je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j'ai voulu
faire comme chez le pâtissier: il n'y avait pas de trou à la cheminée,
je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j'ai été en
bas, je me suis roulé en criant... comme j'ai fait chez cette dame... et
je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas
du tout: une demoiselle m'a donné des soufflets, le vieux qui tenait un
balai m'a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à
moustaches m'a donné des coups de pied... ici... en me disant qu'il me
couperait les oreilles s'il me revoyait!...--Mon pauvre
frère!...--Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m'ont-ils caressé
là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même
chose?--Je n'en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus
t'amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi,
je n'ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n'ai
pas reçu de coups à Lyon, et on m'a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère,
fais comme cela, cela vaut mieux.
Pierre me promet d'être plus sage dorénavant et de descendre par la même
cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte
d'arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère
ne rêve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte
la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur
borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur
rapporter le bijou qu'ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois
que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.
Il ne nous arrive plus rien d'extraordinaire en route; quand nous sommes
employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans
les cheminées voisines de celle qu'il a ramonée. Le peu que nous gagnons
nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le
but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin
dans l'espace. Cette vue ranime notre courage.--C'est Paris! nous
écrions-nous mon frère et moi; c'est là qu'on gagne beaucoup
d'argent!... c'est là qu'on s'amuse!... qu'on voit des spectacles!...
des marionnettes!... qu'on mange de bonnes choses et qu'on fait
fortune!...
Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet
en l'air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu'une fois
à Paris, tout doit nous réussir, et qu'il suffit d'habiter cette ville
pour être heureux!... Mais je n'ai encore que huit ans, et mon frère
n'en a que sept.
Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore
un petit sermon à mon frère.--Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que
nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n'y a pas que des
honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c'est dommage,
mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se
moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de
tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre
argent, parce que nous n'en avons point; on ne se moquera peut-être pas
de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra
faire attention, et ne pas croire à tout ce qu'on nous dira, entends-tu,
Pierre?--Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas
bête!...
Je n'étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à
Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur
nous l'intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept
heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis
au bout d'une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle
différence! il est trois heures de l'après-midi lorsque nous nous
trouvons dans Paris; c'est l'heure où chacun fait ses affaires. Les rues
sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se
croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les
marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands
de légumes, des porteurs d'eau, des ventes à prix fixe; les orgues se
font entendre d'un côté; de l'autre, c'est le violon d'un aveugle; un
peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s'accompagnent avec des
guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands
yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout
ce qu'il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux
tâcher d'avoir l'air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des
voitures et des cris:--A trois sous et demi, choisissez dans la
boutique; à trois sous et demi!--A l'eau! à l'eau!--Deux pièces pour
quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux,
des lotos, des jeux de dominos!...--Régalez-vous, mes enfants, ils sont
tout chauds, ils sortent du four!--Des chaînes pour les montres,
messieurs; assurez vos montres!--Voulez-vous les règles du jeu de piquet
et de l'écarté?--Je vais vous chanter la complainte de ce fameux
criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur
l'air: _C'est l'amour! l'amour! l'amour!_--Voilà le restant de la
vente!--A tout coup l'on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.
Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés
de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par
terre, parce qu'il s'arrête pour regarder dans les boutiques, et
qu'alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser
passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur,
habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit
bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien
plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l'air d'être en
carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère
en s'écriant:
--La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m'a tout sali le genou!
On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette
canaille!
Mon frère s'est sauvé de l'autre côté de la rue, et en regardant si le
beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l'éventaire d'une
marchande d'oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.
--Prends donc garde, Savoyard! s'écrie aussitôt la marchande. Est-ce
qu'il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu'il vient se jeter à corps
perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s'il y
en a une de gâtée, tu me la payeras.
Je m'empresse d'aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je
l'emmène en lui disant:--Fais donc attention, Pierre, regarde donc
devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu'il voit,
qu'il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe.
Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles
chaises... C'est pour de vrai tout ça, n'est-ce pas, André?
J'ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d'un pâtissier.
Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout
bas:--André, as-tu douze sous?--Non, pourquoi cela?--Est-ce que tu
n'entends pas? Tiens, v'là un petit monsieur qui vend douze cents francs
pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le
pâtissier nous régaler.--Laisse donc, Pierre, c'est pour se moquer de
nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t'ai averti qu'à
Paris on faisait tout plein de tours...--Bah! tu crois que c'est pour
rire!--Est-ce qu'on peut vendre douze cents francs pour douze sous?...
Ah! il faut qu'il nous croie bien bêtes!...
Nous voici devant la boutique d'un marchand d'estampes; nous restons
près d'une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous
n'avons rien vu de si joli; ce n'est pas sans peine que nous nous
décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de
monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court
en criant:--Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!
Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans
lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago.
