désir que la Prusse avait de la Poméranie suédoise. En effet le
territoire de la Prusse que la nature n'avait pas formé, que
l'ambition de ses princes avait composé successivement de pièces et de
morceaux, était alors l'objet d'un remaniement général, dont le
moment était assurément bien choisi, car après une courte résistance
aux Prussiens, on en était revenu à leur laisser faire ce qu'ils
voulaient, l'Angleterre pour recouvrer leur alliance au profit des
Pays-Bas, la Russie par complaisance, l'Autriche pour qu'on la laissât
tranquille en Italie. La cour de Prusse était donc en quête d'échanges
pour s'assurer une continuité de territoire du Rhin au Niémen. C'est
ainsi qu'elle avait cédé, comme nous venons de le dire, le Luxembourg
à la maison d'Orange, pour que celle-ci lui abandonnât ses propriétés
héréditaires, et qu'avec ces propriétés elle pût obtenir de la maison
de Nassau divers enclaves en Hesse. C'est encore ainsi qu'elle avait
demandé une portion de l'ancien électorat de Mayence pour l'échanger
avec la maison de Hesse-Darmstadt contre le duché de Westphalie. Enfin
elle voulait la Poméranie suédoise, pour avoir plus complétement les
bouches de l'Oder et posséder les bords de la Baltique depuis le
Mecklenbourg jusqu'à Memel. En retour elle offrait au Danemark le
duché de Lawenbourg, qu'elle venait de se faire céder par le Hanovre,
et qui était contigu au territoire du Holstein. Mais le Danemark ne
trouvait là ni un équivalent de la Poméranie suédoise, ni surtout
l'accomplissement de la promesse solennellement faite d'un complément
d'indemnité pour la Norvége. La Prusse imagina d'y suppléer avec
quelques millions d'écus, car il lui fallait du territoire à tout
prix, même en le payant quand elle ne pouvait pas le prendre de force.
Le roi de Danemark, en désespoir de cause, jugeant qu'il valait mieux
un territoire contigu à ses États du Holstein, qu'un territoire
éloigné comme la Poméranie suédoise, et d'ailleurs peu assuré puisque
la Suède refusait de le livrer, se résigna enfin aux propositions de
la Prusse. Par les qualités de son souverain, par les qualités de son
peuple, par son honorable conduite, par sa position de gardien du Sund
qui le rendait plus nécessaire à l'équilibre européen que beaucoup
d'autres, le Danemark aurait mérité un meilleur traitement. Mais il
était du parti des vaincus, et si les vaincus, lorsqu'un seul homme
était le vainqueur, comme sous Napoléon, avaient quelque chance de
toucher sa générosité, ils n'en avaient aucune quand le vainqueur se
composait comme ici d'une collection de puissances, occupées
uniquement de leurs intérêts, pressées de prendre leur part en
courant, et n'ayant pas de coeur, pas même de pudeur, parce que dans
une collection chacun des membres rejette toujours sur l'ensemble les
actes dont il aurait à rougir.
La Prusse enfin, pour compléter son travail d'échange, avait fait le
sacrifice de reconnaître à la Bavière qui l'avait cruellement
offensée, les principautés d'Anspach et de Baireuth, situées en
Franconie, et anciennes propriétés prussiennes, pour obtenir en retour
de la Bavière le grand-duché de Berg qui appartenait autrefois à
celle-ci.
[En marge: Constitution définitive du territoire prussien, et nouvelle
configuration de ce territoire.]
