avait besoin de gouverner quelqu'un, prit avec elle une de ses nièces,
qu'elle promit de doter et de marier pourvu qu'on la laissât l'élever à
sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé,
qui n'avait alors que huit ans, et promettait d'être un jour fort jolie.
La jeune nièce tenait tout ce qu'elle avait promis: c'était une rose qui
devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant
d'attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle
t'avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu'on ne l'avait
mariée qu'à trente-neuf ans, avait l'intention de ne point donner un
époux à sa nièce avant qu'elle n'eût la quarantaine, assurant que ce
n'est qu'à cet âge qu'une jeune personne est capable d'entrer en ménage
et de gouverner son époux.--Quelle folie, disait-elle souvent, de marier
des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de
la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce
sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes
comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi
d'une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le
caractère est formé, on a de la fermeté, de l'aplomb!... on sait
sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il
vous dirait qu'au bout de huit jours de mariage je lui faisais l'effet
d'être sa femme depuis vingt ans.
La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son
coeur commençait à soupirer, et il lui semblait qu'elle aurait
beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d'ennui. Car
madame Durfort élevait Aglaé comme elle l'avait été elle-même, ne la
menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle
faisait payer à la pauvre petite tout l'ennui qu'elle avait éprouvé
jadis. C'est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des
êtres innocents souffrent du mal qu'on leur a fait; tandis que les
coeurs généreux se dédommagent des chagrins qu'ils ont soufferts en
faisant des heureux et en répandant des bienfaits.
Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa
seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent
faire entendre à la tante d'Aglaé qu'en persistant à ne marier sa nièce
qu'à quarante ans, c'était probablement renoncer au plaisir de la voir
entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu'à soixante
ans on ne vieillit pas aussi vite qu'à seize, répondait
constamment:--Je marierai ma nièce quand elle aura l'âge que j'avais en
épousant M. Durfort.
Mais le bon La Fontaine a dit:
/p
Un excès de témérité
Vaut souvent mieux qu'un excès de prudence.
p/
La jeune Aglaé s'ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui
redoublait en songeant qu'elle avait encore vingt-quatre ans à faire.
Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré,
auprès de celle de l'appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait
sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre
amusant pour la distraire. Madame Durfort n'aurait pas vu sans frémir un
roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui
semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur _Amadis_,
monsieur _Tancrède_ et monsieur _Roland_ parlent sans cesse d'amour, et
d'une manière à tourner la tête d'une jeune innocente qui ne sait pas
que les amants d'aujourd'hui ne ressemblent point aux chevaliers
d'autrefois. La jeune fille n'avait pour toute lecture que le _Cuisinier
bourgeois_; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre
concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces
pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.
Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:--Il me semble que je serai
vieille à quarante ans.--Qu'appelez-vous vieille? s'écriait madame
Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j'étais
vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je
n'étais pas alors dans tout l'éclat de ma beauté?... fraîche, superbe,
éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n'est plus jeune à
cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez
l'histoire de nos premiers parents.--Mais, ma tante, vous ne me laissez
lire que la manière de faire les sauces.--C'est ce qu'une demoiselle
peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura
gré.--Mais que dit-elle donc, l'histoire de nos premiers parents?--Elle
dit, mademoiselle, que la femme d'Abraham avait quatre-vingt-dix ans
lorsqu'elle fit la conquête du Pharaon d'Égypte, et que la belle Judith
en avait plus de soixante lorsqu'elle tourna la tête à Holopherne;
d'après cela, mademoiselle, il me semble qu'à quarante ans on peut bien
trouver encore des maris.
A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de
retourner soupirer dans sa chambre jusqu'à ce que sa tante l'appelât
pour faire une partie de loto, seule récréation que l'on se permît
quelquefois.
Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques
jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la
jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre
petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais
elle-même paraissait si triste, qu'elle aurait eu besoin d'un maître, et
la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon!
aurait ému le coeur le plus indifférent. On doit penser que le jeune
officier n'y fut pas insensible: la figure d'Aglaé l'avait intéressé; sa
fenêtre, plus haute d'un étage, dominait sur la chambre de la jeune
fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée.
Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans
l'espérance d'apercevoir sa voisine. Il n'y a rien de si dangereux pour
les jolies filles que le voisinage d'un officier en non-activité; un
guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux
occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d'Omphale,
Antiochus s'habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait
pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière,
et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en
soupirant près de madame de Randan.
Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays,
passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: _Baisez,
petit fils; baisez, petit mignon_.
Aglaé, qui n'ouvrait sa fenêtre qu'une fois le matin, pour accrocher la
cage lorsqu'il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son
serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu'elle
venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu'elle restait
pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait
avec expression: _Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon_. Elle
lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n'avait
rien d'effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce
qu'elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un
petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur
dont la voix est si douce.
C'est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux
bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites
moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure.
