de Talleyrand le prince Czartoryski, toujours très-occupé du sort de
la Pologne, et s'efforçant, dans l'intérêt de celle-ci, de rapprocher
la Russie et la France. Le motif de la visite était une phrase de la
dépêche de M. de Metternich, dans laquelle était alléguée l'opinion
des puissances européennes, et notamment celle de la France contre le
projet de sacrifier la Saxe. Il était chargé de scruter le véritable
sens de cette phrase, qui semblait indiquer un accord formel de
l'Autriche avec la France. M. de Talleyrand, devinant ce qu'on voulait
savoir de lui, persista dans sa tactique de faire croire plus qu'il
n'y avait, et d'intimider Alexandre par l'idée d'une coalition déjà
formée entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, mais de manière
cependant que la France ne fût pas la plus brouillée des trois
puissances avec la Russie. Il témoigna un penchant prononcé pour
celle-ci, un extrême désir d'être en tout d'accord avec elle, mais en
même temps il laissa voir que relativement à la Saxe la France
marcherait avec tous ceux qui la défendraient, fût-ce par l'épée. Il
se vanta même, car après cet entretien le prince Czartoryski dut
croire que M. de Talleyrand était admis dans les confidences de
l'Angleterre et de l'Autriche, beaucoup plus qu'il ne l'était
réellement. Mais l'effet désirable était produit, et vu la politique
adoptée c'était l'essentiel.
[En marge: Il surgit des obstacles de tout genre contre les projets de
la Russie et de la Prusse.]
Dans ce moment tous les genres d'opposition surgissaient contre les
projets d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume. Les princes allemands,
ceux du Nord comme ceux du Midi, presque tous réunis à Vienne,
voulaient faire une déclaration commune, ayant pour but de protester
contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Un seul prince se détachait
de cette sorte d'unanimité, c'était le fils du roi de Wurtemberg,
celui qui avait servi avec les Français en Russie, qui, soit avec
nous, soit contre nous, avait fait la guerre d'une manière brillante,
et qui, sensible aux attraits de la grande-duchesse Catherine qu'il
devait épouser, était dévoué à la politique russe. Ce prince,
habituellement peu d'accord avec son père, usa de son influence pour
empêcher la déclaration projetée. Il menaça les petits princes du
courroux de la Prusse s'ils donnaient leur signature, et réussit à les
arrêter. Néanmoins le résultat fut le même, et le comité chargé des
affaires germaniques déclara qu'il suspendait ses travaux jusqu'à ce
que le sort de la Saxe fût assuré, ce qui signifiait que ses
résolutions dépendraient complétement de celles qu'on aurait prises à
l'égard de ce royaume, auquel tous les États allemands s'intéressaient
presque autant qu'à eux-mêmes.
[En marge: En présence des résistances qu'il rencontre, Alexandre se
résigne à faire quelques concessions.]
Devant ces oppositions, les unes morales, les autres matérielles, il
fallait se résigner à des concessions. Alexandre consentit enfin,
quoique avec peine, à en faire quelques-unes. Dans sa première
exaltation, il avait songé à exiger tout l'ancien territoire polonais.
Il y avait déjà renoncé en présence des résistances qui s'élevaient de
toutes parts. Mais il était décidé à exiger, et à obtenir à tout prix,
ce qui constituait essentiellement la Pologne, c'est-à-dire le bassin
de la Vistule de Sandomir à Thorn. (Voir la carte nº 54.) Il devait
avoir ainsi Varsovie, entourée dans tous les sens d'un territoire
suffisant; or en possédant Varsovie, il pouvait se vanter d'avoir
refait une Pologne, et il avait à peu près gagné cette espèce de
gageure qu'il soutenait contre l'Europe entière, autant par
amour-propre que par ambition et esprit chevaleresque. Il était donc
prêt à quelques concessions, le fond de sa prétention étant sauvé.
[En marge: Il se décide à abandonner le duché de Posen, ce qui le
laisse un peu plus loin de l'Europe centrale, et dispense la Prusse
d'exiger d'aussi considérables indemnités en Allemagne.]
