C’est en faveur des pauvres gens surtout qu’il veut que ce b

LE

LIVRE COMMODE

DES ADRESSES DE PARIS

pour 1692

par

ABRAHAM DU PRADEL

(NICOLAS DE BLEGNY)

Suivi d’appendices,

précédé d’une introduction, et annoté

par

ÉDOUARD FOURNIER

Tome Ier

PARIS

Paul DAFFIS, ÉDITEUR-PROPRIÉTAIRE

DE LA BIBLIOTHÈQUE ELZEVIRIENNE

7, rue Guénégaud

M DCCC LXXVIII

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.

_Histoire de la Butte des Moulins_, suivie d’une étude historique sur

les demeures de Pierre Corneille à Paris, avec deux vues de la Butte

en 1551 et 1652. Beau volume in-18, papier vélin. 3 fr. 50

_Le Vieux Neuf_. Seconde édition, refondue et considérablement

augmentée. 3 vol. gr. in-18. 15 fr.

_L’Esprit des autres_. 5e édition refondue et considérablement

augmentée. 1 vol. in-18. (Sous presse.)

Imprimerie Gouverneur, G. Daupeley à Nogent-le-Rotrou.

Caractères elzeviriens de la Librairie Daffis.

INTRODUCTION.

Les guides, les _ciceroni_ dans les grandes villes sont aussi anciens

qu’elles. Nous n’en connaissons pas une, du moins, parmi les plus

célèbres, qui n’ait eu les siens.

Athènes et Corinthe offroient aux étrangers qui les visitoient tout un

collége d’_exégètes_ (conducteurs), «dont la charge, lisons-nous dans

les _Mélanges_ publiés sous le nom de Vigneul Marville[1], étoit de leur

faire voir ce qu’il y avoit de curieux, de leur expliquer les

inscriptions anciennes et tout ce qui concernoit ce genre d’érudition.»

[1] T. II, p. 217.

Pausanias n’a eu garde de les oublier. Ils avoient dû, en effet, lui

être fort utiles pour le renseigner sur les détails d’art et d’antiquité

que recherchoit surtout sa curiosité de voyageur. L’_Itinéraire_, qu’il

rédigea au retour, est rempli de ce qu’il recueillit à leur suite. On y

trouve, à chaque page de ses dix livres, une trace de leurs

renseignements. Aussi cette première relation d’un _Voyage en Grèce_

n’est-elle, elle-même, comme on l’a justement remarqué[2], qu’une sorte

de guide du touriste.

[2] _Biog. génér._, t. XXXIX, p. 415.

De Rome, où, comme à Pompeï, les affiches étoient d’ailleurs en

usage[3], il nous est resté, pour la ville même, distribuée par régions,

deux de ces «guides», l’un de Publius Victor, l’autre plus incomplet

attribué à Sextus Rufus. Les indications n’y sont que sommaires, mais

d’une multiplicité de détails surprenante. Il n’y est fait grâce ni du

plus petit temple (_ædicula_), ni d’un bain, ni d’un arbre, si peu qu’il

fût consacré, etc., etc.

[3] V. _Le Vieux-neuf_, 2e édit., t. II, p. 64, note; et 94-95.

Pour compléter ces «guides» écrits et empêcher qu’on ne s’égarât dans le

labyrinthe de curiosités qu’ils vous ouvroient, il y avoit ce qu’on

appeloit des _nomenclatores_[4], sortes de guides parleurs et bavards,

qui--leur nom le disoit--vous faisoient la liste, vous dressoient, de

mémoire, «la nomenclature», nom par nom, de toutes les personnes de

distinction qui passoient, et vous animoient ainsi la rue ou la place,

dont ils vous montroient les monuments. De cette façon, ils

n’expliquoient pas seulement le tableau, ils y mettoient les

personnages.

[4] Cicero, _ad Atticum_, lib. IV.

Les riches patriciens avoient de ces «nomenclateurs» parmi leurs

esclaves. Ils leur faisoient tenir pour eux une sorte d’almanach des

adresses, où figuroient, avec les gens composant leur «clientèle», les

nombreux amis que leur avoit tout naturellement attirés la richesse.

L’usage de ces esclaves dresseurs de listes existoit depuis longtemps

chez les rois d’Asie, et c’est de là qu’il étoit venu à Rome. Sénèque ne

le condamna que plus sévèrement dans un de ses traités, où cet étalage

de clients et d’amis ne lui semble qu’une ostentation de cour:

«C’est, dit-il[5], une vieille coutume des rois ou de ceux qui imitent

les rois, de faire enregistrer un peuple d’amis.»

[5] _De Beneficiis_, lib. VI, cap. 33.

A côté du renseignement curieux, l’étranger pouvoit, dans les villes

grecques, trouver le renseignement utile. Étoit-ce un Corinthien de

passage à Athènes, ou un Athénien à Corinthe? Il trouvoit chez le chargé

d’affaires de sa ville tout ce qui pouvoit l’empêcher de s’égarer ou

d’être pris pour dupe. Le gîte même, s’il arrivoit avec une mission de

ses concitoyens, lui étoit fourni par ce fonctionnaire--nous allions

presque dire ce consul--complaisant et hospitalier[6].

[6] Boeckh, _Economie politique des Athéniens_, t. I, p. 388.

On l’appeloit _Proxène_, mot que reprirent les Romains pour en faire

celui de _Proxeneta_, qui n’eut que plus tard le sens déshonnête qu’il

devoit prendre et que nous avons laissé à son dérivé proxénète.

D’abord, le _proxeneta_ n’étoit à Rome qu’une sorte de courtier en

marchandises, un intermédiaire, _intercessor_, comme dit Apulée, entre

l’acheteur et le vendeur. Il s’entremettoit pour les affaires de change,

qui ont toujours tant importé aux étrangers. Il négocioit même pour eux

ou pour les clients urbains, des emprunts à intérêts[7]. En ce cas, il

prenoit le nom spécial de _pararius_[8]. De tout cela, il formoit un

ensemble d’affaires, auxquelles on avoit donné le nom particulier de

_proxenetica_, et que la loi reconnoissoit comme légales: _Proxenetica_,

lit-on dans le Digeste[9], _jure licito petuntur_.

[7] Sénèque, _Epître_ 119.

[8] _Id. Des bienfaits_, liv. III.

[9] Liv. 50, tit. 14, loi 1re.

Malheureusement d’autres trafics s’y mêlèrent peu à peu pour primer

honteusement les premiers. Le proxénétisme devint ce que nous

l’indiquions tout-à-l’heure. Les proxénètes finirent par n’être plus que

des entremetteurs, des courtiers de débauches.

