monsieur le comte...--Elle promet d'être très-bien tournée!...--Ça fera
une fière femme... si elle vous ressemble...--Comment, si elle me
ressemble! imbécile; mais c'est déjà frappant de profil.--Je veux dire
qu'elle est déjà presque aussi grande que vous...--Oh! que moi... tu
vas trop loin; moi, je suis de la vieille roche... j'ai le coffre
solide!...--C'est fini... il n'y a plus rien dedans!... marmotte
Champagne, qui vient de boire le restant du vin d'Alicante que contenait
le flacon.
--Qu'est-ce que tu dis, Champagne?--Moi, monsieur le comte!... Est-ce
que j'ai dit quelque chose?...--Je crois que ce maraud s'endort quand je
lui parle.--Moi, monsieur, je suis éveillé comme une souris!--Ma fille a
des yeux superbes!--C'est comme des perles!...--Et des dents!...--Noires
comme du jais!--Un nez!--Bien fait...--Avec un petit trou au
milieu...--Et un menton!...--A la romaine... n'est-ce pas, monsieur le
comte?--Ah! Champagne!... quel dommage que ma fille ne soit pas un
garçon!...--Ah! c'est juste... quel dommage... que le flacon soit si
petit...--Cela ferait un joli petit garçon, comme tu dis, Champagne; ce
serait un Francornard, enfin, et il m'en faut un pour perpétuer mon
nom...--Oui, monsieur, oui... il vous en faut...--C'est ce dont je vais
m'occuper sérieusement... j'aurai un fils, Champagne... si ma femme... à
moins que... comme à l'ordinaire.
--Oui, monsieur... ayez-en beaucoup... et du vieux, comme celui que j'ai
bu tout à l'heure.
M. le comte venait de fermer les yeux; M. Champagne bredouillait et
s'assoupissait à côté de son maître; las d'écouter et de regarder par le
trou du rideau, je m'étendis auprès de mes frères, et ne tardai pas à
imiter les voyageurs.
CHAPITRE III
ELLE S'ÉVEILLE.--DÉPART DES VOYAGEURS.
Je ne sais quelle heure il était, lorsque des coups frappés à la porte
de notre chaumière me réveillèrent brusquement; j'entendis en même temps
le vieux monsieur qui criait:--A moi, Champagne! quel est l'insolent qui
ose me troubler?... j'ai quarante mille livres de rente... et le premier
cuisinier de Paris.
De son côté, M. Champagne, à moitié endormi, marmottait en se frottant
les yeux:--Que me veut-on?... qui est-ce qui m'appelle?... est-ce ce
vieux fou qui court après sa femme... qui se moque de lui?... j'ai tout
bu... c'est dommage...
Heureusement pour M. Champagne que son maître, à moitié endormi,
n'entendit pas ces paroles. Ma mère s'empressa d'ouvrir. C'était mon
père qui venait annoncer au voyageur que sa voiture était réparée. La
lampe, qui brûlait encore, éclairait tristement notre chaumière; à peine
mon père est-il entré que j'entends ma mère jeter un grand cri.
Le vieux monsieur fait un saut sur sa chaise; Champagne se précipite en
avant, pour se lever plus promptement; mais, dans ce mouvement, sa
chaise glisse, et comme les fumées du vin d'Alicante ne sont pas encore
entièrement dissipées, il perd l'équilibre et va tomber sur les genoux
de son maître, qui pousse des cris terribles, croyant qu'une bande de
voleurs est entrée dans la chaumière.
Une entaille assez profonde, que mon père s'était faite au-dessus de
l'oeil gauche, et de laquelle s'échappaient de grosses gouttes de
sang, avait été cause du cri que ma mère venait de pousser et qui avait
répandu l'alarme dans notre habitation.
--O mon Dieu! tu es blessé, mon pauvre Georget!... ah! j'avais un
pressentiment qu'il t'arriverait quelque malheur!... mais tu n'as pas
voulu m'écouter!...--Ce n'est rien, ce n'est rien, ma bonne Marie, dit
mon père en portant son mouchoir sur sa blessure,--en voulant gravir la
colline pour arriver plus vite à l'autre bout du village, mon pied a
glissé sur la neige, je suis tombé... une pierre m'a légèrement blessé à
la tête...--Mais ton sang coule, tu dois souffrir...--Non, te dis-je, ce
ne sera rien; ne nous occupons pas de cela maintenant.