La principale concession à faire était du côté de la Prusse, dans le
grand-duché de Posen. Si de ce côté Alexandre avait pris tout l'ancien
territoire polonais, il serait venu toucher l'Oder, car ce territoire
s'étendait presque jusqu'au confluent de la Wartha avec l'Oder, et
finissait non loin de Custrin, de Francfort-sur-l'Oder et de Glogau.
(Voir les cartes n{os} 36 et 37.) Il ne laissait par conséquent sur la
rive droite de l'Oder qu'une bande assez étroite de territoire pour
composer la Silésie. Alexandre aurait ainsi pénétré au fond de l'angle
que la Vieille-Prusse et la Poméranie forment avec la Silésie, et se
serait avancé en pointe jusqu'au coeur de la monarchie prussienne, ce
qui alarmait fort les Allemands, et même les Prussiens, car, parmi ces
derniers, ceux qui cédaient moins à l'amour-propre qu'aux saines
considérations géographiques, trouvaient que leur pays avait plus
besoin d'être renforcé de Thorn à Breslau, qu'étendu de Wittenberg à
Dresde. En laissant aux Prussiens le duché actuel de Posen,
c'est-à-dire la plus grande partie du bassin de la Wartha, on leur
cédait un beau territoire, mieux peuplé que les portions plus
rapprochées de Varsovie, et il n'était pas impossible de tracer une
assez bonne frontière entre la Pologne et la Prusse. En suivant
effectivement la Prosna jusqu'à son embouchure dans la Wartha, un peu
au-dessous de Konin, et en tirant à partir de ce point une ligne
jusqu'aux environs de Thorn, on avait d'abord la Prosna pour limite,
puis de Konin à Inowraclaw et Thorn une suite de lacs qui donnent
origine à la Netze, et forment une succession d'obstacles ayant comme
frontière une valeur véritable. Cette pointe redoutable, dirigée
contre le flanc de la Prusse, était coupée sans que la frontière
polonaise en devînt difforme, car Varsovie avait encore autour d'elle
un territoire suffisamment vaste. Sur deux millions et demi de
Polonais que la Prusse aurait eu à réclamer pour sa part du
grand-duché de Varsovie si on avait restitué ce grand-duché à ses
anciens copartageants, elle en recevait près d'un million, et c'était
autant de moins à prendre au centre de l'Allemagne. Dès lors, si en
Allemagne comme en Pologne on arrivait à une transaction, on pouvait
en ne détachant qu'une partie de la Saxe, rendre à la Prusse son état
de 1805, qui était la base sur laquelle on lui avait promis de la
rétablir.
[En marge: Les concessions sont moins faciles à l'égard de
l'Autriche.]
[En marge: La Russie ne peut songer à lui demander la Gallicie, mais
elle voudrait l'abandon du territoire polonais jusqu'à la Pilica et au
Bug, qui constitue le bassin central de la Vistule.]
[En marge: Elle offre en retour l'abandon du district de Tarnopol,
formant la Gallicie orientale.]
À l'égard de l'Autriche il y avait plus à demander qu'à concéder, ce
qui ne rendait pas les accommodements faciles. Mais ici les
prétentions de la Russie étaient véritablement fondées, en admettant
bien entendu le principe de la reconstitution d'une Pologne à titre de
couronne séparée. L'Autriche avait toujours possédé la Gallicie, fruit
du premier partage, et Napoléon n'avait jamais songé à la lui enlever,
excepté pourtant en 1812, lorsqu'il s'était flatté un instant
d'accabler la Russie et de pouvoir créer une Pologne française. Son
entreprise ayant échoué, la Gallicie était restée à l'Autriche, et la
tête polonaise la plus exaltée, même celle d'Alexandre, n'aurait pas
songé à la redemander au cabinet de Vienne. Mais il y avait les
provinces à la gauche et à la droite de la Vistule, jusqu'à la Pilica
d'un côté, jusqu'au Bug de l'autre, que l'Autriche avait acquises lors
du dernier partage, et que Napoléon lui avait reprises pour constituer
le grand-duché de Varsovie. Si on les eût rendues à l'Autriche, elle
aurait possédé le bassin de la Vistule jusqu'aux portes de Varsovie.
