Lord Castlereagh vint dans les derniers jours de décembre en parler à

M. de Talleyrand, et lui présenta la formation de cette commission

comme une manière de sortir de l'embarras où l'on était jeté par ces

évaluations contradictoires, et aussi comme une manière de sauver la

question de la Saxe, en la faisant dégénérer en une question de

chiffres. M. de Talleyrand ne fit aucune objection contre l'idée de

cette commission d'évaluation, mais il répondit au plénipotentiaire

britannique que c'était rabaisser la question que de la traiter de la

sorte, qu'il vaudrait bien mieux parler de principes que de chiffres,

et reproduisant son thème favori, celui de la légitimité, il proposa à

lord Castlereagh de conclure entre l'Autriche, l'Angleterre, la

France, une convention courte mais précise, par laquelle ces trois

puissances s'engageraient à maintenir l'existence de la Saxe à titre

de principe, sauf à céder quelques portions de territoire à la Prusse.

Lord Castlereagh, comme un homme abordé trop brusquement, recula de

plusieurs pas.--Vous me proposez là, dit-il à M. de Talleyrand, une

alliance, et une alliance suppose la guerre, certaine ou probable. Or

la guerre nous ne la voulons pas, et nous ne nous y déciderons qu'à la

dernière extrémité. Mais s'il faut enfin y songer, nous aviserons

alors aux moyens de la soutenir, et aux alliances qui en seront la

conséquence.--

M. de Talleyrand repoussé n'insista pas. On convint de former une

commission d'évaluation, et il fut entendu que la France y entrerait.

[En marge: La Prusse refuse l'admission de la France dans la

commission d'évaluation, et lord Castlereagh n'ose pas insister.]

L'idée d'une commission d'évaluation fut acceptée de toutes les

parties intéressées, mais lorsqu'il fut question d'y admettre un

commissaire français, des objections s'élevèrent. C'était l'abandon

formel de la parole qu'on s'était donnée les uns aux autres de

disposer sans la France de tous les territoires dont elle avait été

dépouillée, promesse renouvelée à Paris lors du traité du 30 mai, et à

Vienne dans les premiers jours du congrès. Il est vrai que depuis on

avait été contraint de tout faire avec la France, car la prétention de

faire quelque chose en Europe, surtout de définitif, sans sa

participation, avait paru bientôt aussi ridicule qu'impraticable. Mais

sur les grandes questions de territoire, bien qu'on eût beaucoup

parlementé avec elle, on n'avait pas formellement dérogé à

l'engagement secret d'agir exclusivement entre _quatre_. Il aurait

fallu que M. de Metternich et lord Castlereagh avouassent ici que,

dans leur profonde inquiétude, ils avaient complétement initié la

France à l'affaire de la Saxe, et qu'ils ne pouvaient plus décemment

l'en exclure. Ils n'eurent pas le courage de cet aveu, et la Prusse

montrant une répugnance extrême à introduire dans le tribunal qui

allait juger ses prétentions en dernier ressort, un membre

publiquement engagé contre elle, ils n'insistèrent point, et il fut

décidé qu'il n'y aurait pas de commissaire français dans la commission

d'évaluation.

[En marge: M. de Talleyrand déclare que la légation française quittera

Vienne sous vingt-quatre heures, si elle ne fait point partie de la

commission d'évaluation.]

[En marge: Les quatre grandes puissances intimidées cèdent, et

admettent la France.]

