Or, comme les puissances continentales n'avaient à ce sujet ni intérêt

ni opinion, que les puissances maritimes avaient seules un avis et une

autorité dans la matière, et qu'entre ces dernières qui étaient la

France, l'Espagne, le Portugal, la France seule était d'un grand

poids, M. de Talleyrand pouvait beaucoup, et avait promis tout son

appui à lord Castlereagh, en retour de celui qu'il recevrait dans

l'affaire de Naples. Ces deux questions, réservées pour la fin,

étaient ainsi devenues une pure affaire de condescendance de la part

du congrès à l'égard des cabinets peu nombreux qu'elles intéressaient.

Lord Castlereagh réclamait d'abord l'abolition absolue et immédiate

de la traite sur les côtes d'Afrique, et il ne s'en tenait pas là, il

voulait que toutes les puissances maritimes eussent le droit de

surveillance les unes sur les autres, c'est-à-dire le droit de visite,

pour s'assurer qu'aucune d'elles ne faisait le commerce des esclaves,

et enfin il demandait que l'on repoussât les denrées coloniales des

nations qui n'entreraient pas dans cette ligue d'humanité. C'était

beaucoup exiger, car le droit de visite ainsi accordé ne devait être

exercé que par l'Angleterre, seule active dans la poursuite des

traitants. La négociation ne s'était passée dans le principe qu'entre

les puissances maritimes, mais lord Castlereagh se sentant isolé au

milieu d'elles, avait obtenu que les puissances continentales prissent

part aux conférences, et il avait trouvé alors un peu plus d'appui. Il

s'efforçait de démontrer à la France, à l'Espagne, au Portugal, que la

traite leur nuisait, qu'il était dangereux d'avoir dans les colonies

beaucoup de noirs contre peu de blancs, et qu'il valait mieux s'en

tenir aux noirs qu'on possédait, et aux enfants qui en naîtraient

lorsqu'on aurait pour eux les soins convenables. On avait répondu

qu'il pouvait avoir raison, mais que dans les colonies espagnoles et

portugaises, les noirs et les blancs étaient en nombre à peu près

égal, tandis que dans les colonies anglaises il y avait vingt noirs

contre un blanc, qu'ainsi les Anglais devaient garder le conseil pour

eux; que d'ailleurs, pendant la guerre maritime, ils avaient pris

leurs précautions, et rempli leurs colonies de noirs; que les

Espagnols, les Portugais, les Français n'avaient pu le faire, qu'il

leur fallait donc quelques années pour se procurer des bras, et

qu'alors seulement ils seraient en mesure d'abolir la traite. Après de

nombreux pourparlers, la France pour ce qui la concernait s'était

contentée du terme de cinq ans, et avait contribué à décider l'Espagne

et le Portugal à se contenter de celui de huit, terme après lequel la

traite devait être abolie.

[En marge: Déclaration du congrès de Vienne relativement à l'esclavage

des noirs.]

Lord Castlereagh aurait souhaité mieux, mais il n'avait pas été

écouté. Quant au droit réciproque de visite, cette prétention

manifestée pour la première fois, avait surpris et indisposé tous les

esprits. On avait maintenu le principe qu'en paix chaque nation avait

exclusivement la police de son propre pavillon. Quant à une mesure

commerciale répressive contre celle des nations maritimes qui

n'entrerait pas dans le système de l'Angleterre, on avait écarté la

difficulté, en la remettant au temps où la traite étant abolie

universellement, on devrait ajouter à cette abolition une sanction

pénale. Pour satisfaire lord Castlereagh qui voulait avoir quelque

chose de très-spécieux à présenter au Parlement britannique, on avait

consenti à faire au nom des puissances assemblées à Vienne une

déclaration, s'adressant à tous les peuples, condamnant moralement la

traite, la qualifiant d'attentat contre la civilisation et l'humanité,

et exprimant le voeu de sa plus prochaine abolition. Les alliés de

Chaumont, renforcés du représentant de la Restauration en France,

avaient donc rédigé une déclaration, vraie du reste, mais qui par le

style égalait au moins les documents les plus déclamatoires émanés de

l'Assemblée constituante. MM. de Nesselrode, de Metternich, de

Talleyrand avaient appuyé en cela lord Castlereagh, et tenu un langage

dont ils souriaient entre eux, car leur manière de se partager les

peuples de l'Europe prouvait assez le degré de chaleur qu'ils

pouvaient mettre à la liberté des noirs.

