Cependant, afin de s'en mieux assurer, Alexandre envoya auprès de M.

de Talleyrand le prince Czartoryski, toujours très-occupé du sort de

la Pologne, et s'efforçant, dans l'intérêt de celle-ci, de rapprocher

la Russie et la France. Le motif de la visite était une phrase de la

dépêche de M. de Metternich, dans laquelle était alléguée l'opinion

des puissances européennes, et notamment celle de la France contre le

projet de sacrifier la Saxe. Il était chargé de scruter le véritable

sens de cette phrase, qui semblait indiquer un accord formel de

l'Autriche avec la France. M. de Talleyrand, devinant ce qu'on voulait

savoir de lui, persista dans sa tactique de faire croire plus qu'il

n'y avait, et d'intimider Alexandre par l'idée d'une coalition déjà

formée entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, mais de manière

cependant que la France ne fût pas la plus brouillée des trois

puissances avec la Russie. Il témoigna un penchant prononcé pour

celle-ci, un extrême désir d'être en tout d'accord avec elle, mais en

même temps il laissa voir que relativement à la Saxe la France

marcherait avec tous ceux qui la défendraient, fût-ce par l'épée. Il

se vanta même, car après cet entretien le prince Czartoryski dut

croire que M. de Talleyrand était admis dans les confidences de

l'Angleterre et de l'Autriche, beaucoup plus qu'il ne l'était

réellement. Mais l'effet désirable était produit, et vu la politique

adoptée c'était l'essentiel.

[En marge: Il surgit des obstacles de tout genre contre les projets de

la Russie et de la Prusse.]

Dans ce moment tous les genres d'opposition surgissaient contre les

projets d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume. Les princes allemands,

ceux du Nord comme ceux du Midi, presque tous réunis à Vienne,

voulaient faire une déclaration commune, ayant pour but de protester

contre l'annexion de la Saxe à la Prusse. Un seul prince se détachait

de cette sorte d'unanimité, c'était le fils du roi de Wurtemberg,

celui qui avait servi avec les Français en Russie, qui, soit avec

nous, soit contre nous, avait fait la guerre d'une manière brillante,

et qui, sensible aux attraits de la grande-duchesse Catherine qu'il

devait épouser, était dévoué à la politique russe. Ce prince,

habituellement peu d'accord avec son père, usa de son influence pour

empêcher la déclaration projetée. Il menaça les petits princes du

courroux de la Prusse s'ils donnaient leur signature, et réussit à les

arrêter. Néanmoins le résultat fut le même, et le comité chargé des

affaires germaniques déclara qu'il suspendait ses travaux jusqu'à ce

que le sort de la Saxe fût assuré, ce qui signifiait que ses

résolutions dépendraient complétement de celles qu'on aurait prises à

l'égard de ce royaume, auquel tous les États allemands s'intéressaient

presque autant qu'à eux-mêmes.

[En marge: En présence des résistances qu'il rencontre, Alexandre se

résigne à faire quelques concessions.]

Devant ces oppositions, les unes morales, les autres matérielles, il

fallait se résigner à des concessions. Alexandre consentit enfin,

quoique avec peine, à en faire quelques-unes. Dans sa première

exaltation, il avait songé à exiger tout l'ancien territoire polonais.

Il y avait déjà renoncé en présence des résistances qui s'élevaient de

toutes parts. Mais il était décidé à exiger, et à obtenir à tout prix,

ce qui constituait essentiellement la Pologne, c'est-à-dire le bassin

de la Vistule de Sandomir à Thorn. (Voir la carte nº 54.) Il devait

avoir ainsi Varsovie, entourée dans tous les sens d'un territoire

suffisant; or en possédant Varsovie, il pouvait se vanter d'avoir

refait une Pologne, et il avait à peu près gagné cette espèce de

gageure qu'il soutenait contre l'Europe entière, autant par

amour-propre que par ambition et esprit chevaleresque. Il était donc

prêt à quelques concessions, le fond de sa prétention étant sauvé.

[En marge: Il se décide à abandonner le duché de Posen, ce qui le

laisse un peu plus loin de l'Europe centrale, et dispense la Prusse

d'exiger d'aussi considérables indemnités en Allemagne.]