Lord Castlereagh n'osa pas porter lui-même cette nouvelle à M. de

Talleyrand; il en chargea son frère lord Stewart, ministre

d'Angleterre à Berlin, qui se présenta à l'hôtel de l'ambassade avec

beaucoup d'excuses et d'explications embarrassées. M. de Talleyrand

qui, lorsqu'il s'agissait du rôle de la légation française à Vienne,

n'entendait pas raillerie, demanda sèchement au frère de lord

Castlereagh quels avaient été les opposants à l'admission de la France

dans la future commission, et lui dit avec une ironie amère, que

c'étaient sans doute les _alliés_ qui n'avaient pas voulu

d'elle.--Lord Stewart ayant assez ingénûment avoué cette influence des

_alliés_, M. de Talleyrand, hors de lui, répondit brusquement au frère

de lord Castlereagh: Puisque vous êtes encore les _alliés de

Chaumont_, restez entre vous. Aujourd'hui même l'ambassade française

quittera Vienne, et tout ce que vous ferez sera nul pour elle, et pour

les intérêts sacrifiés. L'Europe sera instruite de ce qui s'est passé,

la France connaîtra le rôle qu'on a voulu lui faire jouer, et

l'Angleterre saura quelle conduite faible, inconséquente, a tenue son

représentant. Elle saura qu'après avoir livré la Saxe et la Pologne,

il a repoussé le secours avec lequel il aurait pu les sauver.--Ces

paroles menaçantes pour lord Castlereagh, à qui elles préparaient une

situation fort difficile dans le Parlement britannique, émurent

singulièrement lord Stewart, et il courut avertir son frère de l'orage

qui se formait. Bien qu'on ne prît pas entièrement au sérieux les

menaces de M. de Talleyrand, cependant la crainte de ce qui pouvait en

résulter pour le repos de l'Europe, et plus encore pour le cabinet

britannique, lorsqu'il serait connu qu'on avait pu sauver la Saxe et

la Pologne, et qu'on ne l'avait pas voulu, uniquement pour persister

dans un système ridicule d'exclusion à l'égard de la France, cette

crainte stimula lord Castlereagh et lui donna un courage qu'il n'avait

pas eu d'abord envers les _alliés_. Il les assembla de nouveau, leur

fit sentir le danger de provoquer un éclat qui pourrait mettre

l'Europe en feu, déclara quant à lui qu'il ne se chargerait pas d'une

responsabilité pareille aux yeux de l'Angleterre, fut fortement appuyé

par M. de Metternich, et l'admission du commissaire français fut

décidée malgré les Prussiens. Un billet courtois de lord Castlereagh

en fit part le soir même à M. de Talleyrand.

[Date en marge: Janv. 1815.]

[En marge: Réunion le 31 décembre de la commission d'évaluation.]

[En marge: La Russie, comme plus désintéressée dans la question de la

Saxe, porte la parole pour les Prussiens.]

[En marge: Propositions russes.]

[En marge: La Saxe tout entière est demandée pour la Prusse.]

M. de Dalberg fut choisi pour représenter la France dans la commission

d'évaluation. Cette commission s'assembla le 31 décembre. Le

représentant russe fut chargé d'exposer les prétentions communes de la

Russie et de la Prusse, et il était en effet mieux placé pour le faire

avec convenance, parce que l'accord survenu avec l'Autriche

relativement aux frontières de la Gallicie, et l'abandon du duché de

Posen à la Prusse, semblaient avoir désintéressé la Russie dans la

question à résoudre. En conséquence il parla au nom des deux

puissances, et présenta les conclusions suivantes. La Prusse aurait

comme indemnité de ses pertes, outre le duché de Posen que la Russie

lui laissait pour aplanir les difficultés survenues, la Saxe tout

entière. Selon le commissaire russe on ne pouvait faire moins pour lui

rendre son état de 1805, et pour remplir l'engagement qu'on avait pris

avec elle de mieux constituer son territoire. Le roi de Saxe serait

transporté sur les bords du Rhin, et la Prusse lui abandonnerait un

territoire peuplé de 700 mille âmes, avec la jolie ville de Bonn pour

capitale. Il aurait de plus une voix à la diète. Ce prince placé au

milieu d'une population catholique, et sur la frontière de la France,

préviendrait tout contact entre la France et la Prusse. Quant à la

Pologne, elle recevrait du gouvernement russe une existence séparée,

une administration distincte, et des agrandissements ultérieurs pris

sur les anciennes provinces polonaises actuellement russes, au gré

toutefois de l'empereur de Russie qui se réservait d'organiser selon

ses vues le royaume dont il serait le chef. L'empereur porterait

désormais le titre de czar de Russie et de roi de Pologne. Les autres

puissances copartageantes de la Pologne qui conserveraient par la

présente paix des provinces polonaises, s'engageraient aussi à leur

donner des administrations provinciales, propres à leur assurer une

sorte d'indépendance civile, un régime conforme à leurs moeurs, et un

traitement favorable à leurs intérêts commerciaux et agricoles.

