--Cette petite tiendra de moi en tout: le même sang-froid, l

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ANDRÉ

LE SAVOYARD

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TOUS DROITS RÉSERVÉS

PARIS.--IMPRIMERIE P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT FILS ET CIE

6, rue des Poitevins.

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PAUL DE KOCK

ANDRÉ

LE SAVOYARD

[Illustration: colophon]

PARIS

COLLECTION GEORGES BARBA

7, RUE CHRISTINE, 7

1869

*/

ANDRÉ

LE SAVOYARD

CHAPITRE PREMIER

TABLEAU DE NEIGE.--LA FAMILLE SAVOYARDE.

La neige tombait par gros flocons; elle couvrait les routes, elle

rendait encore plus difficiles les sentiers pratiqués dans les montagnes

et les chemins, souvent bordés de précipices, qui entourent la petite

ville de l'Hôpital située près du Mont-Blanc.

Notre chaumière s'élevait près d'une route que le mauvais temps rendait

déserte depuis quelques jours. Déjà plus d'un pied de neige couvrait la

terre; et cependant ni moi ni mes frères ne songions à rentrer pour nous

mettre à l'abri.

J'étais couché près d'un bloc de rocher; et là je me trouvais aussi bien

que sur un épais gazon: mes petites mains formaient des boules avec de

la neige, et les lançaient à mes frères, qui, de leur côté,

m'assaillaient également de boules glacées. Pierre accroupi dans un

enfoncement que formait la route, ne se montrait que rarement, tâchant

de viser adroitement, et se cachant aussitôt; Jacques courait de côté et

d'autre, sans se fixer à aucune place, se baissant pour ramasser de quoi

faire des boules, et s'esquivant lestement après nous les avoir lancées.

Quel plaisir nous éprouvions lorsque nous parvenions à nous attraper!...

Quels cris de joie quand Jacques recevait, en fuyant, de la neige sur

son dos; lorsque Pierre, au moment où sa petite tête blonde sortait de

sa cachette, était atteint à la figure par la boule qui s'éparpillait

sur son visage! Le vaincu mêlait ses ris à ceux du vainqueur; la

victoire ne coûtait jamais une larme. Pouvions-nous sentir le froid?

nous étions si heureux!... et dans un âge où le bonheur est pur, parce

qu'il ne s'y mêle ni souvenirs du passé ni craintes pour l'avenir.

Déjà, plusieurs fois, la voix de notre mère s'était fait entendre pour

nous engager à rentrer.--Nous voilà, répondions-nous tous trois. Mais au

moment de regagner notre demeure, une nouvelle boule de neige, lancée

par l'un de nous, faisait recommencer la guerre; chacun s'attaquait de

nouveau; les cris de joie, les éclats de la gaieté faisaient encore

retentir les échos de nos montagnes. Nos pieds étaient à demi morts de

froid; nos petites mains rouges et engourdies pouvaient à peine saisir

et presser cette neige, qui nous procurait de si doux passe-temps; et

cependant nous ne pouvions nous résoudre à retourner près du foyer de

notre chaumière.

Mais l'approche de la nuit nous force enfin à quitter notre jeu. Nous

rentrons tous les trois, essoufflés, haletants, et encore rayonnants de

plaisir; nous courons nous blottir contre l'immense foyer devant lequel

notre père est assis sur une grande chaise, tandis que notre mère va et

vient dans cette vaste pièce, l'unique du logis, et prépare la soupe

pour notre repas du soir, tout en nous grondant d'avoir tant tardé à

rentrer.

--Voyez comme ils sont couverts de neige!... Rester ainsi sur la route

par le temps qu'il fait!... Hum! les mauvais sujets! quand ils sont en

train de jouer, ils ne m'écoutent plus.

--Ne les gronde pas, Marie, dit notre père en nous attirant près de lui;

ne les gronde pas; ils s'amusent, ils sont heureux!... Pourquoi déjà

chercher à troubler leurs plaisirs? Chers enfants!... ce temps passera

si vite!... Bientôt la raison amènera les soucis, les inquiétudes! Le

travail du jour sera-t-il suffisant pour le lendemain? les espérances

d'aujourd'hui feront-elles oublier les peines de la veille?... Toujours

des tourments! rarement du plaisir!... et jamais de moments aussi doux

que ceux qu'ils viennent de goûter! Moi aussi j'ai fait des boules de

neige!... Il y a quarante ans que je jouais comme eux... Ce temps est

loin, il a trop peu duré; je ne me rappelle pas depuis avoir éprouvé un

plaisir aussi vrai.

--Quoi, même lorsque tu m'as épousée, Georget? dit notre mère d'un ton

de reproche. Mon père la regarde en souriant, et se contente de

murmurer:--Oh! ce n'est plus la même chose... Je n'avais qu'une

chaumière à t'offrir!--En avais-je davantage? Cela nous a-t-il empêchés

d'être heureux?...--Non, sans doute...--Notre maisonnette, notre travail

nous suffisent; nous sommes pauvres, mais nous n'avons pas encore

manqué, et nos enfants s'élèvent bien; ils grandiront, ils travailleront

à leur tour...--Oui... Mais d'ici là!... Ah! Marie! depuis cette maudite

chute que j'ai faite en guidant au glacier ce gros étranger... qui ne

m'a pas même aidé à me ramasser, tiens, je sens que mes forces

diminuent... je ne puis recouvrer la santé... Et s'il fallait te laisser

ainsi avec ces enfants, dont l'aîné n'a que sept ans... hélas! que

deviendriez-vous?

En disant ces mots, mon père nous entourait de ses deux bras, et nous

pressait plus fortement contre lui. J'étais grimpé sur ses genoux;

Jacques était assis à ses pieds, et Pierre, debout près de lui, appuyait

sa tête sur son épaule. Notre mère s'était arrêtée au milieu de la

chambre; les derniers mots de son mari venaient de lui serrer le

coeur. Elle se détourna pour cacher une larme qui coulait le long de

ses joues; et nous, sans trop comprendre ce dont il s'agissait, nous

redoublions de caresses, pour dissiper la tristesse que nous lisions

dans les yeux de notre père.

--Bon Dieu!... peut-on avoir de pareilles idées! dit enfin la bonne

Marie en poussant un gros soupir qu'elle ne pouvait plus contenir. Ah!

Georget! ne travaille plus, ne te fatigue plus... Reste auprès de notre

foyer. Nos récoltes sont rentrées, nous avons du pain pour plus de six

semaines encore; je ne veux pas que tu t'exposes pour gagner quelques

pièces d'argent.