[En marge: Principes posés pour la libre navigation des fleuves.]

Dans ces derniers jours où le congrès, après avoir fait si largement

la part des intérêts, désirait donner quelque chose aux idées morales,

on adopta d'excellentes maximes à l'égard de la liberté de navigation

sur les grands fleuves du monde. On décida en effet, que le parcours

de tous les fleuves serait libre; que les riverains, maîtres de ne pas

recevoir chez eux telles ou telles marchandises, n'en pourraient

interdire le transit quand elles seraient destinées à d'autres; qu'ils

ne pourraient percevoir que des droits de tonnage, indépendants de

l'espèce et de la valeur des marchandises transportées, droits

affectés uniquement à l'entretien de la navigation; qu'enfin,

moyennant ces droits, ils seraient obligés de tenir toujours en bon

état les chemins de halage. Ces nobles principes, dictés par la

justice et le bon sens, et cette fois proclamés avec une parfaite

sincérité, ont fait un honneur durable au congrès de Vienne, et sont,

avec la neutralité de la Suisse et la condamnation de l'esclavage, la

seule partie de son oeuvre qui ait pris définitivement place dans le

droit public des nations.

[En marge: On revient aux deux affaires de Naples et de Parme.]

[En marge: On évite de rien résoudre relativement à la translation de

Napoléon aux Açores.]

Tout était donc fini à Vienne, sauf rédaction, tout, excepté les

affaires de Parme et de Naples, qui étaient restées en suspens, et M.

de Talleyrand n'avait pu obtenir de lord Castlereagh, dont il avait

tant secondé les désirs dans l'affaire des noirs, que la promesse de

saisir le cabinet britannique de la question de Naples le jour même de

son arrivée à Londres. Quant à la question de laisser Napoléon à l'île

d'Elbe ou de le transférer aux Açores, on avait évité de s'expliquer

catégoriquement en présence du traité du 11 avril, auquel Alexandre

croyait son honneur attaché, et on avait considéré cette question

comme liée à celle de Murat.--Le jour où l'on résoudra l'une, avait-on

dit, il faudra résoudre l'autre, mais il est difficile de se prononcer

immédiatement.--On avait même insisté pour que les deux millions

promis par le traité du 11 avril fussent payés à Napoléon, et on avait

dit à M. de Talleyrand que le refus de les acquitter avait quelque

chose de mesquin, d'imprudent même, car c'était fournir à Napoléon le

prétexte légitime de se regarder comme libre de tous ses engagements

envers l'Europe.

[En marge: Faute de Murat, qui fournit la solution cherchée contre

lui.]

[En marge: Il somme le congrès de Vienne de s'expliquer à son égard,

et annonce qu'au besoin il prendra passage pour ses troupes dans

plusieurs États italiens.]

