La bonne foi de cette déclaration, les excellents sentiments mêmes

qu'elle respirait, en rendirent l'effet plus grand, en prouvant à quel

point les choses étaient avancées. Elle produisit une impression

extraordinaire sur tous les Allemands réunis à Vienne. Lord

Castlereagh, M. de Metternich, furent assaillis de questions. On leur

demanda s'il était vrai que la Saxe fût, de leur consentement, devenue

une province prussienne, et qu'ainsi le congrès, solennellement

convoqué à Vienne, eût été réuni pour consommer une usurpation non

moins odieuse que toutes celles qu'on avait reprochées à Napoléon.

L'agitation des esprits devint extrême, et lord Castlereagh, craignant

qu'en Angleterre on ne comprît pas bien une politique qui pour

racheter la Pologne sacrifiait la Saxe, M. de Metternich, n'ayant

aucun doute sur le détestable effet de cette politique parmi les

Autrichiens, se hâtèrent de démentir les assertions du prince Repnin.

Ils les démentirent dans des conversations, dans des articles de

journaux, en affirmant que le gouverneur russe de la Saxe avait donné

pour réalisé ce qui n'était pas même résolu, et ce qui dépendait

encore de négociations fort difficiles, et fort éloignées d'une

conclusion. Les Russes et les Prussiens répondirent avec beaucoup

d'aigreur qu'on jouait sur les mots, que sans doute rien n'était

signé, mais que dans une note, formant engagement, l'Autriche avait

admis l'incorporation de la Saxe à la Prusse, à des conditions qui

étaient toutes accomplies, et que l'Angleterre n'avait jamais contesté

cette incorporation. À ces assertions les Autrichiens répliquèrent

qu'en s'exprimant de la sorte on trompait la bonne foi des légations

réunies à Vienne, que l'Autriche avait toujours considéré le sacrifice

de la Saxe comme un malheur pour l'Allemagne, et par suite pour

l'Europe, qu'elle avait sans cesse conseillé à la Prusse d'y renoncer

dans son intérêt même, et qu'en tout cas elle y avait mis des

conditions dont la principale restait inaccomplie, c'était que le

cabinet de Berlin se séparerait de la Russie dans le règlement de la

question polonaise. Au milieu de ces contradictions, de ces démentis,

un nouveau fait du même genre vint ajouter encore à l'irritation des

esprits. On lut une proclamation du grand-duc Constantin adressée aux

Polonais, et dans laquelle, au nom de son frère Alexandre, il les

appelait à se réunir tous autour du vieux drapeau de la Pologne, pour

défendre leur existence et leurs droits menacés.

Cette dernière manifestation mit le comble à l'exaspération générale.

Les adversaires des Prussiens et des Russes pensèrent dès lors qu'il

fallait à tant de hardiesse opposer autre chose que des articles de

journaux ou des propos dans les salons de Vienne, et ils n'hésitèrent

plus à dire qu'il était urgent de préparer des forces, et de les

disposer de manière à contenir les ambitieux qui prétendaient partager

l'Europe à leur gré. C'étaient les Bavarois et les Autrichiens qui

montraient la plus grande animation, les premiers, parce que la

suppression d'un État aussi important que la Saxe était un exemple

effrayant pour tous les princes de la Confédération, les seconds,

parce que l'union intime de la Prusse et de la Russie, et

l'établissement de ces deux puissances au pied des montagnes de Bohême

et des Crapacks était une entreprise des plus inquiétantes pour leur

sûreté. Les Autrichiens en particulier étaient exaspérés de

l'arrogance des Prussiens et des Russes, et demandaient ce que les uns

et les autres seraient devenus, si, après les batailles de Lutzen et

de Bautzen, l'armée autrichienne n'était pas accourue à leur secours,

si à Dresde, à Leipzig, elle n'avait pas supporté le poids principal

de la guerre.--Si le salut de l'Europe, disaient-ils avec raison,

était, comme on avait l'insolence de le prétendre, l'ouvrage exclusif

d'une partie des coalisés, n'était-il pas plus juste de l'attribuer à

ceux qui, en se prononçant en 1813 au péril de leur existence, au

mépris même des liens de famille, avaient tout décidé, qu'à ceux qui,

réduits à eux seuls, n'avaient su défendre ni la Saale, ni l'Elbe, ni

l'Oder?--

[En marge: Langage fort rude du prince de Schwarzenberg envers

Alexandre.]