Au cri de ma mère, j'avais aussi quitté notre couchette. Je m'approche
de mon père, la vue du sang qui coule de sa blessure me fait mal; je me
mets à pleurer. A mon âge, c'était pardonnable; d'ailleurs, je n'ai
jamais eu ce courage qui consiste à voir, sans en être troublé, les
souffrances de ses semblables. Dans le monde on appelle cela de la
fermeté; dans nos montagnes c'eût été de l'égoïsme.
Pendant que mon père me console et rassure ma mère, M. le comte
s'éveille entièrement, et s'aperçoit enfin qu'il tient M. Champagne sur
ses genoux; celui-ci s'était rendormi sur son maître, qui, se croyant
attaqué, était resté plusieurs minutes sans oser remuer.
--Comment, maraud!... C'est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte
en se débarrassant de son valet.--Comment, monsieur?... J'étais assis
sur vous! voyez ce que c'est que le sommeil! j'aurai eu le cauchemar
probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il
n'y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s'entend pas.
--Pardon de vous avoir réveillé, monsieur, dit mon père;--mais je
croyais que vous seriez bien aise d'apprendre que votre voiture est en
bon état.--Ah! ah! c'est vous, bonhomme... diable! déjà de
retour?...--Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m'a
fallu du temps pour aller chez le charron, pour l'éveiller et pour le
décider à venir par le temps qu'il fait... Je l'ai ensuite conduit à
votre voiture... Il n'y avait presque rien à faire... Cependant il est
encore auprès...--Il attend sans doute qu'on le paye...--Cinq heures...
Comme le temps passe quand on cause! n'est-ce pas, Champagne? car je
n'ai pas dormi une minute.--Ni moi non plus, monsieur, j'avais les yeux
aussi ouverts que vous.--Quelle heure est-il?--Le jour va bientôt
paraître, monsieur, il est près de six heures...--Champagne, va payer
cet ouvrier; il faudra qu'il te réponde qu'il n'y a plus de danger pour
moi.--Oui, monsieur...--Ah!... donne-moi auparavant le flacon
d'Alicante: le froid m'a saisi... cela me remettra un peu.
M. Champagne, après avoir hésité un moment, fouille enfin dans sa poche
et en tire la bouteille d'osier, qu'il présente à son maître avec
beaucoup de respect. Celui-ci, après l'avoir débouchée, la porte à ses
lèvres et s'écrie bientôt:
--Qu'est-ce que cela veut dire... Champagne?--Quoi donc, monsieur?--La
bouteille est vide!--Vous croyez, monsieur?--Comment, je crois... j'en
suis, par Dieu, bien sûr...--C'est singulier! elle était aux trois
quarts pleine quand vous me l'avez rendue ce soir!--Je le sais fort
bien, drôle!... Comment m'expliqueras-tu cela?--Ah! je vois ce que
c'est, monsieur; tout à l'heure en me jetant brusquement sur vous
pensant que l'on vous attaquait, j'aurai cogné ce flacon et il aura
fui... ma poche est encore toute mouillée...--Comment, maraud... vous
osez dire...--M. le comte sait bien qu'il n'a pas fermé l'oeil de la
nuit et que j'ai toujours été près de lui... Il m'eût été impossible de
tromper monsieur, alors même que j'en aurais été capable...--Au fait, ta
réflexion est assez judicieuse.
M. Champagne s'esquive, enchanté de s'en être si bien tiré. Ma mère
lavait avec de l'eau fraîche la blessure de mon père, que je venais de
débarrasser de son chapeau et de son bâton; mes frères dormaient encore,
et notre hôte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du
froid. Il n'avait pas aperçu le mal que le bon Georget s'était fait en
courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-là ne
voyait que ce qui lui était personnel; pour la peine que l'on se donnait
à son service, les souffrances des malheureux, les larmes de
l'infortune, les pleurs de l'orphelin, l'oeil qui lui restait semblait
aussi recouvert d'un épais bandeau.
Une petite voix bien douce attira notre attention. C'était la petite
fille qui s'éveillait; la blessure de mon père nous avait fait oublier
la jolie dormeuse.
--Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulève sa tête et
promène autour d'elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses
yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri,
j'avais couru près du lit, et là, je restais à la regarder.--Maman,
dit-elle de nouveau; et sa voix n'est plus aussi calme; le chagrin
l'altère déjà; elle ne voit pas sa mère, ses jolis yeux se remplissent
de larmes.