Dans ce cas il n'était plus possible de dire qu'on avait refait une
Pologne. L'Autriche le sentait, et d'ailleurs c'était bien le cas de
lui rappeler que si les traités de Kalisch, de Reichenbach, de
Toeplitz, conclus dans l'hypothèse de succès restreints, exigeaient la
restitution des portions du grand-duché à leurs anciens possesseurs,
les succès inespérés de la coalition lui avaient tant profité en
Tyrol, en Italie, en Bavière, qu'elle pouvait bien admettre qu'ils
profitassent également à la Russie. Or celle-ci n'avait de profits à
cueillir que sur la Vistule. Aussi ne craignait-on pas de sérieuses
objections de la part de l'Autriche. On avait au surplus à lui offrir
des concessions d'un certain prix, en lui laissant les mines de sel de
Wieliczka, en érigeant Cracovie en ville neutre (ainsi qu'Alexandre
songeait à le faire pour Thorn), enfin en restituant à la Gallicie le
beau district de Tarnopol, que Napoléon en avait détaché en 1809, pour
punir l'Autriche de la guerre qu'elle nous avait déclarée à cette
époque.
[En marge: En faisant ces concessions, Alexandre décide les Prussiens
à présenter une note modérée en réponse à la note autrichienne.]
La Russie prit donc le parti de céder définitivement l'important duché
de Posen à la Prusse, ce qui obligeait celle-ci à être moins
exigeante en Allemagne, et tâcha de s'entendre amiablement avec
l'Autriche relativement à sa frontière en Pologne. Elle donna le
conseil à M. de Hardenberg d'adresser une réponse très-modérée à
l'Autriche, et fit de son mieux pour arriver à ses fins principales
sans une rupture, funeste peut-être pour la Prusse et pour elle, mais
certainement scandaleuse pour tous.
[En marge: Note prussienne du 20 décembre.]
[En marge: Argumentation de la Prusse à l'égard de la Saxe.]
[En marge: Offre de transférer la maison de Saxe sur la gauche du
Rhin.]
Tandis qu'Alexandre, en conséquence de ces résolutions plus
conciliantes, essayait de se mettre d'accord avec l'Autriche
relativement à la frontière qui devait les séparer, M. de Hardenberg
d'après ses conseils répondit le 20 décembre à la note autrichienne du
10 décembre par une note extrêmement douce de langage, et habilement
raisonnée du point de vue de l'ambition prussienne. Dans cette pièce
le ministre prussien s'étonnait qu'après le consentement formel de
l'Angleterre et le consentement conditionnel de l'Autriche à
l'incorporation de la Saxe à la Prusse, on revînt sur une chose en
quelque sorte convenue. L'excuse tirée de l'inexécution des conditions
posées par l'Autriche n'était pas valable, disait-il, car la Prusse
admettait tout ce qu'avait demandé l'Autriche par rapport aux limites
entre les États allemands du Nord et ceux du Midi, par rapport à la
destination de Mayence, et à tout ce qui intéressait en général
l'équilibre germanique. Relativement à la question polonaise, la
Prusse s'était entremise, et elle continuerait de s'entremettre pour
que les choses fussent autant que possible réglées au gré du cabinet
de Vienne. Quant au principe de souveraineté qu'on faisait valoir en
faveur du roi de Saxe, on n'était pas, suivant M. de Hardenberg, plus
fondé. La Saxe avait été conquise en neuf batailles rangées, mais
surtout à celle de Leipzig, où la Prusse n'hésitait pas à dire qu'elle
avait supporté presque tout le poids des grandes journées des 16, 17,
18 octobre, et dès lors le droit de conquête, reconnu par tous les
publicistes, pouvait être justement invoqué. L'application de ce droit
au roi de Saxe, incontestablement fondée en principe, ne l'était pas
moins en équité. Frédéric-Auguste, engagé envers l'Europe par
l'entremise du cabinet de Vienne, recueilli par l'empereur François à
Prague, avait volontairement quitté cette retraite où il était en
sûreté, pour abandonner la cause qu'il avait promis de servir, pour
embrasser la cause de l'oppresseur commun, auquel il avait livré
Torgau, l'armée saxonne et l'Elbe supérieur. On pouvait donc le punir
en tout repos de conscience, et la punition serait même d'un très-bon
exemple. On ne le punirait d'ailleurs que modérément, car il ne
s'agissait pas de le détrôner, mais seulement de le transférer d'un
pays dans un autre. On avait de quoi lui composer sur la gauche du
Rhin un État peuplé de catholiques, ce qui ferait cesser en Saxe une
discordance fâcheuse, entre la dynastie qui était catholique et le
peuple qui était protestant. La Prusse fournirait elle-même la matière
de ce nouvel État, en cédant une partie de ce qui lui était destiné
sur la gauche du Rhin, ou même la totalité, car elle tenait peu à des
provinces qui la mettaient en contact immédiat avec la France, et elle
ne les avait acceptées que _pour le bien général_, et pour se
conformer surtout aux vues de la Grande-Bretagne. Au moyen de cet
abandon, il serait facile de ménager au roi de Saxe une situation
égale ou supérieure à celle des princes de Bade, de Nassau, de Hesse.