Le prince de Schwarzenberg, entouré de la considération générale, et

ne cherchant pas habituellement à se faire valoir, mais devenant rude

et même dur lorsqu'on le poussait à bout, eut divers entretiens avec

Alexandre qui était du reste toujours pour lui soigneux et plein

d'égards. Il n'eut aucun ménagement pour l'empereur, et fortement

excité par les cris qui s'élevaient de tous côtés, il osa lui dire

qu'après avoir eu dans sa loyauté personnelle une foi aveugle, il en

était presque à se repentir de cette extrême confiance. Il ajouta que

s'il avait prévu tout ce qui arrivait, il n'aurait pas conseillé à son

souverain d'unir les armées de l'Autriche à celles de la Prusse et de

la Russie, qu'il n'aurait pas lui-même accepté le commandement de ces

armées, qu'il n'aurait pas tant prodigué son sang, tant dévoré

d'affronts, tant assumé de responsabilité, pour le succès de la cause

commune. Il lui rappela les instances, les supplications des coalisés

envers l'Autriche, avant qu'elle eût pris son parti, et leur

ingratitude après; il lui dépeignit le détestable effet de ces

audacieuses prétentions qui étaient la plus éclatante justification de

Napoléon, il lui montra enfin le danger d'ouvrir les yeux à l'Europe

en lui laissant voir qu'elle n'avait fait que changer de

maître.--Napoléon, dit le prince de Schwarzenberg, retiré dans son

île, était encore tout-puissant sur les esprits, et qu'adviendrait-il

si, au milieu des cours européennes donnant le spectacle scandaleux de

leur avidité et de leurs divisions, il apparaissait tout à coup dans

l'un ou l'autre camp?--

[Date en marge: Déc. 1814.]

[En marge: Embarras d'Alexandre en écoutant le prince de

Schwarzenberg.]

Le généralissime autrichien était hors de lui, et il embarrassa le

czar par la véhémence de son langage. Alexandre s'excusa beaucoup,

désavoua les idées ambitieuses qu'on lui prêtait, allégua de nouveau

sa loyauté, sa générosité connues, cita ses engagements à l'égard des

Polonais et des Prussiens, se montra fort étonné de la vivacité qu'on

témoignait au sujet d'un arrangement qui lui avait paru tout naturel,

et manifesta au surplus une sorte de regret de ce que les choses

eussent été poussées si loin, et de ce qu'il se fût si fort avancé.

Néanmoins, quoique prenant le ton de l'excuse et même du regret, il ne

parut pas avoir renoncé à ses idées.

[En marge: Sur ces entrefaites, lord Castlereagh reçoit d'Angleterre

des instructions qui l'obligent à changer de tactique, et à défendre

la Saxe.]

Quelque désir qu'on eût d'éviter la guerre, et de recourir à la

France, ce qui était inévitable dans le cas d'une rupture, il fallut

bien y penser. Lord Castlereagh venait de recevoir d'Angleterre des

instructions qui changeaient sa situation, et devaient aussi modifier

sa conduite. Jusqu'ici, se comportant à la manière des ministres

britanniques qui dans tous les temps faisaient bon marché des intérêts

hanovriens, plus chers à la famille régnante qu'à la nation anglaise,

il n'avait guère tenu compte des chagrins des princes allemands, et il

avait semblé oublier, dans la question de la Saxe, qu'il était

ministre d'un roi de Hanovre aussi bien que d'un roi d'Angleterre. Le

véritable motif de sa conduite, c'est qu'il avait supposé dans le

Parlement d'Angleterre beaucoup plus de chaleur pour la Pologne que

pour la Saxe. Pourtant il n'était pas possible qu'on lui laissât

longtemps suivre une tactique pareille. Une multitude de lettres

avaient été écrites de Vienne au régent d'Angleterre, surtout par les

princes de Cobourg. Ces princes pendant les dernières guerres

s'étaient attachés à la Russie, avaient servi dans ses armées, mais

n'avaient pas oublié leurs devoirs envers le chef de leur maison, le

roi de Saxe, qui les avait toujours protégés contre Napoléon, et ils

plaidaient en ce moment sa cause avec une honorable fidélité. L'un

était à Vienne, où il bravait tous les jours les colères et les

menaces d'Alexandre, l'autre était à Londres, où il se préparait,

disait-on, à épouser la princesse Charlotte d'Angleterre. Tous deux,

secondés par les ministres autrichiens, avaient fait sentir au Prince

régent, futur monarque de Hanovre et d'Angleterre, le danger de

sacrifier la Saxe, et le Prince régent à son tour avait insisté auprès

du cabinet britannique pour qu'on ordonnât formellement à lord

Castlereagh de la défendre. L'ordre avait été donné en effet, et était

parvenu à Vienne dans les premiers jours de décembre.

