pourtant il se manifestait un tel concert dans le langage des cours
d'Angleterre, de France et d'Autriche, qu'on ne pouvait douter de leur
accord, et de leur résolution de soutenir leur dire jusqu'à la
dernière extrémité. Un autre symptôme non moins significatif, c'était
l'attitude de la Bavière. Quoique tous les États allemands, même ceux
du Nord, partageassent ses sentiments, elle seule, grâce à la force
qu'elle avait acquise depuis quinze ans, et à sa situation
géographique qui la mettait à l'abri des coups de la Prusse, osait
manifester hautement sa manière de penser, et faire entendre des
propos de guerre. Les Prussiens avaient donc beau crier, menacer, soit
dans la commission, soit dans le public, on les laissait dire, et
personne ne faiblissait sur le point essentiel, celui de la
conservation de la Saxe, sauf quelques sacrifices pour arrondir le
territoire de la Prusse, et pour punir, disait-on, le roi
Frédéric-Auguste. Quand on parlait de punir ce prince infortuné,
c'était une pure concession de langage aux passions du moment, car
chacun savait bien que ce délit d'alliance avec Napoléon dans la vue
de s'agrandir, tout le monde l'avait commis, aussi bien parmi les
grandes puissances que parmi les princes allemands du dernier rang;
chacun savait que le malheureux roi de Saxe, surpris le dernier dans
notre alliance, n'avait agi que par contrainte, qu'entre l'Europe et
Napoléon il n'avait eu d'autre duplicité que celle de la faiblesse, et
qu'enfin, si pour racheter sa conduite, il fallait un acte mémorable
de défection envers la France, l'armée saxonne l'avait commis assez
éclatant pour obtenir le pardon de son souverain.
[En marge: Alexandre en soutenant la Prusse dans son désir d'avoir la
Saxe, ne voulait cependant pas pousser l'insistance jusqu'à la
guerre.]
[En marge: La Prusse ne l'aurait pas osé non plus, et elle laisse la
question se transformer en une question de chiffres.]
Mais tout en accordant une certaine réduction des États du roi de
Saxe, personne n'en admettait la confiscation totale au profit de la
Prusse, et il y avait évidemment un parti pris qu'il eût été bien
grave de braver. Les chefs imprudents de l'armée prussienne y étaient
fort disposés, mais leur roi était loin de le vouloir, et Alexandre ne
les eût pas suivis dans cette témérité, ce qui équivalait à une
impossibilité. Alexandre en soutenant dans la commission d'évaluation
qu'il fallait annexer la Saxe entière à la Prusse, alors que pour
lui-même il avait consenti au sacrifice du duché de Posen, faisait
tout ce que son ami Frédéric-Guillaume pouvait attendre de son
dévouement; mais cet ami n'eût pas osé lui demander de pousser les
choses jusqu'à la guerre contre la France, l'Angleterre, l'Autriche,
et presque tout le corps germanique. On s'aperçut bientôt de cette
situation dans la commission elle-même, par l'attitude des diverses
légations. Les Prussiens et les Russes, tout en persistant à réclamer
en principe la Saxe entière, ne purent cependant s'empêcher d'entrer
dans les discussions de chiffres soulevées par l'Autriche. Celle-ci
s'était attachée à prouver qu'en tenant compte de toutes les
restitutions déjà obtenues en Pologne, en Westphalie, dans les
provinces rhénanes, la Prusse ne pouvait pas prétendre à plus de 3 à
400 mille habitants de la Saxe, pour se retrouver dans l'état de 1805,
qu'on avait promis de lui rendre. Les diplomates prussiens se laissant
engager dans cette controverse, opposèrent évaluation à évaluation, et
soutinrent qu'il leur faudrait plus de la moitié de la Saxe,
non-seulement en territoire mais en population. Dès qu'ils
consentaient à se placer sur ce terrain, ils s'avouaient presque
vaincus, car ils admettaient le principe de leurs adversaires, qui
était la conservation de la Saxe avec des sacrifices plus ou moins
étendus. Le traité du 3 janvier, en donnant aux antagonistes de la
Russie et de la Prusse un ensemble, une décision qui frappaient tous
les regards, avait, quoique tenu secret, contribué beaucoup à résoudre
la question au fond. Et en effet, du moment qu'on n'en était plus qu'à
des disputes de chiffres, on devait inévitablement s'entendre.