La principale concession à faire était du côté de la Prusse, dans le

grand-duché de Posen. Si de ce côté Alexandre avait pris tout l'ancien

territoire polonais, il serait venu toucher l'Oder, car ce territoire

s'étendait presque jusqu'au confluent de la Wartha avec l'Oder, et

finissait non loin de Custrin, de Francfort-sur-l'Oder et de Glogau.

(Voir les cartes n{os} 36 et 37.) Il ne laissait par conséquent sur la

rive droite de l'Oder qu'une bande assez étroite de territoire pour

composer la Silésie. Alexandre aurait ainsi pénétré au fond de l'angle

que la Vieille-Prusse et la Poméranie forment avec la Silésie, et se

serait avancé en pointe jusqu'au coeur de la monarchie prussienne, ce

qui alarmait fort les Allemands, et même les Prussiens, car, parmi ces

derniers, ceux qui cédaient moins à l'amour-propre qu'aux saines

considérations géographiques, trouvaient que leur pays avait plus

besoin d'être renforcé de Thorn à Breslau, qu'étendu de Wittenberg à

Dresde. En laissant aux Prussiens le duché actuel de Posen,

c'est-à-dire la plus grande partie du bassin de la Wartha, on leur

cédait un beau territoire, mieux peuplé que les portions plus

rapprochées de Varsovie, et il n'était pas impossible de tracer une

assez bonne frontière entre la Pologne et la Prusse. En suivant

effectivement la Prosna jusqu'à son embouchure dans la Wartha, un peu

au-dessous de Konin, et en tirant à partir de ce point une ligne

jusqu'aux environs de Thorn, on avait d'abord la Prosna pour limite,

puis de Konin à Inowraclaw et Thorn une suite de lacs qui donnent

origine à la Netze, et forment une succession d'obstacles ayant comme

frontière une valeur véritable. Cette pointe redoutable, dirigée

contre le flanc de la Prusse, était coupée sans que la frontière

polonaise en devînt difforme, car Varsovie avait encore autour d'elle

un territoire suffisamment vaste. Sur deux millions et demi de

Polonais que la Prusse aurait eu à réclamer pour sa part du

grand-duché de Varsovie si on avait restitué ce grand-duché à ses

anciens copartageants, elle en recevait près d'un million, et c'était

autant de moins à prendre au centre de l'Allemagne. Dès lors, si en

Allemagne comme en Pologne on arrivait à une transaction, on pouvait

en ne détachant qu'une partie de la Saxe, rendre à la Prusse son état

de 1805, qui était la base sur laquelle on lui avait promis de la

rétablir.

[En marge: Les concessions sont moins faciles à l'égard de

l'Autriche.]

[En marge: La Russie ne peut songer à lui demander la Gallicie, mais

elle voudrait l'abandon du territoire polonais jusqu'à la Pilica et au

Bug, qui constitue le bassin central de la Vistule.]

[En marge: Elle offre en retour l'abandon du district de Tarnopol,

formant la Gallicie orientale.]

À l'égard de l'Autriche il y avait plus à demander qu'à concéder, ce

qui ne rendait pas les accommodements faciles. Mais ici les

prétentions de la Russie étaient véritablement fondées, en admettant

bien entendu le principe de la reconstitution d'une Pologne à titre de

couronne séparée. L'Autriche avait toujours possédé la Gallicie, fruit

du premier partage, et Napoléon n'avait jamais songé à la lui enlever,

excepté pourtant en 1812, lorsqu'il s'était flatté un instant

d'accabler la Russie et de pouvoir créer une Pologne française. Son

entreprise ayant échoué, la Gallicie était restée à l'Autriche, et la

tête polonaise la plus exaltée, même celle d'Alexandre, n'aurait pas

songé à la redemander au cabinet de Vienne. Mais il y avait les

provinces à la gauche et à la droite de la Vistule, jusqu'à la Pilica

d'un côté, jusqu'au Bug de l'autre, que l'Autriche avait acquises lors

du dernier partage, et que Napoléon lui avait reprises pour constituer

le grand-duché de Varsovie. Si on les eût rendues à l'Autriche, elle

aurait possédé le bassin de la Vistule jusqu'aux portes de Varsovie.