Aglaé a vu tout cela d'un coup d'oeil, et elle reste toujours là,
tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore
le voisin, et elle se dit:--Ah! que c'est gentil, des moustaches! Ah! je
voudrais bien en avoir aussi, si j'étais garçon!... Je suis sûre que
cela m'irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée
à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l'appelle; il
faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s'y mettra le lendemain.
Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame
Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les
moustaches.
Le soir, lorsqu'on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c'est
l'heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas
d'accrocher Fifi, et on s'est déjà assurée que le jeune homme est à sa
croisée; on n'ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus
longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé
devient rouge et embarrassée, elle n'en est que plus jolie: l'embarras
de l'innocence a quelque chose de si séduisant! Il n'est pas donné à
toutes les belles d'avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent
encore l'imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s'apprennent point.
Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder
en face; elle compte s'en dédommager en soulevant un coin du rideau...
Mais sa tante l'appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée
sera longue jusqu'au lendemain!
Le jeune homme s'est bien aperçu qu'on l'a remarqué, et quoiqu'on ne
l'ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu'on l'a
examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par
ses moindres gestes, et lors même qu'elle veut feindre l'indifférence,
il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses
paroles; l'amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu'il
s'identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans
sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu'elle fait
pour le cacher ne servent souvent qu'à le mieux faire paraître.
Aglaé n'est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie,
plus vive. Elle fait la conversation avec l'oiseau, qui n'a jamais été
aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de
sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment
vite!--Qu'il est beau! qu'il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en
mettant l'oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:--J'aime bien ma
maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez
vite!...--M'aimes-tu bien, Fifi?--Oui, oui, oui, oui.--Si j'ouvrais la
cage, tu t'envolerais, pourtant!--Non, non, je veux rester avec toi!
Jamais voler auprès d'une autre!...--Cher Fifi!...
Et mademoiselle Aglaé avait l'air de croire que c'était son serin qui
lui répondait; pour une innocente, ce n'était pas maladroit. Des serins
qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix
fou; et l'_oiseau bleu_ n'était qu'un idiot auprès du serin de
mademoiselle Aglaé.
CHAPITRE VIII
PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.
Depuis que, par l'intermédiaire de l'oiseau, on commençait à s'entendre,
la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux
du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu'il eût l'air
de ne parler qu'au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on
avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris
la conversation avec Fifi, que l'on mettait à la fenêtre, n'importe le
temps qu'il faisait.
Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne
concevait pas qu'on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait
sa nièce lorsqu'elle n'arrivait pas aussitôt qu'à l'ordinaire; et la
petite, que l'amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus
passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s'écriait à chaque
instant:--Ah! ma tante, il pleut... il faut que j'aille rentrer
Fifi...--Non, mademoiselle, il ne pleut pas...--Ma tante, je vous assure
qu'il va faire de l'orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l'orage! Je
suis sûre qu'il ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le
temps devient noir... On n'y voit plus clair.
La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l'on
allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:--Ah! il fait
beau maintenant! voilà l'orage dissipé.--Je le crois bien! vous avez
rêvé qu'il en faisait!--Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que
j'aille remettre Fifi à la fenêtre?...--Non, mademoiselle, je ne le veux
pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu
de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c'est Fifi qu'il
faut rentrer, c'est Fifi qu'il faut sortir!... Le matin, on n'en finit
pas d'arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai
la volée à votre oiseau.--Ah! ma tante, j'en mourrais de chagrin! Je
n'ai que cela pour m'amuser!--Qu'est-ce à dire, mademoiselle, je vous
trouve bien impertinente!... Et qu'avez-vous besoin de vous amuser?
est-ce qu'une jeune fille bien élevée s'amuse? Croyez-vous que jusqu'à
l'âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi?
Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m'amusais jamais, ni M.
Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu'au plaisir!...
Aglaé se taisait, et n'osait plus parler de Fifi pendant la journée,
mais on s'en dédommageait le lendemain matin. En ayant l'air de
s'adresser à l'oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune
officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.
--Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse,
mon cher Fifi, on ne veut me marier qu'à quarante ans! et je n'en ai que
seize encore!...--Mais c'est affreux!... c'est une barbarie! Laisser se
faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la
retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans,
au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l'amour par
l'amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et
c'est alors que l'on veut seulement vous permettre d'aimer! Ah!
n'écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux
mouvements de votre coeur; le printemps est la saison de l'amour, du
plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison,
les années ne viennent fermer votre coeur à ce sentiment si doux.
N'est-ce pas pour inspirer l'amour que vous avez tant d'attraits, de
grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée
des hommages que l'on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous
faites naître, et croyez à l'amour de celui qui jure de n'adorer jamais
que vous.
C'était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant
et en donnant son doigt à baiser à l'oiseau:--Moi, je veux bien t'aimer,
Fifi, ce n'est pas ma faute si je ne sors pas et si on m'enferme tous
les soirs à dix heures.