Ce projet appuyé des considérations les plus spécieuses, était un

suprême effort qu'Alexandre tentait en faveur de son allié le roi de

Prusse, afin de lui procurer la Saxe. Mais il était bien évident que

satisfait désormais en ce qui le concernait, il ne soutiendrait plus

son dire jusqu'à la dernière extrémité. On s'ajourna au 2 janvier pour

le développement et la discussion de ces diverses propositions.

[En marge: Lord Castlereagh reçoit le 1er janvier 1815 la nouvelle de

la conclusion de la paix avec l'Amérique, laquelle rend disponibles

toutes les forces anglaises.]

Le lendemain 1er janvier lord Castlereagh reçut une nouvelle d'une

grande importance, et qui changeait singulièrement sa situation.

L'Angleterre venait enfin de signer la paix avec les États-Unis, et

elle pouvait désormais reporter toutes ses forces sur le continent

européen. La guerre avec l'Amérique l'avait fort préoccupée, et elle y

avait employé tout ce que la protection du royaume des Pays-Bas lui

laissait de troupes disponibles. Dégagée de ce souci, elle était

maintenant en mesure de réunir au printemps de 1815 quatre-vingt mille

hommes en Hollande, et de fournir ainsi un large contingent à la

nouvelle coalition, si on était obligé d'en former une contre la

Prusse et la Russie.

[En marge: La commission d'évaluation se réunit de nouveau le 2

janvier.]

[En marge: À cette séance les Prussiens ont la parole.]

Le 2 janvier la commission d'évaluation s'assembla de nouveau pour

discuter les propositions qu'on lui avait présentées au nom de

l'empereur Alexandre. Ce furent les Prussiens qui, ayant laissé aux

Russes le soin d'exposer le plan commun, se chargèrent cette fois de

le défendre. La conjoncture était pour eux des plus graves. C'était

leur dernière tentative pour obtenir la Saxe, et battus devant ce

tribunal d'experts, ils n'avaient plus d'autre ressource que d'en

appeler à la force. Leurs commissaires joignaient à une grande

animation personnelle, toute l'animation des militaires de leur

nation, réunis en nombre considérable à Vienne, et ne cessant de dire

avec la plus incroyable jactance, qu'eux seuls avaient sauvé l'Europe,

que par conséquent ils ne devaient s'attendre à aucun refus; que la

Saxe était leur conquête, qu'ils avaient fait cette conquête à Leipzig

dans les terribles journées des 16,17, 18 octobre 1813, que la leur

disputer c'était leur disputer un bien qui était à eux, mais que

soutenus par leurs frères d'armes les Russes, ils ne se laisseraient

pas ravir le prix de leur sang; que d'ailleurs ils travailleraient

ainsi non pour la Prusse, mais pour l'Allemagne, car chaque

agrandissement de la Prusse était un pas vers l'unité germanique, qui

ne pouvait s'opérer que par la Prusse et sur sa tête. M. de Stein

notamment, aidé de beaucoup de patriotes allemands, répétait partout

ces discours, et ne manquait pas d'invoquer le souvenir de ce que lui

et ses pareils avaient souffert pour la cause de l'Allemagne.

[En marge: Arrogance de la légation prussienne excitée par les

militaires de sa nation.]

[En marge: Elle menace de recourir aux armes.]

[En marge: Lord Castlereagh exaspéré répond que l'Angleterre ne

recevra la loi de personne.]

