«J’ai rendu compte au Roy du mémoire que vous avez donné à mon père au

sujet du _Journal des affaires de Paris_, que le nommé Colletet s’est

ingéré de faire imprimer. Sa Majesté m’a ordonné de vous dire qu’elle

veut que vous en défendiez le débit et l’impression[55].»

[55] _Correspondance administrative de Louis XIV_, t. II, p. 369.

C’étoit formel. Colletet, à qui La Reynie ne fit pas attendre la

décision royale, dut se soumettre. Par suite, nouvelle interruption de

la publicité des adresses et des avis. Deux ans après, l’instant

paraissant favorable, car on parloit de la paix, qui en effet ne tarda

pas, elle reprend son cours. Il paroît en 1678 un petit livret in-12

sous ce titre: _Le Bureau d’adresse établi pour les maîtres qui

cherchent des serviteurs et pour les serviteurs qui cherchent des

maîtres_. On ne pouvoit être plus modeste. L’échec de Colletet, puni

d’avoir voulu trop faire, servoit de leçon. L’idée revenoit timidement à

son berceau. Quand on lisoit le livret on ne la trouvoit plus, il est

vrai, aussi élémentaire; elle reprenoit toutes les proportions que lui

avoient rêvées Montaigne et Laffémas et qu’elle avoit prises avec

Renaudot et Colletet.

Au lieu d’être seulement, comme l’indiquoit le titre, une sorte

d’extrait des registres d’une recommanderesse, la feuille du Bureau

redevenoit un véritable Journal d’avis. Eusèbe Renaudot, à qui Colletet

dépossédé n’a voit pu que rendre son privilége, y étoit-il pour quelque

chose? Rien de plus probable. La feuille, en effet, est privilégiée du

roi, et s’en fait gloire sur son enseigne, comme on le verra par cette

mention, qui se trouve à la fin: «Le bureau est establi au Marché neuf,

vers le milieu du costé de la rivière, vis à vis un tabletier: on verra

le tableau sur la porte avec les _armes du roy_.»

Ce ne lui fut pas une recommandation de succès. Nous ne connoissons

qu’un numéro de cette feuille.

Une autre ne tarda pas. Le courant étoit pris: coûte que coûte, malgré

obstacles et insuccès, il falloit que, jusqu’à ce qu’enfin elle se fût

fait complètement jour, cette idée de publicité ne cessât pas de

renaître, sous l’impulsion des exigences nécessaires, qui, de tous

côtés, la poussoient en avant.

Ce nouveau _Journal du bureau de rencontre_--c’est ainsi qu’il

s’appeloit--parut en 1681. Les Renaudot n’y furent pour rien que par la

cession du privilége, comme avec Colletet. Eusèbe étoit mort en 1679, et

son fils, l’abbé, s’occupoit beaucoup moins de ces sortes d’affaires que

de philologie orientale.

C’est à Devizé, qui depuis neuf ans faisoit vivre tant bien que mal le

_Mercure galant_, dont il étoit le fondateur, que le privilége avoit,

cette fois, été cédé ou plutôt, comme on disoit, «loué». Devizé voulut

en étendre plus que de raison les dispositions, et l’affaire périclita

encore. Une de ses prétentions étoit de ne pas faire seulement du Bureau

d’adresse ou de rencontre un bureau d’avis et de petites affiches, mais

une boutique, un «magazin». Après avoir annoncé des marchandises, il

vouloit les vendre.

Les six corps marchands s’en émurent.

Il y eut plainte de leur part au lieutenant de police La Reynie, qui

leur donna raison par une lettre du 25 novembre 1681 au commissaire

Delamarre, où se trouvoit, entre autres choses, une désapprobation

formelle de ces sortes d’entreprises, qu’il s’étonnoit de voir toujours

reparoître: «Tant de personnes de première qualité, disoit-il dans sa

lettre, ont fait effort pour parvenir à cet établissement sans y pouvoir

réussir, qu’il seroit inutile de le tenter de nouveau.»

De simples avis donnés au Bureau d’adresses ou publiés par lui dans une

feuille sans conséquence, voilà tout ce qu’il permet[56].

[56] _Collection Delamarre_, aux mss. de la Biblioth. nat., 21, 741,

p. 165.

