--Si tu vas à Paris, André, n'oublie point ta mère, que tu laisseras

dans sa chaumière...

--Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l'argent que j'aurai amassé...

et puis à vous aussi.

--A moi!...

Mon père sourit tristement; il sait bien qu'il ne doit plus être

longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu'il peut pour le cacher.

La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment.

Mais la vue de notre père malade nous ôte même l'envie de nous livrer à

nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules

de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait

plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien

tranquilles. Lorsqu'il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses

yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous

avons encore son premier regard.

Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos,

pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand

silence, de crainte de l'éveiller. A peine a-t-il la force de se lever

et de gagner sa grande chaise.--Comment te sens-tu? lui demande souvent

ma mère.--Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire

ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas

l'état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.

Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas

parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras

vers nous, il nous enlace plus fortement; je l'entends qui dit adieu à

ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis

il ferme les yeux en poussant un profond soupir.

Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter

ses sanglots.--Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères

et moi; notre père vient de s'endormir... tu vas le réveiller.--Et déjà

nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses

pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure

toujours... Enfin, elle s'écrie: Hélas! mes enfants, votre père est

mort!... vous l'avez perdu. Mon bon Georget n'est plus!...

Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le

comprendre...--Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu'il ne

s'éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons

doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si

bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques

l'appelle...--Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère.

Elle s'approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle,

devant notre père.--Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut

des cieux votre père veille toujours sur vous.

Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s'écoule, plus

notre douleur devient vive: car notre père ne s'éveille pas, et nous

commençons à comprendre ce que c'est que la mort.

Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de

consoler ma mère; mais ils ne l'arrachent point de sa demeure, car chez

nous on ne fuit pas ceux qu'on aime dès qu'ils ont cessé d'exister, et

on ne craint pas d'avoir du chagrin en les voyant encore.

Quelle triste journée s'écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne

répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les

écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons

nous mettre tout près d'elle. Nous l'entourons de nos bras; nous posons

notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.

Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de

les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer

à sa douleur. Nous n'étions pas seuls à suivre mon père; presque tous

les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous.

On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde

avait l'air triste. J'entendais dire parfois:--Il était bien doux... Il

n'avait point de défaut... Pauvre Georget!...

Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes

on ne trouve cela que naturel.

On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom

et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout

le monde verse des larmes, et j'ai appris depuis que cela valait mieux

qu'un discours.

Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous

embrasse en s'écriant:--Vous êtes toute ma consolation!... Nous

partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore

notre père, à cette place où il avait l'habitude de s'asseoir.

Mais le temps adoucit bien vite les peines de l'enfance. Au bout de

quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule

est toujours bien triste, quoiqu'elle ne pleure plus autant. Cette bonne

mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de

repos. C'est pour nous nourrir qu'elle se donne tant de mal. J'entends

souvent les habitants du village lui dire:--Il faut envoyer vos deux

aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront

comme les autres: ils gagneront de l'argent, et vous en enverront. Ils

reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre

conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous

vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.

--Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu'il faudra... Mais me

séparer de mes enfants! Ah! je n'en ai point le courage.--Vous garderez

le petit Jacques avec vous.--Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.

Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec

encore plus d'ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient

raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de

ne point pouvoir l'aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais

de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!--Laissez-nous

partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous

gagnerons beaucoup d'argent, et ce sera pour vous.--Tu veux donc me

quitter, André?--C'est pour vous rendre un jour bien heureuse.

Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps

s'écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que

ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir

pour Paris. J'ai huit ans et quelques mois, j'ai du courage; j'ai

surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à

nos forces physiques, et fait que l'être le plus faible laisse derrière

lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent

d'inutiles faveurs.

Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il

faut nous rendre. Il n'est point aussi empressé que moi de partir.

Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l'idée du voyage

l'effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il

s'amuse aujourd'hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de

partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.

Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d'un petit

instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée

je m'exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures

entières perché sur le toit. Mais ce n'est pas sans peine que je

parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le

pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier

moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d'amour-propre

que les hommes.

Fier d'avoir un grattoir, je gratte tout ce que j'aperçois; je gratte

nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je

gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait

faire.

