M. de Talleyrand, et lui présenta la formation de cette commission
comme une manière de sortir de l'embarras où l'on était jeté par ces
évaluations contradictoires, et aussi comme une manière de sauver la
question de la Saxe, en la faisant dégénérer en une question de
chiffres. M. de Talleyrand ne fit aucune objection contre l'idée de
cette commission d'évaluation, mais il répondit au plénipotentiaire
britannique que c'était rabaisser la question que de la traiter de la
sorte, qu'il vaudrait bien mieux parler de principes que de chiffres,
et reproduisant son thème favori, celui de la légitimité, il proposa à
lord Castlereagh de conclure entre l'Autriche, l'Angleterre, la
France, une convention courte mais précise, par laquelle ces trois
puissances s'engageraient à maintenir l'existence de la Saxe à titre
de principe, sauf à céder quelques portions de territoire à la Prusse.
Lord Castlereagh, comme un homme abordé trop brusquement, recula de
plusieurs pas.--Vous me proposez là, dit-il à M. de Talleyrand, une
alliance, et une alliance suppose la guerre, certaine ou probable. Or
la guerre nous ne la voulons pas, et nous ne nous y déciderons qu'à la
dernière extrémité. Mais s'il faut enfin y songer, nous aviserons
alors aux moyens de la soutenir, et aux alliances qui en seront la
conséquence.--
M. de Talleyrand repoussé n'insista pas. On convint de former une
commission d'évaluation, et il fut entendu que la France y entrerait.
[En marge: La Prusse refuse l'admission de la France dans la
commission d'évaluation, et lord Castlereagh n'ose pas insister.]
L'idée d'une commission d'évaluation fut acceptée de toutes les
parties intéressées, mais lorsqu'il fut question d'y admettre un
commissaire français, des objections s'élevèrent. C'était l'abandon
formel de la parole qu'on s'était donnée les uns aux autres de
disposer sans la France de tous les territoires dont elle avait été
dépouillée, promesse renouvelée à Paris lors du traité du 30 mai, et à
Vienne dans les premiers jours du congrès. Il est vrai que depuis on
avait été contraint de tout faire avec la France, car la prétention de
faire quelque chose en Europe, surtout de définitif, sans sa
participation, avait paru bientôt aussi ridicule qu'impraticable. Mais
sur les grandes questions de territoire, bien qu'on eût beaucoup
parlementé avec elle, on n'avait pas formellement dérogé à
l'engagement secret d'agir exclusivement entre _quatre_. Il aurait
fallu que M. de Metternich et lord Castlereagh avouassent ici que,
dans leur profonde inquiétude, ils avaient complétement initié la
France à l'affaire de la Saxe, et qu'ils ne pouvaient plus décemment
l'en exclure. Ils n'eurent pas le courage de cet aveu, et la Prusse
montrant une répugnance extrême à introduire dans le tribunal qui
allait juger ses prétentions en dernier ressort, un membre
publiquement engagé contre elle, ils n'insistèrent point, et il fut
décidé qu'il n'y aurait pas de commissaire français dans la commission
d'évaluation.
[En marge: M. de Talleyrand déclare que la légation française quittera
Vienne sous vingt-quatre heures, si elle ne fait point partie de la
commission d'évaluation.]
[En marge: Les quatre grandes puissances intimidées cèdent, et
admettent la France.]