D’autres agents, les _prosagogues_ qui s’étoient faits, comme les

_exégètes_, mais avec moins de savoir, les interprètes et les

conducteurs des étrangers, tombèrent aussi, par l’abus de leur métier,

dans une infamie qui n’étoit pas moins dégradante. Ils se firent espions

et délateurs. S’ils renseignoient d’un côté ceux qui en toute confiance

les prenoient pour guides, de l’autre ils donnoient sur eux et contre

eux des renseignements à la police. Plutarque s’en est plaint dans la

_Vie de Dion_.

A l’époque même, où ils n’en étoient pas encore là, et s’en tenoient aux

choses permises de leur profession d’interprètes et de «donneurs

d’indications», ils n’avoient pas semblé au grand philosophe de la vie

pratique, Aristote, d’une utilité suffisamment étendue et sérieuse.

Pour qu’il fût possible à chacun de s’éclairer sur ce qui importoit à

son travail ou à ses affaires, il eût voulu plus et mieux que ces

_proxénètes_ et ces _prosagogues_: «Il est nécessaire, dit-il, dans sa

Politique[10], qu’il existe quelque chose, où le peuple se puisse

renseigner, et perde ainsi tout prétexte d’être oisif.»

[10] Liv. IV, ch. 15.

Un peu plus haut, dans le même traité[11], il avoit dit: «On convient

que, dans une république bien constituée, ce qui est nécessaire à chacun

doive être en évidence. Mais comment y parvenir? Ce n’est pas facile.»

[11] _Id._ Liv. III, ch. 7.

Il fallut, en effet, bien des siècles encore, pour trouver la solution

du problème.

Au moyen-âge, l’utilité s’éclairant par la charité qui fut sa vraie

lumière, il y eut quelques bonnes tentatives et quelques progrès. Dès le

XIe siècle, par exemple, les pauvres filles en quête de conditions

surent où se renseigner pour en trouver une, et en même temps, qui mieux

est, n’eurent plus à chercher le refuge où elles pourroient l’attendre:

les bonnes sœurs de _l’Ostellerie Sainte Opportune_, ou _Catherinettes_,

leur offroient à la fois les renseignements et le gîte[12].

[12] Piganiol de la Force, _Descript. de Paris_, t. II, p. 149; H.

Bordier, _les Églises et les Monastères de Paris_, 1856, in-12, p.

23.

En 1330, autre fondation d’une charité tout aussi hospitalière et plus

maternelle encore. Les nourrices de la campagne ne savoient pas, en

venant à Paris, comment trouver des nourrissons, et les mères

n’ignoroient pas moins de quelle façon se procurer des nourrices.

L’établissement dont nous voulons parler y pourvut, en satisfaisant les

unes et les autres.

La nourrice du fils du roi, alors régnant, Philippe VI, avoit quatre

grandes filles. On leur créa quatre offices, qui constituoient à chacune

le privilége de tenir un bureau, où mères et nourrices pussent se

présenter pour s’entendre[13].

[13] Hurtaut et Magny, _Dict. hist. de la ville de Paris_, t. IV, p.

216-217.

On les appela _Commanderesses_, ou mieux _Recommanderesses_, mot qui

étoit moins nouveau que leur office. Il servoit déjà depuis quelque

temps à désigner certaines femmes qui faisoient une concurrence active,

mais non gratuite, aux _Catherinettes_, pour le placement des servantes.

Nous en trouvons deux dans le registre de la Taille, de 1292, et, un peu

plus tard, elles furent assez nombreuses pour donner leur nom à la

partie de la rue de la Vannerie qu’elles occupoient du côté du carrefour

Guillori[14].

[14] Voir ce qui en est dit plus loin.

Toute pauvre fille une fois placée par ces _Recommanderesses_, leur

payoit un droit sur ses premiers gages, tandis qu’en sortant de

_l’Ostellerie Sainte Opportune_, elle n’auroit eu qu’à dire merci à Dieu

et aux bonnes sœurs.

Où celles-ci mettoient la charité, les recommanderesses mettoient le

courtage.

Il commençoit, du reste, alors à fonctionner sous toutes les formes,

dans presque tous les métiers, même ceux où il étoit inutile. Estienne

Boileau eut donc soin d’exclure ceux qui en étoient les agents,

c’est-à-dire «les couratiers», partout où il ne les trouva pas

indispensables: «El mestier devant dit, écrit-il en pareil cas, ne puet

ne ne doit avoir nul courratier[15].»

[15] Est. Boileau, _Livre des Mestiers_, p. 149.

Ils n’en furent ni moins nombreux, ni surtout moins tenaces, pour tâcher

de se faire une double proie, aux trousses du vendeur et de l’acheteur.

Il n’est pas de trafics où on ne les trouve.

Dans chaque négoce, se faufilent «proxenettes-couratiers, comme il est

dit dans le _Coustumier général_, et autres commis à vendre marchandises

à eux confiées[16].» Veut-on, par exemple, pour entrer en campagne, ou

seulement pour quelque passe d’armes, un bon cheval qui se puisse monter

sans retard? Désire-t-on une belle haquenée dont on puisse faire

présent? Le courtier est là qui vous les procure, et qui «moyenne»,

comme on disoit, le marché. «Alors, lisons-nous dans l’_Hystoire du

petit Jehan_[17], à propos des palefreniers et maréchaux du roi

auxquels, en arrivant, il s’étoit adressé, alors envoyèrent quérir les

plus souffisants et féables couratiers de chevaux, et se informèrent des

plus belles hacquenées qui fussent à Paris.»

[16] T. I, p. 899.

[17] Edit. Guichard, p. 69.

Les mariages mêmes déjà n’échappoient point à ces courtages, et les

moines, disoient les mauvaises langues, s’en mêloient quelquefois. Ils

se faisoient «moyenneurs de mariages», pour nous servir d’une expression

de Philippe de Commines[18]. Une satire contre les Dominicains, que cite

Du Cange[19], le leur reproche, ainsi que d’autres petits trafics de

même sorte:

[18] Liv. III, ch. 8.

[19] Nouv. édition, au mot _corraterius_.

De maint marchié sont couratiers

Encor plus ils sont curatiers

De mariages.

Dans tout cela, si ce n’est pour ce qui intéressoit les servantes, à

l’isolement desquelles pourvoyoit si naturellement l’œuvre des

_Catherinettes_, il n’y avoit pas eu d’avantages nouveaux et surtout

désintéressés en faveur du public.

Il lui manquoit toujours, lorsqu’il cherchoit à se renseigner sur ce qui

lui importait pour ses besoins ou ses affaires, ce qui lui avoit manqué

du temps d’Aristote.

L’idée et les vœux de celui-ci restoient ainsi pleinement à satisfaire,

lorsqu’au XVIe siècle, un homme du meilleur sens, le père de Montaigne,

s’en occupa, croyant, d’ailleurs, qu’on ne l’y avoit pas devancé. Il ne

les réalisa pas, même par un commencement de mise en pratique; mais

grâce à l’autorité de son fils qui eut l’excellent esprit d’en parler

dans ses _Essais_, et d’insister sur ce qu’il y avoit là de nécessaire,

la voie cette fois leur fut ouverte, et quelqu’un, comme nous le

verrons, éclairé, guidé par ce qu’il en avoit dit, se trouva enfin pour

les faire passer du projet à l’application.