[En marge: Il court chez M. de Talleyrand, qui saisissant l'occasion,

lui propose une alliance de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche,

pour réprimer l'arrogance des Prussiens.]

[En marge: Lord Castlereagh adopte l'idée, et se rend chez M. de

Metternich pour la mûrir.]

Sous l'influence de ces excitations, la légation prussienne se livra

dans le sein de la commission à toute l'ardeur de ses sentiments.

Voyant clairement l'opposition que rencontraient ses assertions

tranchantes, ses prétentions absolues, elle s'irrita loin de se

calmer, et s'emporta jusqu'à dire que ce qu'elle demandait elle le

poursuivrait au besoin par la voie des armes. À cette déclaration,

lord Castlereagh qui avait l'orgueil d'un Anglais, et qui était

surpris de se voir ainsi traité par des gens qu'il avait tant

favorisés, repoussa fièrement les menaces du prince de Hardenberg, et

dit aux Prussiens et aux Russes que l'Angleterre n'était faite pour

recevoir la loi de personne, qu'elle ne la subirait point, et qu'aux

armes elle opposerait les armes. Il sortit exaspéré, dans un état

d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, et alla soulager son émotion

là où il était assuré de trouver le plus d'écho à son ressentiment,

c'est-à-dire auprès de la légation française. Oubliant cette fois les

_alliés_ de Chaumont, il raconta à M. de Talleyrand tout ce qui

s'était passé, et déclara de nouveau que l'Angleterre ne souffrirait

pas de telles insolences. Son coeur déchargé d'un poids énorme, celui

de la guerre d'Amérique, avait retrouvé tout son ressort, et il se

montra prêt à braver les plus extrêmes conséquences plutôt que de

céder à l'arrogance des Prussiens et des Russes. Son adroit

interlocuteur s'associa à ses sentiments, les flatta avec habileté, et

lui rappela ce qu'il lui avait dit quelques jours auparavant, c'est

qu'avec trois ou quatre mots d'écrit entre l'Angleterre, la France et

l'Autriche, on ferait tomber ces bouffées d'orgueil prussien et

russe.--Mettez vos idées sur le papier, répondit lord Castlereagh, et

M. de Talleyrand, ne lui donnant pas la peine de répéter cette

invitation, prit la plume. À eux deux, retournant le sujet en divers

sens, ils rédigèrent un projet de convention par lequel l'Autriche, la

France, l'Angleterre, s'engageaient à fournir cent cinquante mille

hommes chacune, pour agir en commun, si la défense de l'équilibre

européen leur attirait des ennemis qu'on ne désignait point, mais qui

n'avaient pas besoin d'être désignés pour être universellement

reconnus. Lord Castlereagh partit avec ce projet, promettant de

revenir le lendemain, après avoir vu M. de Metternich et s'être

concerté avec lui.

M. de Talleyrand était au comble de ses voeux. Arrivé à Vienne avec la

crainte d'y être annulé, il voyait la légation française appelée à

jouer un rôle important par la dissolution de l'alliance de Chaumont,

et par la formation d'une alliance nouvelle destinée à soutenir le

principe de la légitimité. C'était assurément un excellent résultat

que de recouvrer pour la France un rôle important, et surtout de

dissoudre la coalition de Chaumont pour lui en substituer une

nouvelle, mais il fallait savoir quel serait le but de celle-ci, et si

le but n'était autre que de soutenir des intérêts ou équivoques, ou

même contraires, il y avait moins à s'applaudir, et mieux eût valu

attendre encore un peu ce rôle tant désiré, si au prix d'un peu de

patience on parvenait à le rendre plus sérieusement profitable à la

France.

[En marge: Lord Castlereagh après avoir soigneusement combiné le

projet d'alliance, de manière à lui donner un caractère purement

défensif, retourne chez M. de Talleyrand.]

[En marge: Le projet oblige les trois puissances à fournir 150 mille

hommes chacune, pour résister aux ambitions de certaines puissances

qu'on ne désigne pas.]