Lord Castlereagh n'osa pas porter lui-même cette nouvelle à M. de
Talleyrand; il en chargea son frère lord Stewart, ministre
d'Angleterre à Berlin, qui se présenta à l'hôtel de l'ambassade avec
beaucoup d'excuses et d'explications embarrassées. M. de Talleyrand
qui, lorsqu'il s'agissait du rôle de la légation française à Vienne,
n'entendait pas raillerie, demanda sèchement au frère de lord
Castlereagh quels avaient été les opposants à l'admission de la France
dans la future commission, et lui dit avec une ironie amère, que
c'étaient sans doute les _alliés_ qui n'avaient pas voulu
d'elle.--Lord Stewart ayant assez ingénûment avoué cette influence des
_alliés_, M. de Talleyrand, hors de lui, répondit brusquement au frère
de lord Castlereagh: Puisque vous êtes encore les _alliés de
Chaumont_, restez entre vous. Aujourd'hui même l'ambassade française
quittera Vienne, et tout ce que vous ferez sera nul pour elle, et pour
les intérêts sacrifiés. L'Europe sera instruite de ce qui s'est passé,
la France connaîtra le rôle qu'on a voulu lui faire jouer, et
l'Angleterre saura quelle conduite faible, inconséquente, a tenue son
représentant. Elle saura qu'après avoir livré la Saxe et la Pologne,
il a repoussé le secours avec lequel il aurait pu les sauver.--Ces
paroles menaçantes pour lord Castlereagh, à qui elles préparaient une
situation fort difficile dans le Parlement britannique, émurent
singulièrement lord Stewart, et il courut avertir son frère de l'orage
qui se formait. Bien qu'on ne prît pas entièrement au sérieux les
menaces de M. de Talleyrand, cependant la crainte de ce qui pouvait en
résulter pour le repos de l'Europe, et plus encore pour le cabinet
britannique, lorsqu'il serait connu qu'on avait pu sauver la Saxe et
la Pologne, et qu'on ne l'avait pas voulu, uniquement pour persister
dans un système ridicule d'exclusion à l'égard de la France, cette
crainte stimula lord Castlereagh et lui donna un courage qu'il n'avait
pas eu d'abord envers les _alliés_. Il les assembla de nouveau, leur
fit sentir le danger de provoquer un éclat qui pourrait mettre
l'Europe en feu, déclara quant à lui qu'il ne se chargerait pas d'une
responsabilité pareille aux yeux de l'Angleterre, fut fortement appuyé
par M. de Metternich, et l'admission du commissaire français fut
décidée malgré les Prussiens. Un billet courtois de lord Castlereagh
en fit part le soir même à M. de Talleyrand.
[Date en marge: Janv. 1815.]
[En marge: Réunion le 31 décembre de la commission d'évaluation.]
[En marge: La Russie, comme plus désintéressée dans la question de la
Saxe, porte la parole pour les Prussiens.]
[En marge: Propositions russes.]
[En marge: La Saxe tout entière est demandée pour la Prusse.]
M. de Dalberg fut choisi pour représenter la France dans la commission
d'évaluation. Cette commission s'assembla le 31 décembre. Le
représentant russe fut chargé d'exposer les prétentions communes de la
Russie et de la Prusse, et il était en effet mieux placé pour le faire
avec convenance, parce que l'accord survenu avec l'Autriche
relativement aux frontières de la Gallicie, et l'abandon du duché de
Posen à la Prusse, semblaient avoir désintéressé la Russie dans la
question à résoudre. En conséquence il parla au nom des deux
puissances, et présenta les conclusions suivantes. La Prusse aurait
comme indemnité de ses pertes, outre le duché de Posen que la Russie
lui laissait pour aplanir les difficultés survenues, la Saxe tout
entière. Selon le commissaire russe on ne pouvait faire moins pour lui
rendre son état de 1805, et pour remplir l'engagement qu'on avait pris
avec elle de mieux constituer son territoire. Le roi de Saxe serait
transporté sur les bords du Rhin, et la Prusse lui abandonnerait un
territoire peuplé de 700 mille âmes, avec la jolie ville de Bonn pour
capitale. Il aurait de plus une voix à la diète. Ce prince placé au
milieu d'une population catholique, et sur la frontière de la France,
préviendrait tout contact entre la France et la Prusse. Quant à la
Pologne, elle recevrait du gouvernement russe une existence séparée,
une administration distincte, et des agrandissements ultérieurs pris
sur les anciennes provinces polonaises actuellement russes, au gré
toutefois de l'empereur de Russie qui se réservait d'organiser selon
ses vues le royaume dont il serait le chef. L'empereur porterait
désormais le titre de czar de Russie et de roi de Pologne. Les autres
puissances copartageantes de la Pologne qui conserveraient par la
présente paix des provinces polonaises, s'engageraient aussi à leur
donner des administrations provinciales, propres à leur assurer une
sorte d'indépendance civile, un régime conforme à leurs moeurs, et un
traitement favorable à leurs intérêts commerciaux et agricoles.