[En marge: On se décide à l'emploi de la force, et par suite à

accepter les secours de la France.]

Cet ordre ne pouvait arriver plus à propos. Il obligeait lord

Castlereagh à changer de conduite, et l'y aidait en lui fournissant un

motif tout naturel d'expliquer son changement. D'ailleurs, contrarié

peut-être si ses nouvelles instructions lui étaient arrivées quelques

jours plus tôt, lord Castlereagh en était satisfait maintenant, en

voyant qu'il avait été dupe de sa complaisance pour les Prussiens. En

conséquence il tomba d'accord avec M. de Metternich qu'il fallait

absolument refuser le sacrifice de la Saxe et de la Pologne, et

montrer aux deux monarques coalisés la détermination de leur résister

par tous les moyens. Le prince de Wrède, représentant toujours

très-actif et très-utile de la Bavière, poussait beaucoup à des

résolutions énergiques. Il offrait au nom de sa cour vingt-cinq mille

hommes par chaque centaine de mille hommes que fournirait l'Autriche,

et il voulait en outre qu'on s'entendît avec la France, car sans elle

la balance des forces resterait incertaine. L'Autriche en effet avait

300 mille hommes, dont elle pourrait employer activement 200 mille

contre la Russie et la Prusse; la Bavière n'en donnerait guère plus de

60 mille, bien qu'elle se promît d'en réunir davantage; les autres

princes allemands, placés en dehors de l'action des Prussiens et des

Russes, en fourniraient 40 mille environ, le royaume des Pays-Bas

autant peut-être; mais il ne fallait pas compter sur un plus grand

nombre, l'Angleterre ayant encore toutes ses troupes engagées dans la

guerre d'Amérique. C'étaient donc environ 350 mille hommes, ne

surpassant pas les forces de la Russie et de la Prusse, qui pouvaient

bien réunir l'une 200 mille combattants, et l'autre 150 mille. La

quantité étant égale, la qualité étant supposée l'être, le sort des

armes restait douteux, et on était exposé à s'égorger sans résultat

pendant des années, en présence de la France demeurée simple

spectatrice de ce conflit, si heureux pour elle. Afin de le rendre

décisif il fallait l'y engager elle-même, en acceptant 100 mille

Français, qui termineraient la querelle en se jetant sur la Prusse,

soit par les provinces rhénanes, soit par la Franconie. Sans doute on

pouvait craindre le prix dont il faudrait payer un tel secours, si on

était réduit à le demander, mais la légation française l'offrait

gratis sans qu'on le demandât, et accompagnait son offre des plus

vives instances pour le faire agréer.

Ces raisons données en particulier par la Bavière, et se présentant

spontanément à l'esprit de tout le monde, étaient décisives. Il y

aurait eu folie à ne pas accepter le secours de la France, qui était

offert gratuitement, et qui devait être très-efficace, quoiqu'on eût

affecté d'en douter. En ce moment, le bruit de nos armements,

provoqués par M. de Talleyrand, était répandu de tous côtés, et la

ville de Vienne était remplie de lettres écrites de Paris, dans

lesquelles on rapportait ce qui s'y passait. Ces lettres parlaient de

l'état intérieur de la France, et du mécontentement excité par la

marche politique des Bourbons, mais toutes, en faisant mention du

mauvais esprit de l'armée, ajoutaient qu'elle s'augmentait

sensiblement, que jamais elle n'avait été composée de meilleurs

soldats, et qu'employée au dehors elle serait aussi redoutable que

dans les jours de sa plus brillante gloire. Les lettres adressées aux

Russes et aux Prussiens étaient moins bienveillantes pour la France,

et surtout pour les Bourbons, mais celles qui émanaient du duc de

Wellington et de M. de Vincent, ambassadeurs d'Angleterre et

d'Autriche à Paris, tout en convenant des fautes politiques de la

dynastie restaurée, étaient d'accord pour vanter l'armée française et

le parti qu'on pouvait en tirer. Elles vantaient aussi le bon état de

nos finances, dont on avait peine à s'expliquer le prompt

rétablissement, mais dont la puissance paraissait redevenue bien

grande à la facilité qui se manifestait dans tous les services.

