sujet du _Journal des affaires de Paris_, que le nommé Colletet s’est
ingéré de faire imprimer. Sa Majesté m’a ordonné de vous dire qu’elle
veut que vous en défendiez le débit et l’impression[55].»
[55] _Correspondance administrative de Louis XIV_, t. II, p. 369.
C’étoit formel. Colletet, à qui La Reynie ne fit pas attendre la
décision royale, dut se soumettre. Par suite, nouvelle interruption de
la publicité des adresses et des avis. Deux ans après, l’instant
paraissant favorable, car on parloit de la paix, qui en effet ne tarda
pas, elle reprend son cours. Il paroît en 1678 un petit livret in-12
sous ce titre: _Le Bureau d’adresse établi pour les maîtres qui
cherchent des serviteurs et pour les serviteurs qui cherchent des
maîtres_. On ne pouvoit être plus modeste. L’échec de Colletet, puni
d’avoir voulu trop faire, servoit de leçon. L’idée revenoit timidement à
son berceau. Quand on lisoit le livret on ne la trouvoit plus, il est
vrai, aussi élémentaire; elle reprenoit toutes les proportions que lui
avoient rêvées Montaigne et Laffémas et qu’elle avoit prises avec
Renaudot et Colletet.
Au lieu d’être seulement, comme l’indiquoit le titre, une sorte
d’extrait des registres d’une recommanderesse, la feuille du Bureau
redevenoit un véritable Journal d’avis. Eusèbe Renaudot, à qui Colletet
dépossédé n’a voit pu que rendre son privilége, y étoit-il pour quelque
chose? Rien de plus probable. La feuille, en effet, est privilégiée du
roi, et s’en fait gloire sur son enseigne, comme on le verra par cette
mention, qui se trouve à la fin: «Le bureau est establi au Marché neuf,
vers le milieu du costé de la rivière, vis à vis un tabletier: on verra
le tableau sur la porte avec les _armes du roy_.»
Ce ne lui fut pas une recommandation de succès. Nous ne connoissons
qu’un numéro de cette feuille.
Une autre ne tarda pas. Le courant étoit pris: coûte que coûte, malgré
obstacles et insuccès, il falloit que, jusqu’à ce qu’enfin elle se fût
fait complètement jour, cette idée de publicité ne cessât pas de
renaître, sous l’impulsion des exigences nécessaires, qui, de tous
côtés, la poussoient en avant.
Ce nouveau _Journal du bureau de rencontre_--c’est ainsi qu’il
s’appeloit--parut en 1681. Les Renaudot n’y furent pour rien que par la
cession du privilége, comme avec Colletet. Eusèbe étoit mort en 1679, et
son fils, l’abbé, s’occupoit beaucoup moins de ces sortes d’affaires que
de philologie orientale.
C’est à Devizé, qui depuis neuf ans faisoit vivre tant bien que mal le
_Mercure galant_, dont il étoit le fondateur, que le privilége avoit,
cette fois, été cédé ou plutôt, comme on disoit, «loué». Devizé voulut
en étendre plus que de raison les dispositions, et l’affaire périclita
encore. Une de ses prétentions étoit de ne pas faire seulement du Bureau
d’adresse ou de rencontre un bureau d’avis et de petites affiches, mais
une boutique, un «magazin». Après avoir annoncé des marchandises, il
vouloit les vendre.
Les six corps marchands s’en émurent.
Il y eut plainte de leur part au lieutenant de police La Reynie, qui
leur donna raison par une lettre du 25 novembre 1681 au commissaire
Delamarre, où se trouvoit, entre autres choses, une désapprobation
formelle de ces sortes d’entreprises, qu’il s’étonnoit de voir toujours
reparoître: «Tant de personnes de première qualité, disoit-il dans sa
lettre, ont fait effort pour parvenir à cet établissement sans y pouvoir
réussir, qu’il seroit inutile de le tenter de nouveau.»
De simples avis donnés au Bureau d’adresses ou publiés par lui dans une
feuille sans conséquence, voilà tout ce qu’il permet[56].
[56] _Collection Delamarre_, aux mss. de la Biblioth. nat., 21, 741,
p. 165.
Devizé, à qui son _Mercure_ donnoit une sorte d’autorité et de franc
parler, ne persista pas moins dans son idée de Bureau-Magasin, et, à cet
effet, coup sur coup, il écrivit deux lettres au lieutenant de police,
dont la réponse, de plus en plus catégorique et nette, ne se fit pas
attendre. Elle est du 29 novembre et est adressée, comme l’autre, à
Delamarre: Jamais il ne permettra l’établissement d’un pareil bureau,
«capable, dit-il, de renverser tout le commerce de Paris... Il y a là,
continue-t-il, un nombre infini d’inconvénients très-dangereux.»