Ce projet appuyé des considérations les plus spécieuses, était un
suprême effort qu'Alexandre tentait en faveur de son allié le roi de
Prusse, afin de lui procurer la Saxe. Mais il était bien évident que
satisfait désormais en ce qui le concernait, il ne soutiendrait plus
son dire jusqu'à la dernière extrémité. On s'ajourna au 2 janvier pour
le développement et la discussion de ces diverses propositions.
[En marge: Lord Castlereagh reçoit le 1er janvier 1815 la nouvelle de
la conclusion de la paix avec l'Amérique, laquelle rend disponibles
toutes les forces anglaises.]
Le lendemain 1er janvier lord Castlereagh reçut une nouvelle d'une
grande importance, et qui changeait singulièrement sa situation.
L'Angleterre venait enfin de signer la paix avec les États-Unis, et
elle pouvait désormais reporter toutes ses forces sur le continent
européen. La guerre avec l'Amérique l'avait fort préoccupée, et elle y
avait employé tout ce que la protection du royaume des Pays-Bas lui
laissait de troupes disponibles. Dégagée de ce souci, elle était
maintenant en mesure de réunir au printemps de 1815 quatre-vingt mille
hommes en Hollande, et de fournir ainsi un large contingent à la
nouvelle coalition, si on était obligé d'en former une contre la
Prusse et la Russie.
[En marge: La commission d'évaluation se réunit de nouveau le 2
janvier.]
[En marge: À cette séance les Prussiens ont la parole.]
Le 2 janvier la commission d'évaluation s'assembla de nouveau pour
discuter les propositions qu'on lui avait présentées au nom de
l'empereur Alexandre. Ce furent les Prussiens qui, ayant laissé aux
Russes le soin d'exposer le plan commun, se chargèrent cette fois de
le défendre. La conjoncture était pour eux des plus graves. C'était
leur dernière tentative pour obtenir la Saxe, et battus devant ce
tribunal d'experts, ils n'avaient plus d'autre ressource que d'en
appeler à la force. Leurs commissaires joignaient à une grande
animation personnelle, toute l'animation des militaires de leur
nation, réunis en nombre considérable à Vienne, et ne cessant de dire
avec la plus incroyable jactance, qu'eux seuls avaient sauvé l'Europe,
que par conséquent ils ne devaient s'attendre à aucun refus; que la
Saxe était leur conquête, qu'ils avaient fait cette conquête à Leipzig
dans les terribles journées des 16,17, 18 octobre 1813, que la leur
disputer c'était leur disputer un bien qui était à eux, mais que
soutenus par leurs frères d'armes les Russes, ils ne se laisseraient
pas ravir le prix de leur sang; que d'ailleurs ils travailleraient
ainsi non pour la Prusse, mais pour l'Allemagne, car chaque
agrandissement de la Prusse était un pas vers l'unité germanique, qui
ne pouvait s'opérer que par la Prusse et sur sa tête. M. de Stein
notamment, aidé de beaucoup de patriotes allemands, répétait partout
ces discours, et ne manquait pas d'invoquer le souvenir de ce que lui
et ses pareils avaient souffert pour la cause de l'Allemagne.
[En marge: Arrogance de la légation prussienne excitée par les
militaires de sa nation.]
[En marge: Elle menace de recourir aux armes.]
[En marge: Lord Castlereagh exaspéré répond que l'Angleterre ne
recevra la loi de personne.]
[En marge: Il court chez M. de Talleyrand, qui saisissant l'occasion,
lui propose une alliance de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche,
pour réprimer l'arrogance des Prussiens.]