Grâce à tous ces arrangements, la Prusse était aussi bien constituée
qu'elle pouvait l'être. Elle s'étendait presque sans interruption des
bords de la Meuse à ceux du Niémen; elle était un peu élargie vers la
Saxe, mais pas autant qu'elle l'aurait voulu; elle était mieux reliée
entre les provinces de Silésie et de Vieille-Prusse par la restitution
du duché de Posen, et pourvue surtout des principales places fortes
sur les fleuves qui la traversent: Thorn, Graudenz, Dantzig, sur la
Vistule; Breslau, Glogau, Stettin, sur l'Oder; Torgau, Wittenberg,
Magdebourg, sur l'Elbe; Coblentz, Cologne, sur le Rhin. Elle n'avait à
regretter qu'une chose, c'était de se trouver sur la gauche du Rhin,
non à cause du voisinage, qui heureusement n'est pas un motif
infaillible d'hostilité, mais à cause de la défiance que devait faire
naître chez elle la possession d'un territoire possédé vingt ans par
la France. Il faut dire à l'éloge de son bon sens, qu'elle ne l'avait
pas désiré, et qu'elle ne s'y était prêtée que par complaisance pour
l'Angleterre, qui avait tenu à la brouiller avec la France pour le
plus long temps possible. Afin d'avoir la Saxe tout entière, elle eût
volontiers abandonné la gauche du Rhin, la France dût-elle en avoir la
meilleure partie.
[En marge: Arrangements territoriaux de la Bavière avec l'Autriche.]
Après la reconstitution de la Prusse, après le rétablissement des deux
maisons de Hesse, après l'injuste règlement de comptes avec le
Danemark, les arrangements territoriaux de la Bavière étaient l'oeuvre
la plus importante du congrès. Le principe en avait été posé à Paris
même. Il avait été entendu que la Bavière restituerait la ligne de
l'Inn, le Tyrol, le Vorarlberg à l'Autriche, et que celle-ci lui
céderait le grand-duché de Wurzbourg, devenu vacant par le retour en
Toscane de l'archiduc Ferdinand, la principauté d'Aschaffenbourg
enlevée au prince primat, président déchu de la Confédération du
Rhin, et enfin la plus grande partie de l'ancien Palatinat du Rhin,
que la Bavière avait jadis possédé. C'était, sous le prétexte de
rétablir chacun dans son ancienne place, un nouveau calcul des alliés
de Chaumont, voulant mettre la Bavière en défiance avec la France,
comme ils y avaient déjà mis la Prusse. Du reste la question de Saxe
et de Pologne, qui avait failli provoquer une nouvelle guerre, étant
résolue, une sorte de facilité générale semblait s'être introduite en
toutes choses, et, sous l'arbitrage de la France, alliée de l'Autriche
et de la Bavière depuis le traité du 3 janvier, ces deux cours étaient
à la veille de s'entendre. Ce qui les divisait, c'était l'ancien
évêché de Salzbourg qui devait se trouver partagé, la ligne de l'Inn
et de la Salza étant adoptée comme frontière. La Bavière en voulait
retenir au moins la prévôté de Berchtolsgaden, autrefois si disputée à
cause de ses salines. La France, pour n'avoir pas à se prononcer, les
poussait à s'entendre entre elles, et elles étaient sur le point d'y
réussir.
[En marge: Nouvelle constitution germanique.]
[En marge: L'Autriche convertit la couronne germanique en une
présidence perpétuelle de la Diète.]
[En marge: Constitution de la Diète germanique.]
On était donc d'accord sur tout ce qui concernait le nord de l'Europe.
Les principes de la nouvelle constitution germanique étaient arrêtés.