Dans ce cas il n'était plus possible de dire qu'on avait refait une

Pologne. L'Autriche le sentait, et d'ailleurs c'était bien le cas de

lui rappeler que si les traités de Kalisch, de Reichenbach, de

Toeplitz, conclus dans l'hypothèse de succès restreints, exigeaient la

restitution des portions du grand-duché à leurs anciens possesseurs,

les succès inespérés de la coalition lui avaient tant profité en

Tyrol, en Italie, en Bavière, qu'elle pouvait bien admettre qu'ils

profitassent également à la Russie. Or celle-ci n'avait de profits à

cueillir que sur la Vistule. Aussi ne craignait-on pas de sérieuses

objections de la part de l'Autriche. On avait au surplus à lui offrir

des concessions d'un certain prix, en lui laissant les mines de sel de

Wieliczka, en érigeant Cracovie en ville neutre (ainsi qu'Alexandre

songeait à le faire pour Thorn), enfin en restituant à la Gallicie le

beau district de Tarnopol, que Napoléon en avait détaché en 1809, pour

punir l'Autriche de la guerre qu'elle nous avait déclarée à cette

époque.

[En marge: En faisant ces concessions, Alexandre décide les Prussiens

à présenter une note modérée en réponse à la note autrichienne.]

La Russie prit donc le parti de céder définitivement l'important duché

de Posen à la Prusse, ce qui obligeait celle-ci à être moins

exigeante en Allemagne, et tâcha de s'entendre amiablement avec

l'Autriche relativement à sa frontière en Pologne. Elle donna le

conseil à M. de Hardenberg d'adresser une réponse très-modérée à

l'Autriche, et fit de son mieux pour arriver à ses fins principales

sans une rupture, funeste peut-être pour la Prusse et pour elle, mais

certainement scandaleuse pour tous.

[En marge: Note prussienne du 20 décembre.]

[En marge: Argumentation de la Prusse à l'égard de la Saxe.]

[En marge: Offre de transférer la maison de Saxe sur la gauche du

Rhin.]