Ainsi on allait se séparer, les dernières affaires qui intéressaient

tant les Bourbons restant sans solution. Lord Castlereagh devait

partir le 15 février, et l'empereur Alexandre, après plusieurs

remises, le 20, lorsque Murat, avec l'à-propos qui a caractérisé la

plupart des actes de sa vie, vint au secours de ceux qui voulaient le

détruire, mais qui n'en savaient pas trouver le moyen. Son ministre au

congrès était le duc de Campo-Chiaro, qu'on avait refusé d'admettre

par le même motif qui avait fait écarter les représentants de la Saxe,

du Danemark et de Gênes. Ce représentant, assez bien informé, l'avait

tenu au courant des efforts des deux maisons de Bourbon contre lui,

et de la probabilité d'un esclandre prochain amené par l'affaire de

Saxe. Le pauvre Murat, croyant l'occasion bonne, avait imaginé

d'expédier au duc de Campo-Chiaro une note dans laquelle, exposant

tout ce qu'on faisait contre lui au congrès, il demandait une

explication formelle, afin de savoir s'il était en paix ou en guerre

avec les deux maisons de Bourbon, et signifiait que dans le cas où il

serait réduit à se défendre, il aurait besoin de prendre passage sur

le territoire de plusieurs États italiens. Murat s'était flatté que

cette note, arrivant au moment d'une rupture entre les grandes

puissances, lui fournirait à la fois l'occasion et le droit d'agir

contre ceux qui en voulaient à son trône. Le pronostic de M. de

Metternich se trouvait ainsi réalisé, et il n'avait fallu qu'attendre

pour avoir un prétexte spécieux de se déclarer libre de tous les

engagements contractés envers cet infortuné. Du reste les lettres

saisies sur lord Oxford, dont nous avons raconté l'arrestation, et

d'autres papiers interceptés prouvaient suffisamment que Murat avait

la main dans tous les troubles qui se préparaient en Italie. On avait

donc de puissantes raisons à faire valoir auprès de ceux qui

hésiteraient encore à se tenir pour dégagés.

[En marge: L'Autriche répond par la réunion publiquement annoncée de

150 mille hommes en Italie.]

Lorsque le duc de Campo-Chiaro reçut la note en question, il en jugea

tout de suite l'inopportunité, car l'affaire de Saxe et toutes celles

qui avaient mis en péril la bonne intelligence des cabinets, étaient

réglées définitivement. Il se rendit auprès de M. de Metternich, lui

fit part de la pièce qu'il venait de recevoir, mais en le priant de la

considérer comme non avenue, car il prenait sur lui de la supprimer.

M. de Metternich n'en avertit pas moins le duc de Wellington et lord

Castlereagh qui en avertirent M. de Talleyrand, lequel le dit à tout

le monde. La pièce, destinée à des gens qui avaient besoin de se

procurer des griefs, fit autant d'effet que si elle avait été

officiellement communiquée, car on n'est jamais plus ému que lorsqu'on

veut l'être. M. de Metternich se concerta avec M. de Talleyrand et le

duc de Wellington, et après s'être mis d'accord, ils convinrent que

l'Autriche, délivrée désormais de tout souci du côté de la Saxe et de

la Pologne, réunirait cent cinquante mille hommes sur le Pô, en

annonçant par une déclaration publique que ces précautions avaient

pour objet de faire respecter son territoire et celui des princes de

la maison d'Autriche établis en Italie. C'était en termes à peine

couverts déclarer la guerre à Murat, et fournir à lord Castlereagh

l'occasion de déchirer au Parlement tous les voiles qui enveloppaient

encore cette affaire. Restait à la France le soin de porter le dernier

coup. M. de Talleyrand se tint pour satisfait d'une mesure qui à ses

yeux était presque la solution qu'il avait tant désirée, et qui avait

failli lui échapper.

[En marge: Il ne reste plus à résoudre que la question de Parme.]

[En marge: On renonce, après y avoir songé un moment, à donner l'une

des Légations à Marie-Louise.]

[En marge: On imagine de rendre Parme à la reine d'Étrurie, en donnant

Lucques à Marie-Louise pour sa vie durant.]

En même temps fut terminée la question de Parme. Cette question avait

subi de nombreuses vicissitudes. Sur les vives instances de la France

et de l'Espagne, la commission chargée des affaires d'Italie avait

reconnu qu'au milieu de la restauration universelle de tous les

anciens princes, il était difficile de refuser le rétablissement de la

maison de Parme. Mais on était gêné par le traité du 11 avril, dont

Alexandre demeurait le constant défenseur, et par les égards dus au

père de Marie-Louise. On ne savait donc comment sortir de ces

embarras. Un moment on avait imaginé de résoudre la difficulté aux

dépens du Pape, en donnant à Marie-Louise l'une des Légations, qui

ferait retour au Saint-Siége à la mort de cette princesse. Mais

aussitôt il avait fallu prêter l'oreille au représentant du

Saint-Siége, qui faisait valoir avec raison le droit du Pape sur les

Légations, droit égal à celui de tous les autres souverains

actuellement rétablis dans leurs États, et le besoin que ses finances

avaient de ces provinces, les plus riches de toutes celles qui

composaient le domaine de l'Église. On n'avait rien à répondre au

représentant du Saint-Siége, et M. de Metternich imagina alors un

autre moyen, c'était en rendant Parme à la reine d'Étrurie, de donner

Lucques à Marie-Louise, qui serait ainsi plus près de la mer et de

l'île d'Elbe, et d'y ajouter une pension que l'Autriche et la France

payeraient par moitié. À la mort de Marie-Louise, Lucques au lieu de

passer au fils de Napoléon, ferait retour à la Toscane, ce qui serait

une satisfaction pour la France fort offusquée de voir le fils de

Napoléon établi sur l'un des trônes d'Italie. Toutefois l'Autriche en

laissant passer Parme dans des mains qui n'étaient pas autrichiennes,

avait eu soin de stipuler qu'elle conserverait Plaisance, à cause du

pont sur le Pô.