C’est au chapitre 34 de son 1er livre publié en 1580, que sous ce titre:

_D’un défaut de notre police_, Montaigne nous a entretenus des idées de

son père sur ce point, sans savoir plus que lui du reste qu’il y avoit

eu Aristote pour précurseur.

«Feu mon père, dit-il, homme pour n’estre aidé que de l’expérience et du

naturel, d’un jugement bien net, m’a dit autrefois qu’il avoit désiré

mettre en train, qu’il y eust es villes certain lieu désigné, auquel

ceux qui auroient besoin de quelque chose se peussent rendre, et faire

enregistrer leur affaire à un officier estably pour cet effect: comme je

cherche à vendre des perles, je cherche des perles à vendre, tel demande

un ouvrier, qui ceci, qui cela chacun selon son besoin, et semble que ce

moyen de nous entr’advertir apporteroit non légère commodité au commerce

public; car à tous coups il y a des conditions qui s’entrecherchent, et,

pour ne s’entendre, laissent les hommes en extrême nécessité. J’entends

avec une grande honte de notre siècle.»

A ce propos, prenant alors l’idée par ce qu’elle a de plus élevé et de

plus charitable, il laisse tout ce qui peut y intéresser le commerce, et

ne voit que ce qui s’y trouveroit d’avantages pour ceux que, malgré leur

mérite, la misère tue, les moyens leur manquant pour faire connaître que

ce mérite est sans emploi.

Il cite, comme exemples, deux savants, l’un d’Allemagne, l’autre

d’Italie, morts ainsi, dit-il, «en l’estat de n’avoir pas leur saoul à

manger, et, ajoute-t-il, croy qu’il y a mil hommes qui les eussent

appelez avec très-avantageuses conditions, ou secourus où ils estoient

s’ils l’eussent sçu.»

Il ne croit pas, en parlant ainsi, trop présumer du monde, «qui n’est

pas, dit-il, si généralement corrompu.» Il se porte d’ailleurs garant

que son père n’eût pas autrement agi. Quant à lui-même, en toute

franchise, il avoue qu’il n’y eût peut-être pas été si empressé: «En la

police œconomique, dit-il, mon père avoit cet ordre, que je sçay louer,

mais nullement ensuivre.»

Il n’y avoit guère en ce temps, sans journaux, que les livres pour

répandre les idées, et comme beaucoup ne paroissoient que pour être

oubliés, et déjà lettres mortes, ce qu’ils devoient faire connoître

restoit comme eux inconnu. Les _Essais_, par bonheur, ne devoient pas

être de ces mort-nés de la philosophie. Le succès fut très-vif, tant

pour le livre et ses merveilleuses fantaisies de forme et d’allures, que

pour ce qui s’y animoit de ces allures, et s’y revêtoit de cette forme.

Tout germa, tout fructifia de ce qu’il portoit comme semence. Deux ans

après qu’il eut paru, nous voyons, par exemple, publier à Genève un

petit livret de renseignements, qui pourroit bien déjà n’être qu’une

variante de ce que Montaigne avoit demandé. Il vouloit, lui, qu’en

arrivant dans une ville, chacun pût savoir où trouver ce qu’il lui faut.

Le petit livret dont nous parlons, prenoit l’idée à revers. Il vous

renseignoit sur tout ce dont il faudroit se garder en s’aventurant dans

les boutiques. C’étoit arriver au même but, mais par le côté contraire,

comme on arrive à l’orthographe par la cacographie.

Voici le titre, qui, tant il est net, nous dispensera de plus longues

explications:

_Le Livre des Marchands, fort utile à toutes gens pour cognoistre de

quelles marchandises on se doit donner garde d’estre deceu_. Genève,

1582, in-24.

Sous Henri IV, ce fut mieux. L’homme à projets du règne, Barthélemy de

Laffémas, «tailleur varlet de chambre du roy», comme il aimoit à se

qualifier[20], auquel l’industrie et le commerce de son temps durent

tant de progrès[21], et en auroient dû bien davantage, si le roi n’eût

pas été tué, s’inspira de l’idée même de Montaigne, et en fit le point

de départ d’un établissement, qui auroit pu complètement et

très-largement la réaliser.

[20] _Variétés hist. et litt._ de la Biblioth. Elzévirienne, t. VII,

p. 303.

[21] _Id. ibid._

Ce fut, malheureusement, parmi ses projets, un de ceux qui ne

survécurent pas au roi qui protégeoit et qui encourageoit Laffémas. Cet

appui manquant, il n’y donna pas suite. Comme la plupart des autres, il

le laissa oublier, et l’on n’en sauroit même rien, si, après sa mort,

son fils Isaac, le même qui fut le grand justicier de Richelieu[22],

n’en avoit pas parlé dans le traité où, sous ce titre: _Histoire du

Commerce de France_, il ne fait guère que l’apologie historiée des

projets de son père[23].

[22] _Id._, t. X, p. 18.

[23] Cimber et Danjou, _Archives curieuses_, 1re série, t. XIV, p.

409-430.

Il ne dissimule pas pour celui-ci que l’inspiration lui en avoit pu

venir de Montaigne «que l’on tient, dit-il[24], avoir eu d’aussi

heureuses et fortes conceptions qu’homme du monde.» Laffémas n’avoit

fait que développer et étendre; mais, cela, suivant son fils, en de

telles proportions, que le projet en étoit devenu ce qu’il pouvoit y

avoir de plus profitable pour l’intérêt du commerce.

[24] _Id._, p. 424.

Plus de difficultés dès lors, plus d’entraves. Les affaires, que

d’utiles renseignements éclairent de partout, se font d’elles-mêmes,

aussi bien sur place que par correspondance, car Laffémas n’a pas limité

à une seule ville, à Paris, les bienfaits de sa fondation. Il veut que

l’Europe, que le monde entier, s’il se peut, en profite.

Son fils, qui reprend l’idée, ne la voit pas autrement. Il

s’enthousiasme de cet accord universel entre tous les trafiquants de

l’Univers; il ne voit rien qui puisse y faire obstacle, si les Bureaux

dont son père a conçu l’idée d’après celle du père de Montaigne, peuvent

enfin s’établir:

«J’attends cela, dit-il[25], de l’invention des Bureaux publics, qui

défaillent seuls à la facilité de nostre commerce pour le rendre à sa

perfection, bureaux, autant nécessaires à l’utilité publique et

commodité des particuliers, que tout ce qu’on a inventé pour cet effet.

[25] _Id._, p. 423-424.