Devizé, à qui son _Mercure_ donnoit une sorte d’autorité et de franc

parler, ne persista pas moins dans son idée de Bureau-Magasin, et, à cet

effet, coup sur coup, il écrivit deux lettres au lieutenant de police,

dont la réponse, de plus en plus catégorique et nette, ne se fit pas

attendre. Elle est du 29 novembre et est adressée, comme l’autre, à

Delamarre: Jamais il ne permettra l’établissement d’un pareil bureau,

«capable, dit-il, de renverser tout le commerce de Paris... Il y a là,

continue-t-il, un nombre infini d’inconvénients très-dangereux.»

Pour finir, il donne à entendre que si Devizé ne se soumettoit pas, il

lui interdiroit même la feuille d’avis[57].

[57] _Id._, p. 166.

Devizé ne répliqua plus et abandonna l’affaire, y compris cette feuille

d’avis, qui ne lui sembloit rien sans l’autre combinaison. Jusqu’en

1688, nous ne la voyons pas reparoître.

Alors seulement, au mois d’août, un numéro se risque, daté du Bureau

d’adresse, d’où la _Gazette de France_ datoit toujours les siens, et qui

avoit encore pour principal intéressé l’abbé Renaudot, à cause du

privilége que le désistement de Devizé lui avoit remis en main.

Vouloit-il, par cette réapparition de sa feuille, qui avoit pris pour

nouveau titre: _Liste générale du Bureau d’adresse et d’avis par

privilége du Roi_, rappeler l’attention sur ce privilége et tâcher de

trouver ainsi quelqu’un à qui le céder encore? Je le crois, et ce qui me

donne raison c’est que, vers la fin de la même année 1688, ce quelqu’un

s’étant trouvé, l’abbé lui loua le privilége.

Il s’appeloit Chomat. Marché fut conclu au mois de décembre, sous la

réserve que le lieutenant de police approuveroit. Il n’approuva pas. Le

commissaire Delamarre, à qui s’étoient adressés l’abbé Renaudot et

Chomat, soumit par lettre leur demande à La Reynie, qui la repoussa par

une simple note très-nette, mise en marge[58].

[58] _Id._, p. 169.

La feuille d’avis dut ainsi, malgré le vif désir de l’abbé, revenir au

Bureau d’adresse, où là, du moins à cause de lui, La Reynie, qui n’étoit

hostile qu’aux nouveaux venus, vouloit bien la tolérer. Au mois de

février 1689 elle y reparut, et, pendant quatre mois consécutifs, dont

nous avons vu les numéros, elle ne cessa plus. En 1693, nous la trouvons

encore, mais avec un changement dans le mode de publicité et une

modification dans le titre.

L’unique numéro de cette année-là, que nous ayons vu, porte celui-ci:

_Liste des avis du Journal général de France, ou Bureau de rencontre,

pour servir au public, depuis le mercredy 18 novembre jusqu’au mercredy

2 décembre 1693_. La feuille, au lieu de ne paroître que tous les mois,

paroissoit donc alors tous les quinze jours, ce qui étoit un progrès et

sembloit une preuve de prospérité. Comme elle n’a cependant laissé

qu’une trace--celle dont nous parlons--nous sommes tenté de croire

qu’elle n’a pas duré longtemps avec son nouveau titre.

L’année d’auparavant, une autre du même genre avoit eu des velléités de

paroître, mais ne semble pas y être parvenue. Sous la forme «d’un cahier

volant», et avec le titre assez singulier, _Les Adresses casuelles de la

ville de Paris_, elle auroit, chaque mois, indiqué les ventes publiques,

l’adjudication des héritages licités et décrétés, etc., etc.; puis,

comme un véritable journal de courtage, «l’état des marchandises, dont

les courtiers commissaires se trouvoient chargez[59]», etc.

[59] V. plus loin, p. 9-10.

D’où seroit partie cette nouvelle feuille d’affiches? De chez un homme

qui n’en étoit pas à sa première entreprise, mais auquel on ne doit pas

de publication plus intéressante que celle-là même, commencée un an plus

tôt, en 1691, dont nous reproduisons ici la seconde et dernière année:

_Le livre commode, contenant les adresses de la ville de Paris_.

Pour ce petit volume, si réellement nouveau alors, et que son journal,

_Les Adresses casuelles_, n’auroit fait que compléter, un livre anglois

du même genre, dont les éditions se succédoient à Londres depuis 1677,

lui avoit certainement servi de guide[60]; mais il s’étoit bien gardé

d’en parler. Le silence en pareil cas faisoit partie de ses procédés

d’accapareur, comme nous le verrons, et disons le mot,--qui, d’ailleurs,

est du temps[61]--de ses habitudes de «faiseur».

[60] _Le Bibliophile français_, août 1872, p. 255.