[En marge: Le mois de janvier employé tout entier à discuter les
évaluations contradictoires de la Prusse et de l'Autriche.]
[En marge: Lord Castlereagh pousse à une prompte conclusion, appelé
qu'il est à Londres pour répondre aux interpellations du Parlement.]
[En marge: On aboutit à l'idée de conserver la Saxe en lui enlevant
une portion de son territoire.]
Le mois de janvier fut consacré à des discussions de ce genre. Une
circonstance particulière contribua à les faire aboutir plus tôt à un
résultat définitif. Suivant son usage, le Parlement britannique devait
se réunir en février. Lord Castlereagh était rappelé par ses collègues
afin de justifier son oeuvre, obscure pour le public, et pour les gens
informés eux-mêmes entachée du reproche de versatilité, car avant de
défendre la Saxe il avait commencé par la sacrifier. Le duc de
Wellington devait quitter l'ambassade de Paris pour venir le remplacer
à Vienne. L'illustre secrétaire d'État britannique, certain désormais
de faire céder la Prusse sur le fond de la question, désirait la
dédommager de ce sacrifice par beaucoup de concessions de détail, la
rattacher ainsi à son système d'alliance favori, et en même temps
accélérer la fin du congrès par une extrême facilité à l'égard des
accessoires. Il ne voulait pas en effet quitter Vienne sans que les
principales questions fussent résolues, et sans avoir des résultats
positifs à communiquer au Parlement. Du reste son impatience était
universellement partagée. Les souverains, ceux qui recevaient
l'hospitalité comme celui qui la donnait (et à ce dernier il en avait
déjà coûté 25 millions), étaient las de ce mélange de fêtes frivoles
et de discussions amères. Ils venaient de passer deux années entières,
celles de 1813 et de 1814, dans les anxiétés d'une guerre épouvantable
et d'une diplomatie armée des plus agitées. Il leur tardait de rentrer
chez eux, d'y vaquer à leurs affaires, d'y jouir de la paix et d'en
faire jouir leurs peuples. C'est la fatigue bien plus que la raison
qui met ordinairement fin aux longues luttes. Aussi tout tendait-il à
un accord, après avoir tendu deux mois entiers à une rupture
éclatante, et à une nouvelle guerre pour le partage des fruits de la
victoire.
[En marge: Cérémonie funèbre du 21 janvier à Vienne.]
M. de Talleyrand soigneux des apparences au moins autant que du fond
des affaires, et tout en le dédaignant, s'appliquant à flatter le
parti imprudent qui dominait en France, avait persuadé à tous les
souverains actuellement réunis, de mêler à la suite non interrompue de
leurs fêtes une cérémonie funèbre en l'honneur de Louis XVI, laquelle
naturellement aurait lieu le 21 janvier. M. de Talleyrand y tenait
pour le double effet qu'elle devait produire à Vienne et à Paris, car
à Vienne elle serait un acte marqué de déférence envers la légation
française, à Paris elle plairait aux royalistes, et serait une preuve
de son influence sur les têtes couronnées. Une pareille proposition,
opportune ou non, une fois faite ne pouvait être repoussée, car nul
n'aurait voulu refuser ses hommages à l'auguste victime du 21 janvier,
et d'ailleurs c'était une nouvelle malédiction jetée à la face de la
révolution française, qui ne devait pas être désagréable aux
souverains réunis à Vienne. L'empereur Alexandre seul, sans opposer un
refus, fit une simple observation. Il dit que personne ne pouvait
douter des sentiments que l'Europe portait à l'infortuné Louis XVI,
mais que c'était là une scène de parti, qui, fort impolitique à Paris,
était à Vienne une imitation maladroite et peu digne, qu'au surplus,
si on persistait, il se rendrait à la cérémonie proposée, la légation
française étant seule juge de ce qui convenait à son gouvernement.