J'admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas,
car on m'a dit qu'à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce
spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce
sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant
avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent
derrière elles. Comme les jeunes filles ont l'air aimable à Paris! Et
puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles
et qui leur marchent sur les talons... ça n'est pas poli, cela. Ah! j'en
vois un qui glisse sa main sous le tablier d'une jeune fille... J'ai
envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le
regarde en souriant; il paraît que c'est un monsieur de sa connaissance.
Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les
entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui
s'ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre
par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore
où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de
merveilles, qu'il nous semble naturel de donner le premier moment au
plaisir d'admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux.
Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le
monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j'ai le
portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois
point, et je commence à penser qu'il ne me sera pas aussi facile de les
rencontrer que je le croyais avant d'être dans Paris.
--Mon Dieu, que c'est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons
la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre
ici!--Certainement. Ça n'en finit pas ici!... Ah! tiens, v'là des
arbres... C'est une promenade! Viens de ce côté; c'est encore plus joli,
et nous n'aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.
Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d'apercevoir.
Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas
la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont
des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous
pièce.--Achetons-en, me dit tout bas Pierre.--Non, mon frère; c'est
encore une attrape, c'est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un
monsieur, placé à la porte d'une petite maison de bois, frappe une toile
avec une baguette en criant que le fameux _Antiantocolophage_ va avaler
des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme
de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.--N'y allons pas, lui dis-je,
c'est encore pour se moquer du monde qu'on dit cela. Souviens-toi donc
que nous sommes à Paris.
J'ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous
avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce
monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons
un cabriolet arrêté au milieu d'une grande place, et dans ce cabriolet,
qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en
poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des
bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de
grosses boules rouges.
Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme
des nègres, quoiqu'ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux
hommes sont habillés d'une façon singulière: ils ont des pantalons
larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures
brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce
sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L'un a un
cor de chasse, l'autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des
triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur
lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme
ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu'ils font
constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit
un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n'avait jamais entendu une
aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il
se met à danser la savoyarde en poussant des _you! you!_ et des _piou!
piou!_ mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et
en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.
--Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en
regardant le musicien qui l'a fouetté, ce n'est pas pour nous faire
danser qu'on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l'on
va nous renvoyer.--André, c'est un seigneur ce monsieur en habit rouge
tout couvert d'or!--Dam', il a l'air ben riche!--Et ces deux vilains
noirauds?--Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce
beau monsieur va parler.
En effet, l'homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens
qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir
tout troué, se dispose à parler. Tout le monde se presse pour mieux
l'entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang,
et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent
étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu'il dit; mais je
crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous,
et cependant chacun l'écoute avec attention. Le beau monsieur est debout
dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il
commence en ces termes:
--Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor
Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; _perche_ depouis deux ou
trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor,
per les cures que j'avais terminées avec le divin baume pectoral inventé
par mon génie! _If you please_, messieurs et milords, c'est un baume
pour l'estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c'est
suivant les caractères. D'ailleurs, quand on a fini la boîte, z'en pouis
donneri d'autres, z'en ai toujours au service des amateurs, _God dem_,
signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d'autruche ou
autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du
marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du
cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de
souite l'outilité; et per provar, d'un moment à l'autre, messiou et
dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n'auriez per toute
nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon
baume... _Omne tulit punctum_... Vi manzez des cailloux, comme si
c'étaient des petits pois! et _wery good_, signors.
Tout le monde, se regarde:--C'est un Allemand, disent les uns.--C'est un
Anglais, disent les autres.--Eh! non, c'est un Turc! vous voyez bien
qu'il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume
dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!--Non, ma chère,
dit une autre, ce n'est pas un Turc, c'est un Italien, et j'en suis
sûre, il a dit _Wery good_... D'ailleurs, je dois savoir un peu
l'italien, j'ai fait pendant trois mois le ménage d'une chanteuse des
_Bouffa_.
--André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire
manger des cailloux?--Eh! non, c'est un baume dont il veut nous faire
cadeau, à ce que je crois. On n'entend pas trop bien ce qu'il dit; mais
taisons-nous, le voilà qui va encore parler.
--Je pourrais, messiou et dames, per vi _provar_ l'efficacité de mon
baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à
Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais
non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi
montrer, _coram populo_, ces deux nègres d'Afrique, qui, grâce à mon
baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.
Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l'un mangeait
alors un gros morceau de pain et un cervelas.
--Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il
a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l'autre est dans sa cent onzième année!
ma tout cela n'est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous
la _provar_ de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer?
un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune
bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant
de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.
A ces mots chacun pousse un cri d'étonnement; et Pierre me dit tout
bas:--Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!--Eh non,
c'est pour rire!... C'est encore un tour qu'on va faire!... Tu vois ben
que ce monsieur plaisante.
Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses
nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des
curieux, qui répètent à chaque minute:--Oh! ça serait fort, ce
tour-là...--bah! ça n'est pas possible!--Je voudrais bien voir ça, moi.
Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre
a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se
promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais
aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor
Fougacini s'arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec
attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui
disant, tout bas.
