Je suis éveillé par une voix qui me crie:--Prends garde, petit, tu

barres le passage de notre allée, qui n'est déjà pas trop grande...

Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par

hasard?

On me secoue fortement le bras; j'ouvre les yeux: il fait grand jour, et

je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l'était mon père, en

pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête,

et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont

attachés deux seaux.

La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté

devant moi et m'examine avec intérêt. En m'éveillant, ma première pensée

est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se

remplissent encore de larmes.

--Eh ben! petit, tu ne réponds pas?--Ah! monsieur, auriez-vous vu mon

frère?...--Qu'est-ce qu'il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce

qu'il demeure dans ce quartier? C'est peut-être une de mes

pratiques?--Mon frère a sept ans, il s'appelle Pierre, il est Savoyard

comme moi; nous sommes arrivés d'hier seulement à Paris; nous venons de

chez nous, de Vérin, auprès de l'Hôpital; notre père est mort il y a

quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car

nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle.

Il a bien fallu partir; mais j'avais promis à ma mère de ne jamais

quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu'il n'est pas

aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés

devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de

manger un enfant et de lui donner douze sous s'il se laissait faire...

Moi j'ai cru que c'était pour rire...--Par Dieu! mon garçon, tu avais

raison, c'était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles

qui l'écoutaient!--Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout

bas:--Laisse-toi faire... c'est pour jouer. Cependant il a fait

déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a

sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et

qu'il s'est sauvé sans penser à moi. J'ai voulu le rattraper, j'ai couru

bien longtemps! mais je ne l'ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et

j'étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j'ai dormi

jusqu'à présent.

A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d'eau

l'intérêt et l'attendrissement. Quand j'ai fini, il passe sa main sur

ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.

--Tu n'as pas menti, petit?--Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais,

je l'ai promis à ma mère.--Et que comptes-tu faire ce matin?--Chercher

mon frère... Il faut bien que je le retrouve...--Ça n'est pas aussi

facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans

quel quartier as-tu perdu ton frère?--Mon Dieu! je n'en sais rien,

monsieur... C'était une grande place... entourée de maisons...--Ah! ce

n'est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d'hier,

ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...--Est-ce que

je ne le retrouverai pas, monsieur?--Dame! ça sera peut-être long!... Et

pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu

de l'argent pour vivre?--Mon Dieu, non, monsieur, mais j'en suis bien

content!--Pourquoi cela?--C'est que nous avions encore sept sous, et au

moins, c'est mon frère qui les a!

Le porteur d'eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une

petite tape sur la joue en ma disant:--Tu es un bon garçon... tu aimes

bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours

pleurer, ça n'avance à rien. Tu n'as pas déjeuné, tu dois avoir

faim?--Oui, monsieur, car je n'ai pas mangé depuis hier trois heures;

mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je

déjeunerai.--Ah! oui! tu crois qu'on trouve comme cela tout de suite une

cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de

ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien

fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n'est que cinq heures et

demie... D'ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.

En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu'il laisse

dans un coin de l'allée, puis il monte l'escalier en me faisant signe

de le suivre. Je grimpe derrière lui; l'escalier n'est pas large, et on

ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons

jusqu'au haut de la maison, et lorsqu'il n'y a plus de marches, mon

conducteur s'arrête enfin et frappe à une porte en criant:--Manette!

Manette!... Allons, dépêche-toi!

Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte.

Elle n'est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses

traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais

elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et

un air si gai, que l'on a du plaisir à la regarder.

--Tiens!... c'est toi, papa, s'écria Manette en nous ouvrant; puis elle

me regarde avec étonnement.--Allons, ma petite, dit le porteur d'eau en

me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de

déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.

Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde

autour de moi: l'appartement du porteur d'eau me rappelle un peu notre

chaumière, l'ameublement n'est guère plus élégant. Nous sommes dans une

grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit,

puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j'aperçois un petit cabinet

avec une croisée et un autre lit, et j'ai vu tout le logement de mon

protecteur.

Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du boeuf; je ne me

fais pas prier pour manger: à huit ans, si le chagrin fait oublier

l'appétit, il ne l'ôte pas entièrement.--Oh! comme il avait faim! dit la

petite en me regardant manger; et son père sourit en répétant:--Ce

pauvre garçon!...

Mais, au milieu de mon déjeuner, je m'arrête... Une pensée subite ne me

permet plus de continuer:--Si Pierre n'avait pas de quoi déjeuner,

lui!... dis-je en levant les yeux au ciel--Ne crains rien, mon petit, me

dit le porteur d'eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim;

d'ailleurs n'a-t-il pas sept sous?...

--Je l'avais oublié, mais ce souvenir me rend l'appétit.--Écoute, mon

garçon, me dit le père de Manette lorsque j'ai fini de me restaurer, je

m'intéresse à toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton

frère... pour tes parents... Enfin, je veux t'être utile, si je puis. Je

ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat, moi; mais, en Auvergne,

nous sommes de braves gens aussi!... Et le père Bernard est connu comme

tel dans le quartier; ma réputation est nette comme ce verre... Je ne

suis pas riche, je n'ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre

femme m'a coûté de l'argent!... Mais je puis te loger sans que cela te

coûte rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c'est là où couchait mon

frère... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te

mettrai là un matelas, de la paille fraîche!... Eh! morbleu! tu seras

couché comme un prince... tu travailleras de ton côté; puis, tu mangeras

chez nous. Je n'ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui

commence déjà à savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se

charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frère, il viendra loger

avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit,

cela te convient-il?

--Oh! oui, monsieur, vous êtes bien bon! dis-je au père Bernard, mais je

voudrais bien retrouver Pierre!...--Tu le chercheras tout en

travaillant; de mon côté, je vais demander partout, m'informer dans

chaque quartier...--Ah! monsieur, je vous en prie, n'y manquez

pas!...--Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voilà six

heures, il faut que j'aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je

vais te montrer comment on ouvre la porte de l'allée... Et si tu te

perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprès de

la rue Saint-Antoine... Le père Bernard! D'ailleurs tu reconnaîtras bien

la maison.

Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tête à

Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions déjà

passé six mois ensemble. Je descends derrière le bon porteur d'eau; j'ai

toujours le coeur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme,

qui s'en aperçoit, me répète à chaque instant:--Allons, prends courage,

petit, tu retrouveras ton frère!... et d'ailleurs, il y a une

Providence; elle a veillé sur toi, elle en fera autant pour lui.

--C'est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec

cela on va loin.

--A propos, me dit le père Bernard quand nous sommes dans l'allée, je ne

t'ai pas encore demandé ton nom?--Je m'appelle André... et mon frère

Pierre.--Oh! ton frère! je le sais... André, regarde bien notre porte,

notre rue, Vieille rue du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu

iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop

tard, mon garçon; dès que le jour baisse, il faut rentrer manger la

soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m'informer de

ton frère.

Le père Bernard me quitte, et me voilà seul dans la rue. Je ne m'éloigne

qu'après avoir bien examiné l'extérieur de la maison où l'on vient de me

donner un asile. Mon pauvre frère! me dis-je en marchant, si je te

retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d'eau, qui veut

bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai.

Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d'ailleurs il

est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouvé aussi quelqu'un qui

l'aura logé pour rien.

J'avance dans cette ville, où je ne suis que depuis vingt-quatre heures;

mais déjà tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de

la veille. Je vois maintenant d'un oeil indifférent ces belles

boutiques, ces étalages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces

curiosités que je ne pouvais me lasser d'admirer hier. Mais mon frère

n'est plus auprès de moi pour partager mon plaisir!... C'est lui que je

cherche partout où je vois du monde rassemblé. A peine si j'ai le

courage de crier de temps en temps:--Ramoner la cheminée!... et

cependant la journée s'écoule, et je n'ai rien gagné. J'aperçois des

enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant

devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n'ai point

envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et

d'ailleurs, je ne chercherai jamais à obtenir quelque chose à force

d'importunités, quoiqu'on m'ait dit cependant que c'était comme cela que

l'on faisait fortune à Paris.