Ainsi cette réunion de têtes couronnées, qui récemment avait encouru
quelque ridicule par l'excès de ses plaisirs et de son luxe, se
couvrit tout à coup de deuil, et le 21 janvier se transporta tout
entière à la belle cathédrale de Saint-Étienne, pour y assister à un
service solennel en l'honneur de Louis XVI. Rien ne manqua à la pompe
de cette cérémonie. Les souverains s'y montrèrent entourés de leur
cour; un prêtre français prononça l'oraison funèbre de Louis XVI et de
Marie-Antoinette, et après quelques heures de ce deuil politique, on
revint aux fêtes et aux affaires de ce congrès, qui est resté aussi
célèbre par les unes que par les autres.
[Date en marge: Fév. 1815.]
[En marge: Portions de territoire enlevées à la Saxe.]
[En marge: On lui ôte un tiers de sa population, et presque une moitié
de sa superficie.]
[En marge: Grande dispute pour Torgau, qui reste définitivement à la
Prusse.]
MM. de Metternich, de Talleyrand et lord Castlereagh, voyant la Prusse
à peu près vaincue, se concertèrent sous la direction du prince de
Schwarzenberg, représentant des intérêts militaires autrichiens, pour
opérer une dislocation de la Saxe, qui, sans détruire entièrement ce
royaume, pût satisfaire les convoitises de sa voisine. D'abord ils
convinrent de lui ôter la plus grande partie de ce qu'elle avait sur
la droite de l'Elbe, et notamment la haute et la basse Lusace. La Saxe
véritable en effet était bien plus sur la gauche de l'Elbe, et la rive
droite se composait principalement de provinces annexées. Toutefois
en lui enlevant les haute et basse Lusace, on lui en conserva la
portion qui bordait les défilés de la Bohême, c'est-à-dire Bautzen et
Zittau. Puis sur la gauche de l'Elbe on convint de l'amoindrir vers la
Misnie et la Thuringe, c'est-à-dire vers le pays plat qui était le
plus étendu mais le moins peuplé, et on lui réserva le pays montueux
qui était non-seulement le plus industrieux, mais le plus intéressant
pour l'Autriche dont il longeait la frontière. On voulait d'abord ne
prendre que 4 à 500 mille âmes à la malheureuse monarchie placée sous
le scalpel des géographes du congrès, mais sur les instances de lord
Castlereagh qui tenait à reconquérir l'amitié des Prussiens, et
surtout à finir promptement, on consentit à un sacrifice de 700 mille
âmes sur 2 millions 100 mille, qui composaient l'ancien domaine de la
Saxe. On lui ôtait donc un tiers de sa population, avec une moitié à
peu près de sa superficie territoriale. Les positions sur l'Elbe
importaient plus encore que l'étendue du sol. Il y en avait une qui
fut vivement disputée, c'était celle de Torgau. Après avoir livré
Wittenberg, abandonner encore Torgau, qui d'après le conseil connu de
Napoléon, et son exemple décisif en cette matière, était devenue la
principale place du haut Elbe, était grave. Le prince de Schwarzenberg
et M. de Talleyrand voulaient résister, mais abandonnés par lord
Castlereagh, ils furent contraints de céder. On arrêta enfin un plan
qui transférait à la Prusse, outre les points importants de Wittenberg
et de Torgau, la moitié, avons-nous dit, du territoire saxon, et un
tiers de sa population. Il est vrai que les principales villes et le
territoire le plus riche de la Saxe restaient à Frédéric-Auguste.
Ce plan, arrêté entre la France, l'Autriche, l'Angleterre, pendant que
les commissaires discutaient, et souvent disputaient violemment, fut
présenté à la commission d'évaluation dans les premiers jours de
février. Il était évident que c'était un plan concerté, et que les
Russes et les Prussiens n'obtiendraient pas beaucoup plus, même en
courant la chance de se brouiller. Les engagements pris envers la
Prusse étaient remplis et au delà, car on avait opéré, ce qui était
encore une des formules du temps, sa reconstitution sur le pied de
1805, et en traçant infiniment mieux certaines parties de ses
frontières. Enfin on avait fait passer la Saxe du second rang au
troisième dans l'échelle des États germaniques. La Russie d'ailleurs,
ayant abandonné le duché de Posen et bravé la guerre pour la Prusse,
était au terme de son dévouement. La Prusse le sentit, et résolut de
céder. Toutefois il y avait un point qui lui tenait à coeur, parce que
les militaires prussiens y attachaient leur amour-propre, et les
commerçants prussiens leur intérêt, c'était la possession de la
célèbre ville de Leipzig. L'acquisition de Leipzig était pour
l'orgueil des Prussiens un dédommagement de l'humiliation qu'ils
allaient subir en évacuant la Saxe qu'on leur avait, disaient-ils,
laissé occuper, ce qui équivalait à la promesse de la leur attribuer
tout entière.