Ma mère s'était aussi rapprochée de la petite qu'elle admirait, répétant
à chaque minute:--Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui
souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec étonnement, avec
crainte, et répétait:--Maman... je veux voir maman!...
--Monsieur, dit ma mère à l'étranger, votre demoiselle est éveillée;
elle demande sa maman.--Eh bien... donnez-lui à boire... les enfants se
calment toujours en buvant... on les berce avec cela...
Ma mère présente un verre à la petite, mais elle le repousse et continue
d'appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux
retombent sur ses yeux, qu'elle frotte avec ses petites mains, tout en
répétant sans cesse:--Je veux qu'on me mène chez maman.
Nous étions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux
monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se
frottant les jambes:--Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je
voudrais déjà être de retour à Paris. Je suis sûr que César s'ennuie
après son maître... Comme il va faire le saut du cerceau à mon
retour... Cet animal-là est plein d'intelligence... Il faut que je lui
apprenne à jouer aux dominos, comme le fameux _Munito_.
--Monsieur, dit ma mère, votre petite pleure toujours... La pauvre
enfant ne peut pas se consoler...--Annoncez-lui que je vais lui donner
le fouet.--Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie
fille... Ah!... c'est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons
pas les nôtres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi délicats que
ce petit amour-là.
Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma
mère son petit oeil gris:--Est-ce que cette Savoyarde prétendrait me
montrer comment je dois élever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle
Adolphine...
Ma mère prend la petite dans ses bras et se dispose à la porter sur les
genoux de son père; mais celui-ci lui fait signe de mettre l'enfant à
terre devant lui, et la petite, après avoir envisagé M. le comte, fait
une moue qui la rend encore plus gentille.
--Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur après avoir pris du
tabac dans une belle boîte d'or, votre conduite est au moins
inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse,
c'est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez
à pleurer!... Je n'entends pas que ma fille se conduise avec autant de
légèreté. Vous êtes avec moi... je crois vous avoir déjà dit que je suis
votre père... D'ailleurs vous devez me reconnaître: et un père ou une
mère, c'est absolument la même chose, si ce n'est que l'une vous gâte,
et que l'autre vous donnera des chiquenaudes si vous n'êtes pas sage.
Pour toute réponse à cette mercuriale, dont la petite fille n'a sans
doute pas compris un mot, elle se met à taper des pieds avec violence,
en répétant: je veux voir maman, moi!
--Voyez un peu quel caractère! s'écrie M. le comte, elle n'en démordra
pas... elle aura de la tête... beaucoup de tête... Cela n'est pas
étonnant, c'est une Francornard, et c'est par la tête qu'on nous
reconnaît tous.
Dans ce moment, M. Champagne revient.--Voilà le jour, monsieur le comte,
dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en
route...--Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommodée?--Oui,
monsieur, il n'y a plus de danger...--Allons, donne-moi mon manteau,
que je m'entortille bien...
Pendant que le domestique enveloppe son maître aussi hermétiquement
qu'une bouteille d'esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille;
elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux
yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit
qu'elle retient avec peine ses sanglots.
Je l'entoure de mes bras... je l'enlève...--Que fais-tu donc, André? me
dit mon père--Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort...
Vous êtes blessé; vous pourriez tomber encore...
Je me disposais à porter la petite jusqu'à la voiture (car j'étais en
effet déjà fort pour mon âge); mais M. Champagne m'arrête et s'empare de
l'enfant. Oh! si j'avais pu résister... que j'aurais eu de plaisir à
battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite
demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s'étaient déjà posées
sur ma tête, et dont les petits doigts avaient jeté mon bonnet de laine,
qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.
Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie
dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l'on s'aperçoive
qu'elle a le coeur bien gros!... mais il est un âge où la peine et le
plaisir se succèdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les
larmes, qui sèchent aussi vite qu'elles ont coulé. Déjà l'on ne voit que
le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant
de précautions que s'il devait gravir à pied le mont Blanc. Mon père est
toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une
récompense que cependant il a bien méritée. Mais en passant devant lui,
M. Champagne s'arrête.--Oh! vous êtes blessé? lui dit-il.--Oui, dit ma
mère, c'est en courant cette nuit pour votre maître qu'il s'est mis dans
cet état.