Au milieu du boulevard j'entends le son du cor, de la clarinette et des

tambours... C'était une musique comme celle que faisaient les

domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des

enfants. Je cours du côté de la musique... J'aperçois un monsieur

habillé en Turc qui porte une énorme pièce de bois sur le bout de son

nez. Ah! l'on avait bien raison de me dire qu'à Paris on voyait des

choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne

trouve pas mon frère; et comme le Turc annonçait qu'il allait enlever un

enfant par les cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes à mon

cou, de crainte qu'il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la

société.

Le jour baisse, il faut retourner chez le père Bernard. Je demande la

Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la

maison; mais quand je suis dans l'allée, je songe que je n'ai rien gagné

de la journée, et je n'ose plus monter l'escalier. Cependant mon estomac

crie: le porteur d'eau est si bon! ils m'attendent peut-être; il faut

toujours rentrer pour me coucher, je n'ai pas besoin d'argent pour cela.

Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le père Bernard et Manette

déjà assis devant une table sur laquelle est le dîner, qui sert aussi de

souper, parce qu'on se couche de bonne heure, afin d'être levé de grand

matin.

--Arrive donc, André, nous t'attendions, me dit le porteur d'eau; je

commençais à craindre que tu n'eusses oublié le nom de notre rue. Et

puis, ce Paris est si grand! il faut de l'habitude pour marcher dans

toutes ces rues et à travers ces voitures, qui ne se gênent pas pour

écraser le pauvre monde.

J'entre d'un air honteux, et je vais m'asseoir dans un coin de la

chambre quoique l'odeur du dîner redouble ma faim.

--Eh bien! qu'est-ce que tu vas faire là-bas, petit? est-ce que tu ne

vois pas que nous dînons?--Oh si! je le vois bien...--Pourquoi donc ne

viens-tu pas te mettre à table?--C'est que... je n'ai pas faim, monsieur

Bernard.--Tu n'as pas faim? tu as donc dîné en chemin?--Non... je n'ai

rien mangé.--Et tu n'as pas faim? C'est bien drôle, ça!

Le porteur d'eau m'examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent

vers le dîner, ne lui paraissaient pas d'accord avec ma

bouche.--Morbleu! je veux que tu dînes, moi, reprend-il au bout d'un

instant: faim ou non, tu mangeras.

--Mais, c'est que... c'est que... je n'ai rien gagné de la journée!

dis-je en m'avançant lentement vers la table. A ces mots, le père

Bernard court à moi, me porte sur une chaise à côté de la

sienne.--Comment, petit imbécile, c'est pour ça que tu ne voulais pas

dîner!... Est-ce ta faute, si tu n'as rien trouvé à faire? n'en faut-il

pas moins que tu dînes? et tant que j'en aurai pour moi et ma fille, n'y

en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t'avise

plus de me dire encore de pareilles bêtises, ou je te donnerai des

coups pour te rendre l'appétit.

Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chère; il

m'étoufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne

satisfasse pas mon appétit.

--Mon garçon, me dit-il, dans tous les états il y a de bons et de

mauvais jours. Tu arrives au commencement de l'automne: la saison n'est

pas encore bonne pour les cheminées; mais quand tu connaîtras mieux

Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est

intelligent et honnête on parvient à gagner de l'argent. Mais, je te le

répète, plus de façons comme aujourd'hui; tant mieux quand tu auras été

heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n'en serons pas

moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t'ai offert un asile

sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t'ai pas

demandé si ta bourse était bien garnie.

J'embrasse ce bon Auvergnat qui me témoigne tant d'amitié; et dans ses

bras je sens que je ne suis plus seul à Paris. Manette vient aussi se

jeter sur le sein de son père; tout en l'embrassant, elle me sourit. Je

lis dans ses yeux qu'elle veut m'aimer aussi, et je la regarde déjà

comme ma soeur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir

rencontrés!... Ah! mon pauvre frère, puisses-tu, comme moi, t'être

endormi devant quelque allée obscure, demeure de l'ouvrier honnête et

laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d'un

palais, d'où vous chassent le matin des valets insolents.