[En marge: Note du 8 février, par laquelle la Prusse prononce pour la
première fois le mot d'acceptation, mais en demandant Leipzig.]
En conséquence le 8 février la Prusse présenta une note dans laquelle
prononçant pour la première fois le mot d'acceptation à l'égard de la
transaction proposée, elle demandait qu'on lui accordât Leipzig, en
faisant valoir qu'on ne lui donnait de la Saxe que la portion la moins
riche, la moins peuplée, car elle ne contenait pas une seule ville
importante. Elle ajouta par forme d'insinuation, en termes du reste
très-modérés, que tandis qu'on la ramenait à l'état de 1805,
l'Autriche gagnait, au delà de ce qu'elle avait à cette époque, 1500
mille âmes directement, et deux millions au moins indirectement au
profit de ses branches collatérales, établies à Florence, à Modène, à
Parme, etc.
[En marge: Grands efforts de sa part pour avoir Leipzig.]
[En marge: Leipzig est refusé à la Prusse; mais Alexandre, pour la
dédommager, lui abandonne Thorn.]
[En marge: La Prusse adhère enfin aux arrangements proposés, et se
contente du démembrement de la Saxe.]
Comme il arrive ordinairement, le dernier jour fut l'un des plus
agités. Le roi vit lord Castlereagh, dit à ce ministre qu'on voulait
le déshonorer, lui rendre le retour à Berlin impossible, en lui
faisant évacuer la Saxe après qu'il l'avait occupée, et que Leipzig
pouvait seul adoucir l'amertume d'un pareil sacrifice. Il était facile
de lui répondre que c'était sa faute si l'évacuation de la Saxe
devenait si amère, car il l'avait occupée par une sorte de coup de
tête impossible à soutenir, et ne devait s'en prendre qu'à lui-même de
ce déboire. Lord Castlereagh fit part à ses alliés des instances de
Frédéric-Guillaume; mais outre que les Anglais aimaient mieux, dans
leur intérêt commercial, que Leipzig appartînt à un petit État qu'à un
grand, le ministre britannique trouva une telle résistance sur ce
point qu'il ne crut pas devoir insister. Seulement on s'entendit pour
accorder encore quelque chose à la Prusse, qui marchandait
opiniâtrement, et mille âmes par mille âmes, les territoires disputés.
L'Angleterre pour le Hanovre fit un sacrifice de 10 mille âmes sur le
lot de 300 mille que la Prusse devait lui abandonner, un autre de 50
mille sur le lot des Pays-Bas, et enfin Alexandre, voulant tout
pacifier, fit un sacrifice plus considérable encore. Il avait voulu
que Cracovie à cause de son importance morale, Thorn à cause de son
importance militaire, restassent villes libres et neutres. Il se
désista de cette dernière prétention, et consentit à céder Thorn à la
Prusse, qui eut ainsi toutes les places fortes de la basse Vistule,
Thorn, Graudenz, Dantzig, après avoir déjà obtenu toutes celles de
l'Elbe, Torgau, Wittenberg, Magdebourg, etc. À ce prix Leipzig fut
conservé à la Saxe, et la Prusse adhéra enfin aux arrangements
proposés. Elle n'avait certes pas à se plaindre, et pourtant le
fougueux Blucher, se livrant à des exagérations de langage dont son
héroïsme aurait dû le garantir, s'écria qu'on ne pouvait plus porter
l'uniforme prussien. Il avait assez prouvé, et devait prouver encore
qu'on pouvait le porter avec honneur.