On lui accorderait en outre une voix à la Diète, et on conserverait
ainsi autant que possible l'équilibre germanique. Un tel déplacement
de souveraineté n'était pas rare dans l'histoire, Charles-Quint en
avait donné l'exemple dans la maison de Saxe elle-même, en
transportant la branche actuellement régnante d'un simple duché sur le
trône de Saxe. On l'avait donné dans le dernier siècle, pour
l'Autriche et la France, en transférant en Toscane la maison de
Lorraine. Cette translation vaudrait bien mieux qu'un morcellement de
la Saxe, comme on serait forcé de l'opérer, si on accédait à l'idée de
n'infliger au roi Frédéric-Auguste qu'une diminution de territoire.
D'abord on désolerait les Saxons, auxquels on avait promis de ne pas
les séparer les uns des autres, et on ferait de plus un mauvais
arrangement, car la Saxe, réduite du tiers ou de la moitié, ne
suffirait plus à l'entretien de son état royal, et surtout de sa belle
capitale, centre des arts en Allemagne. On y laisserait un foyer de
mécontents, hostiles au nouvel ordre de choses, et rêvant toujours la
reconstitution d'une Pologne révolutionnaire sur la tête d'un prince
saxon. C'était donc de tout point la plus vicieuse des dispositions
que de morceler la Saxe, au lieu de la concéder à la Prusse dans sa
totalité, en transférant le roi Frédéric-Auguste sur la gauche du
Rhin. Quant aux ombrages que pouvait inspirer à l'Autriche le
voisinage de la Prusse, ils n'étaient vraiment pas justifiés, car
dans son état actuel la Saxe était incapable de former entre les deux
grandes puissances germaniques une barrière de quelque solidité. Le
grand Frédéric l'avait bien prouvé, car dans les diverses guerres de
son règne il n'avait eu qu'un pas à faire pour être à Dresde, et pour
s'établir à Koenigstein, comme Napoléon lui-même venait de le prouver
encore tout récemment, et c'était toujours ainsi qu'agirait le
gouvernement prussien, si le malheur voulait que la Prusse et
l'Autriche en vinssent aux mains. Du reste pour diminuer sur ce point
les inquiétudes de l'Autriche, on se rendrait entièrement à l'un des
désirs exprimés par elle, et on renoncerait à fortifier la ville de
Dresde. Enfin M. de Hardenberg rappelait les devoirs de l'Europe
envers la Prusse, qui avait tant contribué au salut commun, à laquelle
on avait tant promis de la reconstituer, en lui assurant tout à la
fois la même population qu'en 1805, et une meilleure configuration
géographique. Ce dernier point avait été formellement stipulé, car
tout le monde avait reconnu la défectuosité de sa configuration, et en
l'obligeant à s'étendre de Koenigsberg à Aix-la-Chapelle pour un
intérêt qui n'était pas le sien, on aurait encore plus mal composé son
territoire, si en même temps on ne la renforçait pas considérablement
au centre en lui permettant de s'étendre jusqu'à Dresde. On aurait
donc manqué envers elle à la gratitude, aux engagements pris, et à
l'équilibre européen, si intéressé à ce que la Prusse fût bien
constituée. Il fallait même l'avouer, l'ambition dont on l'accusait
n'avait eu qu'une cause, c'était le désir de réparer les défectuosités
de sa configuration géographique, et en lui accordant ce qu'elle
demandait aujourd'hui on la calmerait pour longtemps, et probablement
pour toujours.