[En marge: Mais comme la France offre ses services sans qu'on les lui

demande, on se décide à ne lui rien dire, certain qu'on est de son

concours lorsqu'on en aura besoin.]

[En marge: Plan de campagne pour le cas d'une rupture avec la Prusse

et la Russie; ce plan conçu par le prince de Schwarzenberg et le

maréchal de Wrède.]

Il n'y avait donc plus à douter, comme avaient paru le faire lord

Castlereagh et M. de Metternich, de l'efficacité des secours que la

France était en mesure de fournir. On ne devait pas douter davantage

de l'empressement qu'elle mettrait à les donner, car les instances de

M. de Talleyrand pour avoir un rôle dans la croisade entreprise en

faveur de la Saxe, et les communications continuelles échangées entre

la légation française et la légation bavaroise, ne laissaient à cet

égard aucune incertitude. Pourtant on n'était pas pressé de faire des

confidences à la France, et de lui avouer que les alliés en étaient

venus à combiner des plans de campagne les uns contre les autres. Un

amour-propre de coalisés retenait encore lord Castlereagh et M. de

Metternich, et ils ne voulurent point s'ouvrir envers M. de

Talleyrand, certains qu'ils étaient de le voir accourir à la première

insinuation. On savait bien d'ailleurs que la Bavière lui en

apprendrait toujours assez pour qu'il se tînt prêt. En conséquence on

arrêta un plan exécutable au mois de mars 1815, et dans lequel, sans

avoir dit un mot à la France, on disposait de ses forces comme

assurées. En vertu de ce plan, combiné par le prince de Schwarzenberg

et le maréchal de Wrède, 320 mille Autrichiens, Bavarois,

Wurtembergeois, Badois, Saxons, etc., devaient agir en deux armées par

la Moravie et la Bohême. La première de ces deux armées, forte de 200

mille hommes sous le prince de Schwarzenberg, se porterait par la

Moravie sur la haute Vistule, et la seconde, forte de 120 mille sous

le maréchal de Wrède, marcherait par la Bohême sur l'Oder, tandis que

50 mille Français entreraient en Franconie pour empêcher qu'on ne

tournât l'armée de Bohême, et 50 mille dans les provinces rhénanes

pour opérer en Westphalie de concert avec les Hollando-Belges. On ne

doutait pas que la Prusse ne fût accablée sous cette masse de forces,

et la Russie rejetée fort au delà de la Vistule. L'Angleterre jusqu'à

la fin de sa guerre avec l'Amérique serait dispensée de fournir des

soldats; mais elle soudoierait les nouveaux coalisés, les Français

exceptés, qui n'avaient pas plus besoin de l'argent que de l'épée

d'autrui. Tous ces plans, qu'on se proposait de mûrir davantage si on

en arrivait à l'exécution, devaient demeurer le secret des Anglais,

des Autrichiens, des Bavarois, et n'être communiqués aux Français que

par une indiscrétion officieuse de la Bavière. Provisoirement, et par

première précaution, l'Autriche fit marcher 25 mille hommes de renfort

en Gallicie, où elle en avait déjà 40 mille.

[En marge: M. de Metternich se sentant appuyé s'explique enfin

catégoriquement, et déclare que la Prusse n'ayant point rempli les

conditions qu'on lui avait posées, n'aura point la Saxe.]

Fort de ces combinaisons, M. de Metternich s'expliqua enfin

catégoriquement avec les Russes et les Prussiens, et dans une note

datée du 10 décembre, déclara que, vu l'opinion unanime de

l'Allemagne, vu les résolutions définitives de l'Angleterre exprimées

dans les nouvelles instructions qu'avait reçues lord Castlereagh, vu

l'opinion de toutes les grandes puissances européennes, et

spécialement celle de la France, vu enfin l'inexécution des conditions

posées à la Prusse dans un moment de condescendance à ses désirs, la

Saxe serait maintenue dans son état actuel, sauf quelques sacrifices

de territoire qui étaient jugés nécessaires pour mieux tracer la

frontière prussienne, et qui, en tout cas, seraient la punition des

fautes commises par le roi Frédéric-Auguste.