Dès ce moment les principales difficultés du congrès étaient aplanies,
et si les questions qui restaient à résoudre exigeaient des efforts,
des sacrifices même, aucune n'était de nature à faire craindre la
guerre, et les souverains en jugeaient tellement ainsi qu'ils étaient
disposés à se retirer, pour laisser à leurs ministres le soin de les
vider.
[En marge: Ces arrangements terminés, il s'agit d'obtenir le
consentement du roi Frédéric-Auguste.]
[En marge: Ce prince était résolu à se laisser dépouiller sans jamais
donner son consentement.]
[En marge: On lui rend sa liberté, et on l'amène à Presbourg où les
représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche, qui
l'ont sauvé, sont chargés de lui demander son consentement.]
Cependant à l'égard de la Saxe elle-même il y avait à vaincre une
dernière difficulté, qui n'était pas à mépriser, quelle que fût la
puissance des anciens coalisés, et elle consistait à obtenir le
consentement du roi Frédéric-Auguste. Ce prince doux et débonnaire,
prisonnier à Berlin, avait pris la détermination de ne jamais adhérer
à ce qu'on ferait contre lui, surtout si on voulait placer sa maison
ailleurs qu'en Saxe. Or d'après les principes posés alors et dans tous
les temps, il n'y avait de bien et irrévocablement acquis que ce que
le souverain légitime transférait à autrui par un consentement libre
et volontaire. Ces principes dont M. de Talleyrand s'était beaucoup
servi dans l'intention de les faire appliquer plus tard à Murat,
donnaient une véritable force morale au roi de Saxe, et à une époque
où l'on avait la passion du définitif, où l'on tenait à sortir de ce
qu'on appelait l'instabilité révolutionnaire pour entrer dans la
stabilité monarchique, tous les acquéreurs d'États nouveaux
recherchaient soigneusement le libre consentement des anciens
possesseurs. Pour avoir celui du roi de Saxe, on résolut de rendre à
ce prince sa liberté, de l'amener en Autriche, non pas à Vienne où il
rencontrerait ses défenseurs sans doute, mais ses spoliateurs aussi,
et de le conduire à Presbourg par exemple, où les trois principaux
ministres des cours qui l'avaient défendu, M. de Talleyrand, M. de
Metternich, le duc de Wellington (celui-ci remplaçant lord
Castlereagh), iraient user de leur crédit sur lui afin d'obtenir qu'il
se résignât.
[En marge: Arrangements territoriaux concernant les autres États.]
[En marge: Le duché de Luxembourg transféré au nouveau roi des
Pays-Bas; conversion des places de Luxembourg et de Mayence en places
fédérales.]
À l'égard des autres arrangements européens on était presque d'accord,
excepté toutefois pour ce qui concernait l'Italie. Ainsi la fondation
du royaume des Pays-Bas, déjà stipulée par l'Angleterre à Chaumont et
à Paris, fut définitivement arrêtée à Vienne. Il fut décidé que le
prince d'Orange, représentant de cette maison, recevrait le titre de
roi des Pays-Bas, en réunissant sous son sceptre la Belgique et la
Hollande. Quelques autres dispositions territoriales s'ajoutèrent à
celle-là. On ne voulait point que Luxembourg et Mayence fassent des
places prussiennes. On transféra au futur roi des Pays-Bas le duché de
Luxembourg, avec la place elle-même qui dut rester fédérale, et on
dédommagea la Prusse, déjà nantie de tout ce que nous avions possédé
de ce côté, par les États héréditaires du prince d'Orange, dont elle
avait à se servir pour des échanges avec la maison de Nassau. Par
suite de ces mesures la France ne se trouva limitrophe de la Prusse
que dans une moindre partie, de sa frontière, c'est-à-dire de
Sarreguemines à Thionville, au lieu de l'être de Sarreguemines à
Mézières.
[En marge: Délimitation des provinces rhénanes.]
[En marge: Le Palatinat du Rhin attribué à la Bavière.]
[En marge: Échanges pour assurer à la Prusse une continuité de
territoire du Rhin au Niémen.]