[En marge: Résistance imprévue de Marie-Louise.]

Cette transaction jugée acceptable par la France et l'Espagne, n'avait

point été proposée encore à Marie-Louise. M. de Metternich fut chargé

de la lui soumettre. Il vit cette princesse, lui parla au nom des

puissances et de l'empereur son père, et s'efforça de lui faire

comprendre les difficultés de cette affaire. Mais à sa grande surprise

il en fut très-mal accueilli. Cette princesse, quoique faible

habituellement, défendit avec opiniâtreté dans le duché de Parme le

patrimoine de son fils et son propre douaire. Le comte de Neiperg qui

la conseillait habilement, lui avait inspiré l'idée de s'adresser à

l'empereur Alexandre et à l'empereur François, de les embarrasser l'un

et l'autre par l'énergie de sa résistance, et lui avait affirmé qu'en

agissant de la sorte elle triompherait. Elle avait suivi ce conseil,

avait touché son père, piqué d'honneur Alexandre, pris courage en

s'apercevant qu'elle était écoutée, et quand M. de Metternich revint

la voir, elle refusa net ce qu'on lui offrait, donna même une raison

qui étonna le ministre autrichien, et qu'il eût été de sa part plus

honorable de taire, c'est qu'elle était plutôt éloignée qu'attirée par

le voisinage de l'île d'Elbe dont elle jouirait à Lucques, étant,

disait-elle, tout à fait décidée à ne plus rejoindre son époux.

Évidemment elle avait déjà cherché dans d'autres liens le bonheur

privé qu'elle préférait à la gloire, à la grandeur, même à sa propre

dignité.

Il fallut donc venir déclarer à la commission des affaires d'Italie

que l'arrangement proposé était rendu impossible par la résistance de

Marie-Louise. On ne savait plus comment s'y prendre, lorsque M. de

Metternich demanda tout à coup un répit de quelques jours à M. de

Talleyrand, lui promettant que sous peu il lui apporterait la solution

de cette dernière difficulté, de façon que M. de Talleyrand pût la

connaître avant de quitter Vienne. L'affaire de Naples de beaucoup la

plus importante étant à peu près terminée, M. de Talleyrand crut

pouvoir attendre pour celle de Parme, et il attendit en effet. Voici

la solution que M. de Metternich avait trouvée, et dont il avait fait

mystère à M. de Talleyrand.

[En marge: On cède à cette résistance, et on se décide à faire

demander à Louis XVIII par lord Castlereagh, de consentir à ce que

Parme reste à Marie-Louise viagèrement, et que Lucques soit en

attendant la seule indemnité de la maison de Parme.]

[En marge: Toutes les questions se trouvent ainsi résolues.]

Lord Castlereagh partait pour Londres et allait traverser Paris. Il

devait voir Louis XVIII, et comme il avait sur ce prince beaucoup de

crédit en sa qualité de chef du cabinet britannique, on espérait qu'il

le déciderait en faveur de la combinaison imaginée, tandis qu'on ne

pouvait guère l'espérer de M. de Talleyrand, qui considérant l'affaire

de Parme comme toute dynastique, mettait un intérêt presque personnel

à la faire résoudre dans le sens de la maison de Bourbon. Les deux

cabinets de Londres et de Vienne étant plus unis que jamais, lord

Castlereagh se chargea de rendre ce service à la cour d'Autriche, et

de demander à Louis XVIII, au nom de l'empereur François, au nom des

sacrifices de famille que ce monarque s'était déjà imposés, de laisser

Parme à Marie-Louise sa vie durant. En attendant, la reine d'Étrurie

aurait Lucques et des pensions. À la mort de Marie-Louise, le duché de

Parme reviendrait à la reine d'Étrurie ou à ses enfants, et Lucques

ferait retour à la Toscane.