«Je veux, ajoute-t-il, signaler cette proposition entre les plus belles

que mon père ait jamais faites, pour la première, plus utile, et de plus

grande importance; aussi est-ce un remède tacite à une infinité d’abuz,

et un préservatif contre la ruine de notre commerce, outre tant de

diverses particularitez que cela demanderoit autant d’histoires,

auxquelles toutesfois faudroient et le papier et le temps.

«Il me suffira de dire que seront certaines correspondances que les

agents publics auront par toutes les villes, pour faire gérer et

négocier toutes sortes d’affaires, qui leur seront volontairement et

sans contrainte apportées en leurs bureaux.»

Cela étoit écrit en 1606. Trois ans après, l’idée reparoissoit, mais

sous une autre forme, celle d’une feuille de publicité, comme nous

dirions, qui devoit répandre dans le public, ce que d’après le système

de Laffémas, on eût été obligé d’aller chercher dans ses Bureaux.

C’est sous le nom de _Gazette_, employé là pour la première fois, que

cette feuille d’annonces devoit paroître. Viollet-le-Duc possédoit le

seul livret qui en fut publié, et dont la rareté est telle, que jamais

on n’en a vu que son exemplaire[26].

[26] Brunet, _Manuel du Libraire_, t. II, col. 1515.

Cette _Gazette_ est en rimes, comme il y en eut tant d’autres plus tard,

et comme il en couroit déjà de manuscrites. Où la prose n’eût pas été

permise alors, on toléroit ainsi les vers, surtout lorsque, comme ici,

ils ne prenoient pas l’allure trop sérieuse de l’alexandrin.

Dès son titre, _la Gazette_, dont nous allons faire rapidement

l’analyse, d’après celle qu’en a donnée Viollet-le-Duc[27], se déclare

on ne peut mieux renseignée de partout, sur les hommes et sur les

choses:

[27] _Bibliothèque poétique_, 1843, in-8, p. 349-350.

La Gazette en ses vers

Contente les cervelles;

Car de tout l’Univers

Elle reçoit nouvelles.

On y semble savoir ce que désiroient le père de Montaigne et Barthélemy

de Laffémas. Tout ce qu’ils n’ont vu qu’en utopie, on y satisfait, on le

réalise:

La Gazette a mille courriers

Qui logent partout sans fourriers.

Il faut que chacun luy réponde

Selon sa course vagabonde

De ça, de là diversement,

De l’Orient en Occident

Et de toutes parts de la sphère,

Sans laisser une seule affaire

Soit d’Edit, de Commissions

De düels, d’exécutions

De pardons pleniers et de bulles,

D’ambassadeurs venus en mulles...

De morts subites de seigneurs

Pour estre trop grands besogneurs

Des livres de maître Guillaume...

Quoi qu’il en soit rien ne s’oublie

Car la Gazette multiplie

Sans relasche ses postillons

Vistes comme des Aquilons...

Les modes auront leur chapitre, tant pour les hommes que pour les

femmes.

Les uns apprendront de quels «points» ou dentelles il sied de se parer,

et quel air il faut donner, en la portant, à «la roupille» ou cape à

l’espagnole:

La Gazette en cette rencontre

Comprend les poincts plus accomplis,

Les courtes chausses à gros plis,

Les gauches détours des roupilles, etc.;

Les autres, pour lesquelles le détail est plus étendu et plus galant,

trouveront où s’aller fournir de ce qui intéresse la coquetterie:

... Les méthodes,

Les inventions et les modes,

Des cheveux neufs à qui les veut,

Fausses gorges à qui ne peut,...

Nœuds argentez, lassets, escharpes,

Bouillons en nageoires de carpes,

Porte-fraises en entonnoir,

Oreillettes de velours noir,

Doubleures aux masques huilées,

Des mentonnières dentellées,

Des sangles à roidir le busc,

Des endroits où l’on met le musc.

Tout cela--le ton le dit assez--n’étoit que pour rire. Cette _Gazette_

semble n’avoir paru que pour se moquer de ce que pourroit être un

journal de faits, d’avis et d’affaires, qui paroîtroit régulièrement.

C’est ce qui,--de même que la mise à exécution si longtemps attendue de

l’idée de Montaigne et de Laffémas,--ne tarda guère.

Dès 1612, Théophraste Renaudot, médecin du Roi, se disant grand ami des

pauvres, étoit en instance près de la Reine-mère, tant pour obtenir le

privilége d’une _Gazette_ que pour avoir, par privilége aussi,

permission d’ouvrir des _Bureaux d’adresses_; il complétoit ainsi une

fondation par l’autre.

Les _Bureaux_ furent la première.

Elle devança l’autre d’une année. A peine Renaudot en avoit-il émis le

projet, qu’il recevoit l’approbation royale. Ce n’étoit malheureusement

qu’un premier pas. Cinq ans se passèrent avant qu’il pût en faire un

second. L’approbation royale étoit du 14 octobre 1612, il n’eut que le

30 octobre 1617 l’approbation du Conseil. Il fallut ensuite aller devant

le Parlement pour obtenir arrêt de jouissance. Les démarches traînèrent,

avec une formalité par étape, du 30 octobre 1617 au 3 février 1618, et

du 16 février 1618 aux 28 février et 22 mars 1624.

Ce n’est pas tout, quand le Parlement eut approuvé, une nouvelle halte

fut nécessaire pour attendre la déclaration royale. Elle n’arriva que

quatre ans après, le 31 mars 1628. Enfin, Renaudot touchoit à son

privilége, mais il fallut, pour qu’il l’eût en main, plus de quatorze

mois encore. Il n’est daté que du 8 juin 1629.

C’est à la fin de cette année qu’il ouvrit, je ne dirai pas _son_, mais

ses _Bureaux_. Lui-même, en effet, nous donne à entendre qu’il en avoit

plusieurs, par la façon dont il fait connoître son adresse, à la fin du

titre de la brochure gr. in-4º de 34 pages, qu’il publia aussitôt pour

mettre son idée au grand jour:

«_Inventaire des addresses du Bureau de rencontre, où chacun peut donner

et recevoir advis de toutes les nécessitez et commoditez de la vie et

société humaine, par permission du Roy contenue en ses brevets_, etc.

_Dédié à Mgr le Commandeur de la Porte_, par T. Renaudot, médecin du

Roy, à Paris, à l’enseigne du Coq, rue de la Calandre, sortant au Marché

neuf où l’un desdits bureaux d’addresse est estably.»

Dans la longue préface, dont il fit précéder cet «inventaire», et que

reproduisit le _Mercure françois_ de l’imprimeur Richer[28], seul

journal qu’il y eût alors, il avoue, tout en exposant son idée, à

quelles sources il l’a prise. Il la déclare «fondée sur l’autorité

d’Aristote»; il invoque aussi celle du sieur de Montagne (_sic_) «pour

servir de preuve, dit-il, au bien qui en reviendra.»