Il y avait assurément plus d'une réponse à opposer à ces raisons, mais
elles étaient spécieuses, quelques-unes même fondées, et elles étaient
données avec un ton de modération qui révélait plus de disposition à
s'entendre qu'à rompre.
[En marge: L'Autriche, de son côté, se décide à des concessions.]
[En marge: Elle cède à la Russie les territoires sur la Vistule
jusqu'aux bords de la Pilica et du Bug.]
La question étant ainsi posée, il devenait possible de la résoudre
pacifiquement. L'Autriche se décida de son côté à faire quelques
concessions. Ayant recouvré le Tyrol et l'Italie auxquels on ne
pensait pas lors des traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz,
elle eût été mal venue de contester à la Russie une augmentation
d'avantages, et cette augmentation d'avantages la Russie ne pouvait la
trouver qu'en Pologne. Sans doute si l'Autriche avait moins craint la
guerre, et si elle avait eu sur ce sujet plus d'appui de la part de la
France, elle eût peut-être contesté le principe même de la
reconstitution d'une Pologne, qui devait nécessairement être une
Pologne russe. Mais la Prusse étant engagée à cet égard avec la
Russie, la France ne se montrant résolue que pour la Saxe, l'Autriche
n'avait guère le moyen de contester au fond un principe dont Alexandre
s'était fait un thème absolu, et en quelque sorte un point d'honneur.
Le principe de ressusciter une Pologne vassale de la Russie étant
concédé, l'Autriche ne pouvait songer à retenir le bassin de la
Vistule jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug, car c'eût été de sa part la
prétention de s'étendre jusqu'aux portes mêmes de Varsovie. L'Autriche
consentit donc à transiger sur ce point, en ne s'attribuant le cours
de la Vistule que jusqu'à Sandomir. À Sandomir le San devenait la
limite de la Gallicie, et on reprenait ainsi l'ancienne frontière
gallicienne. On disputa sur Cracovie, sur les mines de sel de
Wieliczka, sur Tarnopol, et, sur tous ces points, charmée d'avoir
obtenu le bassin de la Vistule jusqu'à la Pilica et au Bug, la Russie
se montra fort accommodante. Elle accorda un territoire autour de
Cracovie, et de plus la neutralité de cette ville si fameuse dans les
annales polonaises, comme un reste de Pologne flottant dans le vide,
et pouvant se rattacher plus tard à la nouvelle Pologne russe. Elle
abandonna la propriété des mines de Wieliczka, et enfin le district de
Tarnopol, dont la restitution à l'Autriche effectuée sans avoir été
promise, était une compensation des provinces dont la restitution
promise n'était pas effectuée.
[En marge: L'Autriche reste inflexible à l'égard de la Saxe.]
Plus l'Autriche se montrait conciliante en Pologne, où elle conservait
du reste par l'attribution de la Gallicie à son empire une large bande
de territoire le long des Crapacks, plus elle pouvait et voulait se
montrer ferme à l'égard de la Saxe.
[En marge: Elle soutient que moyennant quelques sacrifices du
territoire saxon, l'engagement pris envers la Prusse sera rempli, et
la Saxe suffisamment punie.]
En effet au sujet de celle-ci elle persista à soutenir que la
principale condition imposée à la Prusse, celle de se ranger avec
l'Autriche et l'Angleterre dans la question de la Pologne, non sur tel
ou tel détail de frontière, mais sur la question au fond, n'étant pas
accomplie, elle était pleinement dégagée. Elle rappela d'ailleurs
qu'elle avait toujours fait le sacrifice de la Saxe à contre-coeur,
par pure condescendance, par désir d'union, et en conseillant à la
Prusse de ne pas se prévaloir de ce sacrifice, car en supprimant la
Saxe on portait une rude atteinte à l'équilibre germanique, et on
offensait gravement le sentiment moral de l'Allemagne. De plus,
ajoutait-elle, l'Angleterre mieux éclairée ayant changé d'avis, et
refusant le sacrifice d'abord consenti, il n'était plus permis de
songer à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. Sur ce point donc
l'Autriche se prononça formellement, et déclara qu'elle n'accorderait
que quelques démembrements, lesquels en punissant le roi
Frédéric-Auguste des torts qu'on lui reprochait, suffiraient pour
mieux délimiter le territoire prussien, et rempliraient l'engagement
pris envers la Prusse de lui rendre son état de 1805.
