Pierre ne sait ce que cela veut dire, ni s'il doit se risquer à venir me

trouver. Cependant je l'appelle toujours, il m'entend rire, cela dissipe

sa frayeur. Il s'approche enfin, et ne m'a pas plutôt vu tournant sur la

barrière, qu'il grimpe à califourchon et se met en croupe derrière moi.

Puis nous donnons le mouvement, et nous voilà nous ébattant à qui mieux

mieux sur le morceau de bois qui nous fait tourner autour du poteau.

Nous ne remarquons pas que ce poteau est placé tout près d'un précipice,

et qu'en nous faisant aller de toute notre force sur la barrière, nous

pourrions, si nous perdions l'équilibre lorsqu'elle revient sur le bord,

rouler à plus de trente pieds, et nous casser bras et jambes sur les

rochers; mais nous ne voyons plus le danger, et ce qui un moment

auparavant nous causait de si vives alarmes est devenu pour nous une

source de plaisirs.

Comme il faut que tout ait une fin, après être restés près de trois

quarts d'heure sur cette nouvelle balançoire, je descends et je dis à

Pierre:--Il faut nous remettre en route, mon frère.--Ah! encore un

peu... c'est si amusant!--Et coucher? et souper?...--Oh! je n'ai plus ni

faim ni envie de dormir... André, fais-moi aller, je t'en prie!--Non, en

voilà assez, il faut arriver au village.

J'ai bien de la peine à déterminer Pierre à descendre de dessus la

barrière; il cède cependant en répétant:--Quel dommage!... comme c'était

amusant!

Nous nous remettons en marche; mais cette fois c'est en riant, en

chantant; la frayeur a disparu, le jeu nous a ôté de la tête toutes les

visions causées par le clair de lune; et maintenant, quand nous

apercevons de loin quelque chose qui semble remuer, Pierre s'écrie en

sautant de joie:--Ah! si c'était encore une balançoire!... Qu'il faut

peu de chose pour nous faire envisager les objets sous un aspect

différent!.......

Nous sommes arrivés au bourg que l'on m'a indiqué, et cette fois le

chemin ne nous a pas paru long. Mais il est sans doute tard, car je

n'aperçois pas de lumière dans les maisons.--Vois-tu! dis-je à Pierre,

nous sommes restés trop longtemps à cheval sur la barrière. Je ne sais

pas où il faut frapper pour demander à coucher et à souper.--Il faut

frapper à une maison...--Oui, mais dans toutes les maisons on ne donne

pas à coucher!...--Bah!... nous leur chanterons quelque chose... ou ben

tu ramoneras, toi.--Est-ce qu'on ramone la nuit?... Cette bonne dame où

nous avons passé ce matin m'avait dit d'aller à l'auberge, qu'on y

couchait les Savoyards pour deux sous dans une belle grange, avec un

morceau de fromage.--Il faut y aller...--Mais je ne sais à qui

demander... Viens, Pierre, on dit que c'est une grande maison;

cherchons-en une belle.

Nous voilà parcourant le bourg, qui est assez considérable, et regardant

toutes les maisons au clair de la lune. J'en aperçois une qui me semble

bien plus belle que les autres, et je dis à Pierre:--C'est sans doute

l'auberge... frappons.

Nous cognons avec nos pieds et nos poings contre la porte de la maison.

Aussitôt nous entendons les aboiements d'un chien qui accourt tout

contre la porte à laquelle nous avons frappé, et qui fait un bruit

épouvantable. Pierre, effrayé, s'éloigne de la maison, dont il ne veut

plus approcher; je cours après lui pour le rassurer, mais les aboiements

du chien ont réveillé les autres. Tous les mâtins du bourg semblent se

répondre: de quelque côté que nous nous sauvions, nous entendons près de

nous japper avec fureur, et Pierre est tremblant, parce qu'il croit

avoir après lui tous les dogues de l'endroit; il veut à toute force

quitter le village.

--Viens, André, me dit-il, allons-nous-en... Il n'y a que des chiens

dans cet endroit-ci... Oh! j'aime mieux coucher sur la route...--N'aie

donc pas peur!... Tous ces chiens-là sont pour garder les maisons; mais

ils ne nous feront pas de mal, nous ne sommes pas des voleurs!... Est-ce

qu'il faut trembler comme ça? Attends, voilà encore une belle maison, je

vais frapper plus doucement, pour que les chiens ne m'entendent pas.