[61] _Le Livre à la mode_, par l’abbé Bordelon, p. 28.

La première édition ou première année de son livre d’indications avoit

pour titre: «_Les Adresses de la ville de Paris, avec le trésor des

almanachs, livre commode, en tous lieux, en tous temps et en toutes

conditions_, par Abraham du Pradel, astrologue lionnois.» Ce nom étoit,

on le devine, aussi imaginaire que le titre, dont il le faisoit suivre,

et qu’il modifia l’année suivante. Au lieu d’Abraham du Pradel,

«astrologue lionnois», il se contenta de mettre «philosophe

mathématicien», ce qu’au reste il n’étoit pas plus qu’astrologue.

Il étoit de son métier chirurgien apothicaire, et de son vrai nom,

Nicolas Blegny ou de Blegny, ainsi qu’il s’appeloit lui-même plus

volontiers, se donnant la particule avec une complaisance qui nous

paroît suspecte.

Il n’étoit pas de Paris et nous ignorons le lieu aussi bien que la date

de sa naissance. Peut-être venoit-il de Lyon, ce qui expliqueroit

pourquoi, en prenant le pseudonyme de du Pradel, astrologue, il se donna

pour «Lionnois.»

Le rédacteur de la _Biographie universelle_, qui s’est occupé de lui,

mais seulement comme empirique et sans connoître le curieux petit livre

qu’on lui doit, a dit qu’il mourut en 1722, ayant soixante-dix ans. Il

seroit né ainsi, par conséquent, en 1652. C’est, croyons-nous, une

erreur. D’après un document émané de Blegny lui-même et que nous aurons

à citer longuement tout-à-l’heure, nous savons, en effet, qu’en 1683 il

avoit déjà «dix-sept ans d’établissement», ce qui feroit remonter sa

naissance non à 1652, mais au moins dix ans plus tôt, et lui donneroit à

sa mort quatre-vingts ans au lieu de soixante-dix. Pour tout ce qu’il

entreprit, écrivit, projeta, car il fut surtout, comme dit Moreri,

«fertile en projets»; pour tout ce qu’il s’attira d’ennuis, de

persécutions et même d’emprisonnements, il ne falloit pas moins.

Quand--vers 1666 probablement--il vint à Paris, son apprentissage étoit

fait, et, tout aussitôt, il se mit à pratiquer, comme s’il étoit maître.

Il ne tarda pas non plus à se faire auteur. Par le titre de ses

ouvrages, on jugera du peu de sérieux de sa science et du charlatanisme

de ses pratiques.

C’est aux maladies, malheureusement les plus répandues alors et qui

étoient d’un produit excellent pour les empiriques, tant à cause des

remèdes à vendre que du scandale à exploiter contre tout malade qui ne

payoit pas leur silence, que Blegny s’attaqua d’abord.

Un des premiers livres que nous connoissions de lui et qu’il publia en

1673, est: _L’art de guérir les maladies vénériennes, expliqué par les

principes de la nature et de la mécanique_, in-12. Pareil traité ne

pouvoit être que d’un charlatan. Le succès n’en fut que plus vif, et

cela partout: à Paris, où il eut deux éditions; à Lyon, où on le

réimprima; à La Haye, à Amsterdam, et aussi à Londres, où il fut traduit

en anglais.

Son ouvrage, _L’art de guérir les hernies de toute espèce dans les deux

sexes, avec le remède du Roi_, qui parut en 1676, sembla plus sérieux;

mais Blegny revint au charlatanisme des attrape-niais, lorsque, trois

ans après, il publia un petit in-12 avec ce titre: _Histoire anatomique

d’un enfant qui a demeuré vingt-six ans dans le ventre de sa mère_.

Vers le même temps, ne trouvant pas qu’être apothicaire, faire de la

chirurgie, tenir une _Académie de découvertes_--nous en parlerons

bientôt--écrire des livres, où il inventoit des remèdes ou des monstres,

etc., suffisoit à son activité d’empirique à projets, il se fit

journaliste médical. Sous le titre de _Nouvelles découvertes dans toutes

les parties de la médecine_, il se mit à publier, en 1679, une sorte de

gazette mensuelle, qui ne mentit pas à ce qu’elle promettoit. Toutes les

découvertes y furent réellement passées en revue, mais par la façon dont

elle en parla, chaque fois que les remèdes nouveaux n’étoient pas de

Blegny lui-même, on la considéra bientôt moins comme un journal utile

que comme un pamphlet intéressé.