--Mon père, dis-je alors en levant la tête d'un air décidé, quand il

passera des voyageurs, c'est moi qui les conduirai, c'est moi qui

monterai avec eux sur les glaciers, qui leur ferai regarder dans ces

beaux précipices si effrayants! Ils me donneront quelques pièces de

monnaie, je vous les rapporterai, et vous n'aurez plus besoin de vous

fatiguer. Vous le voulez bien, n'est-ce pas, mon père?

--Tu es encore trop jeune, mon petit André, dit mon père en me passant

la main sur les joues et en me faisant sauter sur ses genoux.--Trop

jeune!... Je suis l'aîné de mes frères... J'ai sept ans passés... Le

fils de Michel, notre voisin, ne les avait pas quand il est parti pour

la grande ville...--Mes chers enfants, puissiez-vous n'être point forcés

d'y aller aussi!... Je voudrais vous garder toujours près de moi...

--Ça doit être bien joli, la grande ville! dit Pierre en ouvrant ses

petits yeux de toute sa force. On dit qu'on y voit tous les jours la

lanterne magique qui a passé une fois chez nous.--Voudrais-tu y aller,

Pierre?--Dam', je n'oserais pas y aller tout seul, comme le fils de

Michel...--Et toi, mon petit Jacques? dit mon père à celui de mes frères

qui n'avait encore que cinq ans, et se roulait à ses pieds en s'étendant

pour se réchauffer devant la flamme du foyer.

--Dis donc, Jacques, que ferais-tu par là, mon garçon?...--Je mangerais

tous les jours du fromage avec mon pain, répond Jacques en souriant, et

en regardant du côté de notre mère pour voir si la soupe se faisait.

--Moi, dis-je à mon tour, je travaillerais, je gagnerais beaucoup

d'argent... de quoi acheter un grand jardin... je reviendrais vous

apporter tout cela... Ça fait que nous serions bien heureux. Vous, mon

père, et vous, ma mère, vous pourriez vous chauffer toute la journée en

hiver... Puis, mes frères et moi nous aurions le temps de faire encore

des boules de neige...

--Tu es un bon garçon, André: tu songes à tes parents... Mais la grande

ville... ah! mes enfants, on n'y fait pas toujours fortune; j'y suis

allé, moi, étant jeune; je n'ai pu amasser que peu de chose!... et puis,

en route, des coquins m'ont pris tout ce que j'avais!... le fruit de dix

ans de travail que je rapportais à ma mère!... il a fallu rentrer sans

rien...

--Qu'est-ce que c'est donc que des coquins? dit Pierre.--Mon ami, ce

sont des méchants, des paresseux, des voleurs, qui n'ont pas voulu

travailler, et ne vivent qu'en dépouillant les autres.--On peut les

battre, n'est-ce pas, mon père? dis-je avec vivacité.--Pas toujours, mon

cher André; quand on parvient à les prendre, la justice les punit; mais

il est défendu de les battre soi-même!...

--Est-ce qu'on donne à manger à ceux qui sont méchants? dit le petit

Jacques, en regardant alternativement le feu et la soupe qui cuisait.

--Il faut que tout le monde vive, mes enfants...--Mais les méchants

n'ont pas de bonne soupe comme celle-là!... n'est-ce pas, mon père?...

Notre père sourit, et releva le petit Jacques qu'il embrassa

tendrement... Nous nous penchâmes, Pierre et moi, vers le sein de notre

père pour obtenir les mêmes caresses, qu'il s'empressa de nous

prodiguer, car il nous aimait également tous trois: son coeur ne

connaissait point ces injustes préférences qui font souvent naître entre

frères et soeurs l'envie, la jalousie, les chagrins; il ne cherchait

point sur nos traits quel était celui qui promettait d'être le plus

avantagé par la nature; aux yeux d'un bon père, tous ses enfants sont

aussi beaux.

Par les soins de ma mère, la soupe préparée est placée sur une table de

bois; la fumée qui sortait d'une grande écuelle réjouissait notre vue,

et faisait sourire le petit Jacques, qui respirait déjà avec délices le

parfum du souper.

--A table! à table! dit notre mère. Jacques se laisse aussitôt couler

des genoux de mon père, et va se placer sur un petit escabeau; Pierre

approche de la table la chaise que mon père vient de quitter, et moi, je

reste près de celui dont je voudrais déjà soutenir la marche mal

assurée: car, dans sa dernière chute, mon père s'était blessé assez

grièvement au genou, et il n'était pas encore bien guéri.

Mon père faisait semblant de s'appuyer sur moi, parce qu'il voyait que

j'étais fier d'être déjà son soutien; mais sa main se reposait

légèrement sur mon épaule. Nous fûmes bientôt assis autour de la table.

La neige tombait avec une nouvelle violence; le vent soufflait avec

force, il ébranlait souvent la porte de notre chétive demeure, et son

bruit lugubre et monotone intimidait Pierre, qui se serrait contre moi

toutes les fois que notre porte remuait avec plus de fracas.

Mais la flamme brillante qui sortait du foyer égayait notre chaumière,

qu'une seule lampe éclairait; et l'odeur de la soupe faisait rire le

petit Jacques, qui chantait toujours lorsqu'il était à table.

--Quel temps affreux! dit la bonne Marie en nous servant à souper. Je

suis sûre que l'on ne peut plus marcher sans enfoncer de deux pieds dans

la neige...--Je plains ceux qui sont en route dans nos montagnes, dit

mon père.--Nous sommes heureux d'avoir un abri, un bon feu, et de quoi

souper... Va, Georget, il y a bien des gens qui voudraient maintenant

être dans notre chaumière.

Comme ma mère achevait ces mots, nous entendîmes des cris éloignés, puis

le claquement d'un fouet et les jurements d'un postillon.

Nous prêtâmes tous l'oreille, excepté Jacques, qui s'emplissait la

bouche d'une grande cuillerée de soupe.--Qu'est-ce que cela! dit Pierre

en tremblant.

J'écoutais toujours ainsi que mes parents: les voix devinrent plus

distinctes. On appelait au secours; on réclamait l'assistance de quelque

habitant du village, mais le village le plus voisin était éloigné de la

route, que notre chaumière seule touchait.

--Plus de doute, dit mon père en se levant de table, ce sont des

voyageurs en peine; il faut aller à leur aide.

Rassemblant ses forces, il prend à la hâte son chapeau, son bâton, et

sort de notre chaumière sans écouter les prières de sa femme, qui le

supplie de ne point s'exposer et se fatiguer de nouveau. Mais mon père

est déjà loin; il se dirige du côté d'où partaient les cris. Je m'étais

levé, et j'aurais voulu le suivre; ma mère me retient en me disant:--Eh

bien! André, veux-tu donc aller aussi t'exposer dans ces mauvais

chemins!... Tu es trop jeune, mon ami; reste avec nous, et prions le

ciel pour qu'il n'arrive rien à ton père.

