Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la
visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la
convalescente les _Chevaliers du Cygne_ et _Roland furieux_. En
récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les
cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous
les moments du docteur étaient pris, on l'avait invité à venir, sans
façon, prendre la moitié d'un petit goûter; et il avait accepté, à
condition qu'on voudrait bien lui permettre d'offrir une bouteille de
parfait-amour.
Toute la journée mademoiselle Ducroquet s'occupe de sa toilette et de
son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont
connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger;
on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne
un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du
raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n'y a
que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa
maîtresse n'a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa
toilette.
Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de
pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle
Césarine s'est coiffée d'un bonnet bleu-tendre dont les rubans se
marient parfaitement à l'expression languissante de ses yeux. Assise sur
un canapé, elle attend le docteur en lisant _Roland furieux_; les amours
de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a
tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c'est M. Sapiens, qui
reste saisi d'admiration à l'aspect du goûter et de mademoiselle
Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu
et les assiettes de macarons.
Après les compliments d'usage, on se met à table; et, malgré ses
palpitations, mademoiselle Ducroquet revient très-souvent aux biscuits
et au vin muscat. Mais le docteur est là, et il assure que cela ne peut
pas lui faire de mal. Comment être sage, quand celui qui gouverne notre
santé nous excite à faire un petit extraordinaire, et nous donne
lui-même l'exemple? Mademoiselle Césarine se laisse aller; M. Sapiens
est si entraînant, et il dit de si jolies choses en versant le
parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence à faiblir et à
chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on
ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens
continue d'avaler des biscuits à la cuiller, on va sur un coin de la
table lire dans l'avenir, quoique le jour baisse et que l'on commence à
ne plus y voir; mais pour lire dans l'avenir on ne doit pas avoir besoin
de chandelle.
--Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle
Césarine en présentant à son convive le jeu à couper.--C'est ce que je
désire, femme adorable!... répond M. Sapiens en avalant un second verre
de parfait-amour.
--Les cartes ne me trompent jamais!...--Je serai donc comme les
cartes!...--Coupez encore...--Tant que cela vous fera plaisir.--Ah! que
votre jeu se présente bien!--Je me montre à découvert, aimable Césarine
Ducroquet; vous pouvez analyser ma pensée et respirer une décoction de
mon amour.--Laissez donc mon genou... Trois neuf! c'est grande
réussite.--Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dépend que de
vous...--Coupez encore... Vous voilà sorti, docteur, je vous prends en
valet de carreau.--Prenez-moi de la manière qui vous sera le plus
agréable; pourvu que vous me preniez, c'est tout ce que je
demande!...--Vous êtes à côté d'une femme brune...--C'est vous,
mademoiselle Ducroquet...--Il y a de l'amour... de la sincérité...--Il
doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les
cartes...--Mais voilà un valet de pique qui m'inquiète; il vient
toujours se mettre entre nous deux...--Nous lui donnerons une petite
médecine négative, afin qu'il ne se permette plus de vous faire les yeux
doux.--Le dix de trèfle... un amant dans la maison... Docteur, comme
vous me serrez la main!...--Ainsi que Gérard de Nevers aux pieds de la
belle Euriant, ou, si vous l'aimez mieux, ainsi qu'Hercule filant aux
pieds d'Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes
pensées...--Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement
d'état... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...--C'est
inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J'attends votre
ordonnance pour faire enregistrer mon amour...--Ce valet de pique
m'inquiète.--Ce drôle-là nous poursuit comme une lotion de graine de
lin!...--Pour vous... pour le dehors... pour ce qu'il en sera...--Un
mariage... intéressante Césarine, j'en jure par ce baiser!...--Ah!
docteur, que faites-vous?... L'as de pique... bagatelle...
docteur...--Je vous adore...--Encore un petit paquet... Docteur,
finissez.
Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu
très-amoureux, devient à chaque instant plus entreprenant. On ne voit
presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tête est presque
perdue, regarde encore ses cartes, tout en se défendant assez
faiblement, et en répétant d'une voix émue:--Trois huit... et la dame de
trèfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu'est-ce
que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...
La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands périls, lorsque tout
à coup un bruit sourd se fait entendre du côté de la cheminée; bientôt
il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec
fracas et vient rouler jusqu'aux pieds du couple amoureux en poussant
des cris épouvantables.
A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que
ce ne soit le diable qu'elle a vu sous la figure du valet de pique, qui
vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et
repousse loin d'elle le docteur. M. Sapiens, presque aussi effrayé que
la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus
clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les
restes du goûter. En voulant se sauver précipitamment, il renverse les
assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre,
le visage dans le fromage à la crème, et les mains dans le
parfait-amour.