Je cogne un petit coup contre la porte: on ne répond pas. Je continue de

cogner; mais le bruit que font les chiens empêche qu'on ne m'entende.

Cependant on ouvre une fenêtre à quelques pas de moi, puis une autre

dans une maison à côté: j'entends des voix, et bientôt la conversation

s'établit d'une croisée à l'autre.

--Dieu! queu tapage font tous ces mâtins!... queu qu'ils ont donc cette

nuit pour être en l'air comme ça?...--Ah! c'est toi, Claudine! t'es donc

réveillée aussi?--Est-ce qu'on peut dormir avec ce charivari?... Et toi,

est-ce ton mari ou les chiens qui t'ont éveillée?--Mon mari!... Ah ben!

on lui tirerait le canon dans l'oreille qu'il n' bougerait pas plus

qu'une bûche!... i' n'est pus jamais gai la nuit. Tiens, Jeanne, si tu

te remaries, ne prends pas un plâtrier!... I gnia rien de plus traître

que ça... C'est un état trop fatigant, vois-tu: Michel est un bonhomme,

mais i' n'rit que le dimanche!...--Ah! c'est ben triste!... j' tâcherai

d'épouser un couvreur, ils sont ben plus aimables.

Pendant la conversation de ces dames, le bruit a cessé. Je veux

m'approcher d'elles et leur parler; mais elles viennent de refermer leur

croisée. Je retourne à la grande maison, je frappe encore... Enfin, on

ouvre une fenêtre: une vieille figure presque cachée sous un grand

bonnet de laine se montre et demande avec colère:

--Qui est-ce qui ose frapper chez M. le maire à l'heure qu'il est?

--C'est nous, madame...--Qui, vous?--André et Pierre...--Qu'est-ce

qu'ils veulent, André et Pierre?--Nous sommes de petits Savoyards...

Avez-vous une cheminée à faire nettoyer?... Voulez-vous nous ouvrir,

nous chanterons la petite chanson, et nous danserons nous deux mon frère

pour un peu de pain et de fromage...--Ah! les petits drôles!... Ah! les

mauvais sujets, qui viennent réveiller des gens comme nous!... pour leur

proposer de les voir danser! Si je vous retrouve demain, je vous ferai

danser, moi. Du fromage!... du fromage!... à ces polissons!...

Allez-vous-en bien vite, et que je ne vous entende plus. Venir la

nuit!... ramoner... chez M. le maire!...

La vieille femme est rentrée en murmurant des menaces contre nous. Je

retourne tristement près de mon frère.

--André, me dit-il, ces gens-là sont bien méchants, ils ne veulent pas

nous ouvrir... Pourquoi donc ça? Et quand on frappait la nuit à notre

chaumière, mon père ouvrait toujours; il partageait son souper, sans

faire ramoner sa cheminée, et sans savoir si on lui chanterait quelque

chose. Pourquoi ces gens-là ne sont-ils pas comme mon père?--Ah! dame!

je ne sais pas!...--Ça sera-t-il comme ça à Paris?--Oh! non! à Paris on

aime bien les Savoyards, parce qu'on a beaucoup de cheminées à faire

ramoner.

Tout en causant avec mon frère, j'aperçois, à côté d'une petite

maisonnette de bien chétive apparence, une espèce d'écurie dans laquelle

sont plusieurs monceaux de paille et des instruments de jardinage. Il

n'y a point de porte qui ferme cet endroit; j'entre tout doucement, en

faisant signe à Pierre de me suivre. Il n'ose pas.--Il y a peut-être

encore des chiens, me dit-il en restant à la porte. J'entre seul... je

m'assieds sur la paille, et Pierre, voyant qu'il n'y a pas de danger, se

décide enfin à entrer, et vient s'asseoir près de moi.

--Oh! qu'on est bien là, André!--Nous allons y passer la nuit.--Mais si

on nous gronde demain?--Non, non, puisqu'il n'y a pas de porte, c'est

qu'on veut bien permettre d'y entrer. N'aie pas peur, Pierre... Nous

serons aussi bien là que dans leur maison, et on ne nous dira rien.

Pierre se rassure; d'ailleurs il est las, et il a sommeil. Comment

quitter cette paille, sur laquelle nous sommes si douillettement!... Mon

frère se couche à mon côté; je passe un de mes bras autour de lui, pour

le sentir toujours près de moi; je mets mon autre main sur le médaillon,

que je porte sous ma veste, afin qu'on ne puisse pas me l'enlever, car

je suis fier de porter un objet si précieux. Plus tranquille de cette

manière, je ne tarde pas à imiter Pierre, et nous nous endormons

profondément.