[En marge: Grande émotion causée à Vienne par la note autrichienne,

datée du 10 décembre.]

[En marge: Les Prussiens veulent éclater, mais Alexandre les

contient.]

[En marge: Alexandre tente un effort auprès du prince de Schwarzenberg

et de l'empereur François, mais sans aucun succès.]

[En marge: Il a une nouvelle entrevue avec M. de Talleyrand.]

[En marge: Marché offert à M. de Talleyrand, et refusé.]

[En marge: La France en ce moment aurait pu obtenir tout ce qu'elle

aurait voulu de la Russie.]

Le langage de l'Autriche, très-positif cette fois, produisit à Vienne

une fort grande émotion. On ne pouvait parler ainsi qu'après un parti

bien arrêté d'en arriver aux dernières extrémités, qu'après avoir

calculé ses ressources, préparé ses moyens, et noué ses alliances. Du

reste, le seul aspect extérieur des choses semblait révéler que

l'Autriche, l'Angleterre, la France s'étaient mises d'accord, et

avaient pris la résolution d'agir en commun. C'est tout au plus si,

tous ensemble, on avait pu venir à bout de la France, mais que

ferait-on lorsqu'on serait la Prusse et la Russie seulement, contre

l'Autriche, l'Angleterre et la France? La partie n'était pas tenable

pour les deux puissances du Nord. Les Prussiens contre qui cette

manifestation était particulièrement dirigée, en ressentirent la plus

violente irritation. Il y avait alors à Vienne auprès du roi

Frédéric-Guillaume, l'entourant, l'obsédant de leurs exigences

orgueilleuses, les principaux chefs de l'armée prussienne, et

notamment le maréchal Blucher, lesquels tenaient le langage le plus

hautain, et prétendaient avoir été les seuls vainqueurs de Napoléon,

les seuls sauveurs de l'Europe. À les en croire on ne pouvait leur

rien refuser, et quiconque serait opposé à leurs prétentions, devait

s'attendre à rencontrer leurs épées. Les ministres prussiens mus par

les mêmes sentiments voulaient répondre immédiatement, et en quelque

sorte coup pour coup, à la dépêche autrichienne. Ils allaient le faire

avec toute la véhémence de leur état-major, et se préparaient même à

jeter à la tête de l'Autriche le reproche d'un manque de foi, lorsque

l'empereur Alexandre qui n'était pas disposé à pousser les choses

aussi loin, bien qu'il fût fort animé, les empêcha de suivre le

premier mouvement et surtout de se servir du langage qu'ils semblaient

prêts à employer dans leur réponse. Il les contint, et essaya des

moyens d'adresse, dans lesquels il excellait lorsqu'il n'était pas

jeté hors de son caractère. Il vit les Autrichiens d'abord, en

commençant par le prince de Schwarzenberg et l'empereur François. Il

trouva le premier non pas arrogant à la façon des Prussiens, mais

sévère et résolu, et fut même assez mécontent de lui pour s'en

plaindre à M. de Metternich, qu'il accusait d'avoir rempli de fausses

idées le chef de l'armée autrichienne. Il aborda ensuite l'empereur

François, chez lequel il trouva la politesse d'un hôte envers ses

hôtes, mais cette tranquille détermination qui souvent impose plus que

l'emportement. Il eut enfin une nouvelle entrevue avec M. de

Talleyrand. C'était la troisième, car depuis qu'Alexandre était à

Vienne il comptait les rencontres avec l'illustre diplomate, chez qui

cependant il avait à Paris consenti à prendre logement. Cette fois il

sollicita pour ainsi dire l'entrevue, et prenant M. de Talleyrand par

le bras dans l'un des salons de Vienne, il lui assigna lui-même un

rendez-vous. M. de Talleyrand s'étant présenté au jour indiqué, il

l'accueillit sinon avec le séduisant abandon des premiers temps, du

moins avec une bonne grâce amicale qui était une invitation à se

rapprocher, et traita avec une remarquable modération les sujets qui

peu auparavant lui ôtaient tout son sang-froid. Il demanda à M. de

Talleyrand comment il se faisait qu'après s'être montré à Paris

favorable au projet de reconstituer la Pologne, il s'y montrait

aujourd'hui si contraire, à quoi M. de Talleyrand répondit qu'il était