Lord Castlereagh ne perdit pas de temps, car il croyait déjà entendre

les cris du Parlement britannique lui reprochant d'avoir passé sous

les Fourches Caudines de la Prusse et de la Russie. Il vit M. de

Metternich, le trouva prêt comme lui à mettre de côté ses préjugés

d'ancien coalisé, et à s'appuyer sur la France pour contenir des

alliés ingrats et cruellement exigeants. Après s'être entendu avec lui

sur tous les points, il revint le lendemain même, 3 janvier, apporter

à M. de Talleyrand le projet de la veille savamment élaboré. Lord

Castlereagh et M. de Metternich avaient mis le plus grand soin à lui

donner un caractère pacifique, et surtout défensif. On ne devait, en

effet, attaquer personne. Mais si pour avoir de bonne foi, sans aucune

vue intéressée, soutenu un plan conforme à l'équilibre européen, l'une

des trois puissances contractantes encourait l'hostilité d'autres

puissances européennes, la France, l'Angleterre, l'Autriche,

s'engageaient à fournir 150 mille hommes chacune, pour la défense de

la partie attaquée. À ces stipulations développées en plusieurs

articles, lord Castlereagh en voulut ajouter une, qui, selon lui,

était indispensable, et ne pouvait être contestée par personne. Cette

stipulation était la suivante.

[En marge: Article important par lequel la France s'engage à se

renfermer dans le traité de Paris, même dans le cas de guerre.]

Comme on n'agissait pas en cette circonstance dans des idées

d'ambition, mais dans des idées de conservation, dans l'intérêt d'un

principe sacré, celui du maintien sur leurs trônes des princes

légitimes, il ne devait rien coûter de le dire, et on déclarait

d'avance que, dans le cas où, _à Dieu ne plaise, la guerre

s'ensuivrait_, on se tenait _pour lié par le traité de Paris, et

obligé de régler d'après ses principes et son texte l'état et les

frontières de chacun_.

[En marge: Grande faute de n'avoir pas mieux pris position entre les

deux partis qui divisaient l'Europe en ce moment, et de n'avoir pas su

faire payer les secours de la France en les laissant désirer.]

[En marge: Le traité d'alliance signé le 3 janvier.]

[En marge: M. de Talleyrand est si pressé de signer, qu'il ne stipule

même pas le rétablissement des Bourbons de Naples, tant désiré par

Louis XVIII.]

[En marge: Secret profondément gardé, excepté pour la Bavière, le

Hanovre, les Pays-Bas, la Sardaigne, appelés à adhérer au traité

d'alliance.]

[En marge: Le général Ricard mandé à Vienne pour concourir à la

conception d'un plan de campagne.]