[28] T. XXII.

C’est en faveur des pauvres gens surtout qu’il veut que ce bien se

produise. En cela, «Messieurs de la Ville» l’ont compris, puisqu’ils lui

ont donné leur approbation, et Messieurs de l’Hôtel-Dieu de même, qui,

le 28 janvier 1628, lui ont accordé leur patronage.

Renaudot est médecin, et ne l’oublie jamais. C’est ce qui lui a fait

rechercher, et sans doute aussi obtenir cette protection de

l’Hôtel-Dieu. L’indication des remèdes qu’il aura, d’ailleurs, soin de

choisir parmi les plus efficaces, sera pour une bonne part dans les

annonces qu’il fera, et dont il complétera le détail à ceux qui voudront

bien venir se renseigner au «Bureau d’adresse.»

Par une singulière rencontre, Blegny, le faux Abraham du Pradel, dont

nous publions le volume, s’occupoit aussi--nous ne le verrons que trop

bientôt--de remèdes de toutes sortes.

S’il publia son _Livre commode_, ce fut avant tout pour les faire

connoître, de même que Renaudot n’établit en grande partie ses bureaux,

nous en jurerions, que pour donner de la publicité aux siens[29]. Ainsi

les deux premières sources de renseignements qui se soient ouvertes pour

le public, seront parties du même point vers un but identique.

[29] _V._ notamment à ce sujet dans le _Sommaire du chapitre de

l’Inventaire des addresses du Bureau_ ou _table de Rencontre_, les

chap. XVI-XVIII.

Renaudot, le médecin, pour trouver l’emploi de sa science et de ce

qu’elle possédoit, fonde _le Bureau d’adresse_; Blegny, l’apothicaire,

pour faire connoître et placer ses marchandises d’empirique, crée

_l’Almanach des adresses_.

Renaudot n’avoua qu’à mots couverts, on le comprend, cette particularité

tout égoïste de sa fondation. La charité en fut le but le plus en vue.

Venir en aide aux pauvres sans ouvrage, voilà, nous l’avons dit, voilà

surtout ce qu’il veut. Il reprend aussi, mais plus largement et à poste

fixe, la mission des _proxènes_ antiques et des _couratiers_ du

moyen-âge, mais cela sans vouloir faire concurrence à ceux qui, de son

temps, pouvoient encore avoir des métiers pareils. Loin de chercher à

les gêner, il les aidera: son bureau, dit-il, «sera commode même aux

entremetteurs et proxenettes.»

Il va de soi que ces mots sont pris par lui dans le sens le plus

honnête.

Ensemble, eux et lui serviront de guides aux nouveaux venus de

l’étranger et de la campagne, dont Paris, s’ils ne savent comment s’y

retrouver, épuise si vite les ressources.

Il se dévouera plus qu’aux autres encore à ces imprudents des villages

et des champs qui s’y risquent à l’aventure, sans prévoir que les pires

dangers les attendent à l’arrivée:

«Ils accourent à trouppes en cette ville, qui semble être le centre et

le pays commun de tout le monde, sous l’espérance de quelque avancement,

qui se trouve ordinairement vaine et trompeuse: car ayant despencé ce

peu qu’ils avoient au payement des bienvenuës et autres frais inutiles

ausquels les induisent ceux qui promettent de leur faire trouver employ,

et aux desbauches qui s’y présentent d’elles-mêmes auxquelles leur

oisyveté donne un facile accez, ils se trouvent accueillis de la

nécessité avant qu’avoir trouvé maistre: d’où ils sont portés à la

mendicité, aux vols, meurtres et autres crimes énormes... Au lieu qu’ils

pourront désormais une heure après leur arrivée en cette ville, venir

apprendre au Bureau s’il y a quelque employ ou conditions présentes, et

y entrer beaucoup plus aisement qu’ils ne feroient après avoir vendu

leurs hardes; ou, n’y en ayant point, se pourvoir ailleurs. Ce qui fera

discerner plus facilement les fainéants et gens sans adveu, pour en

faire la punition qu’il appartiendra.»

Combien en coûtoit-il pour aller se renseigner chez Renaudot, et pour

faire inscrire sur son registre l’emploi qu’on désiroit, la marchandise

qu’on vouloit acheter ou vendre, la maison qu’on cherchoit à louer, et

jusqu’à la femme ou au mari, dont il pouvoit vous pourvoir, car la

variété de ses indications s’étendoit à toutes ces choses? Il a oublié

de nous l’apprendre, mais nous l’avons su autrement.

Pendant le second carnaval, c’est-à-dire celui de 1631, qui suivit

l’installation du Bureau de rencontre, lequel, on le pense bien, avoit,

comme invention nouvelle, fait événement, un faiseur de «ballets»,

sortes de pièces, moitié dansées, moitié chantées, où tous les à-propos

étoient volontiers saisis, s’avisa de prendre pour types Renaudot et ses

clients. Il le fit assez habilement pour que le Roi demanda que la

représentation fût donnée devant lui; et aussi,--ce qui étoit un succès

peu commun,--pour que la pièce après avoir été chantée et dansée fût

imprimée.

En voici le titre: _Ballet du Bureau de rencontre dancé au Louvre devant

Sa Majesté_, Paris, Julian Jacquin, 1631, in-8º[30].

[30] Les vers furent publiés à part, la même année, sous ce titre:

_Vers du ballet du Bureau des addresses_, 1631, in-4º; ils ont été

reproduits dans la publication de J. Gay, _Ballets et mascarades de

Cour_, 1869, in-12, t. IV, p. 175.

Le Maistre du Bureau avoit, cela va de soi, l’un des principaux rôles.

Il commençoit par un récit en trois couplets, dont nous vous devons au

moins le premier, car c’est là que se trouve le détail sur le prix des

consultations oublié dans la préface de Renaudot. Il étoit, comme on va

le voir, des plus modiques:

Filles, qui cherchez maris,

Beaux garçons qui cherchez femmes,

Voici l’unique à Paris

Pour satisfaire vos âmes;

Donnez trois sols tant seulement

Vous aurez contentement.

Quelques couplets d’avant-propos adressés _aux Curieux_, avoient avec

une assez gaillarde bonhomie expliqué le secret de l’affaire, où, en

payant si peu, l’on pouvoit tout apprendre. C’est la préface même de

Renaudot résumée en rimes:

En ces lieux il vient d’arriver

Un homme qui sçait tout trouver,

Et chez qui de tout se fait montre;

Sans dire ni quoy ni comment,

Son registre ne faut, ne ment;

Il tient le bureau de rencontre.

Par luy vous aurez des laquais

Et pour faire de bons acquets,

Vous sçaurez les terres en vente,

Les offices à résigner,

Les deniers qui sont à donner

Et prendre à interests ou rente.