L'Autriche, qui dans tout ce qui la regardait avait fait preuve d'une
rare prudence, avait refusé le rétablissement de la couronne
germanique qu'on était prêt à admettre, de même qu'elle avait refusé
les provinces belges qui préféraient sa souveraineté à celle de la
Hollande, et que l'Angleterre lui aurait cédées volontiers pour
qu'elle se trouvât en contact avec la France, ainsi que l'étaient déjà
la Prusse et la Bavière. L'Autriche, consentant bien à ce que les
autres fussent compromis, et ne se souciant pas de l'être, avait
refusé les provinces belges, riches, belles, bien disposées, mais
lointaines et placées trop près de la France. Les provinces
vénitiennes et milanaises, moins industrieuses, mais aussi fertiles,
et mieux situées par rapport à elle, lui convenaient davantage. Quant
à la couronne germanique, elle en avait senti le poids, et elle n'en
voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait
élective. Or, comme la Prusse ne pouvait l'admettre qu'élective, dans
l'espérance de l'obtenir un jour, l'Autriche avait eu la sagesse de ne
plus vouloir d'une couronne fort lourde, qu'on n'obtenait à chaque
règne qu'en flattant les électeurs, et qu'on était menacé de voir
passer à la Prusse. Elle avait mieux aimé voir cette couronne abolie
et convertie en ce qu'elle avait de plus réellement utile, la
présidence perpétuelle de la Diète germanique. Il est vrai qu'on
laissait ainsi indécise une question des plus graves, et qui devait
être l'une des difficultés de l'avenir, celle du commandement
militaire de la Confédération. Mais, dans le moment, on ne songeait
qu'à s'établir pour la paix, car il semble qu'on ne puisse avoir à
chaque époque qu'une idée à la fois.
L'ancienne Diète simplifiée, avec l'Autriche pour président perpétuel,
avait été généralement préférée. Au lieu de la division en plusieurs
ordres et du nombre infini des votants, on avait résolu de se
conformer aux indications du temps et de concentrer le vote comme on
avait concentré la souveraineté. On établit donc une assemblée
ordinaire de 17 confédérés, dans laquelle chacun d'eux n'avait qu'une
voix, quelle que fût sa puissance, Autriche ou Bade, Prusse ou
Mecklenbourg, sauf toutefois à réunir les trop petits princes en
divers groupes qui n'en auraient qu'une. Les anciennes villes libres
notamment, réduites à quatre, Francfort, Brême, Lubeck, Hambourg,
durent toutes ensemble n'avoir qu'une voix. Indépendamment de cette
assemblée ordinaire, siégeant perpétuellement à Francfort, résolvant
les affaires courantes, et décidant les cas de compétence, on en
établit une autre, dite générale, composée de 69 votants, où chacun
devait avoir un nombre de voix proportionné à son importance,
lorsqu'il s'agirait ou des lois fondamentales ou des grands intérêts
du pacte fédéral.
Cette nouvelle représentation de la Confédération germanique était, il
faut le reconnaître, conforme à l'effacement des distinctions
sociales, et à la diminution du nombre des petites souverainetés, à la
simplification, en un mot, de la société moderne. Les confédérés
conservaient leur indépendance souveraine, pouvaient avoir leurs
armées, leurs représentants auprès des divers États de l'Europe, mais
ne pouvaient contracter d'alliance contraire ni au pacte fédéral, ni à
la sûreté de la Confédération, et étaient tenus, pour la défense de
ces grands intérêts, à fournir un contingent calculé d'après leur
force respective.
[En marge: Presque toutes les questions sont résolues en février 1815,
sauf la rédaction qui est laissée aux différents ministres des
puissances.]
Ces idées étaient saines, sauf l'application qu'on en ferait selon les
temps et les circonstances, et devaient être rangées parmi les
meilleures résolutions du congrès. Au mois de février ces diverses
stipulations étaient, ou déjà arrêtées par écrit, ou à peu près
convenues, car, à côté des grandes questions qui avaient failli amener
une conflagration universelle, un travail continuel avait préparé la
solution des questions secondaires. Après avoir consacré les résultats
obtenus dans des traités particuliers entre les parties le plus
directement intéressées, on avait le projet de prendre dans chacun de
ces actes ce qui serait d'un _intérêt général et permanent_, et d'en
composer un traité général, que les huit signataires de la paix de
Paris devaient revêtir de leur signature comme arbitres et garants, et
que tous les autres États représentés à Vienne devaient signer aussi
comme parties intéressées et personnellement engagées. C'est celui qui
a été publié depuis sous le titre d'_Acte final de Vienne_.