Le docteur Théophraste Bonnet aggravoit ces médisances par le

contre-coup qu’il en donnoit à Genève, dans sa gazette latine, _Zodiacus

medico Gallicus_, qui n’étoit guère que la traduction de celle de

Blegny.

Il y eut de très-vives plaintes, et, en 1682, ordre lui vint, de par

arrêt du Conseil, de mettre fin à son Journal. Il fit la sourde oreille.

Soutenu par le frère du Roi, dont quelques petits services secrets lui

avoient sans doute gagné les bonnes grâces, qu’il avoit suivi en Flandre

pendant la campagne de 1676, et qui lui avoit permis de mettre sur

l’enseigne de sa boutique, voisine alors du Palais-Royal, devant

l’Opéra: «Chirurgien ordinaire du corps de Monsieur»; assez avant aussi

dans les faveurs du lieutenant de police La Reynie; enfin, ce qui est

plus singulier, hautement protégé par Daquin, premier médecin du Roi, il

continua, malgré l’arrêt, de publier ses _Nouvelles découvertes_, et

Bonnet continua aussi à les traduire en latin. Blegny se contenta de n’y

plus mettre son nom.

Il en fut ainsi pendant toute l’année 1683. L’ordre alors étant sans

doute devenu plus formel, il cessa, mais pour reprendre ailleurs ce

qu’on l’obligeoit d’interrompre à Paris. Le Journal des _Nouvelles

découvertes_ étoit à peine mort en France, qu’il ressuscitoit en

Hollande, sous le titre: _le Mercure savant_.

Un médecin de Niort, nommé Gautier, établi alors à Amsterdam, y aida

Blegny. Celui-ci envoyoit de Paris la matière du Journal et Gautier

veilloit à l’impression. On y trouvoit mille choses: des pièces de vers,

mêlées à de petits traités de médecine, des chansons avec leur musique,

des nouvelles relatives aux affaires d’État, et, sur le tout, beaucoup

de méchancetés. Elles n’en firent pas le succès.

Le _Mercure savant_ ne dura que deux mois; il s’arrêta après son second

volume, celui de février 1684.

Il n’eut qu’un seul bon résultat, mais très-indirect, et sans que Blegny

son rédacteur s’y trouvât pour rien. Il fut cause que quelqu’un donna à

Bayle l’idée de la célèbre publication périodique, où, comme on l’a dit,

il fonda la critique littéraire. Lui-même avoua ce qu’en cela il devoit

au Journal de Blegny, que, d’ailleurs, il trouvoit détestable:

«Je vous dirai, écrit-il le 8 août 1684 à M. Lenfant, à Rotterdam, que

le dessein du Journal que l’on m’inspira et que je goûtai quand j’eus vu

les deux tomes du _Mercure savant_, qui avoient paru en janvier et en

février, et qui avoient fort déplu, quant à l’exécution, quoique le

projet en eût été agréable, s’exécute depuis le mois de mars. Il

s’intitule, non pas Journal, mais _Nouvelles de la République des

lettres_.»

D’autres affaires que celles de sa Gazette avoient vivement occupé, et

même, à un certain moment, gravement inquiété Blegny, pendant le temps

qu’il la faisoit paroître.

Il tenoit chez lui, on l’a vu plus haut, une _Académie de nouvelles

découvertes_, dont cette Gazette n’étoit pour ainsi dire que le

compte-rendu mensuel; de plus, il avoit ouvert un _cours de Chirurgie_,

où il donnoit des leçons particulières aux garçons chirurgiens, et un

_cours de Pharmacie_, qui étoit une école du même genre pour les garçons

apothicaires. Son ardeur de professer et de doctoriser étoit telle que,

suivant Moréri, «il s’avisa même de faire un _cours de perruques_ pour

les garçons perruquiers.»

On s’en amusoit dans le public, mais on n’en rioit pas dans le monde des

médecins et des chirurgiens, dont cette rage d’accaparements narguoit et

froissoit les priviléges. Pouvoit-on souffrir qu’un intrus, sorti l’on

ne sait d’où, qui n’étoit ni de l’Académie de médecine, ni de celle de

chirurgie, autrement dite Académie de Saint-Côme, se permît de

pratiquer, comme s’il appartenoit à l’une et à l’autre, de professer sur

toutes les matières de leur compétence, et, qui plus est, d’en écrire?