Pour finir, il donne à entendre que si Devizé ne se soumettoit pas, il
lui interdiroit même la feuille d’avis[57].
[57] _Id._, p. 166.
Devizé ne répliqua plus et abandonna l’affaire, y compris cette feuille
d’avis, qui ne lui sembloit rien sans l’autre combinaison. Jusqu’en
1688, nous ne la voyons pas reparoître.
Alors seulement, au mois d’août, un numéro se risque, daté du Bureau
d’adresse, d’où la _Gazette de France_ datoit toujours les siens, et qui
avoit encore pour principal intéressé l’abbé Renaudot, à cause du
privilége que le désistement de Devizé lui avoit remis en main.
Vouloit-il, par cette réapparition de sa feuille, qui avoit pris pour
nouveau titre: _Liste générale du Bureau d’adresse et d’avis par
privilége du Roi_, rappeler l’attention sur ce privilége et tâcher de
trouver ainsi quelqu’un à qui le céder encore? Je le crois, et ce qui me
donne raison c’est que, vers la fin de la même année 1688, ce quelqu’un
s’étant trouvé, l’abbé lui loua le privilége.
Il s’appeloit Chomat. Marché fut conclu au mois de décembre, sous la
réserve que le lieutenant de police approuveroit. Il n’approuva pas. Le
commissaire Delamarre, à qui s’étoient adressés l’abbé Renaudot et
Chomat, soumit par lettre leur demande à La Reynie, qui la repoussa par
une simple note très-nette, mise en marge[58].
[58] _Id._, p. 169.
La feuille d’avis dut ainsi, malgré le vif désir de l’abbé, revenir au
Bureau d’adresse, où là, du moins à cause de lui, La Reynie, qui n’étoit
hostile qu’aux nouveaux venus, vouloit bien la tolérer. Au mois de
février 1689 elle y reparut, et, pendant quatre mois consécutifs, dont
nous avons vu les numéros, elle ne cessa plus. En 1693, nous la trouvons
encore, mais avec un changement dans le mode de publicité et une
modification dans le titre.
L’unique numéro de cette année-là, que nous ayons vu, porte celui-ci:
_Liste des avis du Journal général de France, ou Bureau de rencontre,
pour servir au public, depuis le mercredy 18 novembre jusqu’au mercredy
2 décembre 1693_. La feuille, au lieu de ne paroître que tous les mois,
paroissoit donc alors tous les quinze jours, ce qui étoit un progrès et
sembloit une preuve de prospérité. Comme elle n’a cependant laissé
qu’une trace--celle dont nous parlons--nous sommes tenté de croire
qu’elle n’a pas duré longtemps avec son nouveau titre.
L’année d’auparavant, une autre du même genre avoit eu des velléités de
paroître, mais ne semble pas y être parvenue. Sous la forme «d’un cahier
volant», et avec le titre assez singulier, _Les Adresses casuelles de la
ville de Paris_, elle auroit, chaque mois, indiqué les ventes publiques,
l’adjudication des héritages licités et décrétés, etc., etc.; puis,
comme un véritable journal de courtage, «l’état des marchandises, dont
les courtiers commissaires se trouvoient chargez[59]», etc.
[59] V. plus loin, p. 9-10.
D’où seroit partie cette nouvelle feuille d’affiches? De chez un homme
qui n’en étoit pas à sa première entreprise, mais auquel on ne doit pas
de publication plus intéressante que celle-là même, commencée un an plus
tôt, en 1691, dont nous reproduisons ici la seconde et dernière année:
_Le livre commode, contenant les adresses de la ville de Paris_.
Pour ce petit volume, si réellement nouveau alors, et que son journal,
_Les Adresses casuelles_, n’auroit fait que compléter, un livre anglois
du même genre, dont les éditions se succédoient à Londres depuis 1677,
lui avoit certainement servi de guide[60]; mais il s’étoit bien gardé
d’en parler. Le silence en pareil cas faisoit partie de ses procédés
d’accapareur, comme nous le verrons, et disons le mot,--qui, d’ailleurs,
est du temps[61]--de ses habitudes de «faiseur».
[60] _Le Bibliophile français_, août 1872, p. 255.