[En marge: On s'occupe en attendant de terminer les affaires de Suisse
et d'Italie.]
[En marge: Affaires suisses.]
[En marge: Maintien des dix-neuf cantons, avec addition de trois
cantons pris à la France, et consécration des principes essentiels de
l'acte de médiation.]
Ce travail de rédaction était entrepris en février 1815, mais ne
pouvait être terminé qu'au bout de quelques semaines. En attendant, on
s'efforçait de résoudre les dernières questions présentant encore
quelque doute. Celle de la Suisse était du nombre. Elle avait
fort occupé la commission spéciale qui en était chargée, et
particulièrement les trois puissances qui s'en mêlaient sous main, la
Russie, l'Autriche, la France. L'empereur Alexandre, par esprit
libéral, ne voulait pas avoir paru en Suisse pour y opérer une
contre-révolution extravagante; l'Autriche, peu soucieuse des
principes libéraux, cherchait ce qu'il y avait de pratiquement
raisonnable, et enfin la France, dont la clientèle était dans le
canton de Berne et les petits cantons démocratiques, voulait une
transaction qui ne lésât ni les uns ni les autres. De ce concours
d'intentions modérées il ne pouvait résulter que quelque chose d'assez
sage, et d'assez conforme à l'esprit du temps. On a déjà vu que les
trois principales puissances s'étaient opposées à ce qu'on ramenât les
nouveaux cantons à leur état de pays sujets, et avaient posé pour
principe le maintien des dix-neuf cantons constitués par l'acte de
médiation. La France, dont les Bernois et les gens de Lucerne, Uri,
Schwitz, Unterwalden, invoquaient le secours contre un tel principe,
était heureusement représentée par un esprit fort éclairé, M. le duc
de Dalberg, et avait réussi à leur faire comprendre qu'il n'y avait
que ce principe d'admissible, car il était impossible de ramener les
cantons de Vaud, d'Argovie, de Saint-Gall, etc., à leur ancien état
sans une guerre civile odieuse que l'Europe ne supporterait point. Le
principe des dix-neuf cantons avait donc été admis définitivement.
Toutefois, le canton de Berne avait été jadis si vaste et si riche, et
il l'était si peu aujourd'hui, qu'il y avait quelque justice et
quelque prudence à le dédommager. La France impériale dont les
dépouilles servaient alors à mettre tout le monde d'accord, avait
laissé vacants quelques fragments de territoire en deçà du Jura,
c'étaient le Porentruy et l'ancien évêché de Bâle. On avait trouvé là
une indemnité, qu'on s'était empressé d'offrir au canton de Berne, et
qu'il avait fini par accepter. On avait décidé en outre que les
nouveaux cantons payeraient une indemnité pécuniaire aux anciens,
qu'ils avaient appauvris en se séparant d'eux. Heureux de sauver leur
existence à ce prix, les nouveaux cantons avaient consenti à cette
compensation, et toutes les difficultés touchant aux intérêts
d'existence et de territoire avaient été ainsi aplanies. On avait
exigé de plus que, dans le pacte fédéral, les principes d'égalité
civile soit entre les cantons, soit entre les classes de citoyens,
fussent proclamés et consacrés. Enfin, on avait encore fait don à la
Suisse de quelques joyaux tombés de la couronne de France, et il avait
été stipulé que Neufchâtel, dotation du prince Berthier, que Genève,
récemment revenue à l'état de ville libre, que le Valais, demeuré en
suspens entre la France et l'Italie, formeraient trois nouveaux
cantons ajoutés aux dix-neuf.