Je me mets à genoux à côté de ma mère; Pierre en fait autant, ayant déjà

les yeux pleins de larmes; Jacques reste seul à table continuant à

manger.

CHAPITRE II

LES VOYAGEURS.--LA PETITE DORMEUSE.

Au bout d'un quart d'heure qui nous sembla très-long, nous entendîmes la

voix de mon père qui nous criait d'ouvrir.

Sur-le-champ je cours à la porte; ma mère s'avance avec la lumière, qui

ne nous laisse apercevoir que des masses blanches formées par la neige.

Mon père paraît enfin, mais il n'est pas seul: un monsieur, dont on ne

peut distinguer les traits, parce qu'il est enveloppé dans un manteau

qu'il tient sur ses yeux, s'appuie sur le bras de mon père en murmurant

à chaque pas d'une voix aigre et criarde:

--Où me menez-vous donc?... où suis-je?... J'enfonce toujours!... j'en

ai jusqu'aux hanches!... quel affreux pays!... prenez garde, bonhomme...

nous allons tomber dans quelque trou!...

A tout cela mon père se contentait de répondre:--Ne craignez rien,

monsieur, je connais les chemins; je répond de vous maintenant... ce

n'est que de la neige!... mais il n'y a plus de danger par ici.

--Ce n'est que de la neige!... peste!... c'est bien assez, j'espère!...

mes jambes sont gelées! mes mollets se resserrent tellement que je ne

les sens plus!... Ah! l'horrible pays!... Champagne, prends garde à

l'enfant, et suis-nous de près.

M. Champagne était probablement l'autre monsieur qui suivait mon père,

enveloppé également dans un large manteau, mais sous lequel il

paraissait tenir quelque chose avec beaucoup de soin.

--Nous voici arrivés, monsieur, dit mon père au moment où ils étaient

devant la porte.--C'est bien heureux! dit le voyageur. Pendant qu'il se

débarrasse de son manteau, nous courons nous jeter dans les bras de

celui dont l'absence nous a tant inquiétés, sans faire attention aux

personnes qui l'accompagnent. Peut-il y avoir, pour de simples

Savoyards, quelqu'un qui mérite plus de soin qu'un père?

Le nôtre est le premier à nous faire songer aux étrangers.--Allons, mes

enfants, nous dit-il, mettez du bois au feu; toi, Marie, vois ce que tu

pourras offrir de mieux à ces messieurs... et cet enfant... tenez, vous

pouvez le mettre sur notre lit... il y sera bien...

L'homme que l'on appelait Champagne, et qui portait un chapeau orné d'un

large galon, ouvrit alors son manteau, et nous aperçûmes dans ses bras

un enfant endormi. C'était une petite fille; elle paraissait avoir

quatre ans tout au plus. Mais combien elle était jolie!... Jamais rien

de si charmant n'avait frappé notre vue... Nous fîmes tous un cri

d'admiration en l'apercevant; et nous entourâmes le monsieur dont

l'habit était galonné comme le chapeau afin de voir la petite de plus

près.

Une pelisse garnie de fourrure enveloppait son petit corps; un bonnet de

velours noir, également fourré, couvrait sa tête charmante, et

s'attachait sous son cou avec de beaux glands d'or. Des boucles de

cheveux blond-cendré s'échappaient de dessous le bonnet et ombrageaient

le front de la jolie fille. Sa petite bouche était entr'ouverte; une

légère teinte rosée colorait ses joues; ses yeux étaient bordés de longs

cils noirs comme le velours qui couvrait sa tête; elle dormait aussi

paisiblement que si elle eût été bercée sur les genoux de sa mère.

La beauté, l'élégance de ses habits, son sommeil paisible après les

dangers qu'elle venait de courir, tout se réunissait pour augmenter

notre étonnement; chacun de nous s'était approché de M. Champagne; le

petit Jacques lui-même avait quitté le souper, et, sa cuiller à la main,

s'était glissé sous le manteau qui enveloppait l'enfant endormi.

--Oh! mon Dieu, la jolie petite fille! dit ma mère, c'est un

ange!...--C'est-i une petite soeur? dit Jacques tandis que Pierre

touchait légèrement avec sa main le large galon d'or qui bordait l'habit

du monsieur. Pour moi, je ne pouvais rien dire, j'étais tellement frappé

d'admiration, qu'il m'était impossible de détourner mes yeux de dessus

la petite.

Mais, pendant que nous considérions l'enfant, l'autre monsieur s'était

débarrassé de son manteau et approché de la cheminée. Impatienté sans

doute par nos exclamations, il y mit un terme en s'écriant d'un ton

impérieux:

--Allons donc, Champagne, allez-vous tenir cette enfant une heure comme

cela!... posez-la sur un lit... si toutefois il y a un lit ici...

Ensuite vous irez retrouver le postillon:

M. Champagne s'empresse d'exécuter les ordres de son maître: il suit ma

mère qui le conduit vers son lit, placé dans le fond de la chambre.

L'endroit où nous couchions mes frères et moi était situé à l'autre bout

de la salle, et caché par un grand rideau de toile grise fixé sur une

longue tringle de fer. L'enfoncement dans lequel était placée notre

couchette formait un espace de quatre pieds carrés lorsque le rideau

était tiré; cela composait tout notre appartement; mais nous y reposions

paisiblement; et quoique le vent pénétrât quelquefois dans notre chambre

à coucher mal close, les soucis et les insomnies ne s'y glissaient

jamais: il faut bien que le pauvre ait quelques dédommagements.

Mes regards n'étant plus attachés sur la petite que l'on plaçait sur le

lit de ma mère, je me retournai et j'examinai l'autre monsieur.

Il pouvait avoir cinquante-cinq ans; sa taille était petite, son corps

maigre et fluet; quoique en voyage, il ne portait point de bottes, et le

froid avait en effet tellement fait rentrer ses mollets, qu'on n'en

apercevait aucun vestige. Sa figure était longue comme son nez, qui, de

profil, était capable de garantir du vent la personne à laquelle il

aurait donné le bras. Son teint était jaune; un de ses yeux était

couvert d'un morceau de taffetas noir fixé là par un ruban qui entourait

la tête du monsieur, sans cependant lui donner aucune ressemblance avec

l'Amour. L'oeil qui lui restait était noir et assez vif; forcé de

faire l'office de deux, son maître ne le laissait pas un moment en repos

et le roulait continuellement de gauche à droite. Enfin, une expression

de dédain et d'ironie semblait habituelle à la physionomie de ce

monsieur, qui était coiffé en poudre avec une petite queue, qui,

par-derrière, suivait tous les mouvements de son oeil. En apercevant

la figure de ce voyageur, il ne nous échappa aucun cri d'admiration.