Chacun de ses ouvrages y avoit soulevé de véritables tempêtes, ceux

notamment où, avec aussi peu de mesure que de modestie, il s’adjugeoit

une sorte de science universelle, et se posoit presque en dieu de la

médecine. N’avoit-il pas osé publier, dès 1673, trois volumes sous ce

titre: _Nouvelles découvertes sur toutes les parties de la médecine_,

et, en 1679, deux volumes encore, qu’il avoit intitulés le _Temple

d’Esculape_, comme si lui seul en avoit la clé?

Toutefois, le sachant très-puissamment soutenu, on le laissoit faire.

C’est à peine s’il y eut contre ses livres quelque protestation écrite,

telle que la brochure du chirurgien Devaux, _Découverte sans

découverte_, faite à propos de l’impudente publication de Blegny,

_Découverte du véritable remède anglois contre les fièvres_[62].

[62] V. les _Mémoires littéraires_ du P. Des Molets, t. VIII, 1re

partie, _Éloge de Devaux_.

On attendoit pour l’attaquer et tâcher de détacher de lui les

protections dont il faisoit sa force, qu’il donnât prise à quelque

action sérieuse. C’est ce qui arriva vers la fin de 1681, dans une

circonstance que ses ennemis de la Faculté surent envenimer, et qui leur

permit non-seulement de faire passer M. de La Reynie de leur côté, mais

encore d’ébranler la confiance que Monsieur avoit en Blegny.

Un _factum_ que celui-ci dut rédiger pour se défendre, et dans lequel

les besoins de sa justification l’entraînèrent à donner de nombreux

détails sur lui-même, va nous mettre au fait de cette affaire et

incidemment nous compléter plusieurs points de sa biographie.

A cette époque les dissections n’étoient permises qu’à ceux qui

relevoient des Académies de chirurgie ou de médecine, ou qui en avoient

obtenu, de la Faculté, l’autorisation. Faire enlever un cadavre sans

qu’elle eût été prévenue et le disséquer en dehors de l’amphithéâtre des

Écoles, étoient choses des plus graves, et qui pouvoient vous attirer

une peine fort rigoureuse.

Or, il arriva qu’en décembre 1681 les doyens et docteurs furent avisés

qu’un jeune chirurgien nommé Desnoues, qui, en qualité de membre de

l’_Académie des nouvelles découvertes_, fondée par Blegny, «donnoit des

leçons secrettes à plusieurs étudiants», dans une chambre dépendant de

cette Académie, s’étoit fait apporter par le garçon de salle, Baptiste,

de chez le fossoyeur Pajot, le corps d’une petite fille de cinq ans, et

en avoit commencé la dissection.

Les doyens firent saisir le corps par l’huissier Masson, chez Desnoues,

et, sur leurs instances, le lieutenant de police ouvrit une action dans

laquelle ils insinuèrent tout d’abord que Blegny, qu’ils visoient

surtout, devoit être compris, comme maître de l’Académie où la

dissection s’étoit faite.

On commença toutefois par n’arrêter que Desnoues. Quand il fut à la

Conciergerie, il parla. C’est ce qu’on désiroit. Il chargea Blegny; or,

comme, en attendant, une démarche avoit été faite avec plein succès, le

21 janvier 1682, par Me Nicolas Liénard, doyen de la Faculté de

médecine, à la tête de sa compagnie, auprès de Monsieur, «en son

Palais», pour lui remontrer respectueusement, ainsi que d’ailleurs l’en

avoit déjà prévenu M. de La Reynie, qu’une protection telle que la

sienne n’étoit pas due à un pareil homme «qui, disoit le doyen, profane

en tout lieu vostre grand nom[63]»; Blegny se trouvoit alors sans

défenseur.

[63] _Discours à S. A. R. en son palais à Paris_, par Me Nicolas

Liénard, etc., in-4º.

Lors donc que, quelques jours après, sur la dénonciation de Desnoues,

arrêt de prise de corps eut été lancé contre lui, personne n’intervint

pour empêcher la justice d’avoir son cours.

Doyens et docteurs triomphoient. Ce qu’ils désiroient depuis si

longtemps étoit obtenu: «Si», avoient-ils dit, d’après le témoignage

même de celui qu’ils accusoient et qui les connaissoit bien[64], «si

nous pouvons tenir Blegny, il ne nous échappera pas; nous avons en main

de quoi le faire pendre. Il sera bien heureux s’il en est quitte pour

les galères. Il y a trois cents témoins qui déposeront contre lui. M. de

La Reynie en a informé S. A. R. à notre considération, et ce magistrat a

promis à notre doyen de nous délivrer bientôt du chagrin que nous avons

de voir un chirurgien écrire sur toutes les matières de la médecine et

présider dans une Académie à des docteurs de diverses facultés[65].»