Le soir, le père Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur

les quartiers voisins. Je l'écoute avec attention, car je veux profiter

de ses avis afin d'être bien vite en état de gagner de l'argent comme

commissionnaire. Il s'est informé de mon frère dans toutes les rues où

il a été; mais ainsi que moi, il n'en a appris aucune nouvelle. Où donc

Pierre s'est-il fourré?

Quand on a porté de l'eau toute la journée, on a besoin de repos le

soir. Bientôt le père de Manette fait signe à la petite, qui va se

coucher dans le cabinet; je monte à la soupente, où l'on m'a arrangé un

lit; j'avais dormi la veille sur le pavé; on doit juger si je me trouvai

bien dans ma nouvelle chambre à coucher.

Le lendemain en m'habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le

médaillon que je portais toujours sur moi; j'avais oublié de parler de

ce portrait au père Bernard. Il aperçoit le bijou, sa figure se

rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d'approcher, tandis que

Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le

portrait.

--Qu'est-ce que cela, petit? d'où cela te vient-il? depuis quand as-tu

ce bijou? et pourquoi ne m'en as-tu pas parlé?

Je m'empresse de raconter au porteur d'eau l'histoire du portrait. A

mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bonté

habituelle; et quand j'ai fini, il m'embrasse en me disant:--Pardon, mon

petit; c'est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave

garçon.

Manette grille de considérer à son aise le portrait; je l'ôte un moment,

et le donne à son père. Tous deux l'examinent longtemps. La jolie dame!

dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...--Oui, dit le porteur

d'eau en me rendant le bijou, c'est une belle femme, mais il y en a tant

dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher André, je crois

bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant

vingt ans sans rencontrer celui ou celle à qui il appartient.

--Moi, je conserve l'espérance de trouver le petit monsieur borgne, et

je remets précieusement le médaillon sous ma veste. Puis je sors avec le

père Bernard pour commencer ma journée et chercher encore mon frère.

Je ne suis pas plus heureux du côté de Pierre; mais du moins j'ai eu

deux cheminées à ramoner, et je rentre tout fier présenter au porteur

d'eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au

bout de l'année, mon garçon, je te donnerai ce qui te restera pour ta

mère.

Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais différents

quartiers de Paris; j'ai de la mémoire; on me trouve de l'intelligence,

et on m'emploie souvent. Plus d'un beau monsieur me donne à porter un

billet bien plié, et qui sent le musc ou la rose.--Va, cours, me dit-on;

tu demanderas la dame: si c'est un monsieur qui t'ouvre la porte, tu

diras que tu viens voir si l'on a des cheminées à faire ramoner, et tu

ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je

fais exactement ce qu'on me dit; quand je rapporte une réponse, les

beaux messieurs se montrent généreux; quand je n'en ai pas, je reçois

peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reçois quelquefois

que des reproches. Les jeunes filles sont plus justes; elles me payent

toujours, lors même que la réponse paraît les affliger; mais elles

m'accablent de questions; et il faut une grande mémoire pour les

satisfaire:--Y était-il?--Lui as-tu remis la lettre à lui-même?--Que

faisait-il?--Que t'a-il dit?--Était-il seul?--A-t-il eu l'air content en

la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m'adresser

la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre à un

monsieur.

Le temps s'écoule; près de Manette et de son père je serais heureux si

le souvenir de mon frère ne revenait souvent troubler ma joie; je n'ai

pu le découvrir; le père Bernard n'a pas été plus heureux; et cependant

nous l'avons cherché dans tous les quartiers de Paris. Je n'ai point osé

apprendre cet événement à ma mère; d'ailleurs, ce n'est qu'au retour du

printemps que je puis lui envoyer mes épargnes, et le bon porteur d'eau

me dit qu'il est inutile de l'affliger d'avance, et que peut-être Pierre

lui donnera de ses nouvelles de son côté.

Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants

de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que

lorsqu'il se présente une occasion. Malheureusement je ne sais pas

écrire, c'est un de mes chagrins; mais le père Bernard, qui n'en sait

pas plus que moi, prétend que cela n'est pas nécessaire pour faire son

chemin, et qu'avec une langue on s'explique aussi bien qu'avec une

plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire

toute sa vie... mais pour faire fortune!...