L'étranger regardait d'un air mécontent l'intérieur de notre

chambre.--Est-ce que vous n'avez pas une autre pièce que celle-ci où je

puisse me reposer loin de tous ces marmots? dit-il à mon père en jetant

sur moi et mes frères un regard d'impatience.--Non, monsieur; je n'avons

que cette grande chambre, qui fait tout notre logis...--Une chambre; ils

appellent cela une chambre! murmure le monsieur en regardant son valet,

qui venait de lui prendre son manteau et souriait d'un air respectueux à

tout ce que disait son maître.

--Voyons... où vais-je me mettre? car il faut pourtant que je me mette

quelque part... n'est-ce pas, Champagne?--Il est certain, monsieur le

comte, que l'endroit est peu digne de vous!... mais enfin ce n'est pas

la faute de ces pauvres gens...--Tu as raison, Champagne; l'endroit

n'est pas digne de moi!... mais, puisqu'il n'y en a pas d'autre...

--Ah! si monsieur voulait être seul, dit ma mère, nous avons encore

là-haut un grenier où sont les provisions d'hiver... il y a de la paille

fraîche...

--Un grenier!... de la paille! à moi?... Dis donc, Champagne, as-tu

entendu cette Savoyarde? c'est vraiment trop fort!...

Et le monsieur roulait à droite et à gauche son petit oeil qu'il

voulait rendre perçant. Quoique placé derrière lui, je m'en apercevais

par le mouvement qu'il faisait faire à sa queue.

--Ces paysans ne savent pas à qui ils ont l'honneur de parler, monsieur

le comte.--Certainement ils ne le savent pas... Voyons, approchez-moi un

fauteuil que je puisse m'asseoir.

--Je n'ai que cette grande chaise-là, monsieur, dit mon père en avançant

le siége sur lequel il se reposait ordinairement, tandis que ma mère, le

retenant par la veste, lui disait à demi-voix:

--Mais c'est ta chaise, Georget! où donc te reposeras-tu?...

Mon père se retourna et lui fit signe de se taire; elle n'obéit qu'à

regret, car le ton et les manières du voyageur ne la disposaient pas à

se gêner pour lui.

--Point de fauteuil! dit celui-ci en s'étalant sur la chaise, étendant

devant le feu ses petites jambes grêles et ses mains dont les doigts

étaient chargés de bagues. Comme les routes sont mal tenues!... Il

faudra que j'écrive au préfet de ce département. Ah ça! dites-moi,

bonhomme, quand vous êtes venu près de ma voiture qui s'enfonçait dans

ces maudites neiges, vous avez crié à mon postillon d'arrêter; pourquoi

cela?...--Parce qu'il se dirigeait vers un précipice que la neige lui

masquait; encore quelques tours de roue et vous périssiez tous!...--En

vérité?... Comment, moi, le comte de Francornard, je serais mort comme

cela en roulant dans un trou!... C'est une chose extraordinaire!... Dis

donc, Champagne, conçois-tu cela?... Sens-tu à quoi j'étais exposé?...

Et je dormais tranquillement dans ma voiture tandis que les périls les

plus grands m'environnaient!... Par Dieu! si ce n'est pas là du courage

je veux être un grand sot!...--Monsieur le comte n'en fait jamais

d'autres!--Tu as raison, Champagne, je n'en fais pas d'autres; mais ce

dernier trait sera, je l'espère, cité dans l'histoire de ma vie!...

C'est que voilà au moins la dixième fois qu'il m'arrive de dormir au

moment du danger... Te souviens-tu quand le feu prit à mon hôtel, il y a

un an? c'était pendant la nuit... j'ai, ma foi, fait un somme pendant

qu'une cheminée entière brûlait; et si l'on ne m'avait pas réveillé,

j'étais capable de dormir comme cela jusqu'au matin pendant que chacun

se sauvait. Dis donc, Champagne, c'est là du sang-froid!...--C'est ce

que tout le monde admire en vous, monsieur le comte.

Pendant la conversation du maître et du valet, ma mère s'était approchée

du lit sur lequel la petite fille continuait à sommeiller

paisiblement.--Pauvre enfant! dit-elle, sans mon mari tu allais

périr!... Ah! Georget, quel bonheur que tu aies sauvé cette charmante

créature!... je suis sûre que ses yeux sont aussi doux que le reste de

son visage!... Oh! quelle différence auprès de ce vilain...

Mon père ne la laissa pas achever, et se hâta de lui imposer silence.

--A propos, dit alors le monsieur borgne en se tournant un peu vers ma

mère, ma fille dort-elle toujours?

--Votre fille! dit la bonne Marie en jetant sur l'étranger des regards

étonnés, comment, monsieur!... c'te jolie enfant, c'est votre fille?

--Et qu'y a-t-il là de surprenant? dit le petit monsieur en relevant la

tête. Si vous aviez plus de lumière dans cette chambre enfumée, vous

verriez, bonne femme, que cette petite est en tout mon portrait.

M. Champagne, s'approchant du lit, dit à son maître:--Mademoiselle dort

toujours!...

--Cette petite tiendra de moi en tout: le même sang-froid, le même calme

dans le danger!... c'est dans le sang!... La famille des Francornard est

connue pour cela depuis trois siècles!... Nous avons un de nos ancêtres

qui s'est endormi sur un bélier au siége de Solyme...--La veille de

l'assaut, monsieur le comte?--Non... le lendemain. Mon aïeul a eu deux

fois un cheval abattu sous lui!...--A l'armée, monsieur le comte?--Non,

au manége. Et mon père avait, quand il est mort, plus de deux cents

cicatrices sur le corps... Dis donc, Champagne, deux cents

cicatrices!... il n'y a pas beaucoup de gens qui pourraient en montrer

autant!...--Peste! je le crois bien... c'étaient des coups d'épée, sans

doute.--Non, c'étaient des piqûres de sangsue; il était extrêmement

sanguin. Quant à moi, je porte sur mon visage des preuves de ma

valeur!...--Il y a bien des personnes qui voudraient ressembler à

monsieur le comte.--Oui, certes, Champagne; l'oeil que je n'ai plus

m'a fait faire bien des conquêtes...--Je crois que monsieur m'a dit que

c'était en se disputant avec un Anglais qu'il l'avait perdu?--Oui,

Champagne: pardieu! cette affaire-là fit assez de bruit!... nous nous

disputions... à qui mangerait le plus vite... Je fus vainqueur,

Champagne, et dans sa colère l'Anglais me lança à la tête un oeuf dur

qui fit sauter mon oeil à dix pas!...--Ah! mon Dieu!...--Juge de ma

fureur! si l'on ne m'avait retenu... je serais tombé sous la table!...