--N'aie pas peur... tu sais bien que c'est pour rire.
--Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le
pousse, et le voilà au milieu du rond.--Quel âge as-tu?--Sept ans,
monsieur.--Sept ans!... c'est juste ce qu'il faut... Tou es zantil,
gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze? zou ne te ferai pas de
mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.
Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:
--Accepte! c'est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te
mangera?
--Je veux ben, répond alors Pierre, et l'homme à l'habit rouge prend mon
frère par la main et le montre à la foule assemblée, et, pour qu'on
puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux nègres, qui
l'élèvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l'air pendant cinq
minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frère
commence à faire la grimace et que le beau monsieur crie à tue-tête:
--Voici oun enfant de sept ans ché zou vais manzer grâce à mon baume,
qui me permet de le digérer en cinq minutes!
La foule est devenue considérable, c'est à qui sera témoin de ce
spectacle singulier; j'en attends le dénoûment avec curiosité, bien
tranquille sur le sort de mon frère, qui ne paraît pas aussi calme que
moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n'avoir point peur.
--Mon petit homme, dit le beau monsieur à Pierre, que les nègres
viennent de remettre à terre, il faut ché tou te déshabilles, z'ai bien
dit ché ze manzerai oune enfant, ma ze n'ai pas dit ché ze manzerai ses
habits. Cependant, par respect per l'honorable souziété, ze veux bien
tou manzer avec ta chemise; ôte seulement ta veste et ta culotte.
Pierre reste indécis:--Ote donc... ôte donc, lui dis-je; tu vois bien
que c'est pour rire... Est-ce que tu crois qu'il veut te manger?
Pierre se déshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses
habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise
dans le rond en criant toujours:--Examinez-le, messiou et dames, vi
voyez ché ce n'est pas oun squelette; le petit drôle est gras et dodu...
God dem... quand zou l'ai choisi, zou n'avais pas remarqué sa
rotondité!... c'est égal, quelques livres di piou ou di moins! zou n'y
regarde point pour être agréable à la souziété.
Cette promenade en chemise n'amuse point Pierre, qui veut quitter son
conducteur; celui-ci s'arrête de nouveau et l'examine.
--Mon petit homme, ce n'est point tout encore!... tou as des cheveux
d'oune longueur extrême, et cela ne me serait point agréable au goût; la
souziété il sait bien que per avaler le morceau le piou délicat, il ne
faut pas trouver dessus quelque chose qui répugne! perché, petit, zou ne
pouis pas manzer tes cheveux. Holà! Domingo, venez couper les cheveux à
l'enfant.
Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...--Laisse-toi
faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m'impatienter de la
longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux,
on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se
laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l'a mis à la
Titus... Et j'aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles
boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.
Pendant que l'on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le
ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme
pour se préparer à ce qu'il avait annoncé qu'il ferait.
Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère
augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s'est éloigné, le
signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants,
et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l'épaule
droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que,
poussant des cris affreux, il s'échappe des mains du beau monsieur; ce
qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu'à le voir se
sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains,
Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses
forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la
foule le poursuit en criant: Ah! c'est un compère!... c'est un
compère!...
Au premier cri de mon frère, j'ai voulu voler à son secours, mais la
foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui
cornent à mes oreilles:--C'est un petit compère; il s'entendait avec
l'autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère.
J'appelle:--Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas.
Quelques personnes me montrent le chemin qu'il a pris; je cours aussitôt
de ce côté en appelant toujours:--Pierre! et à chaque instant je me sens
plus inquiet, plus tourmenté.
Je ne sais où je suis... j'ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de
malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je
demande aux personnes qui passent:--Avez-vous vu mon frère? On ne me
répond pas, ou l'on me dit:--Qu'est-ce que c'est que ton
frère?...--C'est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu'un
monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on
s'éloigne sans me donner de renseignements, ou l'on me dit
froidement:--Va chez vous, tu l'y trouveras.
--Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous
n'avons pas encore d'asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?...
mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m'avait tant
recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l'ai-je engagé à
écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon
Dieu! qui me rendra mon frère?
Je pleure amèrement, je n'ai point de courage pour supporter un pareil
malheur. Il est nuit, et je n'ai pas retrouvé Pierre. Je m'assieds sur
une borne, car je suis bien las. Je n'ai point mangé depuis le matin,
mais je n'ai pas faim; j'ai le coeur si gros! Je pleure à mon aise;
personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j'ai.
Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette
ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n'était
pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...
Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m'arrête et j'appelle encore
Pierre!... Ma voix n'a plus de force!... j'ai tant pleuré! Il est sans
doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La
fatigue m'accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans
un coin, devant une petite porte... c'est là que je passerai la nuit.
Demain, dès qu'il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je
serai peut-être plus heureux.
Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je
veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m'endors
en prononçant son nom.
CHAPITRE X
LE PORTEUR D'EAU.--LES BONNES GENS.