Après un pareil aveu, le jeune officier n'avait plus qu'à agir pour
tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à
faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite
nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la
journée, et qu'elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la
croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer
une planche et se laisser glisser, à l'imitation des montagnes russes?
mais il y avait près de seize pieds d'intervalle, et on ne trouve pas
dans son appartement une planche de seize pieds. C'était la clef de la
chambre d'Aglaé qu'il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait
tous les matins à sa maîtresse:
--Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou
bien:--Ouvre-moi la porte, pour l'amour de Dieu!
Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n'osait pas
mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d'apercevoir le diable
ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la
clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui
demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef
dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce
qu'il fait beaucoup de vent et qu'il y a beaucoup de nuages rouges au
ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs
reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa
croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il
s'en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en
disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante
n'écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu'elle croit
avoir perdue, et la petite lui dit d'une voix bien calme:--Que
cherchez-vous donc, ma tante?--Ce n'est rien, ce n'est rien,
mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit en
elle-même:--N'apprenons pas à cette petite que j'ai perdu la clef de sa
chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j'en ai
une seconde, elle ne se doutera de rien.
Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et
l'enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure,
la petite est toute saisie, elle craint de s'être trompée, le matin, en
ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en
possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la
ramasser, que va-t-il dire tout à l'heure? Il croira peut être qu'elle
se moque de lui, qu'elle ne l'aime point. Cette pensée désole Aglaé;
elle s'assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d'être
trompé dans son attente, et l'on aurait eu tant de plaisir à causer un
peu avec Fifi!
Mais bientôt quelqu'un monte doucement l'escalier, puis s'arrête devant
sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef
tourne, la porte s'ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient
d'apercevoir les petites moustaches de Fifi.
Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera
facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux
êtres indifférents, ils n'y comprendraient rien. D'ailleurs il y a en
amour des lieux communs qui n'ont du charme que pour ceux qui les
emploient.
J'aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d'un peu
plus près avec sa jolie voisine, et qu'Aglaé ne voyait aucun mal à
écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils
furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea
jusqu'à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu'à huit
heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept
heures on mit Fifi à la porte.
Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne
semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n'avait
aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui
s'occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu'elle
pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l'arrivée de deux
petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais
tout se tient, tout s'enchaîne. C'est le chapitre des ricochets! une
cérémonie oubliée en Allemagne peut faire prendre les armes à toute
l'Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l'Asie en
cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop
loin.
On a déjà deviné, sans doute, que c'est dans la cheminée de la jeune
Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n'était
que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à
l'ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près
de l'âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la
chambre en criant de toutes ses forces.
A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c'est sa tante
qui vient d'entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce
qu'elle l'a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses
draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon
frère, qu'il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante
accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M.
Pierre.
En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse
un cri:
--Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui
êtes-vous?... d'où venez-vous? que faisiez-vous?
L'amant ne répond qu'en faisant faire une pirouette à la tante, puis
descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n'a point
fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l'équilibre, et se
laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un
effet de l'art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la
vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les
hommes s'empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent
ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La
tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que
cela ne l'avance à rien de se rouler, et qu'il n'y a pas dans toutes les
chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à
danser la savoyarde en poussant des _you! piou, piou!_ et en battant des
mains.
Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et
commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de
danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s'attendait à recevoir des
gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce,
suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d'ignorer le
motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est
arrivé là sans qu'elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon
frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en
lui demandant ce qu'il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche
dans sa cheminée.
Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles,
descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté
par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de
s'informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine
de coups de pied à mon frère en lui disant:--Ah! petit drôle! tu
t'amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens
dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens,
voilà pour t'apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre
encore, je te coupe les deux oreilles.
Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui.
Les cuisinières, qui croient qu'il ne s'agit que d'un ramoneur qui s'est
trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n'a
pas oublié le jeune homme qu'elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui
lui a fait faire cette pirouette qui l'a étendue sur le carré; devant le
monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande
quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus
grand étonnement, et jure à sa tante qu'elle ne l'a pas vu; elle finit
en disant que, puisqu'il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n'y a
rien d'étonnant à ce qu'il soit tombé aussi un jeune officier; la tante
ne répond rien à cela; mais, pour qu'il ne tombe plus personne chez sa
nièce, elle la fait coucher à côté d'elle, ne lui laisse plus faire un
pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la
volée à Fifi.
J'attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais
désigné; j'avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais
pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver
tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un
endroit où il paraît souffrir.
--Eh ben! qu'as-tu donc, Pierre, que t'est-il arrivé? lui dis-je en
courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire en me
disant:--Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas
dans cette ville...--Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi
pleurer?...--Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l'on me couperait
les oreilles!...--On te couperait les oreilles?...--Viens donc, mon
frère... Je ne veux pas rester ici.
Pierre m'entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde
encore en arrière pour voir si l'on ne nous suit pas.
CHAPITRE IX
NOTRE ARRIVÉE A PARIS.--ÉVÉNEMENT IMPRÉVU.
Ce n'est qu'à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa
frayeur, consent à s'arrêter et à me répondre.