La chute du docteur a augmenté la frayeur de mademoiselle Ducroquet;
cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et
arriver tout éperdue jusqu'à celle de sa domestique, qui vient d'allumer
des chandelles, et reste saisie d'effroi en apercevant sa maîtresse dans
le plus grand désordre, qui tombe sur une chaise en s'écriant:--Ah!...
Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la
cheminée... Je l'avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...
La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa maîtresse. Dès les
premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et
va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le
diable ne s'y cache pas. Puis elle prend sa maîtresse par le bras:
toutes deux descendent l'escalier pour aller chercher du monde. Et tout
le long du chemin mademoiselle Ducroquet s'écrie:--Ce pauvre docteur!...
J'ai bien peur que le diable ne l'ait emporté!... Quel dommage!... Comme
il connaissait bien mon tempérament!... Mais c'est sa faute, Gertrude;
il s'est moqué du valet de pique.--Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n'en
faut pas davantage pour s'attirer de grands malheurs.
Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent
demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit
du récit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit
aussi en demandant avec malice à la vieille demoiselle par quel hasard
elle se trouvait sans lumière avec le docteur. Car mademoiselle Césarine
a dit que, dans l'obscurité, elle n'avait pu distinguer la forme de
l'objet qui était venu par la cheminée. La question insidieuse de la
jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui répond que le
docteur lui tâtait le pouls, qu'il devait lui appliquer des ventouses
sur l'épaule, et que, par décence, elle avait voulu que l'opération se
fît dans l'obscurité.
Mademoiselle Marguerite se pince les lèvres, et va conter l'aventure à
ses voisins; en dix minutes, elle se répand de porte en porte dans
toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens était sans lumière avec
mademoiselle Ducroquet, à laquelle il allait, soi-disant, appliquer des
ventouses, lorsqu'il est tombé par la cheminée quelque chose qui a
interrompu l'opération.
Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se
rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des
épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu'un
moment pour perdre ce que l'on a eu tant de peine à acquérir; les plus
curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de
monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne
répètent à tous ceux qui arrivent; et l'on se décide à aller reconnaître
l'objet qui lui a fait si peur.
Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur,
j'avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je
cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de
savoir si mon frère s'est bien tiré de la besogne qu'on lui a confiée,
je remonte dans la chambre où je l'ai conduit, et, mettant ma tête dans
la cheminée, j'appelle Pierre à plusieurs reprises.
Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me
prouve qu'il n'est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me
répond-il pas? J'appelle de nouveau... Je grimpe jusqu'au milieu du
tuyau. Pierre n'est plus dans la cheminée. D'où vient que ses souliers
sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en
appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est
déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la
main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé
reconnaître la forme du valet de pique.
Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le
pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut
être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit
arriver d'un air effaré, et chacun part d'un éclat de rire, parce que M.
Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce
au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s'est
collé au-dessus de son oeil gauche tandis que le valet de pique s'est
attaché à ses cheveux.
M. Sapiens s'étonne de ce que l'on rit; mademoiselle Ducroquet sourit,
se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:--Singulière manière de
se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu'il se
passe quelque chose d'extraordinaire dans l'appartement de sa malade, et
la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri
d'effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M.
Boulette s'avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux
à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les
yeux, persuadée que le diable va s'envoler sous la forme d'une
chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu'elle redoute, elle
entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui
avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de
mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au
milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l'étourdissement que
lui avait d'abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux
qu'il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que
tout était en l'air dans la maison.
--Eh! c'est un de mes petits ramoneurs! s'écrie le pâtissier.--Oui,
vraiment, dit Marguerite, c'est le plus petit, je le reconnais... Il
aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet,
et il est redescendu par ici.--Oui... oui, c'est mon frère! dis-je en
courant à Pierre, car j'avais suivi tout le monde, et je m'étais fait
jour parmi les plus curieux.
Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n'annonce
qu'un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire
comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en
s'efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n'a fait qu'une
seule mèche.--Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit
enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.--Pardon!
madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l'ai pas fait
exprès.
Mademoiselle Ducroquet s'aperçoit que l'on chuchote tout bas en la
regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en
jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le
lendemain, on ne parlait dans la ville que de l'aventure arrivée chez la
vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en
buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de
huit jours mademoiselle Césarine devint l'épouse de M. Sapiens. Alors
les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent
ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l'espérance qu'il en
tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.
CHAPITRE VII
LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.
L'aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le
petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout
barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les
curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite
tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu'il a vu en
roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le
docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d'être ainsi
fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu'il est tombé sans regarder
devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que
c'était sucré, et qu'alors il n'a plus crié.
Après s'être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque
chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa
maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches,
nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:--André, j'ai
donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser
tomber dans la chambre de cette dame?