CHAPITRE VI

NOTRE DÉBUT.--PREMIER EXPLOIT DE PIERRE

Quand nous nous éveillons, le soleil est levé depuis longtemps. Je me

frotte les yeux, je pousse mon frère.--Mon Dieu! il est bien tard,

peut-être? dis-je en regardant autour de moi. J'aperçois alors, à

l'entrée de l'endroit qui nous avait servi de chambre à coucher, un

petit vieillard qui nous regardait en souriant.

--Pardon, monsieur, c'est peut-être à vous cette paille sur laquelle

nous nous sommes couchés... mais nous étions si fatigués!... Pierre,

Pierre, lève-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite,

monsieur...

--Et pourquoi, mes enfants? me répondit le vieillard; reposez-vous tant

que vous voudrez... Ne craignez pas de me gêner. Mais il fallait frapper

à une chaumière, vous auriez été mieux et plus chaudement pour la

nuit.--Ah! monsieur, nous n'avons pas osé... Nous avions déjà été

quelque part, où nous avions été refusés et appelés polissons, parce que

nous demandions à coucher et un peu de fromage sur not' pain, et

cependant, pour cela, nous aurions dansé et chanté, mon frère et

moi.--Pauvres petits! Mais... où donc avez-vous frappé?--A la plus belle

maison de l'endroit.--Mes enfants, c'était à la plus simple, à la plus

modeste qu'il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chassés. Une

autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander

l'hospitalité, allez frapper aux chaumières, et non pas aux grandes

maisons.

Pierre vient enfin d'ouvrir les yeux. J'ai bien de la peine à le décider

à quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mère, il se croit

encore chez nous. Il demande à déjeuner... Je le pousse, je le

secoue.--Pierre, éveille-toi donc tout à fait... Nous ne sommes plus

chez nous... Nous allons à Paris...

Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.--Nous

n'allons donc pas déjeuner, André?

--Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez déjeuner avec

moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des

forces pour longtemps.

Ces mots ont entièrement réveillé Pierre; nous suivons gaiement ce bon

monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. Là, nous

voyons sur une table du lait, des oeufs, du fromage et du pain blanc.

Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux réveil! comme

nous allons nous régaler!

Le vieillard nous fait asseoir devant la table.--Mangez, nous dit-il,

reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d'ici à Paris! Mais à

votre âge on doit faire la route en jouant et en chantant.

Nous ne nous sommes pas fait répéter l'invitation de notre hôte: nous

dévorons le déjeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrêtons que

lorsque la respiration commence à nous manquer.

--Ah! que c'est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne

pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos

sacs ce que nous avons laissé du déjeuner, puis nous conduit lui-même

sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant

de nous quitter.

Nous voici de nouveau en chemin; mais le déjeuner que nous venons de

faire nous a égayé l'imagination, nous voyons tout en rose. Quelle

influence l'estomac a sur l'esprit! comme on est plus aimable, plus

humain, plus généreux, plus sociable en sortant de table! et comme les

hommes doivent avoir de la bienveillance, de l'aménité les uns pour les

autres dans ce siècle où l'on dîne si bien, et où le _Cuisinier Royal_

est à sa quatorzième édition!

Nous ne nous arrêtons que pour manger nos provisions et, vers le soir,

nous arrivons sans accident à un village que le bon vieillard nous a

indiqué le matin en nous disant d'y demander Joseph, qui doit nous

donner à coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes

accueillis et logés dans une grange; mais j'apprends que la bande de

montagnards a passé la veille, et ne s'est point arrêtée dans le

village. Chaque instant nous éloigne davantage de ceux que nous voulons

rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis

parvenir à l'éveiller avant le point du jour, et les autres ne nous

attendront pas.--Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me

couchant près de mon frère; nous sommes assez grands pour aller seuls,

et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout

le monde connaît.

Le lendemain, c'est la même cérémonie pour décider Pierre à se remettre

en route. Si je le laissais faire, ce garçon-là passerait sa journée à

dormir. Nous n'avons pas un déjeuner aussi bon que la veille, mais on

nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu'il

remercie nos hôtes, ce qu'il fait d'assez mauvaise grâce et en lorgnant

du coin de l'oeil un fromage placé sur une planche et auquel on ne

nous a pas fait goûter.

--Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n'es pas plus

honnête, on ne nous donnera plus rien dans les maisons où nous nous

arrêterons.--Pourquoi ne nous ont-ils pas donné de ce grand fromage

jaune... qui sentait si bon?--C'est encore bien poli de nous avoir donné

du pain, car nous n'avons rien fait chez eux, ni ramoné, ni chanté; tu

veux qu'on te donne sans travailler, toi?

M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur

pendant toute la route; il veut s'arrêter à chaque instant, et se plaint

de son talon. Tout cela, parce qu'il est mécontent de son déjeuner.

Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens,

vois-tu, dis-je à Pierre, nous avons déjà fait beaucoup de chemin!...

C'est une grande ville, cela...--Sommes-nous à Paris?--Oh! non, mais

nous approchons... Oh! il y a de belles maisons là... et de grandes

cheminées... Allons, mon frère, c'est là qu'il faut commencer à gagner

de l'argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...

Pierre roule ses yeux autour de lui d'un air qui n'annonce pas qu'il ait

grande envie de m'obéir, et pendant que je saute de joie en entrant dans

la ville, et que je commence à crier de toute ma force:--Ramoneurs de

cheminées!... faut-il des ramoneurs?... j'aperçois mon frère qui tire la

langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent à leur croisée.

--Pierre, veux-tu finir...--Quoi donc? je ne fais rien.--Je te vois bien

te moquer du monde, faire la grimace: c'est bon, nous n'aurons ni à

coucher ni à souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais

sujets.

Pierre se tient plus tranquille; je recommence à crier:--Voilà des

ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d'un

pâtissier-rôtisseur-restaurateur. Le maître prenait le frais en fumant

sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:--Ah! ah! voilà des

enfants qui vont à Paris peut-être?...--Oui, monsieur... avez-vous des

cheminées à faire ramoner?...--Allons, je veux essayer votre talent...

Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les à la

cuisine et à la chambre du premier; ils ramoneront chacun une

cheminée...

Le pâtissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pâtés

qu'il aperçoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande à

M. Boulette (c'est le nom du pâtissier) ce qu'il faut faire de nous. Il

lui renouvelle l'ordre de nous conduire aux cheminées, et retourne fumer

sa pipe sur sa porte.

--Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant

nous. Suivez-moi, et tâchez de ne point faire trop de poussière.

J'ai bien de la peine à faire avancer Pierre, qui semble cloué au milieu

des petits pâtés. Je le force cependant à marcher devant moi; nous

arrivons dans la cuisine.--Tiens, ramone celle-là, me dit la servante,

tu es le plus grand, et c'est celle où il doit y avoir le plus

d'ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l'autre.

La jeune fille fait signe à Pierre, qui ne bouge pas, et se contente de

chercher dans tous les coins de la cuisine s'il apercevra encore quelque

galette.

--Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant--Est-ce qu'il ne sait

pas ramoner? dit la servante.--Si, si, mamzelle; mais comme il est un

peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l'aider à

grimper.--Oh! le nigaud! j'en ai vu de bien plus petits que lui qui

grimpaient comme des chats!

Je prends mon frère par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous

arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la

cheminée. Pierre devient rouge jusqu'aux oreilles, et je vois qu'il a

envie de pleurer.

--Allons, Pierre, ôte tes souliers... mets là ton sac, accroche ton

grattoir à ta ceinture, et monte là-dedans... Elle n'est pas ben

haute.--Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses

yeux.--Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc à Paris?...

Comment gagneras-tu de l'argent?... C'est si vilain d'être paresseux...

Et notre pauvre mère!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour

souper un de ces petits pâtés que tu regardais tout à l'heure.

Ce dernier argument paraît être le plus fort. Pierre s'avance en

rechignant un peu; je me mets à genoux pour l'aider à monter, il

hésite... Il s'arrête... Je lui crie encore aux oreilles les mots de

pâtés, de galette; il se décide: il monte sur moi... Le voilà dans la

cheminée.--Ramone ferme, et n'aie pas peur, lui dis-je, et surtout va

jusqu'au haut, et chante la petite chanson.

Après l'avoir encouragé, je suis la servante, qui riait de la

poltronnerie de mon frère; je redescends à la cuisine, dont je vais

ramoner la cheminée, enchanté d'être enfin parvenu à vaincre la

répugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis

loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de

mon Pierre.