Ici à son tour M. de Talleyrand était pris à un terrible piége. Si

dans l'origine il se fût moins vite et moins hautement prononcé pour

la Saxe, si, au lieu d'être aussi ardent à offrir ses secours, il eût

attendu qu'on les lui demandât, il aurait pu ne pas subir une telle

condition, et probablement on ne la lui aurait pas même proposée. On

aurait gardé le silence, en laissant à la guerre le soin de payer la

guerre, selon son résultat et selon les services de chacun. Mais

s'étant hâté de se prononcer en faveur de la Saxe, ayant gourmandé

tous les cabinets pour leur tiédeur, il ne lui était pas possible,

quand on le prenait au mot, de reculer, et après avoir toujours répété

que la France n'avait en vue que la cause des principes, d'avouer que,

dans certains cas, elle songerait aussi à ses intérêts! On lui eût

tourné le dos s'il avait osé le déclarer, et incontinent on serait

allé s'entendre avec la Prusse et la Russie, en leur concédant ce

qu'elles désiraient. À vrai dire, le mal n'eût pas été grand, car la

politique qu'elles soutenaient n'était pas la plus désavantageuse pour

nous: la maison de Saxe eût été sur le Rhin, et nous l'aurions eue

pour voisine au lieu d'avoir la Prusse. Mais à en venir à un tel

résultat, autant eût valu le poursuivre de moitié avec les Russes et

les Prussiens qui nous l'eussent payé de quelque manière, et qui ne

nous auraient pas demandé de faire la guerre pour eux, uniquement pour

avoir l'honneur de la faire avec eux. Mais après s'être si constamment

associé aux Anglais et aux Autrichiens, après les avoir tant pressés,

tant priés d'agir, il n'était plus temps de se montrer difficile et de

repousser la condition qu'ils exigeaient: et pourtant la condition

était dure! À la suite de vingt ans de guerres sanglantes, lorsque

nous étions à peine rentrés en possession de la paix, de la paix qui

était le titre le plus populaire des Bourbons, la compromettre si tôt,

nous exposer à verser encore des torrents de sang français, pour que

l'Allemagne eût moins d'inquiétude à l'égard de la Russie, l'Autriche

à l'égard de la Prusse, ce n'était pas en vérité la peine, et tandis

que les puissances pour lesquelles nous allions nous battre

conserveraient toutes nos dépouilles, et, grâce à nous, y ajouteraient

la sécurité, ne pas recouvrer la moindre de ces dépouilles, être

réduits à l'honneur de servir gratis ceux de nos vainqueurs qui

avaient le plus travaillé à nous ramener aux frontières de 1790, était

véritablement un sort assez triste! Mais, nous le répétons, il n'y

avait pas moyen de reculer, et après tout ce que nous avions dit et

fait, il fallait accepter la convention du 3 janvier avec l'article

qui, dans le cas d'une nouvelle guerre, nous obligeait à prendre pour

base d'une paix future le traité du 30 mai. M. de Talleyrand signa

sans une observation et eut raison de n'en faire aucune, car l'article

n'était acceptable qu'à la condition de n'y pas prendre garde. Il

fallait ou s'en indigner, et le rejeter à la face de ceux qui

l'offraient, ou le signer presque avec joie. C'est ce que fit M. de

Talleyrand. Il ne songea même pas à demander en retour qu'on lui

promît au moins la chute de Murat, qui intéressait bien plus Louis

XVIII que le salut du roi de Saxe; il craignit de retarder d'un moment

le résultat qu'il avait tant provoqué, et ce traité si désiré par la

légation française dont il relevait l'importance, si peu utile à la

dynastie dont il flattait tout au plus les préjugés, fut signé dans la

nuit du 3 au 4 janvier, et daté du 3. On s'engagea au secret le plus

absolu, pour ne pas donner aux Prussiens et aux Russes un motif

d'éclater, et peut-être d'en arriver à la guerre, pour ne pas donner

à tous les ennemis de la coalition la joie de la voir si

scandaleusement divisée. Pourtant on fit exception à ce secret en

faveur de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, dont

l'adhésion méritait d'être recherchée, et était du reste à peu près

assurée. Effectivement, le prince de Wrède pour la Bavière, le comte

de Munster pour le Hanovre, se hâtèrent d'adhérer. Les Pays-Bas, la

Sardaigne, adhérèrent quelques jours plus tard, sans que l'existence

de la convention fût le moins du monde divulguée. Un plan d'opérations

militaires dut être concerté entre l'Autriche, la Bavière, la France,

qui étaient les puissances les plus exposées à se mêler activement de

la guerre, et on exprima le désir d'avoir à Vienne un général français

capable, et animé de bons sentiments, pour concourir à la conception

de ce plan. M. de Talleyrand songea au général Ricard, disgracié sous

l'Empire à l'occasion de la royauté manquée du maréchal Soult en

Portugal, officier distingué, homme d'esprit, très-digne de figurer

dans un congrès qui réunissait la plus haute société de l'Europe. M.

de Talleyrand le fit demander à l'instant au roi Louis XVIII, en lui

communiquant le traité qu'il venait de conclure.

[En marge: Malgré le secret gardé, il apparaît une telle résolution

dans l'attitude des puissances alliées, que les Russes et les

Prussiens sont intimidés.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 42 / 48 段