly

n'a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu'il me

voit disposé à me livrer au repos.--C'est bien heureux! dit alors la

vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille...

L'a-t-on fait parler!... et puis on veut qu'il guérisse... est-ce que

c'est possible!

La bonne femme ferme mes rideaux, et je l'entends murmurer en

s'éloignant:--Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que

pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à

mon ragoût. Voilà ce que c'est que d'avoir un atelier qui tient à son

appartement... Monsieur dit que c'est commode... c'est possible; mais

Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m'a coûté de pots de

confiture!

CHAPITRE XII

L'ATELIER DU PEINTRE.--M. ROSSIGNOL.

André le Savoyard · 第 9 / 34 段