Aussi vous serez advertis

Qu’il enseigne les bons partis

Pour assortir un mariage,

Et fait, comme bien entendu,

Retrouver ce qu’on a perdu,

Fors des filles le pucelage.

Pour les femmes il est adroit

A leur trouver en bon endroit

Nourrice ou servante à les suivre.

En son fait, il est diligent,

Et ne couste guère d’argent

A se faire escrire en son livre[31].

[31] Il parut une nouvelle édition de ce livret l’année suivante, avec

des preuves de la reconnoissance de Renaudot: _Ballet du Bureau de

rencontre, ensemble le remercîment du maître du Bureau d’Adresse, à

ceux qui dansent son ballet_, 1632, in-12.

Tout cela n’est que de la vérité en riant. Renaudot, en son bureau, vous

pourvoyoit réellement, si pour trois sous on vouloit bien s’adresser à

lui, de tout ce qui vient d’être ici annoncé aux curieux.

On a connu la diversité des renseignements dont il disposoit, et l’ordre

avec lequel il en tenoit registre, par la découverte et la

reproduction[32] que nous fîmes, il y a quelques années, de l’une des

feuilles qui, ajoutant une publicité de plus à son établissement, en

étoient, pour ainsi dire, les _petites affiches_.

[32] _Variétés histor. et litt._, t, IX, p. 51 et suiv.

Il en sera parlé un peu plus loin dans une note[33].

[33] P. 9-10.

Ces feuilles, qui paroissoient tous les trois mois--celle que nous avons

publiée est la quinzième--complétoient pour Renaudot non-seulement son

Bureau d’adresse ou de publicité, comme nous dirions, mais aussi son

autre fondation, _la Gazette_, qui, à partir de 1631, c’est-à-dire un an

après que ce Bureau eut été fondé, marcha de pair avec lui.

Lorsqu’un événement n’avoit pas assez d’importance pour figurer dans la

Gazette, ou exigeoit un récit trop développé pour qu’il y pût trouver

place, Renaudot l’ajournoit jusqu’à sa prochaine feuille d’annonces. Il

l’y publioit en tête, et les petites affiches venoient à la suite avec

tout leur détail.

Pour cette _Quinziesme feuille du Bureau d’addresse_, datée du 1er

septembre 1633, c’est le récit du _Duel signalé d’un Espagnol et d’un

Portugais_ qui marche en avant. Puis viennent les annonces les plus

diverses: Terres seigneuriales à vendre; Maisons et héritages aux champs

en roture à vendre; Maisons à Paris à vendre; Maisons à Paris à donner à

loyer; Maisons à Paris qu’on demande à prendre à loyer; Rentes à vendre,

Bénéfices à permuter, Offices à vendre; Meubles à vendre, et enfin

Affaires meslées, où se trouve en effet le pêle-mêle de demandes ou de

propositions le plus singulier et le moins attendu.

On demande par exemple: «un homme qui sçache mettre du corail en œuvre.»

Plus loin, c’est quelqu’un qui «voudroit compagnie pour aller en Italie

dans quinze jours.» Mais l’article le plus curieux est le dernier: «On

vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable.»

Nous ignorons quel fut au juste le sort du Bureau d’adresse, et surtout

celui de ses feuilles d’annonces. Renaudot, qui ne mourut qu’au mois

d’octobre 1653, laissa-t-il cet établissement dans un état aussi

prospère que La Gazette, qui, elle, ne périclita jamais, l’appui du Roi,

dont le gazetier n’étoit guère que le mandataire, étant toujours là pour

la garer de tout péril? Nous ne le pensons pas.

Un livret antérieur de six ans à la mort du gazetier, et que nous ne

connaissons malheureusement que par son titre: _Renouvellement des

bureaux d’adresse_, prouveroit que l’affaire n’avoit pas marché sans

encombre[34]. Si on la renouveloit, c’est qu’elle avoit été interrompue,

et la ténacité de Renaudot étant connue, la malechance pouvoit seule

avoir été cause de cette interruption.

[34] Il existoit sans doute encore toutefois en 1640, car à cette

époque un nouveau _Ballet du Bureau des Addresses_ fut dansé à Dijon

devant Mgr le Prince. _V._ le recueil cité plus haut, t. VI, p.

17-31.

La brochure, qui semble annoncer la reprise, est de 1647, mauvaise date,

car elle touche de bien près celle des premiers troubles de la Fronde,

où--ce qui arriva du reste--le journalisme des libelles pouvoit bien

naître, mais où, par contre, celui des annonces n’étoit pas de nature à

revivre. Nous sommes donc autorisés à penser que la _Feuille du bureau

d’adresse_, malgré ce que Renaudot avoit fait pour la ressusciter, étoit

bel et bien morte, lorsqu’il mourut lui-même en 1653.

Il n’en resta que le privilége, qui fut plusieurs fois cédé plus tard,

comme nous verrons.

La _Gazette_, qui avoit aussi le sien, survécut à Renaudot. Transmise à

son fils Eusèbe, comme un héritage, elle fit survivre le Bureau

d’adresse, d’où elle étoit sortie avec l’autre feuille.

Le logis de Renaudot, où Eusèbe resta jusqu’à ce que le roi lui eut

donné un logement au Louvre, n’eut plus que ce nom: le Bureau.

Il n’y falloit plus aller, comme auparavant, chercher «les adresses» et

les renseignements, qu’il sembloit toujours annoncer, mais à la place on

y trouvoit des nouvelles. Loret, lorsqu’il en manque pour avoir de quoi

mettre en rimes dans sa _Muse historique_, ne va pas autre part, et il

recommande de faire comme lui, pour peu qu’on veuille, sur un fait

quelconque, en savoir plus qu’il n’en a pu dire.

«Mais», dit-il, par exemple[35], à propos des merveilles d’une fête

donnée à Naples,

Mais si quelques gens curieux

Désirent de s’instruire mieux...

Il faut aller chez Renaudot,

C’est-à-dire au Bureau d’adresse.

[35] _La Muse historique_. Édit. Elzévir., t. III, p. 268 (16 octobre

1660).

Cette source, la seule où voulut puiser son journalisme naïf, étoit pour

lui celle de toutes vérités.

«Messieurs du Bureau d’adresse», comme il appelle Eusèbe Renaudot et ses

aides[36], se tenoient-ils muets sur une affaire, elle étoit pour lui

non avenue. Si le bruit, par exemple, s’est répandu que le maréchal

Fabert est mort à Sedan, le 17 mai 1662, il n’y veut pas croire, la

_Gazette_ n’en ayant pas parlé. Le fait, vrai pour tout le monde, ne le

sera pour lui que lorsqu’elle l’aura certifié:

[36] _Ibid._, p. 578 (2 décembre 1662).

Mais je doute un peu sur ce point

Car le Bureau n’en parle point,

C’est-à-dire la gazette en prose,

Qui doit parler de toute chose[37].