--Tu as de l'ambition, André, me dit quelquefois le porteur d'eau. Tu

voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...--Ah! je voudrais

seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mère, mes frères et

vous, père Bernard, ainsi que Manette...--Bon, mon garçon, nous sommes

bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont

au-dessus de nous!

Le brave porteur d'eau a de la philosophie, parce qu'il n'est pas

ivrogne et qu'il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir

une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui

donner tout cela quand je serai riche.

Ma bonne mère m'avait dit que le médaillon ferait mon bonheur; cependant

je l'ai toujours, et je ne peux découvrir ceux auxquels il appartient.

Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m'amuse à

considérer le portrait; alors Manette vient se placer derrière, pour le

voir aussi tandis que son père me dit:--Oui, regarde-le bien!... C'est

tout ce que tu en retireras.

L'été est revenu. Le père Bernard connaît un brave homme qui se rend en

Savoie: je puis donner de mes nouvelles à ma mère... je puis lui envoyer

le fruit de mon travail. C'est le porteur d'eau, auquel chaque jour je

donne mon argent, dont il ne prend que ce qu'il juge convenable pour ma

nourriture, qui me présente un petit sac de cuir: je l'ouvre... il

contient cent dix francs... quelle somme! je n'en puis revenir! J'ai

tout cela à envoyer à ma mère!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la

nouvelle de ma séparation d'avec Pierre lui cause du chagrin, j'espère

du moins que ceci pourra l'adoucir.

Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu'il faut

m'acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me

trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant

d'argent! d'ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes

épargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tôt,

me coucher plus tard...--Et te rendre malade, me dit Manette: car on

pense bien que nous n'avons pas été longtemps sans nous tutoyer; à notre

âge, c'est si naturel! C'est une bien bonne fille que Manette, elle

aussi sera bonne travailleuse; elle n'a que neuf ans, et déjà c'est elle

qui a soin de notre petit ménage. Toujours gaie, toujours chantant,

Manette a sans cesse le sourire sur les lèvres. Leste, vive, laborieuse,

elle descend en une minute les six étages de la maison quand il s'agit

de faire quelque chose qui peut être agréable à son père. Ne se

plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d'humeur, Manette nous

attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprêter notre

petit repas. Un baiser de son père la paye de ses peines, et lui fait

oublier l'ennui de la journée: car elle doit s'ennuyer toute seule dans

notre mansarde; mais le père Bernard ne veut pas qu'elle aille courir

chez les voisins, et Manette est obéissante.

Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon

pays; et, de son côté, elle danse devant moi les bourrées d'Auvergne,

riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette

est alors aussi contente que si elle dansait à la guinguette; et moi je

crois en la regardant être encore dans nos montagnes entouré de nos

bons parents.

C'est en nous livrant au travail, en nous délassant par des plaisirs

aussi simples que nous passons encore une année de notre enfance. Ma

mère m'a donné de ses nouvelles; cette bonne mère craint que je ne me

prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d'argent de

longtemps. Elle n'a point reçu de nouvelles de Pierre, et m'engage à

faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie

de témoigner toute sa reconnaissance à l'homme généreux qui m'a

recueilli à mon arrivée à Paris.

Je n'avais pas besoin des ordres de ma mère pour continuer à chercher

mon frère; il ne se passe point de jour où je ne tâche d'obtenir

quelques nouvelles de lui.

Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissipé ma tristesse,

j'ai retrouvé ma gaieté; et comment pourrais-je être triste près de

Manette, qui, à dix ans, est déjà si espiègle, si bonne!... Chère

Manette!... une soeur pourrait-elle m'aimer davantage? Quand elle me

voit rêveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le

bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.

--Ne sois donc pas chagrin, André, me dit-elle, tes gros soupirs ne te

feront pas retrouver plus vite ton frère!... Viens danser avec moi; cela

vaudra bien mieux que de rester là sans rien faire. Obéissez-moi,

monsieur, ou je ne vous aimerai plus.

André le Savoyard · 第 8 / 34 段