Mais je suis bien vengé!...--Vous avez tué votre homme?--Oui, Champagne;

un mois après nous avons recommencé le pari, et mon Anglais est mort

d'indigestion.

La conversation du maître et du valet ne nous avait pas empêchés, mes

frères et moi, de terminer notre souper. Ma mère allait à chaque instant

considérer la petite fille; puis elle revenait près de mon père qui,

debout au milieu de la chambre, son chapeau et son bâton à la main,

attendait qu'il plût au voyageur de donner des ordres pour sa voiture et

son postillon, qui devait geler sur la route pendant que M. le comte

étendait ses jambes devant la flamme ardente de notre foyer.

--Sa fille! répétait ma mère à l'oreille de son mari toutes les fois

qu'elle venait de regarder la petite dormeuse: comprends-tu cela, toi,

Georget?--Oui, Marie, dans le grand monde on dit que l'on voit souvent

de ces choses-là.

--Monsieur, dit enfin mon père en s'approchant de l'étranger, votre

postillon est toujours sur la route... et...--Eh bien! c'est son état

d'être sur les routes!... Ce drôle-là qui allait me jeter dans un

précipice!... il mériterait que je le fisse sévèrement punir!...--Je

crois bien qu'il se serait fait autant de mal que monsieur!--Ah! vous

croyez cela, mon cher? Dis donc, Champagne, ce Savoyard qui se permet de

comparer mon existence à celle d'un postillon!...--Monsieur le comte,

ces gens-là ne sont pas en état de vous comprendre.--Tu as raison, cela

vit et cela meurt comme des marmottes... sans avoir eu une pensée

distinguée. Cependant, il faut que je reparte le plus tôt possible... je

ne saurais rester longtemps en ces lieux... cela y sent la nature d'une

force à vous asphyxier? Champagne, va avec ce Savoyard rejoindre la

voiture; qu'on examine bien s'il n'y a rien de cassé... qu'on la mette

dans le bon chemin; et, dès qu'il fera jour, nous partirons, je ne veux

pas m'aventurer encore la nuit sur ces routes couvertes de

neige.--Comptez sur ma prudence, monsieur.

M. Champagne sort avec mon père. M. le comte se rapproche du feu et ne

paraît plus s'occuper de sa fille ni de nous. Au bout de quelques

minutes un son prolongé nous apprit que notre hôte ronflait comme son

aïeul après la prise de Solyme.

--Il faut vous coucher, enfants, nous dit ma mère. Votre vue ne paraît

pas fort agréable à ce monsieur, qui sans doute n'aime pas les enfants;

car, depuis son arrivée ici, il ne s'est pas approché une seule fois de

sa fille. Avoir un bijou comme cela, et ne point l'adorer!... Ah! je

n'y comprends rien!... Il faut que ces gens du grand monde aient la tête

bien occupée pour oublier ainsi leurs enfants.

--Ah! ma mère, laisse-nous encore voir la petite fille, dis-je en

courant près du lit. Pierre en fit autant, et notre mère prit le petit

Jacques dans ses bras afin qu'il pût la bien voir aussi.

--Le beau bonnet! dit Pierre; les beaux habits!...--Comme elle dort!...

dis-je à mon tour, ah! si elle pouvait ouvrir les yeux!... Je voudrais

bien l'entendre parler, maman.--Elle a donc soupé? dit

Jacques.--Probablement, mon garçon... ces gens riches ont de tout dans

leur voiture.--Restera-t-elle avec nous? dit Pierre.--Non, mes enfants;

elle repartira avec son père au point du jour. Que ferait dans notre

pauvre chaumière cette enfant habituée à l'aisance, aux douceurs de la

vie?... Et cependant, on l'aimerait bien, et peut-être plus que ce petit

vilain monsieur, qui se dit son père!...

Dans ce moment, Jacques, en passant sa main sur la fourrure qui

garnissait le bonnet de la petite fille, lui fit faire un léger

mouvement; elle se retourna; sa pelisse s'entr'ouvrit et nous aperçûmes

un médaillon pendu à son cou avec une chaîne d'or.

--Oh! le beau joujou! dit Jacques, et nous avançons tous la tête vers la

dormeuse afin de voir de plus près le bijou.

--C'est un portrait de femme! dit ma mère. Les jolis traits! les beaux

yeux!... ce doit être la maman de cette petite fille; oui, je le

gagerais... elle lui ressemble déjà... Mais comment ce monsieur, qui n'a

qu'un oeil, a-t-il fait pour devenir l'époux d'une si jolie femme?...

Georget a bien raison: dans le grand monde on voit des choses

étonnantes, et qui sont toutes simples pour les gens riches. Allons, mes

enfants, il faut aller vous coucher; vous pourriez réveiller cette

petite... et ce monsieur vous gronderait... car il n'a pas l'air de se

souvenir que mon mari lui a sauvé la vie ainsi qu'à sa fille; il ne l'a

seulement pas remercié!... Ah! si Georget en eût fait autant pour un

pauvre Savoyard!... Mais, si on n'obligeait que les gens reconnaissants,

on ne ferait pas souvent le bien!...

Nous nous éloignons à regret du lit sur lequel repose la petite fille,

que je ne puis me lasser de regarder. Mais il faut obéir à notre mère,

et nous nous dirigeons vers notre petit coin. En courant à notre

couchette, Jacques se jette étourdiment dans les jambes du monsieur qui

dormait; il se réveille en sursaut et fait un bond sur sa chaise en

criant à tue-tête:--A moi! Champagne!... à moi! on attaque ton maître...

La figure du voyageur était alors si comique, que nous éclatâmes de

rire, mes frères et moi.--Ce n'est rien, monsieur, ce n'est rien, lui

dit ma mère, c'est mon petit Jacques qui en courant a attrapé vos

jambes, v'là tout?...

--Comment, ce n'est rien! dit l'étranger, qui se frotte l'oeil et

revient à lui... Je vous trouve plaisante, ma mie, avec votre voilà

tout!... Me réveiller ainsi quand je dors!... Donnez le fouet à tous ces

polissons, et envoyez-les coucher; que je ne les entende plus... Ce

n'est rien!... Je rêvais que j'étais à la chasse; et j'allais forcer le

cerf quand ce petit drôle m'a fait perdre sa piste.