[64] _Factum pour Me Nicolas de Blegny_, etc., in-4º, p. 4.

[65] _Id._, p. 9.

Cela dit, pour prouver la partialité de ceux qui le dénoncent, il prend

corps à corps l’accusation et la rejette sur Desnoues qui l’en a chargé.

C’est lui seul qui s’est permis les dissections défendues, et cela

non-seulement cinq ou six fois, comme on le pense, mais quarante au

moins. Il alloit disséquant n’importe où, dans tous les quartiers.

Quelqu’un qui le savoit lui joua le tour de le surprendre un soir, rue

de l’Université, à l’hôtel Tambonneau, et de lui faire la plus forte

peur, en se disant commissaire. Desnoues, qui le crut, décampa par la

fenêtre de la mansarde où il disséquoit, emportant le corps à moitié

dépecé. Il le laissa dans la gouttière, où un couvreur le retrouva le

lendemain.

S’est-il, lui Blegny, livré à ces opérations clandestines, a-t-il jamais

couru les risques de pareilles surprises? Ses dénonciateurs n’osent même

le supposer, et cependant ils font tout pour l’écraser par leurs

allégations:

«Il n’est pas», s’écrie-t-il avec une certaine éloquence[66], «il n’est

pas d’injures dont ils n’aient tâché de le noircir en toute occasion,

point d’artifices dont ils ne se soient servis pour lui faire perdre la

protection qu’il avoit naguère du sieur lieutenant de police et qu’il a

encore du sieur premier médecin du Roy; point de prétextes qu’ils

n’aient inventés pour luy dénier la justice qu’ils luy doivent; point de

moyens secrets qu’ils n’aient mis en usage pour le diffamer, pour

diminuer son employ, pour luy attirer l’indignation de S. A. Monsieur;

point d’entreprises qu’ils n’aient faites pour troubler ses exercices et

pour empêcher la publication de ses ouvrages; point d’occasions qu’ils

n’aient recherchées avec empressement pour luy susciter des procez;

enfin, point d’intrigues qu’ils n’aient pratiquées pour porter ses

confrères et ses meilleurs amis à se déclarer contre luy.»

[66] _Id._, p. 10.

Ce qui lui tient le plus au cœur, c’est qu’ils ont vilipendé ses

ouvrages. Il n’en est pas un auquel ils aient fait grâce. N’ont-ils pas

prétendu aussi que les chirurgiens, de même que les médecins, avoient eu

tous à se plaindre de lui, chose absolument fausse, ainsi que le prouve

l’approbation accordée par beaucoup d’entre eux aux instruments par lui

inventés.

On l’accuse, continue-t-il, «d’être sans doctrine, et d’avoir des

auteurs à gages»; or, il a passé dix-sept ans d’établissement sans

tomber dans la moindre impéritie, et il s’est rendu la voix publique

favorable par l’exactitude de sa conduite et par l’heureux succès des

cures qu’il a entreprises.

S’il n’a pas été examiné à Saint-Côme, c’est qu’il n’a pas fait son

apprentissage à Paris[67]. Il est donc faux que la maîtrise lui ait été

déniée «à cause de ses mauvaises mœurs et de son incapacité».

[67] _Id._, p. 12.

Ils ont été encore plus loin que cette accusation de mœurs scandaleuses.

Ils ont fait courir le bruit qu’une de ces terribles affaires

criminelles, comme il y en eut tant à l’époque de la Brinvilliers et de

la Voisin, l’avoit eu pour complice, et qu’il avoit même fallu à cette

occasion s’assurer de lui. «Pendant, dit-il, qu’il estoit en Flandres

près de S. A. R. Monsieur, ils publièrent partout qu’il estoit à la

Bastille, pour le poison.»

Son seul crime--et c’en est un des plus impardonnables à leurs yeux--est

d’avoir écrit quelque part «qu’il y a des docteurs sans doctrine et des

doctes sans doctorat». Ils se sont reconnus, et leur première vengeance

a été de crier que lui aussi étoit un faux docteur. Il est vrai qu’il

n’a point passé par les colléges et qu’il n’a pris de degrés dans aucune

faculté. Il n’en est pas moins prêt à soutenir dans une dispute réglée

les questions les plus difficiles, «soit de médecine, soit de physique»,

contre les plus savants.

Le livre commode des adresses de Paris pour 1692, tome 1/2 · 第 2 / 27 段