Tandis qu'Alexandre, en conséquence de ces résolutions plus

conciliantes, essayait de se mettre d'accord avec l'Autriche

relativement à la frontière qui devait les séparer, M. de Hardenberg

d'après ses conseils répondit le 20 décembre à la note autrichienne du

10 décembre par une note extrêmement douce de langage, et habilement

raisonnée du point de vue de l'ambition prussienne. Dans cette pièce

le ministre prussien s'étonnait qu'après le consentement formel de

l'Angleterre et le consentement conditionnel de l'Autriche à

l'incorporation de la Saxe à la Prusse, on revînt sur une chose en

quelque sorte convenue. L'excuse tirée de l'inexécution des conditions

posées par l'Autriche n'était pas valable, disait-il, car la Prusse

admettait tout ce qu'avait demandé l'Autriche par rapport aux limites

entre les États allemands du Nord et ceux du Midi, par rapport à la

destination de Mayence, et à tout ce qui intéressait en général

l'équilibre germanique. Relativement à la question polonaise, la

Prusse s'était entremise, et elle continuerait de s'entremettre pour

que les choses fussent autant que possible réglées au gré du cabinet

de Vienne. Quant au principe de souveraineté qu'on faisait valoir en

faveur du roi de Saxe, on n'était pas, suivant M. de Hardenberg, plus

fondé. La Saxe avait été conquise en neuf batailles rangées, mais

surtout à celle de Leipzig, où la Prusse n'hésitait pas à dire qu'elle

avait supporté presque tout le poids des grandes journées des 16, 17,

18 octobre, et dès lors le droit de conquête, reconnu par tous les

publicistes, pouvait être justement invoqué. L'application de ce droit

au roi de Saxe, incontestablement fondée en principe, ne l'était pas

moins en équité. Frédéric-Auguste, engagé envers l'Europe par

l'entremise du cabinet de Vienne, recueilli par l'empereur François à

Prague, avait volontairement quitté cette retraite où il était en

sûreté, pour abandonner la cause qu'il avait promis de servir, pour

embrasser la cause de l'oppresseur commun, auquel il avait livré

Torgau, l'armée saxonne et l'Elbe supérieur. On pouvait donc le punir

en tout repos de conscience, et la punition serait même d'un très-bon

exemple. On ne le punirait d'ailleurs que modérément, car il ne

s'agissait pas de le détrôner, mais seulement de le transférer d'un

pays dans un autre. On avait de quoi lui composer sur la gauche du

Rhin un État peuplé de catholiques, ce qui ferait cesser en Saxe une

discordance fâcheuse, entre la dynastie qui était catholique et le

peuple qui était protestant. La Prusse fournirait elle-même la matière

de ce nouvel État, en cédant une partie de ce qui lui était destiné

sur la gauche du Rhin, ou même la totalité, car elle tenait peu à des

provinces qui la mettaient en contact immédiat avec la France, et elle

ne les avait acceptées que _pour le bien général_, et pour se

conformer surtout aux vues de la Grande-Bretagne. Au moyen de cet

abandon, il serait facile de ménager au roi de Saxe une situation

égale ou supérieure à celle des princes de Bade, de Nassau, de Hesse.

On lui accorderait en outre une voix à la Diète, et on conserverait

ainsi autant que possible l'équilibre germanique. Un tel déplacement

de souveraineté n'était pas rare dans l'histoire, Charles-Quint en

avait donné l'exemple dans la maison de Saxe elle-même, en

transportant la branche actuellement régnante d'un simple duché sur le

trône de Saxe. On l'avait donné dans le dernier siècle, pour

l'Autriche et la France, en transférant en Toscane la maison de

Lorraine. Cette translation vaudrait bien mieux qu'un morcellement de

la Saxe, comme on serait forcé de l'opérer, si on accédait à l'idée de

n'infliger au roi Frédéric-Auguste qu'une diminution de territoire.

D'abord on désolerait les Saxons, auxquels on avait promis de ne pas

les séparer les uns des autres, et on ferait de plus un mauvais

arrangement, car la Saxe, réduite du tiers ou de la moitié, ne

suffirait plus à l'entretien de son état royal, et surtout de sa belle

capitale, centre des arts en Allemagne. On y laisserait un foyer de

mécontents, hostiles au nouvel ordre de choses, et rêvant toujours la

reconstitution d'une Pologne révolutionnaire sur la tête d'un prince

saxon. C'était donc de tout point la plus vicieuse des dispositions

que de morceler la Saxe, au lieu de la concéder à la Prusse dans sa

totalité, en transférant le roi Frédéric-Auguste sur la gauche du

Rhin. Quant aux ombrages que pouvait inspirer à l'Autriche le

voisinage de la Prusse, ils n'étaient vraiment pas justifiés, car

dans son état actuel la Saxe était incapable de former entre les deux

grandes puissances germaniques une barrière de quelque solidité. Le

grand Frédéric l'avait bien prouvé, car dans les diverses guerres de

son règne il n'avait eu qu'un pas à faire pour être à Dresde, et pour

s'établir à Koenigstein, comme Napoléon lui-même venait de le prouver

encore tout récemment, et c'était toujours ainsi qu'agirait le

gouvernement prussien, si le malheur voulait que la Prusse et

l'Autriche en vinssent aux mains. Du reste pour diminuer sur ce point

les inquiétudes de l'Autriche, on se rendrait entièrement à l'un des

désirs exprimés par elle, et on renoncerait à fortifier la ville de

Dresde. Enfin M. de Hardenberg rappelait les devoirs de l'Europe

envers la Prusse, qui avait tant contribué au salut commun, à laquelle

on avait tant promis de la reconstituer, en lui assurant tout à la

fois la même population qu'en 1805, et une meilleure configuration

géographique. Ce dernier point avait été formellement stipulé, car

tout le monde avait reconnu la défectuosité de sa configuration, et en

l'obligeant à s'étendre de Koenigsberg à Aix-la-Chapelle pour un

intérêt qui n'était pas le sien, on aurait encore plus mal composé son

territoire, si en même temps on ne la renforçait pas considérablement

au centre en lui permettant de s'étendre jusqu'à Dresde. On aurait

donc manqué envers elle à la gratitude, aux engagements pris, et à

l'équilibre européen, si intéressé à ce que la Prusse fût bien

constituée. Il fallait même l'avouer, l'ambition dont on l'accusait

n'avait eu qu'une cause, c'était le désir de réparer les défectuosités

de sa configuration géographique, et en lui accordant ce qu'elle

demandait aujourd'hui on la calmerait pour longtemps, et probablement

pour toujours.