[61] _Le Livre à la mode_, par l’abbé Bordelon, p. 28.
La première édition ou première année de son livre d’indications avoit
pour titre: «_Les Adresses de la ville de Paris, avec le trésor des
almanachs, livre commode, en tous lieux, en tous temps et en toutes
conditions_, par Abraham du Pradel, astrologue lionnois.» Ce nom étoit,
on le devine, aussi imaginaire que le titre, dont il le faisoit suivre,
et qu’il modifia l’année suivante. Au lieu d’Abraham du Pradel,
«astrologue lionnois», il se contenta de mettre «philosophe
mathématicien», ce qu’au reste il n’étoit pas plus qu’astrologue.
Il étoit de son métier chirurgien apothicaire, et de son vrai nom,
Nicolas Blegny ou de Blegny, ainsi qu’il s’appeloit lui-même plus
volontiers, se donnant la particule avec une complaisance qui nous
paroît suspecte.
Il n’étoit pas de Paris et nous ignorons le lieu aussi bien que la date
de sa naissance. Peut-être venoit-il de Lyon, ce qui expliqueroit
pourquoi, en prenant le pseudonyme de du Pradel, astrologue, il se donna
pour «Lionnois.»
Le rédacteur de la _Biographie universelle_, qui s’est occupé de lui,
mais seulement comme empirique et sans connoître le curieux petit livre
qu’on lui doit, a dit qu’il mourut en 1722, ayant soixante-dix ans. Il
seroit né ainsi, par conséquent, en 1652. C’est, croyons-nous, une
erreur. D’après un document émané de Blegny lui-même et que nous aurons
à citer longuement tout-à-l’heure, nous savons, en effet, qu’en 1683 il
avoit déjà «dix-sept ans d’établissement», ce qui feroit remonter sa
naissance non à 1652, mais au moins dix ans plus tôt, et lui donneroit à
sa mort quatre-vingts ans au lieu de soixante-dix. Pour tout ce qu’il
entreprit, écrivit, projeta, car il fut surtout, comme dit Moreri,
«fertile en projets»; pour tout ce qu’il s’attira d’ennuis, de
persécutions et même d’emprisonnements, il ne falloit pas moins.
Quand--vers 1666 probablement--il vint à Paris, son apprentissage étoit
fait, et, tout aussitôt, il se mit à pratiquer, comme s’il étoit maître.
Il ne tarda pas non plus à se faire auteur. Par le titre de ses
ouvrages, on jugera du peu de sérieux de sa science et du charlatanisme
de ses pratiques.
C’est aux maladies, malheureusement les plus répandues alors et qui
étoient d’un produit excellent pour les empiriques, tant à cause des
remèdes à vendre que du scandale à exploiter contre tout malade qui ne
payoit pas leur silence, que Blegny s’attaqua d’abord.
Un des premiers livres que nous connoissions de lui et qu’il publia en
1673, est: _L’art de guérir les maladies vénériennes, expliqué par les
principes de la nature et de la mécanique_, in-12. Pareil traité ne
pouvoit être que d’un charlatan. Le succès n’en fut que plus vif, et
cela partout: à Paris, où il eut deux éditions; à Lyon, où on le
réimprima; à La Haye, à Amsterdam, et aussi à Londres, où il fut traduit
en anglais.
Son ouvrage, _L’art de guérir les hernies de toute espèce dans les deux
sexes, avec le remède du Roi_, qui parut en 1676, sembla plus sérieux;
mais Blegny revint au charlatanisme des attrape-niais, lorsque, trois
ans après, il publia un petit in-12 avec ce titre: _Histoire anatomique
d’un enfant qui a demeuré vingt-six ans dans le ventre de sa mère_.
Vers le même temps, ne trouvant pas qu’être apothicaire, faire de la
chirurgie, tenir une _Académie de découvertes_--nous en parlerons
bientôt--écrire des livres, où il inventoit des remèdes ou des monstres,
etc., suffisoit à son activité d’empirique à projets, il se fit
journaliste médical. Sous le titre de _Nouvelles découvertes dans toutes
les parties de la médecine_, il se mit à publier, en 1679, une sorte de
gazette mensuelle, qui ne mentit pas à ce qu’elle promettoit. Toutes les
découvertes y furent réellement passées en revue, mais par la façon dont
elle en parla, chaque fois que les remèdes nouveaux n’étoient pas de
Blegny lui-même, on la considéra bientôt moins comme un journal utile
que comme un pamphlet intéressé.