[En marge: Lord Castlereagh adopte l'idée, et se rend chez M. de
Metternich pour la mûrir.]
Sous l'influence de ces excitations, la légation prussienne se livra
dans le sein de la commission à toute l'ardeur de ses sentiments.
Voyant clairement l'opposition que rencontraient ses assertions
tranchantes, ses prétentions absolues, elle s'irrita loin de se
calmer, et s'emporta jusqu'à dire que ce qu'elle demandait elle le
poursuivrait au besoin par la voie des armes. À cette déclaration,
lord Castlereagh qui avait l'orgueil d'un Anglais, et qui était
surpris de se voir ainsi traité par des gens qu'il avait tant
favorisés, repoussa fièrement les menaces du prince de Hardenberg, et
dit aux Prussiens et aux Russes que l'Angleterre n'était faite pour
recevoir la loi de personne, qu'elle ne la subirait point, et qu'aux
armes elle opposerait les armes. Il sortit exaspéré, dans un état
d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, et alla soulager son émotion
là où il était assuré de trouver le plus d'écho à son ressentiment,
c'est-à-dire auprès de la légation française. Oubliant cette fois les
_alliés_ de Chaumont, il raconta à M. de Talleyrand tout ce qui
s'était passé, et déclara de nouveau que l'Angleterre ne souffrirait
pas de telles insolences. Son coeur déchargé d'un poids énorme, celui
de la guerre d'Amérique, avait retrouvé tout son ressort, et il se
montra prêt à braver les plus extrêmes conséquences plutôt que de
céder à l'arrogance des Prussiens et des Russes. Son adroit
interlocuteur s'associa à ses sentiments, les flatta avec habileté, et
lui rappela ce qu'il lui avait dit quelques jours auparavant, c'est
qu'avec trois ou quatre mots d'écrit entre l'Angleterre, la France et
l'Autriche, on ferait tomber ces bouffées d'orgueil prussien et
russe.--Mettez vos idées sur le papier, répondit lord Castlereagh, et
M. de Talleyrand, ne lui donnant pas la peine de répéter cette
invitation, prit la plume. À eux deux, retournant le sujet en divers
sens, ils rédigèrent un projet de convention par lequel l'Autriche, la
France, l'Angleterre, s'engageaient à fournir cent cinquante mille
hommes chacune, pour agir en commun, si la défense de l'équilibre
européen leur attirait des ennemis qu'on ne désignait point, mais qui
n'avaient pas besoin d'être désignés pour être universellement
reconnus. Lord Castlereagh partit avec ce projet, promettant de
revenir le lendemain, après avoir vu M. de Metternich et s'être
concerté avec lui.
M. de Talleyrand était au comble de ses voeux. Arrivé à Vienne avec la
crainte d'y être annulé, il voyait la légation française appelée à
jouer un rôle important par la dissolution de l'alliance de Chaumont,
et par la formation d'une alliance nouvelle destinée à soutenir le
principe de la légitimité. C'était assurément un excellent résultat
que de recouvrer pour la France un rôle important, et surtout de
dissoudre la coalition de Chaumont pour lui en substituer une
nouvelle, mais il fallait savoir quel serait le but de celle-ci, et si
le but n'était autre que de soutenir des intérêts ou équivoques, ou
même contraires, il y avait moins à s'applaudir, et mieux eût valu
attendre encore un peu ce rôle tant désiré, si au prix d'un peu de
patience on parvenait à le rendre plus sérieusement profitable à la
France.
[En marge: Lord Castlereagh après avoir soigneusement combiné le
projet d'alliance, de manière à lui donner un caractère purement
défensif, retourne chez M. de Talleyrand.]
[En marge: Le projet oblige les trois puissances à fournir 150 mille
hommes chacune, pour résister aux ambitions de certaines puissances
qu'on ne désigne pas.]