L'idée empruntée à l'acte de médiation, et consistant à faire passer
alternativement le gouvernement fédéral de l'un à l'autre des
principaux cantons, fut conservée. Seulement, Alexandre, toujours
inspiré par M. de Laharpe, voulait en exclure Berne. Mais la France,
par motif de clientèle et par justice, l'Autriche par goût pour le
parti aristocratique, résistèrent, et Berne, Zurich, Lucerne restèrent
les trois cantons chez lesquels devait alternativement se transporter
le gouvernement de la Confédération suisse.
On renouvelait donc à peu près l'acte de médiation, avec quelques
réparations assez équitables à d'anciens intéressés, et avec un
accroissement de trois cantons détachés de la France. Ces résolutions,
communiquées à la Suisse, revêtues ensuite du consentement de tous les
cantons, devaient recevoir la sanction de l'Europe, avec l'ordinaire
garantie de la neutralité perpétuelle.
[En marge: Questions de Naples et de Parme.]
Restait l'Italie, à l'égard de laquelle il y avait encore à trancher
deux questions de la plus grande importance, celle de Parme et celle
de Naples, qu'on avait sans cesse ajournées dans l'espérance que le
temps en amènerait la solution. Ainsi que nous l'avons dit, on avait
résolu les questions qui concernaient la Sardaigne en réunissant Gênes
au Piémont, et en assurant à la branche de Carignan le droit de
succéder au trône. Quant à l'Autriche, elle n'avait abandonné à
personne le soin de décider celles qui la touchaient, et après s'être
adjugé la Lombardie jusqu'au Tessin et au Pô, elle avait mis
immédiatement en possession les branches collatérales de la famille
impériale des duchés de Toscane et de Modène. Il n'y avait donc plus à
s'entendre que sur Parme et sur Naples, que les deux maisons de
Bourbon réclamaient pour la reine d'Étrurie et pour Ferdinand IV. M.
de Talleyrand, d'abord si vif à l'égard de Murat, s'était laissé
tellement absorber par la question de la Saxe, qu'il n'avait presque
plus parlé de l'Italie à M. de Metternich, et qu'il n'avait pas même
exigé pour prix du secours donné dans les affaires du Nord la promesse
de voter avec la France dans l'affaire de Naples. Il s'était contenté
d'une réserve de peu d'importance, c'est que tous les votes émis sur
les affaires italiennes seraient provisoires jusqu'à ce qu'on se fût
entendu sur le trône des Deux-Siciles. La précaution n'était pas de
grande utilité, car les seuls points sur lesquels on eût arrêté
quelque chose se rapportaient à la Sardaigne, et nous étions
intéressés plus qu'aucune puissance à les rendre définitifs. M. de
Talleyrand dépendait donc au dernier moment de la bonne volonté du
congrès, et, dans l'impatience de partir qui était devenue générale,
il était fort à craindre qu'on s'en allât sans rien décider, ce qui
aurait sauvé Murat, lequel se trouvant en possession, n'avait besoin
que du silence pour gagner sa cause.
[En marge: M. de Talleyrand n'ayant rien exigé en signant le traité du
3 janvier relativement à Naples, a la plus grande peine à obtenir un
peu d'attention pour cette question.]
[En marge: L'arrivée de lord Wellington à Vienne est pour M. de
Talleyrand un utile secours.]
[En marge: Bon langage de lord Wellington à l'égard de Louis XVIII et
de la France.]