Une bande nombreuse d'enfants de nos montagnes va se mettre en route

pour Paris.--Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle

hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous

garde dans sa chaumière; les laborieux enfants de la Savoie se sont

mis, sans nous, en route pour la France.

Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu'elle a eu tort de ne point nous

laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le

temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.

--Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont

encore près d'ici. Nous suivrons le chemin qu'on nous indiquera, et

demain nous serons avec eux.--Eh bien! partez donc, mes enfants,

puisqu'il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en

versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays...

Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des voeux

pour vous.

Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle

fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours

au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne

s'attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous

dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris.

Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma

mère me remet le portrait qu'on a oublié chez nous; il est attaché à un

ruban qu'elle passe à mon cou.--Tiens, me dit-elle, c'est toi, André,

qui, le premier, as trouvé ce portrait; c'est toi, sans doute, qui dois

le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...--Oh! ne craignez

rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.--Cache toujours avec

soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j'en serais fâchée,

car j'ai dans l'idée que ce médaillon te portera bonheur... qu'il sera

cause de ta fortune! que sais-je?--Oh! oui, maman, j'en aurai bien soin,

et je ne jouerait pas avec.--Si ce monsieur est plus généreux à Paris,

il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais

ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu'il ne faut pas se faire

payer pour avoir été honnête.

J'ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur

nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous

allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse

tendrement contre son coeur.

--André, me dit-elle, tu es l'aîné; tu as plus d'esprit que Pierre;

veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la

peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours

sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.

Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n'être

ni menteurs ni paresseux. Puis, après l'avoir encore embrassée, ainsi

que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.

Qu'ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux

que vous aimez! Jusque-là j'avais eu du courage, mais en me mettant en

route, je sens qu'il m'abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras

de ma mère.

Je m'efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les

siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir

encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d'adieu; on croit

toujours que ce sera le dernier, mais ce n'est que lorsqu'on ne peut

plus les apercevoir que l'on renonce à tourner encore une fois ses

regards vers ceux que l'on chérit.

Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l'éloignement le

toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras

vers nous! Mais c'en est fait, nous ne distinguons plus vos signes

d'adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne

les verra pas.

CHAPITRE V

LES PETITS SAVOYARDS.--FRAYEUR ET PLAISIR.

Nous marchons depuis près d'une heure, Pierre et moi, et nous ne nous

sommes encore rien dit. Je ne l'entends plus parler; mais il pousse de

temps à autre de gros soupirs qu'il finit par ces mots: Jacques est bien

heureux, lui!... il reste chez nous!...

J'ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne

sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui

entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent;

il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!...

J'aperçois un village; nous y demanderons si l'on a vu nos compatriotes;

d'ailleurs, je me souviens du nom de la première ville où nous devons

nous rendre: c'est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j'ai de

la mémoire, et je trouverai bien ma route.

--André, je suis las, me dit Pierre en s'arrêtant devant

moi.--Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le

regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma

mère: elle m'a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point

l'abandonner. Je me sens fier de la confiance qu'elle a eue en moi, et

de cette secrète supériorité qu'elle me reconnaît sur lui.

Nous nous sommes assis au pied d'une colline:--Marcherons-nous

longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l'air bien affligé.--Ah! dame!

nous ne sommes pas près d'arriver!...--Jacques est bien heureux, lui!...

il reste chez nous!...--Nous allons gagner de l'argent pour aider notre

mère; est-ce que tu en es fâché?--Et comment ferons-nous pour gagner de

l'argent?--Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions,

nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a

apprise notre père...

Pierre, qui a fait la grimace quand j'ai parlé de ramoner, me dit

alors:--Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je

danserai.

Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d'avoir

pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une

cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur

son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le

chagrin. Je lui saute au cou, je l'embrasse tendrement; cela nous fait

du bien, et Pierre retrouve l'appétit.

--J'ai faim, me dit-il.--Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.

Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère

nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.--André!...

André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même

temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.

--Dis donc, André, qu'est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en

se bourrant de pommes et de noix.--Oh! tout plein de choses!... Tu sais

bien que mon père nous racontait ce qu'il y avait vu...--Ah! oui... des

polichinelles, n'est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours...

qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui

tournent sur une jambe.--Oh! bien d'autres choses encore!... des rues

superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui

roulent toujours, des boutiques, comme quand c'est la foire à la ville

de l'Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et

la lune qu'un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat

qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite

maison.

--Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de

joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la

roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!

Et voilà mon frère qui s'exerce à faire la roue sur le bord de la route;

il ne pense déjà plus à notre chaumière. Ah! Pierre sera heureux à

Paris!

Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la

grimace. Il n'était plus fatigué pour faire la roue, il l'est encore

pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frère,

lui dis-je, tu sais bien que notre mère nous a recommandé de ne point

être paresseux; si nous nous arrêtons souvent aussi longtemps, nous ne

rattraperons pas les autres...--Je suis las.--Tu dansais tout à

l'heure.--J'ai mal au talon.--Ça ne t'empêchait pas de faire la roue; il

faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver à

coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.--Ah! oui, oui, dit

Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu'il a peur de passer la nuit

en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.

--Dis donc, André, si nous allions nous perdre?...--Oh que non! nous

demanderons toujours le chemin de Paris.--Si nous rencontrions des

voleurs?--Tu sais bien que ma mère nous a dit que l'on ne volait pas les

enfants.--Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?--Non, c'est

parce que, quand on est petit, on n'a pas d'argent.--Ah! quand je serai

grand, je n'aurai jamais d'argent, pour ne point avoir peur des

voleurs.--Et avec quoi achèterons-nous du pain et des pommes?--Je ferai

la roue et on me donnera de quoi dîner.--Et qu'est-ce que tu enverras à

notre mère?

Pierre ouvre de grands yeux et ne répond rien.

Les pommes, la roue et les voleurs l'occupent entièrement.

Nous sommes arrivés au village que j'avais aperçu de loin; je demande si

l'on a vu passer une bande de Savoyards se rendant à Paris ou à Lyon.

--Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup

d'avance sur vous. Ils sont passés au point du jour et voilà le soleil

qui va bientôt se coucher.

--Allons, en route! dis-je à mon frère, qui s'est déjà assis sur un banc

devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de

noix.--Est-ce que nous n'allons pas dîner?--Nous dînerons en chemin...

il faut rejoindre nos amis.

Pierre a beaucoup de peine à se décider à se lever, mais il me voit

m'éloigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que

nous devons tenir, car le jour commence à baisser; et si nous nous

égarions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque

précipice ou glisser dans quelque ravin.

--Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous

attendront pas?--Non, car ils ne savent pas que nous les avons

suivis.--Je suis déjà bien las.--Et quand nous courions toute la journée

dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du

Corbeau, tu n'étais jamais las.--Ah! j'aime mieux grimper à quatre

pattes que marcher comme ça.--Tu n'as donc pas envie d'arriver à

Paris?--Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n'est pas fatigué,

et il aura de la soupe ce soir.

Pierre pousse un gros soupir en songeant à la soupe. Nous avançons

toujours, mais le jour finit, et je n'aperçois pas le village que l'on

m'a dit qu'il fallait gagner pour trouver à coucher. Mon frère, qui

était toujours en arrière, se rapproche de moi dès que la nuit paraît.

--Dis donc, André, voilà la nuit...--Eh bien! ça n'empêche pas de

marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant

nous.--Est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés?--Je ne sais

pas.--Veux-tu courir, mon frère?--Non, non; ma mère nous a défendu de

courir; ça nous rendrait malades en route... D'ailleurs tu es las.--Non,

je ne suis pas fatigué... Tiens, allons plus vite.

Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paraître

éclaire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger.

Cependant cette clarté a quelque chose qui inspire la tristesse. Les

objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mêmes; les ombres

changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a

de loin un aspect effrayant. Mon frère ne regarde plus qu'avec crainte

autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu'il presse

avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le

bruit de nos souliers ferrés trouble seul le silence de la nuit et le

calme de nos montagnes, dont les habitants sont déjà livrés au repos.

L'ardeur de Pierre se ralentit; il commence à perdre courage, et nous

n'allons plus aussi vite.--André, est-ce que nous ne sommes pas bientôt

arrivés? me dit-il à demi-voix comme s'il craignait d'être entendu à

droite ou à gauche. Je devine au son de sa voix qu'il a grande envie de

pleurer, et je tâche de le consoler.

--Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en

arrivant...--Ah! je n'ai plus ni pommes ni noix.--On nous donnera

quelque chose; tu sais bien que ma mère nous a dit qu'en chemin on donne

aux enfants qui vont à Paris.--Nous aurons peut-être du lard?...--Si on

nous en donne, nous danserons...--Oh! oui!... Comme c'est bon, du

lard!... En mange-t-on à Paris?--Oui, puisqu'on gagne beaucoup d'argent.

Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...--Un sou!... C'est

beaucoup d'argent, ça.--Tiens, chantons tous les deux pour voir comment

nous ferons à Paris.--Non, je ne veux pas chanter... j'ai envie de

dormir.--Nous dormirons quand nous serons arrivés...--Je ne vois pas de

maisons!--Allons, Pierre, il faut que je te tire à présent: marche

donc...--Si nous étions pris par des voleurs?...--Tu es un poltron, tu

trembles toujours; quand tu seras à Paris tout le monde se moquera de

toi!--André, est-ce qu'il n'y a pas des hommes qui mangent les

enfants?--Eh non! c'est pour rire qu'on raconte ces choses-là, tu sais

bien que mon père se moquait de Jacques quand il disait cela;

d'ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te défendre!

je donnerais des bons coups, va!...

--Pierre a beaucoup de peine à se rassurer; cependant nous continuons de

marcher, lorsque tout à coup il s'arrête et me saisit le bras en me

disant d'une voix tremblante:--Ah! mon frère! vois-tu là-bas?...

Il me désigne le côté droit de la route, à une trentaine de pas de nous,

et j'aperçois une ombre de la grandeur d'un homme qui avance, puis

recule sur le chemin que nous devons prendre; en même temps, j'entends

comme un bruit sourd et uniforme qui se répète toutes les fois que

l'ombre s'allonge et s'étend sur la route. Quoique je ne sois pas

poltron je sens que mon coeur se serre, que ma respiration est gênée;

je fais comme Pierre: je m'arrête, les yeux fixés sur cet objet, près

duquel je crains d'approcher.

--Ah! mon frère, qu'est-ce que c'est que ça? me dit Pierre, qui n'a

presque plus la force de parler.--Dame... je ne sais pas...--Vois-tu

comme ça remue... comme c'est grand?... entends-tu le bruit que ça

fait?...--Oui... mais il faut pourtant que nous passions là... Oh! non,

André... non, je t'en prie... j'ai trop peur... sauvons-nous...--Allons,

Pierre, ne tremble pas ainsi... Nous sauver!... Non, mon père m'a dit

que c'était honteux de se sauver. Cet homme qui est là veut nous

effrayer; mais moi je n'ai pas peur... viens...--Non, non, André, je

n'ose pas...

Pierre se jette à genoux; il veut me retenir, il saisit ma veste, mais

je ne l'écoute pas... Je me dégage, et il cache sa figure dans ses

mains: j'avance fièrement vers l'objet qui nous cause tant d'alarmes, en

criant bien haut pour me rassurer:--Non, non, je n'ai pas peur, moi!...

J'approche enfin; et dans ce moment l'ombre mouvante s'approchait aussi

et semblait vouloir me barrer le passage. Je n'avais pas encore osé la

regarder en face pour m'assurer de ce que c'était; mais quelle est ma

surprise en arrivant contre cet objet, de me trouver devant une barrière

fixée après un poteau, et placée là pour empêcher les voyageurs de

tomber dans un trou très-profond qui touchait presque la route. Cette

barrière, qui s'ouvrait par le milieu, devait être fermée par une chaîne

ou un cadenas; mais depuis longtemps une moitié s'était cassée; on avait

négligé de la raccommoder, et ce qui restait et tenait au poteau par des

gonds de fer tournait et retournait au gré du vent en rendant un son

uniforme causé par le frottement continuel des vis qui criaient dans les

gonds.

Je n'ai pas plutôt reconnu ce que c'est, que, riant de ma frayeur,

enchanté d'avoir eu le courage de la surmonter, je grimpe sur la

barrière et me mets à cheval dessus, tournant avec elle au gré du vent.

Pierre, qui est resté à terre la tête cachée dans ses mains, m'entend

pousser des cris de joie en répétant:--Hue donc! à cheval!... ah! que

c'est gentil!... viens donc, Pierre... Ah! qu'on est bien là-dessus! ça

va tout seul.

André le Savoyard · 第 3 / 34 段