On opéra encore divers échanges pour mieux constituer le territoire de
la Prusse. Elle eut sous le titre de provinces rhénanes, les anciens
électorats ecclésiastiques de Cologne et de Trèves, et le duché de
Juliers, qui depuis 1803 avaient composé en grande partie le domaine
de la France sur la rive gauche du Rhin. Restait de nos possessions
sur cette rive, l'ancien Palatinat, dit Palatinat du Rhin,
c'est-à-dire le pays compris entre le Rhin et la Moselle, depuis
Lauterbourg jusqu'à Worms, depuis Rohrbach jusqu'à Kreuznach. Il n'y
avait pas grande difficulté à ce sujet, parce que l'Autriche et la
Prusse étaient convenues de prendre à peu près la Moselle pour
séparation entre les deux clientèles prussienne et autrichienne. On
céda le Palatinat du Rhin à la Bavière, et ce qui restait du
territoire de l'électeur de Mayence à la maison de Hesse-Darmstadt,
comprise naturellement dans cette restauration générale, en même
temps que la maison de Hesse-Cassel. Mayence donné à la maison de
Hesse-Darmstadt, devint une place fédérale, dans laquelle les
puissances allemandes devaient tenir garnison en commun. La maison de
Hesse-Darmstadt ainsi dotée fit cession à la Prusse de l'ancien duché
de Westphalie, de manière que la Prusse déjà pourvue du grand-duché de
Berg qui nous avait appartenu à la droite du Rhin, acquit du Rhin à
l'Elbe une continuité de territoire, interrompue seulement par de
petits princes allemands de sa dépendance. Par suite de cessions dont
elle venait de recevoir l'équivalent, elle abandonna au Hanovre outre
la principauté d'Hildesheim, l'Ostfrise à laquelle l'Angleterre tenait
à cause de la mer, et le Hanovre lui céda le duché de Lawenbourg,
situé à la droite de l'Elbe, non loin de Hambourg, duché dont la
Prusse songeait alors à faire un usage fort important pour elle, en
l'échangeant avec le Danemark contre la Poméranie suédoise.
[En marge: Pénible situation du roi de Danemark.]
[En marge: Injustice du traitement qu'on lui fait subir.]
L'infortuné roi de Danemark n'était pas beaucoup mieux traité que le
roi de Saxe. Fidèle à la France, parce que ses principes maritimes le
liaient à elle contre l'Angleterre, il avait agi avec une parfaite
loyauté, et après nos défaites forcé de nous quitter, il l'avait fait
sans aucune duplicité. Mais mal récompensé de sa conduite honorable à
une époque de violence, on lui avait enlevé la Norvége, pour procurer
à Bernadotte, outre un dédommagement de la Finlande, une popularité
qui compensât ce qui lui manquait sous le rapport de l'origine.
Toutefois en dépouillant le Danemark on lui avait promis la Poméranie
suédoise, comprenant la place de Stralsund avec l'île de Rugen, reste
insignifiant de l'ancienne puissance suédoise sur le continent
germanique, et on lui avait fait espérer un complément d'indemnité. Le
roi était venu à Vienne réclamer l'accomplissement de cette promesse,
et bien qu'il s'y conduisît avec beaucoup de discrétion et de dignité,
et qu'il apportât une grande modération dans la défense de droits
incontestables, bien qu'on reconnût qu'il avait pleinement raison, on
ne s'était guère occupé de lui, et on n'avait pas même admis ses
ministres au congrès. La célèbre devise _Væ victis_ n'avait jamais été
plus complétement justifiée, et dans les 32 millions de sujets enlevés
à l'Empire français, on n'avait pas su trouver de quoi rendre à ce
prince une parcelle de ce qui lui avait été ravi, pour le bien
général, disait-on, car on regardait comme le bien général de donner
la Norvége à Bernadotte. De plus, cette misérable indemnité de la
Poméranie suédoise promise au roi de Danemark, on n'était pas certain
de la lui procurer, car Bernadotte la refusait, sous prétexte que
l'engagement pris par la coalition de lui céder la Norvége n'avait pas
été rempli, les Norvégiens s'étant défendus.
[En marge: Le roi de Danemark est amené à échanger la Poméranie
suédoise contre le duché de Lawenbourg, et une indemnité pécuniaire.]