[En marge: Évaluation par l'Autriche des indemnités dues à la Prusse.]
Entrée dans les détails, l'Autriche mit tous ses soins à démontrer que
la Prusse, pour obtenir son état de 1805, n'avait pas besoin du
sacrifice de la Saxe. La Prusse avait perdu par les mains de Napoléon
4 millions 800 mille sujets sur un peu moins de dix millions,
c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'elle possédait. Elle en
avait recouvré de fait, depuis que les coalisés avaient franchi
victorieusement l'Elbe et le Rhin, environ 1500 mille, en reprenant
Dantzig, Magdebourg, la Westphalie, etc. Il lui en fallait donc encore
3 millions 300 mille pour être pleinement indemnisée. Elle avait à
prétendre pour sa part du grand-duché de Varsovie 2 millions 500 mille
sujets; pour les principautés d'Anspach et de Bareuth, transférées en
1806 à la Bavière et laissées à cette puissance, 500 mille; pour un
accroissement promis au Hanovre et qu'il fallait prendre sur le
territoire prussien, 300 mille; pour une récompense due à la maison
de Saxe-Weimar, 50 mille; total, 3 millions 350 mille, qui faisaient
avec les 1500 mille déjà recouvrés 4 millions 850 mille, c'est-à-dire
un peu plus qu'elle n'avait perdu. Or la Russie renonçant en Pologne
au duché de Posen, lui laissait un million d'âmes; les provinces à la
gauche du Rhin, le grand-duché de Berg situé à la droite, en
comprenaient au moins un million 600 mille; il n'en restait donc plus
à trouver que 750 mille. Pour se les procurer il était facile de
médiatiser encore quelques princes secondaires, et de ramasser de la
sorte 200 mille sujets. Le Hanovre était prêt à faire le sacrifice des
300 mille qu'on lui avait promis. Il n'y avait par conséquent plus à
chercher que 2 à 300 mille âmes pour satisfaire l'ambition prussienne,
et en les demandant à la Saxe dont la population s'élevait à 2
millions 100 mille individus, on pouvait laisser à celle-ci sa
situation presque entière, car elle ne pèserait pas beaucoup moins
dans la balance germanique avec 1800 mille sujets qu'avec 2 millions
100 mille.
[En marge: Ces évaluations vivement contestées par la Prusse.]
Ces calculs, vrais du reste, et qui donnèrent origine au reproche,
tant renouvelé depuis contre le congrès de Vienne, de partager les
peuples comme des troupeaux, ces calculs excitèrent de grands cris de
la part des Prussiens. Ils en nièrent absolument l'exactitude, et se
livrèrent à des évaluations difficiles à admettre autant qu'à
contester. Sans une autorité compétente et investie du pouvoir de
prononcer en dernier ressort sur ces évaluations de territoires et de
populations, il n'était pas possible d'arriver à un accord, car on ne
différait pas seulement sur la quantité mais sur la qualité de ces
têtes d'hommes. On disait en effet qu'un Polonais des environs de
Posen, laissé par la Russie à la Prusse, valait mieux qu'un Polonais
des environs de Klodawa ou de Sempolno retenu par elle, et surtout
qu'un ancien Français d'Aix-la-Chapelle ou de Cologne valait
incomparablement mieux qu'un Polonais de Kalisch ou de Thorn, contre
lequel il était échangé. Par ce motif on voulait qu'il fût tenu compte
de la qualité autant que de la quantité des sujets attribués à l'une
ou à l'autre puissance.
[En marge: Pour vider ces contestations on imagine de former une
commission d'évaluation.]
On imagina donc, indépendamment du grand comité des cinq, saisi de
toutes les questions de premier ordre, de former une commission
spéciale pour examiner les évaluations mises en avant de part et
d'autre, et prononcer sur elles en connaissance de cause.
[En marge: Lord Castlereagh propose l'institution de cette commission
à M. de Talleyrand, qui voudrait, lui, qu'on traitât la question de la
Saxe comme une question de principes.]
[En marge: M. de Talleyrand se rend, néanmoins, à condition que la
France fera partie de la commission proposée.]