Cet arrangement du reste fort acceptable, proposé directement à Louis

XVIII par le premier secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, au

nom de deux cours qui avaient en main la solution de l'affaire de

Naples, avait toute chance d'être accueilli. Tel était le motif du

secret gardé envers M. de Talleyrand, et du répit de quelques jours

qu'on lui avait demandé.

[En marge: M. de Talleyrand, avant de quitter Vienne, est chargé de

dégager Louis XVIII envers la Russie, au sujet du mariage de M. le duc

de Berry avec la grande-duchesse Anne.]

Au moment de quitter Vienne, Alexandre avait voulu savoir à quoi s'en

tenir sur une question de famille qu'il avait fort à coeur, c'était le

mariage projeté de sa soeur la grande-duchesse Anne avec M. le duc de

Berry. L'habile comte Pozzo, ainsi que nous l'avons dit, avait regardé

ce mariage comme également utile à la France qui devait y trouver une

alliance puissante, et à la Russie qui formerait ainsi un mariage

supérieur, sous le rapport de la naissance, à tous ceux qu'elle avait

jamais contractés. Alexandre, peu sensible à cette dernière

considération, aurait été fort heureux de lier la politique des deux

pays, et certes, si on se fût prêté à cette union, et qu'on eût adopté

le parti de la Prusse et de la Russie dans la question saxo-polonaise,

il est peu d'avantages qu'il eût refusés à la France. Sa mère,

princesse respectable, ayant toutes les opinions d'une émigrée

française, attachait beaucoup de prix à ce mariage, qui flattait

singulièrement son orgueil. La cour de France, moins empressée, aurait

fait toutefois comme ces familles nobles qui consentent à descendre de

leur rang pour conclure des alliances avantageuses, mais elle était

arrêtée par la religion, et, comme nous l'avons déjà dit, elle voulait

que la conversion fût opérée avant que la princesse arrivât en France.

Alexandre, qui craignait de paraître acheter cette alliance par une

apostasie, exigeait que la princesse sortît grecque de Russie, sauf à

la faire changer de religion où l'on voudrait. C'étaient de part et

d'autre d'assez mesquines raisons en présence des intérêts politiques

qui auraient conseillé cette union. Mais la question avait perdu à

Vienne beaucoup de son importance depuis que M. de Talleyrand s'était

si ouvertement brouillé avec Alexandre. Toutefois le mariage n'était

pas impossible encore, et avant la fin du congrès Louis XVIII avait

recommandé à son ministre de le débarrasser des recherches de la cour

de Russie, si définitivement il croyait qu'il fallût les repousser, et

de lui trouver dans ce cas un moyen convenable de se dégager.

[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur ce mariage.]

M. de Talleyrand, convaincu d'avoir par le traité du 3 janvier donné à

la France les meilleurs et les plus solides alliés, intéressé

d'ailleurs à faire considérer comme peu désirable une alliance à

laquelle il avait créé tant d'obstacles, écrivit à Louis XVIII une

lettre fort longuement motivée et caractérisant parfaitement la

politique de cette époque.--Si la cour de France, disait-il, dans les

premiers jours de la Restauration, lorsqu'elle était faible encore,

avait pu attacher quelque prix à s'unir fortement à la Russie, il n'en

était plus ainsi aujourd'hui. Elle avait les plus belles, les plus

fortes alliances, et elle était redevenue le centre de la politique

européenne. C'était aux autres à rechercher son appui, et elle était

dispensée d'en rechercher aucun. Quant à l'alliance de la Russie, elle

n'avait pas grand intérêt en ce moment. Alexandre était un prince

inconsidéré, imbu de folles opinions, avec lequel tout concert était

impossible. De plus, la famille régnante de Russie était, sous le

rapport de la naissance, trop au-dessous de celle de Bourbon pour

qu'il n'y eût pas à s'allier à elle une certaine dérogeance. La maison

d'Autriche serait plus digne de s'unir aux Bourbons, mais les mariages

contractés avec elle avaient été malheureux pour les deux pays, et il

conseillait sans aucune hésitation de chercher une princesse dans la

maison de Bourbon elle-même.--

Louis XVIII en recevant cette lettre avait trouvé que son ministre

pensait très-bien sur ces matières, qu'il appréciait sainement les

rangs des têtes couronnées, et qu'il fallait faire ce qu'il

conseillait. Il avait donc renoncé à l'union russe, en laissant le

soin à M. de Talleyrand de le dégager avec le tact que ce grand

négociateur apportait en toutes choses.