Pourtant Louis XVIII ne cessait de stimuler son plénipotentiaire sur
ce sujet, qui le touchait beaucoup plus que celui de la Saxe. Ce
monarque, dont les vues en matière de politique extérieure étaient peu
étendues mais sensées, ne désirait nullement que sa légation jouât un
rôle très-actif à Vienne. Fier, comme nous l'avons dit, de sa qualité
de Bourbon, heureux d'être réintégré sur le trône de France, il se
trouvait assez grand s'il parvenait à s'y tenir, et voulait seulement
qu'on le débarrassât de Murat, qu'il regardait comme le complice
secret de Napoléon, comme prêt à fournir à celui-ci les moyens de
rentrer en scène, soit par la France, soit par l'Italie, ce qui
révélait chez lui, il faut le reconnaître, beaucoup plus de prévoyance
que n'en montrait M. de Talleyrand en concentrant toute son ardeur sur
la question de la Saxe. Pourtant cette question de la Saxe une fois
tranchée, M. de Talleyrand, aiguillonné par Louis XVIII, avait
recommencé à parler de l'Italie à tous les membres du congrès; mais il
était désarmé, n'ayant pas pris ses précautions avec l'Autriche et
l'Angleterre. Qu'il eût donné du temps à M. de Metternich pour la
question de Naples, qui exigeait du temps pour être bien et facilement
résolue, rien de mieux; mais qu'il se fût allié gratuitement à
l'Angleterre et à l'Autriche, pour le seul plaisir de signer un
traité, sans rien stipuler à l'égard de Murat, c'était une manière de
procéder qui pouvait lui coûter cher, et qui faillit lui coûter cher
en effet. L'empereur de Russie auquel il essaya d'en parler, l'écouta
comme quitte de toute obligation envers la France; lord Castlereagh
comme un allié désireux de lui être agréable, mais dépourvu d'ardeur
dans les questions de légitimité, et fort gêné par les engagements
pris envers Murat; M. de Metternich, enfin, comme un rusé diplomate,
ayant très-bien su se servir de la France, mais ne se souciant guère
d'être reconnaissant, et craignant toujours de mettre le feu en
Italie. Heureusement pour M. de Talleyrand, le duc de Wellington
récemment arrivé à Vienne, lui avait apporté un précieux renfort.
Louis XVIII, qui avait acquis en Angleterre le goût des Anglais et
l'art de vivre avec eux, avait adroitement flatté le généralissime
britannique, et se l'était fortement attaché. Aussi, une fois à
Vienne, lord Wellington avait-il rendu de vrais services à Louis
XVIII, par sa manière de parler de lui et de son gouvernement.--On
commet beaucoup de fautes à Paris, avait-il dit, mais le Roi plus sage
que sa famille est généralement estimé. L'armée est plus redoutable
que jamais. Dangereuse à employer au dedans, elle serait au dehors
fidèle et terrible. Les finances sont déjà rétablies et même
florissantes. Ce qui manque, c'est un gouvernement: il y a des
ministres, il n'y a pas de ministère. Mais on peut y pourvoir. À tout
prendre, la France est parmi les puissances européennes la mieux
préparée à faire la guerre, et elle serait la moins embarrassée de
nous tous s'il fallait la recommencer. Il faut donc compter et
compter beaucoup avec elle.--Ces paroles avaient été plus utiles pour
nous que tous les mouvements que se donnait la légation française, et
dites, répétées au moment même où les Russes et les Prussiens avaient
eu à se décider, elles avaient exercé sur eux une singulière
influence.
[En marge: Lord Wellington démontre qu'on ne peut guère laisser Murat
sur la trône de Naples sans danger de troubles prochains.]
[En marge: Cependant, à la veille de quitter Vienne, personne ne veut
se créer des embarras pour l'affaire de Naples, et chacun cherche à se
décharger de cette affaire sur la France l'Autriche.]
[En marge: Heureusement lord Castlereagh avait besoin de M. de
Talleyrand dans l'affaire de l'abolition de l'esclavage.]
[En marge: Zèle ardent des Anglais pour l'abolition de la traite des
noirs.]