[37] _Ibid._, 540 (19 août 1662).

La _Gazette_, qui ne paroissoit alors que tous les samedis[38], est «son

oracle hebdomadaire». Ses «ordinaires», c’est-à-dire ses numéros de

chaque semaine suffisent plus ou moins à Loret, mais lorsqu’elle se

donne le luxe assez fréquent d’un «extraordinaire»--nous dirions d’un

supplément--il est ravi.

[38] _Id._, t. II, p. 278 (21 juillet 1657).

Les événements d’importance, dont le récit demande à être développé,

fournissoient la matière de ces extraordinaires, qui étoient, à la suite

de la _Gazette_, ce qu’avoient été, comme nous l’avons vu plus haut, les

récits ou descriptions à développements de même sorte, mis en tête des

feuilles du Bureau d’adresse, dont, par là, survivoit ainsi quelque

chose.

La _Gazette_ n’en avoit rien gardé de plus. Jamais, dans aucune partie

de ses numéros, ne figurèrent ce qu’alors on appeloit «adresses», et ce

que nous appelons «annonces et réclames».

En cela, Loret la suppléa. Sa _Muse historique_ ne s’en fit pas faute.

Chaque fois qu’il y peut recommander quelqu’un, faire valoir quelque

chose, indiquer où se peut voir tel spectacle ou telle curiosité et à

quel prix, il y est exact et empressé.

Les feuilles du Bureau se retrouvent ainsi en détail dans les siennes

avec la rime de plus.

Il nous fait par exemple connoître le premier les expériences de la

machine à calculer du jeune Pascal[39], sans trop se douter qu’il donne

l’éveil sur le génie d’un grand homme. A quelques rimes plus loin, en

effet, il est bien autrement enthousiaste pour l’empirique de

philosophie Lesclache.

[39] _Id._, t. I, p. 232 (14 avril 1652).

Richesource, autre charlatan, mais de beau langage, obtient de même la

faveur d’une chaude recommandation de sa part, avec regret de ne pouvoir

dire encore où se donneront ses conférences. Il y aura heureusement un

moyen de la savoir, et il l’indique:

Les affiches qu’en grosse lettre

Aux lieux publics il fera mettre

Pourront apprendre où ce sera

Au curieux qui les lira[40].

[40] _Id._, t. II, p. 553 (16 nov. 1658).

Quand il peut lui-même dire l’adresse, il n’y manque pas. Ainsi, à

propos de la _Philosophie_ de René Bary, après avoir écrit:

Ce livre de rare mérite

Chez son propre auteur se débite,

il met en marge: «Rue des Petits-Champs, chez madame Bataille[41].»

C’est, comme on voit, l’annonce complète.

[41] _Id._, t. III, p. 186 (3 avril 1660).

Ailleurs, s’il parle d’un concert, tel que ceux qu’on faisoit entendre

en 1656, dans la salle du Palais-Royal, construite par Richelieu pour sa

_Mirame_, et qui devoit quelques années après devenir le théâtre de

Molière, il nous en dit le prix:

... obligeamment on les donne

Pour trente sols chaque personne[42].

[42] _Id._, t. II, p. 263 (11 nov. 1656).

Il annonce aussi, avec le même détail, chaque livret des Ballets du Roi,

que publie Balard, «et», dit-il,

Et qui doit être lu de tous

Car on ne le vend que dix sous[43].

[43] _Ibid._, p. 292 (20 juillet 1657).

Pour les théâtres en général, il ne ménage pas les recommandations, ou,

suivant le mot d’aujourd’hui, «les réclames». Celui du Marais est en

cela toutefois son préféré. C’est là que Corneille donne le plus

volontiers ses pièces, et en qualité de Normand, Loret croit se devoir

tout entier à cette gloire de la Normandie. La tragédie à machines, _la

Toison d’or_, que Corneille appela d’abord _Jason_, est-elle à l’étude

dans cet ancien Jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple, vite, il en

avertit le public. Dès que les premières affiches sont placées, sans

perdre de temps il lui dit: lisez-les:

Les affiches marquent l’endroit,

L’heure, le prix et la journée

Et c’est toujours l’après-dînée[44].

[44] _Ibid._, p. 437 (3 déc. 1661).

Voilà, certes, un beau zèle de littérature. Il ne faut pas lui en savoir

trop de gré. Pour des spectacles bien inférieurs: pour un jeune géant

qui se fit voir au bout du Pont-Neuf, une première fois[45], et qui,

deux ans plus tard, y revint, après avoir encore grandi[46]; pour une

baleine bien conservée, que l’on pouvoit aller admirer à Chaillot[47],

il n’a pas des réclames moins empressées.

[45] _Ibid._, p. 543 (15 oct. 1659), et p. 552 (16 nov.).

[46] _Id._, t. III, p. 288 (4 déc. 1660), et p. 306 (8 janv. 1661).

[47] _Id._, t. II, p. 543 (19 oct. 1659), et p. 549 (2 novembre).

Que gagnoit-il à tout cela? Rien, ou fort peu de chose: son entrée

gratuite, par exemple, de même qu’il avoit, sans doute à meilleur

compte, après les avoir maintes fois annoncées, quelques billets des

loteries, dont il couroit avidement les hasards[48].

[48] _Ibid._, 433 (19 janv. 1658) et p. 439 (2 fév.).

Il trouvoit aussi en voisin quelques profits à grappiller lorsqu’il

avoit agréablement parlé des fournisseurs renommés qui se groupoient,

non loin du Louvre, aux environs de l’hôtel Schomberg, son premier

logis, ou tout près de la rue de l’Arbre-Sec, qu’il habita ensuite.

Il est certain que lorsqu’il s’étend complaisamment sur les merveilles

de l’industrie de sa voisine Madame Touzé, qui fait les perruques du bel

air[49]; sur les friandises de la célèbre boutique de Francœur,

l’épicier-confiturier[50], et sur l’excellence de l’hypocras de

Maillard, «apothicaire près Saint-Honoré[51]», c’est-à-dire à deux pas

de Francœur, ses rimes ne doivent pas être désintéressées. Il y aura

gagné, nous n’en doutons pas: ici, une perruque de la bonne façon; là,

quelques sucreries, et, chez Maillard, quelques-unes de ces bonnes

rasades, qui ne lui déplaisoient point.

[49] _Ibid._, p. 186 (29 avril 1656).

[50] _Id._, t. III, p. 293 (18 déc. 1660).

[51] _Ibid._, p. 307 (8 janv. 1661).