[Date en marge: Mars 1815.]

[En marge: Rupture du projet de mariage dans une conversation avec

Alexandre.]

M. de Talleyrand s'était appliqué à éviter toute explication sur le

mariage projeté, tant qu'il restait quelque chose à faire à Vienne.

Cependant à la veille de la séparation générale il fut obligé de

sortir de cette réserve. Alexandre en effet dans un dernier entretien

lui dit avec une indifférence qui n'était qu'affectée: On me demande

ma soeur, je ne veux pas disposer de sa main sans m'expliquer

définitivement avec la cour de France, qui avait paru la désirer. Ma

mère verrait ce mariage avec plaisir, pour moi je le trouverais fort

honorable, mais je voudrais être fixé. J'ai fait des refus, et,

ajouta-t-il en souriant, avec un ton d'humilité qui lui coûtait peu,

j'en ai essuyé aussi. Ferdinand VII m'a demandé ma soeur, mais

apprenant qu'elle était grecque, il a retiré sa demande.--M. de

Talleyrand, souriant à son tour, et sans montrer plus d'embarras que

son auguste interlocuteur, lui répondit: La conduite de Sa Majesté

Catholique doit vous révéler les embarras de Sa Majesté

Très-Chrétienne...--Puis tournant en plaisanterie ce grave sujet, il

fit entendre au czar que le très-pieux Louis XVIII se montrait

inflexible sur la question de religion. Alexandre n'insista pas, et ne

parut attacher aucune importance à une affaire qui pourtant ne laissa

pas de le blesser profondément, car la cour de Russie tenait beaucoup

au mariage de la grande-duchesse Anne avec M. le duc de Berry. C'était

la destinée singulière de cette princesse de manquer deux fois des

mariages qui l'eussent associée aux vicissitudes de nos révolutions,

pour aller s'asseoir sur le trône des Pays-Bas, où elle ne devait pas

être étrangère à leurs contre-coups.

Ce fut la dernière question d'un intérêt sérieux que M. de Talleyrand

eut à traiter, et la solution adoptée peignait autant que toutes

celles auxquelles il s'était si chaudement associé, son temps, sa

cour, et lui-même.

[En marge: Le congrès allait se dissoudre, lorsque arrive subitement

la nouvelle de l'évasion de Napoléon, et de son débarquement au golfe

Juan.]

[En marge: Effet prodigieux produit par cette nouvelle.]

Le congrès avait donc achevé son immense tâche, et tous les souverains

allaient se retirer, laissant à leurs ministres le soin secondaire de

la rédaction, lorsque dans les premiers jours de mars éclata tout à

coup, et à l'improviste, une nouvelle qui bien qu'imprévue n'étonna

cependant personne, tant on en avait le pressentiment secret. On sut

par une dépêche du consul autrichien à Gênes que Napoléon échappé de

l'île d'Elbe avait débarqué au golfe Juan. Où allait-il? Quel était

son but? On se le demandait avec épouvante. Suivant M. de Metternich

il marchait vers Paris, et en effet c'était la supposition la plus

naturelle. Suivant M. de Talleyrand qui cherchait encore à se faire

illusion, Napoléon se dirigeait sur l'Italie. On flotta pendant

quelques jours entre ces deux conjectures, qui étaient loin d'offrir

une égale vraisemblance, et une agitation extraordinaire s'empara de

tous les esprits. Le sentiment général était la terreur, et après la

terreur la colère. Alexandre était l'objet d'un déchaînement inouï,

comme auteur du traité du 11 avril, qui avait assigné l'île d'Elbe à

Napoléon. Il s'en accusait lui-même avec une bonne foi parfaite, et

promettait de réparer les torts de sa générosité par des efforts

gigantesques contre l'évadé de l'île d'Elbe. Sur-le-champ tous les

départs furent contremandés, et il fut convenu qu'on ne se quitterait

pas avant d'être sorti de cette nouvelle crise.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 45 / 48 段