Lord Castlereagh ne perdit pas de temps, car il croyait déjà entendre
les cris du Parlement britannique lui reprochant d'avoir passé sous
les Fourches Caudines de la Prusse et de la Russie. Il vit M. de
Metternich, le trouva prêt comme lui à mettre de côté ses préjugés
d'ancien coalisé, et à s'appuyer sur la France pour contenir des
alliés ingrats et cruellement exigeants. Après s'être entendu avec lui
sur tous les points, il revint le lendemain même, 3 janvier, apporter
à M. de Talleyrand le projet de la veille savamment élaboré. Lord
Castlereagh et M. de Metternich avaient mis le plus grand soin à lui
donner un caractère pacifique, et surtout défensif. On ne devait, en
effet, attaquer personne. Mais si pour avoir de bonne foi, sans aucune
vue intéressée, soutenu un plan conforme à l'équilibre européen, l'une
des trois puissances contractantes encourait l'hostilité d'autres
puissances européennes, la France, l'Angleterre, l'Autriche,
s'engageaient à fournir 150 mille hommes chacune, pour la défense de
la partie attaquée. À ces stipulations développées en plusieurs
articles, lord Castlereagh en voulut ajouter une, qui, selon lui,
était indispensable, et ne pouvait être contestée par personne. Cette
stipulation était la suivante.
[En marge: Article important par lequel la France s'engage à se
renfermer dans le traité de Paris, même dans le cas de guerre.]
Comme on n'agissait pas en cette circonstance dans des idées
d'ambition, mais dans des idées de conservation, dans l'intérêt d'un
principe sacré, celui du maintien sur leurs trônes des princes
légitimes, il ne devait rien coûter de le dire, et on déclarait
d'avance que, dans le cas où, _à Dieu ne plaise, la guerre
s'ensuivrait_, on se tenait _pour lié par le traité de Paris, et
obligé de régler d'après ses principes et son texte l'état et les
frontières de chacun_.
[En marge: Grande faute de n'avoir pas mieux pris position entre les
deux partis qui divisaient l'Europe en ce moment, et de n'avoir pas su
faire payer les secours de la France en les laissant désirer.]
[En marge: Le traité d'alliance signé le 3 janvier.]
[En marge: M. de Talleyrand est si pressé de signer, qu'il ne stipule
même pas le rétablissement des Bourbons de Naples, tant désiré par
Louis XVIII.]
[En marge: Secret profondément gardé, excepté pour la Bavière, le
Hanovre, les Pays-Bas, la Sardaigne, appelés à adhérer au traité
d'alliance.]
[En marge: Le général Ricard mandé à Vienne pour concourir à la
conception d'un plan de campagne.]
Ici à son tour M. de Talleyrand était pris à un terrible piége. Si
dans l'origine il se fût moins vite et moins hautement prononcé pour
la Saxe, si, au lieu d'être aussi ardent à offrir ses secours, il eût
attendu qu'on les lui demandât, il aurait pu ne pas subir une telle
condition, et probablement on ne la lui aurait pas même proposée. On
aurait gardé le silence, en laissant à la guerre le soin de payer la
guerre, selon son résultat et selon les services de chacun. Mais
s'étant hâté de se prononcer en faveur de la Saxe, ayant gourmandé
tous les cabinets pour leur tiédeur, il ne lui était pas possible,
quand on le prenait au mot, de reculer, et après avoir toujours répété
que la France n'avait en vue que la cause des principes, d'avouer que,
dans certains cas, elle songerait aussi à ses intérêts! On lui eût
tourné le dos s'il avait osé le déclarer, et incontinent on serait
allé s'entendre avec la Prusse et la Russie, en leur concédant ce
qu'elles désiraient. À vrai dire, le mal n'eût pas été grand, car la
politique qu'elles soutenaient n'était pas la plus désavantageuse pour
nous: la maison de Saxe eût été sur le Rhin, et nous l'aurions eue
pour voisine au lieu d'avoir la Prusse. Mais à en venir à un tel
résultat, autant eût valu le poursuivre de moitié avec les Russes et