Il y avait assurément plus d'une réponse à opposer à ces raisons, mais

elles étaient spécieuses, quelques-unes même fondées, et elles étaient

données avec un ton de modération qui révélait plus de disposition à

s'entendre qu'à rompre.

[En marge: L'Autriche, de son côté, se décide à des concessions.]

[En marge: Elle cède à la Russie les territoires sur la Vistule

jusqu'aux bords de la Pilica et du Bug.]

La question étant ainsi posée, il devenait possible de la résoudre

pacifiquement. L'Autriche se décida de son côté à faire quelques

concessions. Ayant recouvré le Tyrol et l'Italie auxquels on ne

pensait pas lors des traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz,

elle eût été mal venue de contester à la Russie une augmentation

d'avantages, et cette augmentation d'avantages la Russie ne pouvait la

trouver qu'en Pologne. Sans doute si l'Autriche avait moins craint la

guerre, et si elle avait eu sur ce sujet plus d'appui de la part de la

France, elle eût peut-être contesté le principe même de la

reconstitution d'une Pologne, qui devait nécessairement être une

Pologne russe. Mais la Prusse étant engagée à cet égard avec la

Russie, la France ne se montrant résolue que pour la Saxe, l'Autriche

n'avait guère le moyen de contester au fond un principe dont Alexandre

s'était fait un thème absolu, et en quelque sorte un point d'honneur.

Le principe de ressusciter une Pologne vassale de la Russie étant

concédé, l'Autriche ne pouvait songer à retenir le bassin de la

Vistule jusqu'à la Pilica et jusqu'au Bug, car c'eût été de sa part la

prétention de s'étendre jusqu'aux portes mêmes de Varsovie. L'Autriche

consentit donc à transiger sur ce point, en ne s'attribuant le cours

de la Vistule que jusqu'à Sandomir. À Sandomir le San devenait la

limite de la Gallicie, et on reprenait ainsi l'ancienne frontière

gallicienne. On disputa sur Cracovie, sur les mines de sel de

Wieliczka, sur Tarnopol, et, sur tous ces points, charmée d'avoir

obtenu le bassin de la Vistule jusqu'à la Pilica et au Bug, la Russie

se montra fort accommodante. Elle accorda un territoire autour de

Cracovie, et de plus la neutralité de cette ville si fameuse dans les

annales polonaises, comme un reste de Pologne flottant dans le vide,

et pouvant se rattacher plus tard à la nouvelle Pologne russe. Elle

abandonna la propriété des mines de Wieliczka, et enfin le district de

Tarnopol, dont la restitution à l'Autriche effectuée sans avoir été

promise, était une compensation des provinces dont la restitution

promise n'était pas effectuée.

[En marge: L'Autriche reste inflexible à l'égard de la Saxe.]

Plus l'Autriche se montrait conciliante en Pologne, où elle conservait

du reste par l'attribution de la Gallicie à son empire une large bande

de territoire le long des Crapacks, plus elle pouvait et voulait se

montrer ferme à l'égard de la Saxe.

[En marge: Elle soutient que moyennant quelques sacrifices du

territoire saxon, l'engagement pris envers la Prusse sera rempli, et

la Saxe suffisamment punie.]

En effet au sujet de celle-ci elle persista à soutenir que la

principale condition imposée à la Prusse, celle de se ranger avec

l'Autriche et l'Angleterre dans la question de la Pologne, non sur tel

ou tel détail de frontière, mais sur la question au fond, n'étant pas

accomplie, elle était pleinement dégagée. Elle rappela d'ailleurs

qu'elle avait toujours fait le sacrifice de la Saxe à contre-coeur,

par pure condescendance, par désir d'union, et en conseillant à la

Prusse de ne pas se prévaloir de ce sacrifice, car en supprimant la

Saxe on portait une rude atteinte à l'équilibre germanique, et on

offensait gravement le sentiment moral de l'Allemagne. De plus,

ajoutait-elle, l'Angleterre mieux éclairée ayant changé d'avis, et

refusant le sacrifice d'abord consenti, il n'était plus permis de

songer à l'incorporation de la Saxe à la Prusse. Sur ce point donc

l'Autriche se prononça formellement, et déclara qu'elle n'accorderait

que quelques démembrements, lesquels en punissant le roi

Frédéric-Auguste des torts qu'on lui reprochait, suffiraient pour

mieux délimiter le territoire prussien, et rempliraient l'engagement

pris envers la Prusse de lui rendre son état de 1805.