--Comment!... il est blessé!... dit M. le comte, dont la voix étouffée
par son manteau ressemble alors au son d'un cornet à bouquin. Il
s'arrête devant mon père, puis se décide à dégager une de ses mains de
dessous son manteau, ce qu'il ne fait qu'avec bien du regret, et il
cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:
--Ah! diable... au fait... j'allais oublier... il faut que je lui donne
quelque chose... n'est-ce pas, Champagne?--Il le mérite bien, monsieur
le comte.--Oui... oui... sans doute; c'est pourtant désagréable, en
voyage, d'être toujours obligé d'avoir la main à la poche... on n'en
finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous
souveniez que vous avez reçu dans votre chaumière le comte Nestor de
Francornard.
En disant ces mots, M. le comte met un petit écu dans la main de mon
père; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre
habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras.
Ils ont bientôt rejoint la voiture qui les attend, et ils s'éloignent de
notre pays.
--Un petit écu!... dit ma mère lorsque l'étranger est parti; donnez-vous
donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour
être récompensé ainsi!
--Marie, dit mon père, on doit toujours obliger sans s'inquiéter si l'on
en sera ou non récompensé; ne l'est-on pas toujours, d'ailleurs, par le
plaisir d'avoir fait son devoir? Sans doute cet étranger aurait pu se
montrer plus généreux... Tant pis pour lui, s'il ne sait pas donner,
c'est une jouissance dont il se prive. Notre chaumière est ouverte à
tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les
malheureux.--Mais cette blessure... c'est pour lui que tu as gagné
cela...--Ça ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants
la guériront bien plus vite que tout l'or de ce voyageur.
Ma mère ne dit plus rien à son mari, mais en allant et venant, je
l'entends murmurer encore:--Un petit écu!... et il a manqué périr!
En effet, pour un seigneur, M. le comte n'avait pas agi noblement; mais
il y a beaucoup de roturiers qui ont l'âme noble, et cela fait
compensation.
CHAPITRE IV
LA MORT D'UN BON PÈRE.--SÉPARATION NÉCESSAIRE.
Depuis plus d'une heure les voyageurs étaient partis; mon père se
reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l'arrivée de M. le
comte ne lui avait pas permis de prendre la veille. Ma mère s'occupait
de son ménage; mes frères étaient déjà sur le seuil de notre porte,
mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas
suivis; je restai dans la maison, j'y cherchais encore la jolie petite
fille, et j'étais triste de ne plus l'y trouver.
En portant mes regards du côté du lit sur lequel elle s'est reposée,
quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied
du lit le médaillon que nous avons admiré la veille.
Je pousse un cri de joie.--Qu'as-tu donc, André? me dit mon père.--Oh!
j'ai trouvé un trésor... tenez... tenez...
Je cours lui montrer le portrait.--C'est celui que la petite fille
portait à son cou, dit ma mère; il se sera détaché de la chaîne. Regarde
donc, Georget, la jolie femme! Oh! c'est la mère de ce petit ange qui
dormait sur notre lit...--Oui... elle est très-bien; mais, morgué!
comment faire pour rendre ce portrait à ce monsieur?... Diable!... si on
avait vu cela plus tôt... Marie, sais-tu si l'on pourrait encore
rejoindre la voiture?...--Non certainement, on ne le peut plus; ils ont
près de deux heures d'avance... D'ailleurs, savons-nous où ils vont? Ne
veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur,
qui ne vous remercie seulement pas?...--Ah! Marie... faut-il se montrer
intéressée?... et quand il s'agit d'être honnête, de faire son
devoir...--Pardi, j'espère que nous le sommes, honnêtes; Dieu merci,
quoique pauvres, je n'en sommes pas moins estimés dans le pays. Mais,
écoute, Georget; ce portrait n'est pas entouré de pierres précieuses...
oh! s'il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la
première à courir après la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur
qu'on ne nous crût capables de l'avoir gardé exprès; mais tu vois bien
qu'il n'y a qu'un petit cercle d'or tout simple autour de cette
figure... Ce n'est pas notre faute si la petite l'a perdu. D'ailleurs,
dès que ce monsieur s'en apercevra, il se doutera sans doute que c'est
ici que sa fille l'a laissée, et il l'enverra chercher par un de ses
valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en
rend dépositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet étranger y
tient beaucoup, sois sûr qu'il ne manquera pas de nous l'envoyer
demander.--Allons, je crois que tu as raison, Marie; d'ailleurs, la
voiture est trop loin... Mais, bientôt, je pense, quelqu'un viendra
réclamer ce médaillon.