les Prussiens qui nous l'eussent payé de quelque manière, et qui ne
nous auraient pas demandé de faire la guerre pour eux, uniquement pour
avoir l'honneur de la faire avec eux. Mais après s'être si constamment
associé aux Anglais et aux Autrichiens, après les avoir tant pressés,
tant priés d'agir, il n'était plus temps de se montrer difficile et de
repousser la condition qu'ils exigeaient: et pourtant la condition
était dure! À la suite de vingt ans de guerres sanglantes, lorsque
nous étions à peine rentrés en possession de la paix, de la paix qui
était le titre le plus populaire des Bourbons, la compromettre si tôt,
nous exposer à verser encore des torrents de sang français, pour que
l'Allemagne eût moins d'inquiétude à l'égard de la Russie, l'Autriche
à l'égard de la Prusse, ce n'était pas en vérité la peine, et tandis
que les puissances pour lesquelles nous allions nous battre
conserveraient toutes nos dépouilles, et, grâce à nous, y ajouteraient
la sécurité, ne pas recouvrer la moindre de ces dépouilles, être
réduits à l'honneur de servir gratis ceux de nos vainqueurs qui
avaient le plus travaillé à nous ramener aux frontières de 1790, était
véritablement un sort assez triste! Mais, nous le répétons, il n'y
avait pas moyen de reculer, et après tout ce que nous avions dit et
fait, il fallait accepter la convention du 3 janvier avec l'article
qui, dans le cas d'une nouvelle guerre, nous obligeait à prendre pour
base d'une paix future le traité du 30 mai. M. de Talleyrand signa
sans une observation et eut raison de n'en faire aucune, car l'article
n'était acceptable qu'à la condition de n'y pas prendre garde. Il
fallait ou s'en indigner, et le rejeter à la face de ceux qui
l'offraient, ou le signer presque avec joie. C'est ce que fit M. de
Talleyrand. Il ne songea même pas à demander en retour qu'on lui
promît au moins la chute de Murat, qui intéressait bien plus Louis
XVIII que le salut du roi de Saxe; il craignit de retarder d'un moment
le résultat qu'il avait tant provoqué, et ce traité si désiré par la
légation française dont il relevait l'importance, si peu utile à la
dynastie dont il flattait tout au plus les préjugés, fut signé dans la
nuit du 3 au 4 janvier, et daté du 3. On s'engagea au secret le plus
absolu, pour ne pas donner aux Prussiens et aux Russes un motif
d'éclater, et peut-être d'en arriver à la guerre, pour ne pas donner
à tous les ennemis de la coalition la joie de la voir si
scandaleusement divisée. Pourtant on fit exception à ce secret en
faveur de la Bavière, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, dont
l'adhésion méritait d'être recherchée, et était du reste à peu près
assurée. Effectivement, le prince de Wrède pour la Bavière, le comte
de Munster pour le Hanovre, se hâtèrent d'adhérer. Les Pays-Bas, la
Sardaigne, adhérèrent quelques jours plus tard, sans que l'existence
de la convention fût le moins du monde divulguée. Un plan d'opérations
militaires dut être concerté entre l'Autriche, la Bavière, la France,
qui étaient les puissances les plus exposées à se mêler activement de
la guerre, et on exprima le désir d'avoir à Vienne un général français
capable, et animé de bons sentiments, pour concourir à la conception
de ce plan. M. de Talleyrand songea au général Ricard, disgracié sous
l'Empire à l'occasion de la royauté manquée du maréchal Soult en
Portugal, officier distingué, homme d'esprit, très-digne de figurer
dans un congrès qui réunissait la plus haute société de l'Europe. M.
de Talleyrand le fit demander à l'instant au roi Louis XVIII, en lui
communiquant le traité qu'il venait de conclure.
[En marge: Malgré le secret gardé, il apparaît une telle résolution
dans l'attitude des puissances alliées, que les Russes et les
Prussiens sont intimidés.]