Le docteur Théophraste Bonnet aggravoit ces médisances par le
contre-coup qu’il en donnoit à Genève, dans sa gazette latine, _Zodiacus
medico Gallicus_, qui n’étoit guère que la traduction de celle de
Blegny.
Il y eut de très-vives plaintes, et, en 1682, ordre lui vint, de par
arrêt du Conseil, de mettre fin à son Journal. Il fit la sourde oreille.
Soutenu par le frère du Roi, dont quelques petits services secrets lui
avoient sans doute gagné les bonnes grâces, qu’il avoit suivi en Flandre
pendant la campagne de 1676, et qui lui avoit permis de mettre sur
l’enseigne de sa boutique, voisine alors du Palais-Royal, devant
l’Opéra: «Chirurgien ordinaire du corps de Monsieur»; assez avant aussi
dans les faveurs du lieutenant de police La Reynie; enfin, ce qui est
plus singulier, hautement protégé par Daquin, premier médecin du Roi, il
continua, malgré l’arrêt, de publier ses _Nouvelles découvertes_, et
Bonnet continua aussi à les traduire en latin. Blegny se contenta de n’y
plus mettre son nom.
Il en fut ainsi pendant toute l’année 1683. L’ordre alors étant sans
doute devenu plus formel, il cessa, mais pour reprendre ailleurs ce
qu’on l’obligeoit d’interrompre à Paris. Le Journal des _Nouvelles
découvertes_ étoit à peine mort en France, qu’il ressuscitoit en
Hollande, sous le titre: _le Mercure savant_.
Un médecin de Niort, nommé Gautier, établi alors à Amsterdam, y aida
Blegny. Celui-ci envoyoit de Paris la matière du Journal et Gautier
veilloit à l’impression. On y trouvoit mille choses: des pièces de vers,
mêlées à de petits traités de médecine, des chansons avec leur musique,
des nouvelles relatives aux affaires d’État, et, sur le tout, beaucoup
de méchancetés. Elles n’en firent pas le succès.
Le _Mercure savant_ ne dura que deux mois; il s’arrêta après son second
volume, celui de février 1684.
Il n’eut qu’un seul bon résultat, mais très-indirect, et sans que Blegny
son rédacteur s’y trouvât pour rien. Il fut cause que quelqu’un donna à
Bayle l’idée de la célèbre publication périodique, où, comme on l’a dit,
il fonda la critique littéraire. Lui-même avoua ce qu’en cela il devoit
au Journal de Blegny, que, d’ailleurs, il trouvoit détestable:
«Je vous dirai, écrit-il le 8 août 1684 à M. Lenfant, à Rotterdam, que
le dessein du Journal que l’on m’inspira et que je goûtai quand j’eus vu
les deux tomes du _Mercure savant_, qui avoient paru en janvier et en
février, et qui avoient fort déplu, quant à l’exécution, quoique le
projet en eût été agréable, s’exécute depuis le mois de mars. Il
s’intitule, non pas Journal, mais _Nouvelles de la République des
lettres_.»
D’autres affaires que celles de sa Gazette avoient vivement occupé, et
même, à un certain moment, gravement inquiété Blegny, pendant le temps
qu’il la faisoit paroître.
Il tenoit chez lui, on l’a vu plus haut, une _Académie de nouvelles
découvertes_, dont cette Gazette n’étoit pour ainsi dire que le
compte-rendu mensuel; de plus, il avoit ouvert un _cours de Chirurgie_,
où il donnoit des leçons particulières aux garçons chirurgiens, et un
_cours de Pharmacie_, qui étoit une école du même genre pour les garçons
apothicaires. Son ardeur de professer et de doctoriser étoit telle que,
suivant Moréri, «il s’avisa même de faire un _cours de perruques_ pour
les garçons perruquiers.»
On s’en amusoit dans le public, mais on n’en rioit pas dans le monde des
médecins et des chirurgiens, dont cette rage d’accaparements narguoit et
froissoit les priviléges. Pouvoit-on souffrir qu’un intrus, sorti l’on
ne sait d’où, qui n’étoit ni de l’Académie de médecine, ni de celle de
chirurgie, autrement dite Académie de Saint-Côme, se permît de
pratiquer, comme s’il appartenoit à l’une et à l’autre, de professer sur
toutes les matières de leur compétence, et, qui plus est, d’en écrire?