Ma mère se hâte de nous faire rentrer dans notre petit appartement; elle

tire le rideau sur nous et nous recommande le silence. Mes frères se

déshabillent et ne tardent pas à s'endormir. Pour moi, je n'ai aucune

envie de me livrer au sommeil; je ne sais quelle curiosité m'agite, mais

je pense à la jolie petite fille; je voudrais la revoir encore, je

voudrais surtout la voir éveillée. Je garde donc mes habits; le rideau

qui cache notre couchette ne ferme pas assez bien pour qu'on ne puisse

apercevoir dans la chambre; m'étendant sur notre lit, et plaçant ma tête

contre le rideau, je m'arrange de manière à entendre et à voir tout ce

qui se passera dans notre chaumière.

A peine étions-nous retirés, que mon père revient avec le domestique du

voyageur.

--Eh bien! Champagne, ma voiture?... demande le petit monsieur sans

regarder mon père.--Oh! il n'y a que peu de chose à réparer... un écrou

de défait... le postillon dit que ce n'est presque rien...--Je ne

remonterai certainement pas dans une voiture où il manque un écrou, pour

que la roue se détache et que nous versions sur la route!... Le

postillon se moque de cela, il est à cheval. Il faut faire sur-le-champ

raccommoder ce qui est brisé... Est-ce qu'il n'y a pas de charron dans

ce maudit pays?...

--Monsieur, dit mon père, il y a bien un homme qui ferre les chevaux et

travaille aux voitures, mais il demeure de l'autre côté du

village...--Qu'il demeure au diable si vous voulez, mais il me le

faut...--C'est fort loin... et les chemins sont si mauvais cette

nuit...--Vous devez être habitué à courir sur la neige comme moi à

porter une épée. Avec un gros bâton comme celui que vous tenez, vous

pouvez vous soutenir partout... Est-ce que vous auriez peur, par

hasard?...--Non, monsieur, non... et j'en ai donné la preuve lorsqu'au

péril de ma vie j'ai arrêté vos chevaux qui vous entraînaient vers un

précipice...--C'est juste!... et certainement, mon cher, je vous en

récompenserai... mais il me faut absolument un charron.

Mon père se dispose à partir; ma mère court à lui et se jette dans ses

bras:--Mon cher Georget! ne sors pas cette nuit, lui dit-elle; tu es

déjà malade, le chemin est dangereux... demain, au point du jour, il

sera temps d'aller chercher du monde.

--Demain! dit l'étranger, vous n'y pensez pas, bonne femme! demain!...

Et il faudrait que j'attendisse encore une partie de la journée ici! Non

pas, il faut que je parte dès le point du jour... Ne retenez pas votre

mari, ne craignez rien!... je vous réponds de lui... Et, pardieu! j'en

ai fait bien d'autres, moi, quand je patinais pendant des heures

entières sur des bassins qui avaient jusqu'à trois pieds d'eau!...

--Laisse-moi, ma chère Marie, dit mon père en se dégageant des bras de

sa femme. C'est pour nos enfants, c'est pour toi que je cherche à gagner

quelque chose... La Providence me guidera sur la route; confions-nous à

elle... elle doit veiller sur un père de famille.

--En disant ces mots, mon père sort de notre demeure, et ma mère, dont

les yeux sont pleins de larmes, va s'asseoir contre le lit, sur lequel

elle repose sa tête.

Le vieux monsieur n'a vu qu'une chose: c'est que mon père est parti pour

exécuter ses ordres. Satisfait de ce côté, il se rapproche du feu qu'il

attise et dans lequel il jette quelques bourrées placées près du foyer.

Le domestique est allé visiter la table sur laquelle nous avons soupé;

et je lui vois faire la grimace après avoir goûté de la soupe qui

restait pour mon père.

--Triste cuisine! dit-il en jetant les yeux de tous côtés.--Est-ce que

monsieur le comte n'a pas faim?--Non, Champagne; d'ailleurs crois-tu que

je mangerais de ce dont se nourrissent ces paysans?...--Il est certain

que cela ne me semble pas fort bien accommodé!...--Ces gens-là vivent

comme des brutes... Cela n'a point de palais!...--Ah! quand je pense au

cuisinier de monsieur le comte... c'est là un homme de mérite!--Oui,

Champagne, c'est un garçon plein de talent! je le pousserai... je lui

ferai de la réputation.--Je vois qu'il ne faut pas songer à souper ici.

Heureusement que nous avons bien dîné, et que demain nous trouverons

quelque bonne auberge...--As-tu dans ta poche le flacon de vin

d'Alicante...--Oui, monsieur.--Donne-le-moi, que j'en boive une

gorgée... cela me remettra... car le souper de ces Savoyards répand une

odeur pestilentielle...

Le valet tire d'une poche de son habit un assez grand flacon recouvert

de paille, sur lequel il porte un oeil de convoitise, et qu'il

présente à son maître; celui-ci boit à même la bouteille, puis la

referme avec soin et la rend à son valet, qui soupire en la remettant

dans sa poche.

--Assieds-toi, Champagne, dit l'étranger, je te le permets: ce paysan

sera longtemps; d'ailleurs il faut ensuite qu'il conduise le charron à

ma voiture. Chauffe-toi, et entretiens le feu, car il fait horriblement

froid, et je sens le vent qui me glace de tous côtés... Comment fait-on

pour vivre dans de semblables masures!

M. Champagne ne se l'est pas fait répéter: il prend une chaise,

s'approche du feu en se mettant du côté opposé à son maître, et paraît

jouir avec délices du plaisir de se chauffer et de se reposer. Ma mère

est toujours assise contre le lit, et je présume qu'elle s'est endormie.

Depuis longtemps mes frères goûtent un paisible repos; je reste donc

seul éveillé avec M. le comte et son valet, dont je m'amuse à écouter la

conversation en les regardant fort à mon aise par un trou de notre

rideau.

--Sais-tu bien, Champagne, que j'ai eu une idée excellente, et que je

suis enchanté d'avoir pris un parti aussi décisif!...--Certainement,

monsieur le comte... De quel parti voulez-vous parler?--Eh! parbleu! de

l'idée que j'ai eue d'enlever ma fille, de l'emmener avec moi à Paris...