Pierre est resté longtemps fixé à la même place, ne sachant s'il doit

avancer ou reculer: la crainte et l'appétit se livrent un long combat;

mais l'appétit finit par l'emporter, et Pierre monte en s'appuyant des

mains et des genoux aux parois de la cheminée. Parvenu à une certaine

hauteur, il sent d'un côté une grande crevasse, et se persuade que c'est

une fenêtre de la cheminée; il passe par là sa tête, puis ses jambes,

cherchant le jour et ne l'apercevant que fort loin au-dessus de lui; il

essaye de chanter là sa petite chanson, mais la suie qu'il avale et

qu'il respire l'enroue au point qu'il peut à peine se faire entendre.

Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu'il a changé de cheminée, et

qu'au lieu d'être dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour

une de ses voisines.

Bientôt Pierre se sent fatigué... Il m'appelle: ne recevant pas de

réponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut

descendre bien vite; mais, parvenu à six pas de l'âtre, le pied lui

manque, et il roule dans la cheminée en poussant des cris épouvantables.

La cheminée dans laquelle mon frère venait de passer par mégarde était

celle de la chambre à coucher de mademoiselle Césarine Ducroquet, fille

majeure, ayant conservé jusqu'à quarante-deux ans une vertu que

n'avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus séduisants du

département de l'Isère; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait à

s'égayer sur le compte des femmes dont les moeurs ne lui paraissaient

pas bien pures. Prude par vanité, méchante par goût, coquette par

instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par tempérament,

mademoiselle Césarine passait sa vie à se faire tirer les cartes et à

jouer au boston; à faire des petits paquets avec sa vieille servante et

des grabuges avec madame l'adjointe, à médire de ses voisins et à courir

chez eux pour savoir ce qui s'y passait. Deux mille livres de rente, qui

ne devaient rien à personne, ouvraient à la vieille fille les portes des

maisons les plus considérables de l'endroit.

Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids

dont on voudrait alléger la pesanteur. _S'il est un temps pour la folie,

il en est un pour la raison_; par conséquent, quand on a commencé par la

raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps,

mademoiselle Césarine Ducroquet n'était plus la même; elle éprouvait des

maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient

humides en lisant les amours de _Huon de Bordeaux_ et de la dame des

_belles Cousines_; elle avait en secret soupiré avec _Élodie_, et frémi

avec _Éléonore de Rosalba_. En vain sa vieille servante lui assurait

qu'elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses

yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause à sa sensibilité.

Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau

blond attaché à ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours

avec elle et l'as de pique, soit à la ville, soit à la campagne. Quel

était ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonçait-il un époux

dans les petits paquets? Mademoiselle Césarine ne pouvait éloigner ces

pensées de son esprit troublé; partout elle cherchait le beau blond.

Elle soupirait, elle s'impatientait! Son heure était venue: à

quarante-deux ans le timbre du coeur n'a plus cette douceur, ce son

argentin qui fait tendrement rêver la volupté; c'est une cloche qui

tinte avec force et qui étourdit celle qui la possède.

Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans

la ville le changement qui s'opérait en elle, allait beaucoup moins dans

le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie

ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé;

bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d'Esculape

venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir;

mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle

le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une

clientèle, s'empressa de se rendre à son invitation.

A l'aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement

involontaire, trouvant qu'il ressemblait d'une façon surprenante au

valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En

effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de

la couleur d'Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu,

ce qui n'est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d'une

manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant.

D'ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais

de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n'en

paraissait guère avoir plus de quarante-huit.

M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S'apercevant un peu

tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire

fortune, il se décida à s'établir en province. En homme habile, il avait

pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez

elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n'était

point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n'avait

encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en

tâchant de donner à sa physionomie l'expression la plus agréable que le

docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n'eut point de peine

à lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait

éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt

le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille

fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux

cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait

agréablement ses idées, lui prêtait les _Amours de Bayard_ et les

_Quatre fils Aymon_; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une

potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par

un tendre soupir que l'on mettait sur le compte des vapeurs.

Au bout de quelques semaines, l'intéressante malade était guérie, grâce

aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations,

que la présence de M. Sapiens ne faisait qu'augmenter. Celui-ci, ne

voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait

parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d'amour et d'hymen, sans

cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se

rappelant tout ce qu'elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne

savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la

ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de

résister aux oeillades de M. Sapiens et aux palpitations de son

coeur.

André le Savoyard · 第 4 / 34 段