Chacun de ses ouvrages y avoit soulevé de véritables tempêtes, ceux
notamment où, avec aussi peu de mesure que de modestie, il s’adjugeoit
une sorte de science universelle, et se posoit presque en dieu de la
médecine. N’avoit-il pas osé publier, dès 1673, trois volumes sous ce
titre: _Nouvelles découvertes sur toutes les parties de la médecine_,
et, en 1679, deux volumes encore, qu’il avoit intitulés le _Temple
d’Esculape_, comme si lui seul en avoit la clé?
Toutefois, le sachant très-puissamment soutenu, on le laissoit faire.
C’est à peine s’il y eut contre ses livres quelque protestation écrite,
telle que la brochure du chirurgien Devaux, _Découverte sans
découverte_, faite à propos de l’impudente publication de Blegny,
_Découverte du véritable remède anglois contre les fièvres_[62].
[62] V. les _Mémoires littéraires_ du P. Des Molets, t. VIII, 1re
partie, _Éloge de Devaux_.
On attendoit pour l’attaquer et tâcher de détacher de lui les
protections dont il faisoit sa force, qu’il donnât prise à quelque
action sérieuse. C’est ce qui arriva vers la fin de 1681, dans une
circonstance que ses ennemis de la Faculté surent envenimer, et qui leur
permit non-seulement de faire passer M. de La Reynie de leur côté, mais
encore d’ébranler la confiance que Monsieur avoit en Blegny.
Un _factum_ que celui-ci dut rédiger pour se défendre, et dans lequel
les besoins de sa justification l’entraînèrent à donner de nombreux
détails sur lui-même, va nous mettre au fait de cette affaire et
incidemment nous compléter plusieurs points de sa biographie.
A cette époque les dissections n’étoient permises qu’à ceux qui
relevoient des Académies de chirurgie ou de médecine, ou qui en avoient
obtenu, de la Faculté, l’autorisation. Faire enlever un cadavre sans
qu’elle eût été prévenue et le disséquer en dehors de l’amphithéâtre des
Écoles, étoient choses des plus graves, et qui pouvoient vous attirer
une peine fort rigoureuse.
Or, il arriva qu’en décembre 1681 les doyens et docteurs furent avisés
qu’un jeune chirurgien nommé Desnoues, qui, en qualité de membre de
l’_Académie des nouvelles découvertes_, fondée par Blegny, «donnoit des
leçons secrettes à plusieurs étudiants», dans une chambre dépendant de
cette Académie, s’étoit fait apporter par le garçon de salle, Baptiste,
de chez le fossoyeur Pajot, le corps d’une petite fille de cinq ans, et
en avoit commencé la dissection.
Les doyens firent saisir le corps par l’huissier Masson, chez Desnoues,
et, sur leurs instances, le lieutenant de police ouvrit une action dans
laquelle ils insinuèrent tout d’abord que Blegny, qu’ils visoient
surtout, devoit être compris, comme maître de l’Académie où la
dissection s’étoit faite.
On commença toutefois par n’arrêter que Desnoues. Quand il fut à la
Conciergerie, il parla. C’est ce qu’on désiroit. Il chargea Blegny; or,
comme, en attendant, une démarche avoit été faite avec plein succès, le
21 janvier 1682, par Me Nicolas Liénard, doyen de la Faculté de
médecine, à la tête de sa compagnie, auprès de Monsieur, «en son
Palais», pour lui remontrer respectueusement, ainsi que d’ailleurs l’en
avoit déjà prévenu M. de La Reynie, qu’une protection telle que la
sienne n’étoit pas due à un pareil homme «qui, disoit le doyen, profane
en tout lieu vostre grand nom[63]»; Blegny se trouvoit alors sans
défenseur.
[63] _Discours à S. A. R. en son palais à Paris_, par Me Nicolas
Liénard, etc., in-4º.
Lors donc que, quelques jours après, sur la dénonciation de Desnoues,
arrêt de prise de corps eut été lancé contre lui, personne n’intervint
pour empêcher la justice d’avoir son cours.
Doyens et docteurs triomphoient. Ce qu’ils désiroient depuis si
longtemps étoit obtenu: «Si», avoient-ils dit, d’après le témoignage
même de celui qu’ils accusoient et qui les connaissoit bien[64], «si
nous pouvons tenir Blegny, il ne nous échappera pas; nous avons en main
de quoi le faire pendre. Il sera bien heureux s’il en est quitte pour
les galères. Il y a trois cents témoins qui déposeront contre lui. M. de
La Reynie en a informé S. A. R. à notre considération, et ce magistrat a
promis à notre doyen de nous délivrer bientôt du chagrin que nous avons
de voir un chirurgien écrire sur toutes les matières de la médecine et
présider dans une Académie à des docteurs de diverses facultés[65].»