Comme madame la comtesse sera surprise, lorsqu'en s'éveillant demain

elle ne trouvera plus sa chère Adolphine!...--Ce ne sera pas une

surprise agréable pour madame!... elle adore sa fille!...--Oui,

Champagne; mais je veux qu'elle m'adore aussi, moi... car enfin je suis

son époux.--Il n'y a pas de doute, monsieur le comte.--Cela n'a pas été

sans peine, à la vérité; mademoiselle de Blémont ne voulait pas se

marier... Oh! c'est bien le caractère le plus bizarre... de l'esprit...

ah! Champagne, de l'esprit jusqu'au bout des doigts!--Et elle ne voulait

pas de vous, monsieur le comte!--Je ne te dis pas cela, je dis elle ne

voulait pas se marier. Pur caprice de jeune fille... idées romanesques

ou mélancoliques!--Est-ce que madame la comtesse a un caractère

triste?--Au contraire elle est très-enjouée, très-vive, très-folle

même... Depuis notre mariage cependant elle est un peu moins

gaie.--N'ayant l'honneur d'être valet de chambre de monsieur le comte

que depuis un an, je ne connais qu'à peine madame; car, pendant cet

espace de temps, je crois qu'elle n'a point passé dix jours avec

monsieur.--Non, Champagne, elle ne les a point passés... et depuis cinq

années que nous sommes mariés, nous n'avons guère vécu plus de deux mois

ensemble.--Vous devez faire un excellent ménage?--Oh! certainement!...

et si je voulais laisser madame la comtesse maîtresse de voyager

continuellement, d'être à la campagne quand je suis à Paris, et de

revenir à Paris quand je vais à la campagne, nous serions fort bien

ensemble. Mais tu entends, Champagne, qu'il y a des moments où je suis

bien aise de trouver ma femme dans son appartement...--Oui, monsieur le

comte, je comprends.--Je sais bien que notre manière de vivre est

extrêmement distinguée: il n'y a rien de plus noble que des époux qui ne

se voient que cinq ou six fois dans l'année; mais encore faut-il se

rencontrer quelquefois... et pour rencontrer ma femme, je suis toujours

obligé de courir après elle. Encore si je l'attrapais!... mais au

contraire...--Comment! est-ce que c'est madame qui attrape

monsieur?--Non, Champagne; mais c'est un petit salpêtre qui ne peut

rester en place... Est-elle à ma terre en Bourgogne, je me mets en

route; j'arrive, je crois la trouver, la surprendre agréablement... pas

du tout! Madame est partie il y a deux heures pour le château d'une de

ses amies. Je me rends à ce château, elle vient de le quitter pour

retourner à Paris... Je reviens à Paris... depuis la veille elle est

partie pour prendre les eaux... Et toujours comme cela. Il n'y a pas de

mois que je ne manque mon épouse.--Cela doit beaucoup fatiguer monsieur

le comte!--Elle m'avait prévenu en m'épousant... Oh! elle a montré une

franchise rare!... elle ne m'a caché aucun de ses défauts! Elle m'a dit

qu'elle était coquette, volontaire, impérieuse, capricieuse... Tu sens

bien que j'ai été enchanté de sa franchise.--Peste! je le crois bien,

monsieur; c'est un trésor qu'une femme aussi franche!--Puis, comme je te

l'ai dit, elle ne voulait pas se marier.--Mais quand elle a vu monsieur

le comte, elle a changé de résolution?--Au contraire... elle est devenue

tenace... Oh! c'est une femme à caractère... elle a été jusqu'à me

menacer de me faire...--De vous faire?...--De me faire... tu sais

bien... comme les petits bourgeois.--Ah! je comprends... et cela n'a pas

effrayé monsieur le comte?--Fi donc! Champagne, est-ce qu'une demoiselle

aussi distinguée peut faillir? est-ce que je ne connaissais pas les

vertus de mademoiselle Caroline de Blémont et les principes dans

lesquels on l'avait élevée? Son père, qui était mon ami, est un homme de

mon genre, car il y avait beaucoup de rapport entre nous...--Est-ce

qu'il n'avait qu'un oeil comme monsieur le comte?--Je parle du moral

et des sentiments. Son père, Champagne, m'a dit: Épousez ma fille, j'en

serai bien aise, et elle finira par en être contente. Elle ne vous aime

pas; mais si vous savez vous y prendre, avant quinze ans elle vous

adorera.--Voilà un père qui parlait comme Mathieu Laensberg.--Il ne

s'est pas trompé, Champagne; oh! je m'en aperçois chaque fois que je

parviens à attraper ma femme. Madame la comtesse commence à avoir

beaucoup de tendresse pour moi... et si ce n'était cette manie de courir

sans cesse le monde... mais cela lui passera.

Ici, M. le comte se rapprocha du feu en bâillant; et M. Champagne, se

trouvant derrière son maître, tira lestement le flacon de sa poche, y

but à longs traits, et le remit en place sans que l'on s'aperçût de

rien.

--Te Souviens-tu, Champagne, qu'il y a trois mois environ nous avons été

dans le Berry, à la terre de madame de Rosange... où j'ai été assez

heureux pour rencontrer ma femme?--Oui, monsieur, ainsi qu'un jeune

artiste... nommé Dermilly, je crois?...--Dermilly, oui; c'est un

peintre.--Il me semble que je l'ai aperçu aussi dans les environs du

château que nous venons de quitter.--Tu ne t'es pas trompé; figure-toi,

Champagne, que ce diable de Dermilly, qui certainement ne cherche pas ma

femme, se rencontre toujours avec elle, tandis que moi qui la cherche

sans cesse, j'ai beaucoup de peine à la rencontrer.--C'est fort

singulier, en effet.--Cela se conçoit, cependant; Dermilly, comme

peintre, aime beaucoup à voyager pour connaître les beaux sites, pour

admirer la nature... que sais-je!... ces artistes sont enthousiastes,

romantiques! Ma femme, de son côté, est en extase devant une chute

d'eau, une montagne ou un ravin!... Alors, ils ne pouvaient pas manquer

de se rencontrer!...--Assurément, M. Dermilly admire la nature avec

madame la comtesse.--C'est cela même, Champagne; oh! ils sont vraiment

uniques pour cela!...--Il est fort bien, ce M. Dermilly!...--Mais,

oui... Pour un peintre, il n'est pas mal... ce ne sont pas de ces traits

nobles... dans mon genre.--Oh! il ne ressemble nullement à monsieur le

comte!... C'est un jeune homme?--Oui... vingt-huit à trente ans à peu

près.--Il a donc l'honneur de connaître madame la comtesse!--Par Dieu!

je crois bien! il la connaissait même avant moi: Dermilly était son

maître de dessin.--Ah! je comprends.--Ma femme avait beaucoup de goût

pour la peinture... Dermilly lui montrait tout ce qu'elle voulait, mais

principalement l'histoire...--Ah! c'est aussi un peintre

d'histoire?--Lui! il peint tous les genres... portraits, paysages...