[En marge: Évaluation par l'Autriche des indemnités dues à la Prusse.]

Entrée dans les détails, l'Autriche mit tous ses soins à démontrer que

la Prusse, pour obtenir son état de 1805, n'avait pas besoin du

sacrifice de la Saxe. La Prusse avait perdu par les mains de Napoléon

4 millions 800 mille sujets sur un peu moins de dix millions,

c'est-à-dire à peu près la moitié de ce qu'elle possédait. Elle en

avait recouvré de fait, depuis que les coalisés avaient franchi

victorieusement l'Elbe et le Rhin, environ 1500 mille, en reprenant

Dantzig, Magdebourg, la Westphalie, etc. Il lui en fallait donc encore

3 millions 300 mille pour être pleinement indemnisée. Elle avait à

prétendre pour sa part du grand-duché de Varsovie 2 millions 500 mille

sujets; pour les principautés d'Anspach et de Bareuth, transférées en

1806 à la Bavière et laissées à cette puissance, 500 mille; pour un

accroissement promis au Hanovre et qu'il fallait prendre sur le

territoire prussien, 300 mille; pour une récompense due à la maison

de Saxe-Weimar, 50 mille; total, 3 millions 350 mille, qui faisaient

avec les 1500 mille déjà recouvrés 4 millions 850 mille, c'est-à-dire

un peu plus qu'elle n'avait perdu. Or la Russie renonçant en Pologne

au duché de Posen, lui laissait un million d'âmes; les provinces à la

gauche du Rhin, le grand-duché de Berg situé à la droite, en

comprenaient au moins un million 600 mille; il n'en restait donc plus

à trouver que 750 mille. Pour se les procurer il était facile de

médiatiser encore quelques princes secondaires, et de ramasser de la

sorte 200 mille sujets. Le Hanovre était prêt à faire le sacrifice des

300 mille qu'on lui avait promis. Il n'y avait par conséquent plus à

chercher que 2 à 300 mille âmes pour satisfaire l'ambition prussienne,

et en les demandant à la Saxe dont la population s'élevait à 2

millions 100 mille individus, on pouvait laisser à celle-ci sa

situation presque entière, car elle ne pèserait pas beaucoup moins

dans la balance germanique avec 1800 mille sujets qu'avec 2 millions

100 mille.

[En marge: Ces évaluations vivement contestées par la Prusse.]

Ces calculs, vrais du reste, et qui donnèrent origine au reproche,

tant renouvelé depuis contre le congrès de Vienne, de partager les

peuples comme des troupeaux, ces calculs excitèrent de grands cris de

la part des Prussiens. Ils en nièrent absolument l'exactitude, et se

livrèrent à des évaluations difficiles à admettre autant qu'à

contester. Sans une autorité compétente et investie du pouvoir de

prononcer en dernier ressort sur ces évaluations de territoires et de

populations, il n'était pas possible d'arriver à un accord, car on ne

différait pas seulement sur la quantité mais sur la qualité de ces

têtes d'hommes. On disait en effet qu'un Polonais des environs de

Posen, laissé par la Russie à la Prusse, valait mieux qu'un Polonais

des environs de Klodawa ou de Sempolno retenu par elle, et surtout

qu'un ancien Français d'Aix-la-Chapelle ou de Cologne valait

incomparablement mieux qu'un Polonais de Kalisch ou de Thorn, contre

lequel il était échangé. Par ce motif on voulait qu'il fût tenu compte

de la qualité autant que de la quantité des sujets attribués à l'une

ou à l'autre puissance.

[En marge: Pour vider ces contestations on imagine de former une

commission d'évaluation.]

On imagina donc, indépendamment du grand comité des cinq, saisi de

toutes les questions de premier ordre, de former une commission

spéciale pour examiner les évaluations mises en avant de part et

d'autre, et prononcer sur elles en connaissance de cause.

[En marge: Lord Castlereagh propose l'institution de cette commission

à M. de Talleyrand, qui voudrait, lui, qu'on traitât la question de la

Saxe comme une question de principes.]

[En marge: M. de Talleyrand se rend, néanmoins, à condition que la

France fera partie de la commission proposée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 41 / 48 段