Mon père se trompait dans ses conjectures: les jours s'écoulèrent après
celui où nous avions reçu les voyageurs, et personne ne vint chercher le
portrait.
Cependant la santé de mon père ne s'améliorait pas. Chaque jour, au
contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure à la tête était
cicatrisée; mais il éprouvait par tout le corps des douleurs qu'il
voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui
donnant pour l'avenir de vives inquiétudes. Ma mère s'efforçait de le
tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer à
aucun travail. C'était en servant de guide aux voyageurs, aux curieux
qui venaient souvent admirer nos montagnes et l'âpreté de nos sites, que
mon père avait jusqu'alors trouvé le moyen de soutenir sa famille: cette
ressource lui était ravie.
Chaque jour je m'offrais pour remplacer mon père; je brûlais du désir
d'être utile à mes parents et de soulager leur misère; mais ils me
trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m'exposer sur
des chemins bordés de précipices; ils tremblaient pour mes jours; si je
tardais à rentrer, lorsque j'allais dans le village, leur inquiétude
était extrême; ils me croyaient blessé, et, à mon retour, après m'avoir
grondé, ils se dédommageaient en m'accablant de caresses... Les pauvres
gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.
Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur
qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d'où
l'on découvre fort loin dans les environs. La route était difficile et
bordée de précipices; mais plusieurs fois je l'avais parcourue à l'insu
de mes parents. J'offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte:
nous gravissons les rochers. Après avoir admiré quelque temps le
magnifique tableau qui s'offre à ses regards, l'étranger redescend, puis
continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite
pièce d'argent, en me disant:--Tiens, mon petit homme, voilà pour ta
peine.
Jamais je n'avais éprouvé un plaisir aussi grand; je cours... je vole
vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne
fais qu'effleurer; j'arrive enfin, respirant à peine, et je vais donner
à ma mère la pièce de monnaie que j'ai reçue du voyageur.
--D'où te vient cela? me dit mon père. Je raconte ce que j'ai fait;
sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon
père sourire, quoiqu'il veuille d'abord ma gronder.
Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu'ils veulent aussi
gagner de l'argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...
Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne
m'éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent
augmenter; ce n'est qu'entouré de ses enfants qu'il se sent mieux. Nous
passons les longues soirées d'hiver assis à ses côtés. Hélas! il n'a
plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans
cesse.--Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre
mère! elle ne dit pas qu'elle pleure la nuit, pendant que mon père
repose!... Seul je m'en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.
Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous
montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour
moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans
notre chaumière.--Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon
père, c'est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien
l'aimer...--Son mari? dit ma mère. Ah! si c'est ce vilain borgne au
petit écu, comment veux-tu qu'il aime sa femme?... Quand je lui parlais
de sa fille, il ne songeait qu'à un chien qu'il allait revoir et faire
passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère...
c'était bien naturel! Au lieu de l'embrasser, de la consoler, il voulait
la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes
phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!...
Va! cet homme-là n'est pas capable d'aimer d'amour... Mais si c'était le
portrait de son chien qu'il eût laissé ici, je gage bien qu'il aurait
mis tous ses _Champagnes_ en route pour le retrouver.
Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient
aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle
circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait
depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre
pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l'on peut retirer
au moins trente francs de l'or qui l'entoure. Trente francs! c'était une
somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d'y consentir, mon
père rejeta avec mépris cette proposition.--Ce bijou ne nous appartient
pas, dit-il. Tôt ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer;
et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu'il
ne toucherait point à ce dépôt.
J'étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par
la main, m'attire près de lui et me dit:
--Mon cher André, n'oublie jamais ce que tu viens d'entendre: un jour
peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que
moi, tu ne parviendras pas à t'enrichir? Mais que ce ne soit jamais par
des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes
villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes;
mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c'est la
bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce
au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n'est pas né dans
nos climats.
--Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l'embrassant. Et puis, si
je vais à Paris, j'emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai
sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai
bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est
si jolie! et je leur rendrai ce portrait.