antiques... que sais-je! il attrape parfaitement la ressemblance... il a

fait le portrait de madame la comtesse; ma fille le porte à son cou...

il m'a fait aussi... d'après la bosse... il m'a même fort bien

attrapé... c'est surtout mon oeil couvert de taffetas qui est

frappant... Ma femme m'a fait sur-le-champ accrocher...--Dans son

boudoir?--Non, dans le garde-meuble, à côté de mes aïeux.--Il me paraît

que ce M. Dermilly a du talent...--Beaucoup de talent, Champagne,

infiniment de talent... Je lui fais quelquefois l'honneur de l'inviter à

dîner... quand je n'ai personne... parce que tu entends bien que mon

rang... mais il me refuse toujours; il n'y a qu'à la campagne que l'on

peut le posséder. Il a fait aussi le portrait de ma fille... Il est

d'une complaisance extrême... Je crois que ce garçon-là ferait le

portrait de mon cheval si je l'en priais... car il m'a dit en me

peignant qu'il faisait aussi les bêtes quand cela se rencontrait. Il

faudra que je lui fasse faire ton portrait, Champagne...--Ah! monsieur

le comte est trop bon!...--Non... je le mettrai dans ma salle à manger,

en regard de celui de ce pauvre caniche qui rapportait si bien.

Champagne ne répond rien, mais je le vois se retourner et porter le

flacon à ses lèvres, pendant que M. le comte se caresse le gras de ses

jambes.

--Mais quand je pense à la surprise que je vais causer à madame la

comtesse... Après tout, c'est sa faute... je voulais l'emmener à

Paris... Je veux donner un bal, une fête à plusieurs personnages

importants dont je puis avoir besoin... J'ai le tact fin, Champagne, et

je prévois les choses de fort loin... il n'y a personne comme moi pour

deviner une destitution, une mutation, une promotion, une

élévation!...--Il est facile de prévoir que M. le comte n'est pas de ces

hommes auxquels on en fait accroire, répond M. Champagne en replaçant

dans sa poche le flacon qu'il vient encore de visiter.

--Or donc la présence de madame la comtesse est indispensable à Paris;

elle est allée en Savoie passer quelque temps à la terre d'une de ses

amies, qui l'aime beaucoup, dit-on, mais dont je n'avais jamais entendu

parler. Aller en Savoie dans le coeur de l'hiver!... je reconnais bien

là la tête folle de madame de Francornard. N'importe, rien ne m'arrête.

Je fais mettre les chevaux à ma berline, nous partons... nous voyageons

sans trop nous presser, parce que je ne veux pas fatiguer mes pauvres

bêtes; nous arrivons chez madame de Melval, où certes on ne m'attendait

pas... car tu as vu la surprise de ma femme!--Oui, monsieur... Oh! elle

a fait une grimace épouvantable!...--Comment! une grimace?...--Je veux

dire que l'étonnement que votre vue lui a causé... a tellement contracté

ses nerfs... que sa physionomie!... car madame la comtesse a beaucoup de

physionomie!...--Infiniment, Champagne. Ah! si tu avais été là quand je

lui ai annoncé que je venais la chercher pour la ramener à Paris... oh!

tu aurais ri de la colère... qu'elle feignait d'éprouver!... c'étaient

des mouvements de dépit!... des trépignements de pieds!... elle est

vraiment gentille tout à fait!...--Oh! c'est une femme charmante que M.

le comte possède là!--Oui, Champagne, c'est ce que me disent tous mes

amis. Enfin, ma femme s'est calmée et elle m'a dit d'un ton extrêmement

doux:--Vous pouvez retourner à Paris, si cela vous plaît, mais je ne

vous y suivrai pas.--Ah! madame vous a dit cela?--Oui, Champagne, mais

avec infiniment de grâces; il n'y avait pas moyen de se fâcher.

Cependant, comme cela ne remplissait pas mon but, j'étais assez

mécontent d'être venu pour rien en Savoie, lorsqu'en me promenant dans

les environs du château j'ai rencontré Dermilly... ce jeune peintre dont

nous parlions tout à l'heure; il se promenait avec ma fille, à laquelle

il paraît porter le plus tendre attachement!... je voulus causer un

moment avec lui, mais il me quitta bien vite en me disant:--Il faut que

je ramène mademoiselle Adolphine à sa mère, car madame la comtesse aime

tant sa fille qu'elle ne peut être une heure séparée d'elle, et elle me

gronderait si je tardais plus longtemps.

--Par Dieu! me dis-je, puisque madame la comtesse ne peut être une heure

sans sa fille, il me semble que si j'emmenais la petite à Paris, je

forcerais par là sa mère à me suivre... hein, Champagne! que dis-tu de

cette idée-là?...--Sublime, monsieur le comte.--Il m'en vient comme cela

trois ou quatre par jour. Je ne fis semblant de rien... je dissimulai

pendant deux jours... il fallait attendre l'instant favorable, et

c'était difficile... On m'avait donné pour logement un pavillon superbe,

mais qui était à une lieue de l'appartement de ma femme. Ce n'est que

cette nuit que, me cachant dans un cabinet, je suis parvenu jusqu'auprès

de ces dames. La petite dormait, je l'ai couverte à la hâte de cette

pelisse et de ce bonnet; je t'avais prévenu de te tenir prêt, et nous

sommes partis pendant qu'on me croyait bien endormi... Le tour est

délicieux!... Nous avons pris des chemins de traverse, parce que je ne

veux pas que madame la comtesse, qui certainement va courir après moi,

puisse me rejoindre avant que nous soyons à Paris. Le mal, c'est que

nous nous sommes perdus dans ces maudites neiges, et qu'il faut attendre

pour repartir que ma voiture soit réparée.

--Elle sera en état au point du jour, monsieur, et madame la comtesse ne

nous attrapera pas, parce qu'elle croira que nous avons suivi le droit

chemin.--Allons, tout ira bien... grâce à mon excellente idée!...--Comme

c'est heureux que vous ayez eu un enfant, monsieur le comte!--C'est

vrai... Champagne, car me voilà sûr, maintenant, de faire aller ma femme

partout où je voudrai... Ranime donc le feu, Champagne... qu'est-ce que

tu fais donc derrière mon dos?...--Rien... monsieur le comte... je

cherchais des fagots...--En voilà devant toi...

M. Champagne, à force de visiter le flacon, sentait ses jambes faiblir

et sa langue s'épaissir; de son côté, M. le comte bâillait plus

fréquemment, et ses paupières commençaient à se fermer.

André le Savoyard · 第 1 / 34 段