[64] _Factum pour Me Nicolas de Blegny_, etc., in-4º, p. 4.
[65] _Id._, p. 9.
Cela dit, pour prouver la partialité de ceux qui le dénoncent, il prend
corps à corps l’accusation et la rejette sur Desnoues qui l’en a chargé.
C’est lui seul qui s’est permis les dissections défendues, et cela
non-seulement cinq ou six fois, comme on le pense, mais quarante au
moins. Il alloit disséquant n’importe où, dans tous les quartiers.
Quelqu’un qui le savoit lui joua le tour de le surprendre un soir, rue
de l’Université, à l’hôtel Tambonneau, et de lui faire la plus forte
peur, en se disant commissaire. Desnoues, qui le crut, décampa par la
fenêtre de la mansarde où il disséquoit, emportant le corps à moitié
dépecé. Il le laissa dans la gouttière, où un couvreur le retrouva le
lendemain.
S’est-il, lui Blegny, livré à ces opérations clandestines, a-t-il jamais
couru les risques de pareilles surprises? Ses dénonciateurs n’osent même
le supposer, et cependant ils font tout pour l’écraser par leurs
allégations:
«Il n’est pas», s’écrie-t-il avec une certaine éloquence[66], «il n’est
pas d’injures dont ils n’aient tâché de le noircir en toute occasion,
point d’artifices dont ils ne se soient servis pour lui faire perdre la
protection qu’il avoit naguère du sieur lieutenant de police et qu’il a
encore du sieur premier médecin du Roy; point de prétextes qu’ils
n’aient inventés pour luy dénier la justice qu’ils luy doivent; point de
moyens secrets qu’ils n’aient mis en usage pour le diffamer, pour
diminuer son employ, pour luy attirer l’indignation de S. A. Monsieur;
point d’entreprises qu’ils n’aient faites pour troubler ses exercices et
pour empêcher la publication de ses ouvrages; point d’occasions qu’ils
n’aient recherchées avec empressement pour luy susciter des procez;
enfin, point d’intrigues qu’ils n’aient pratiquées pour porter ses
confrères et ses meilleurs amis à se déclarer contre luy.»
[66] _Id._, p. 10.
Ce qui lui tient le plus au cœur, c’est qu’ils ont vilipendé ses
ouvrages. Il n’en est pas un auquel ils aient fait grâce. N’ont-ils pas
prétendu aussi que les chirurgiens, de même que les médecins, avoient eu
tous à se plaindre de lui, chose absolument fausse, ainsi que le prouve
l’approbation accordée par beaucoup d’entre eux aux instruments par lui
inventés.
On l’accuse, continue-t-il, «d’être sans doctrine, et d’avoir des
auteurs à gages»; or, il a passé dix-sept ans d’établissement sans
tomber dans la moindre impéritie, et il s’est rendu la voix publique
favorable par l’exactitude de sa conduite et par l’heureux succès des
cures qu’il a entreprises.
S’il n’a pas été examiné à Saint-Côme, c’est qu’il n’a pas fait son
apprentissage à Paris[67]. Il est donc faux que la maîtrise lui ait été
déniée «à cause de ses mauvaises mœurs et de son incapacité».
[67] _Id._, p. 12.
Ils ont été encore plus loin que cette accusation de mœurs scandaleuses.
Ils ont fait courir le bruit qu’une de ces terribles affaires
criminelles, comme il y en eut tant à l’époque de la Brinvilliers et de
la Voisin, l’avoit eu pour complice, et qu’il avoit même fallu à cette
occasion s’assurer de lui. «Pendant, dit-il, qu’il estoit en Flandres
près de S. A. R. Monsieur, ils publièrent partout qu’il estoit à la
Bastille, pour le poison.»
Son seul crime--et c’en est un des plus impardonnables à leurs yeux--est
d’avoir écrit quelque part «qu’il y a des docteurs sans doctrine et des
doctes sans doctorat». Ils se sont reconnus, et leur première vengeance
a été de crier que lui aussi étoit un faux docteur. Il est vrai qu’il
n’a point passé par les colléges et qu’il n’a pris de degrés dans aucune
faculté. Il n’en est pas moins prêt à soutenir dans une dispute réglée
les questions les plus difficiles, «soit de médecine, soit de physique»,
contre les plus savants.