A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j'ai
mieux travaillé que mon frère, car j'ai parfaitement ramoné la cheminée
de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c'est
Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner;
c'est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l'on n'a pas
fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n'y
comprends rien, et je m'endors sans pouvoir me rendre raison de cela.
Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la
route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l'on a
données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela
nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin
gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n'est point
fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus
de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que
Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le
portrait de la belle dame, et je m'amuse à le considérer.--Si je
rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai
tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez,
madame... voilà vot' peinture qu'on a laissée chez nous.
Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et
je suis persuadé qu'une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces
gens-là.
Il ne nous survient point d'aventures jusqu'à Lyon: mais il était temps
que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis
longtemps nos sacs étaient vides. A l'aspect de cette belle ville, je
dis à mon frère:--Là, nous allons travailler et gagner de
l'argent.--Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore
qu'on me donne tout plein de bonnes choses, et qu'on me trouve bien
gentil.
Cette fois, ce n'est point à l'approche de la nuit que nous faisons
notre entrée dans la ville, il n'est que sept heures du matin lorsque
nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de
villes donnant les unes dans les autres. Il n'y a encore que peu de
monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à
leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de
trouver sur leur oreiller l'emploi d'une journée si longue pour les
oisifs, et si courte pour l'homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que
la largeur des rues et la hauteur des maisons.--Allons, dis-je à mon
frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais
plus tant de façons pour monter dans une cheminée.
Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier
comme moi de toutes ses forces:
--V'là des ramoneurs!
--Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux
portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu'au
premier octobre... on ne fera de feu qu'à la Toussaint... Cependant,
comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis
pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés
contre l'incendie, j'ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis
être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui
voulait l'autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu'on jetait des
boulettes dans le quartier. S'il fallait encore payer une assurance pour
les bêtes, on n'y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner
cela avec soin, entends-tu?
En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa
maison.--Et moi? lui dis-je.--Ah! toi, tâche de trouver de l'ouvrage
ailleurs... Je n'ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.--Va
toujours, dis-je à Pierre, je t'attendrai ici; si je suis quelque part,
tu resteras contre ce banc.
Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde
pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à
ramoner.
Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier,
qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre
regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à
l'eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne
ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il
ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.
--Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va
pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu
de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la
cour, quand tu auras fini tu m'appelleras.
Mon frère ne l'écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en
tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre
n'y conçoit rien, il croit qu'il faut qu'il trouve une autre cheminée
par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin
de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des
confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.
A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il
sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment
indécis sur ce qu'il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans
la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire
peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.
En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau
sur lequel il est assis, celui d'une autre cheminée dont l'ouverture est
très-large. En s'avançant un peu, il lui est facile de l'atteindre. Un
enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril
imaginaire, et s'avance en courant dans un sentier bordé de précipices.
Mais s'il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il
doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un
petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu'un individu pris
de vin.
Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps,
atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre
facilement; puis descend dans l'intérieur de cette nouvelle cheminée,
content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous,
ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient
d'entendre siffler le camarade dont il partage l'emploi, ou comme un
joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui
l'on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses
maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez
là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.
Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir
s'il se laissera rouler jusque dans l'âtre; mais en roulant on peut se
faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du
foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la
chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.
Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite
inattendue doit produire autant d'effet que chez mademoiselle Césarine
Ducroquet.
Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires,
logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa
nièce, jeune personne de seize ans.
Madame Durfort, c'était le nom de cette dame, avait été élevée fort
sévèrement, n'allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d'aucun de
ces plaisirs que l'on permet à la jeunesse. Ce n'était qu'à trente-neuf
ans que l'on avait jugé à propos de la marier et de la laisser
maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune
mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit
qu'elle voulût se dédommager d'une contrainte un peu longue, soit
qu'elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort
s'empara sur-le-champ de l'autorité. On lui avait donné pour mari un
petit homme qui avait six ans de moins qu'elle, et ne lui venait qu'au
bout de l'oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix
la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer
beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le
pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu'après en avoir
obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l'ordre de dire
partout qu'il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une
réunion, il ne l'avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme
s'approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de
rigueur.
M. Durfort ne put supporter l'excès de son bonheur; il mourut au bout de
cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu'il lui avait
fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu'il ne
lui avait pas laissé d'enfants; elle répétait partout que ses parents
lui avaient donné un mari trop petit, et qu'elle ne se remarierait
qu'avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de
M. Durfort n'eût pas été bien apprécié, soit que peu d'hommes se
jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour
remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu'elle
avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et
réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un
pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout
qu'un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable;
bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite
qu'on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu'en
général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout
cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait
fini par s'accommoder d'un nain, vit avec dépit qu'il fallait renoncer à
l'espoir de retrouver un second mari, bien qu'elle eût laissé la taille
_ad libitum_.