Lord Wellington avait pleinement abondé dans les idées de M. de
Talleyrand, par rapport à Naples. Ce n'était pas par dévotion pour le
principe de la légitimité, car ainsi que l'écrivait spirituellement M.
de Talleyrand à Louis XVIII, les Anglais avaient sur ce sujet _formé
leurs idées morales dans l'Inde_, mais il avait été touché par des
considérations pratiques. Il avait compris que les Bourbons régnant à
Paris, à Madrid, à Palerme, la paix avec Murat, resté seul à Naples,
deviendrait prochainement impossible, que l'Europe serait troublée
avant six mois, que ce serait pour Napoléon une occasion de rentrer en
scène, et qu'il y aurait grande imprudence au congrès à se séparer
avant d'avoir pourvu à ce péril. Il avait exprimé cette opinion à
l'empereur Alexandre, au roi de Prusse, à l'empereur François, et plus
particulièrement à M. de Metternich, le moins disposé de tous à agir.
À ces observations fort justes on opposait, il est vrai, une objection
tout aussi juste, tirée de la difficulté d'exécution, car il faudrait
faire la guerre en Italie, et s'attendre à voir en feu cette contrée
tout entière. M. de Talleyrand répondait que la France et l'Espagne
prenaient sur elles tous les dangers de l'entreprise, que moyennant
une simple déclaration, portant que les puissances réunies à Vienne
ne reconnaissaient pour roi des Deux-Siciles que Ferdinand IV, la
France se chargerait d'en finir. À cela on répliquait, en alléguant
d'abord les engagements pris, puis en témoignant quelque incrédulité
relativement aux moyens d'exécution, non pas qu'on crût difficile à la
France de venir à bout de l'armée napolitaine, mais parce qu'on
doutait fort que l'armée française, en rencontrant Murat et
probablement Napoléon, restât fidèle aux Bourbons. Personne à Vienne
ne s'intéressait à Murat; on souhaitait sa chute au contraire, mais
heureux d'être soulagé du fardeau de l'affaire de Saxe et de Pologne,
heureux surtout d'avoir ce qu'il désirait, chacun faisait ses
préparatifs de départ, écoutant à peine ce qu'on lui disait de
l'affaire de Naples, sauf à émettre le dernier jour un avis conforme à
ce que l'Autriche et la France auraient décidé entre elles. Cependant
au milieu de cette indifférence générale, une circonstance
accidentelle était venue au secours de M. de Talleyrand. Lord
Castlereagh avait besoin de lui pour une question, celle de la traite
des noirs, qui tenait fort à coeur à la nation anglaise, mais qui
touchait médiocrement les divers cabinets européens, et présentait
cela de commun avec l'affaire de Naples, qu'on ne s'en occupait que
par complaisance pour autrui. Lord Castlereagh qui rentrait en
Angleterre avec la paix, avec l'humiliation si désirée de la France,
avec la création du royaume des Pays-Bas, avec la possession
définitive de Malte, du cap de Bonne-Espérance, de l'île de France, et
tant d'autres présents magnifiques, avait pourtant besoin de quelque
chose de plus, c'était d'apporter encore à sa nation la satisfaction
d'un voeu populaire, très-noble sans doute, car il s'agissait de
l'abolition de l'esclavage, mais ayant du voeu populaire l'irréflexion
et l'impatience. Les Anglais excités par de nombreuses et fréquentes
prédications, s'étaient pris d'une véritable passion pour
l'affranchissement des noirs, et cette passion était sincère, mais il
nous sera permis de dire qu'au mérite de la sincérité elle ne joignait
pas celui du désintéressement. Si l'affranchissement des noirs avait
dû bouleverser l'Inde, peut-être les Anglais eussent-ils été moins
pressés de réussir, mais comme elle ne devait bouleverser que
l'Amérique, ils pouvaient se livrer à toute la vivacité de leur
conviction sans en souffrir. Ils désiraient donc avec ardeur
l'abolition de la traite, et Louis XVIII, frappé de la passion qui les
animait à cet égard, avait assez finement conseillé à M. de Talleyrand
de faire arme de cette question, et de s'en servir sans aucun
scrupule.
[En marge: M. de Talleyrand promet son appui à lord Castlereagh dans
cette affaire, à condition d'obtenir le sien dans l'affaire de
Naples.]