Du Laurens, qui lui succéda, sous le pseudonyme de Robinet, fit de même

et eut sans nul doute les mêmes profits. Il étendit, qui plus est, la

réclame et la détailla mieux. Comme en ce temps-là tout étoit curiosité:

soit une belle maison, telle que l’hôtel d’O, dans le quartier du

Temple, qu’on alloit voir pour un sou[52], soit simplement quelques

beaux meubles, dont la mise en montre se payoit aussi, mais souvent plus

cher, il ne perdit pas l’occasion de faire quelques bénéfices par

l’annonce de ces choses à recommander. Il nous semble notamment plus que

probable que ce ne fut pas pour rien qu’il se complut à décrire trois

meubles, dont au mois d’avril 1669 on faisoit l’exposition rue de

Richelieu. Il eut certainement sa part plus ou moins forte dans les

quinze sous par personne qu’on payoit pour les aller voir. _Ce sont_,

dit-il,

[52] Sauval, t. II, p. 241.

Ce sont trois rares cabinets

Dont plus de mille Robinets,

Comme moi, seroient fort à l’aise,

Et même, ne vous en déplaise,

Des comtes, barons et marquis[53].

[53] _Gazette_ de Robinet (13 avril 1669).

En marge, il ajoute pour bien fixer l’annonce par l’adresse exacte: «Rue

de Richelieu, vis-à-vis le bain royal; la porte est marquée par des

affiches.»

Il y avoit dans tout cela un vieux reste de la Feuille d’adresse, mais

cette feuille même ne reparaissoit pas.

Personne ne s’en faisoit céder le privilége resté aux Renaudot. Au

commencement de 1670, il y eut un essai, sans doute par suite d’une

cession. Il semble n’avoir pas abouti. Nous n’avons vu qu’un numéro, le

premier, de la feuille nouvelle qui portoit ce titre: _Liste des avis du

Bureau d’adresse_.

Six ans se passèrent sans qu’il y eût d’autre tentative pour reprendre

et exploiter le privilége.

François Colletet, le poète crotté de Boileau, s’en avisa enfin avec

l’audace des gens qui n’ont rien à perdre.

En 1676, à la fin de juin, on vit tout à coup paraître une feuille,

s’annonçant comme hebdomadaire et portant ce titre: _Journal de la ville

de Paris contenant ce qui se passe de plus mémorable pour la curiosité

et avantage du public_.

C’étoit la Gazette d’affaires et d’adresses de François Colletet. Il y

procédoit un peu comme Renaudot, avec cette différence qu’au lieu d’y

mettre en tête, avant les annonces et avis, quelque long récit, tenant

toute la place, il y débitoit les nouvelles intéressantes de la semaine,

jour par jour.

C’est ce qui le perdit. Sur une plainte qui vint, soit de la _Gazette_,

qui ne vouloit pas qu’on touchât à ces nouvelles mondaines auxquelles

elle-même pourtant dédaignoit de toucher; soit du _Mercure_, encore

nouveau et d’autant plus ardent à repousser tout ce qui pouvoit lui

faire concurrence, Colletet reçut ordre de ne pas continuer, du moins

sous cette forme. Son journal n’eut qu’un seul numéro.

Ce n’étoit pas une fin, toutefois, ce n’étoit qu’une évolution. Se

conformant à l’ordre reçu, sans abandonner l’idée qu’il reprenoit,

Colletet ne perdit pas un jour, pas une heure, pour publier une feuille

nouvelle, où il se tiendroit, en un cahier de quelques pages, aux seules

choses, dont on lui laissoit la disposition: les annonces.

Le contenu de la feuille changeant ainsi, son titre devoit changer de

même. Il prit celui-ci: _Journal des avis et affaires de Paris_.

La première fondation de Renaudot renaissoit. Colletet donna même à

entendre que son entreprise n’en étoit que la suite. Dans le préambule

d’un de ses numéros, il parle du privilége obtenu sous Louis XIII pour

une feuille de même sorte que la sienne, et qui seroit devenu le

sien[54]. Ce ne peut être certainement que celui de Renaudot le père,

dont il seroit ainsi, nous ne savons comment et avec quel argent,

parvenu à se faire accorder la cession.

[54] V. un excellent article de M. Hatin, _Bulletin du Biblioph._,

1861, p. 620.

A son Journal d’affaires, il joignit, lui aussi, comme c’étoit naturel,

un Bureau d’adresse. Il y recevoit trois fois par semaine: les lundi,

mercredi et vendredi, de une heure à six heures dans les grands jours,

et jusqu’à quatre et demie seulement en hiver. C’est là qu’il

complétoit, pour quiconque venoit le consulter, les avis donnés par sa

feuille, et que prudemment il n’avoit fait qu’y ébaucher.

Ce bureau, d’abord, fut bien loin du centre des affaires pour lesquelles

il étoit fondé. Colletet n’avoit pas voulu quitter la maison du quartier

Saint-Victor, où avoit vécu son père, et dont comme lui il étoit fier,

car c’étoit celle que Ronsard avoit habitée. C’est donc rue du Mûrier,

derrière le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonet, qu’étoit installé

son bureau. Personne ne vint, et force lui fut, la clientèle n’arrivant

point, de faire quelques pas pour aller à elle. Nous voyons que lorsque

parut son onzième numéro--c’étoit peut-être un peu tard--il s’y étoit

enfin décidé.

Son nouveau logis fut du reste d’un bon choix, il se trouvoit sur le

quai de l’Horloge, entre le Palais et le Pont-Neuf, les deux centres du

mouvement et de la vie de Paris en ce temps-là. Dans cette même onzième

feuille, il donne cette nouvelle adresse de son bureau, aussi bien qu’on

pouvoit la donner alors, le numérotage des maisons n’existant pas: «Les

affiches, ajoute-t-il, marqueront la porte.» Trois semaines après, le

public ne l’avoit pas trouvée. Colletet nous l’apprend avec une certaine

mélancolie dans son numéro quatorze, celui du 27 octobre. Il y avoue

qu’on ne le connoît encore que bien peu, mais il ne perd pas courage. Il

espère que les affaires viendront, «Dieu aidant, écrit-il, quand les

affiches auront fait connoître plus amplement notre demeure, et que nos

cahiers auront appris à tout le monde ce qui résulte de notre innocent

commerce.»

Le mot «innocent» n’est pas mis là pour rien par Colletet. Sa feuille

étoit menacée, comme l’avoit été la première, on intriguoit contre elle

auprès de La Reynie, qui, par un mémoire, en référoit à Colbert, dont le

fils, Seignelay, se chargeoit d’en résumer la teneur au roi. Le pauvre

Colletet avoit plus ou moins vent de tout cela, et il croyoit aller

au-devant du coup et le parer, en faisant valoir, comme on l’a vu, ce

que son humble feuille avoit d’inoffensif. Il en fut pour sa peine.

Le 27 novembre, c’est-à-dire jour pour jour un mois après sa timide

protestation d’innocence, M. de La Reynie reçut ordre de supprimer ses

cahiers. Voici la lettre qu’à ce propos lui écrivit Seignelay:

Le livre commode des adresses de Paris pour 1692, tome 1/2 · 第 1 / 27 段