encore partisan de la restauration de la Pologne, mais de la Pologne

libre, indépendante, ayant un caractère européen, et non pas de la

Pologne russe. Le diplomate français ajouta, conformément à la

tactique déjà employée, que du reste l'affaire de la Pologne ne

regardait plus la France; que dès qu'il ne s'agissait pas de refaire

une vraie Pologne, mais de tracer des frontières entre l'Allemagne et

la Russie, il leur abandonnait une besogne qui les intéressait

exclusivement, et que dans cette question la Russie ne rencontrerait

pas les Français sur son chemin. C'était une sorte de rapprochement

sans doute, mais ce n'était presque rien accorder au czar que de lui

concéder la Pologne, si on ne lui concédait la Saxe en même temps. Sur

ce dernier point M. de Talleyrand parut inflexible, et négligeant les

arguments tirés de l'équilibre européen, il s'efforça de démontrer à

l'empereur Alexandre que le repos du monde, la gloire de l'Europe,

tenaient désormais au rétablissement de la légitimité en toute chose

et en tout lieu. De telles idées n'avaient guère de crédit auprès du

czar surtout dans la bouche de M. de Talleyrand. Il ne parut pas

attacher grande importance à ces professions de foi de l'ancien

ministre de l'usurpateur, et il lui répéta qu'il était engagé à

l'égard des Prussiens, que sa politique à lui c'était la fidélité à sa

parole, et que si M. de Talleyrand pouvait décider les Prussiens à le

dégager de celle qu'il leur avait donnée, il n'insisterait pas.--M.

de Talleyrand répondit qu'il fallait s'adresser à d'autres que lui

pour se faire écouter des Prussiens, mais que l'empereur Alexandre

avait un moyen de changer leurs résolutions, c'était de leur rendre

leur part de la Pologne.--Vous voulez donc, repartit Alexandre, que je

me dépouille pour vous contenter?... je ne puis l'entendre ainsi. Mais

tenez, ajouta-t-il, faisons un marché. J'ai votre secret, je sais quel

est ici votre objet principal; vous poursuivez la chute de Murat. Eh

bien (en tendant la main à M. de Talleyrand), unissons-nous, je serai

avec vous dans cette question, et elle sera bientôt décidée suivant

vos voeux, si vous me concédez la Saxe.--Il y avait en ce moment sur

le visage d'Alexandre l'expression vive et caressante du désir, et il

était clair que si on avait autrement entendu à Vienne les intérêts de

la France, si on ne les avait pas fait consister uniquement dans le

salut de la Saxe, on aurait tout obtenu de la Russie. Mais M. de

Talleyrand dont le thème était arrêté, demeura insensible aux

séductions d'Alexandre, et lui répondit qu'il ne pouvait accepter une

semblable proposition, car c'était admettre l'usurpation sur un point

de l'Europe pour faire triompher la légitimité sur un autre, qu'il lui

fallait la légitimité partout, et il parla comme le pontife d'une

religion qui malheureusement faisait sourire Alexandre.

Le marché n'ayant pu se conclure, le czar voulut au moins tirer

quelque chose de cette entrevue, et savoir de M. de Talleyrand ce

qu'étaient les armements de la France dont on s'entretenait beaucoup

à Vienne, et quel était l'usage qu'on se proposait d'en faire. Sans

paraître attacher d'importance à ses questions, mais approchant de M.

de Talleyrand sa bonne oreille (il en avait une de laquelle il

entendait difficilement), il lui demanda dans quel état se trouvait

l'armée française, et si on avait jugé utile de la réorganiser, ainsi

que le bruit en courait à Vienne.--Alors avec un art qu'il possédait

au plus haut degré, et avec une expression incomparable

d'indifférence, M. de Talleyrand raconta à l'empereur tout ce qu'on

avait fait, et tout ce qu'on faisait encore pour reconstituer l'armée

française, pour l'attacher au nouveau gouvernement, et surtout pour la

rendre aussi présentable que jamais à l'ennemi. Il dit négligemment

qu'on avait 200 mille hommes dans le moment, qu'on en aurait 300 mille

au mois de mars, tous vieux soldats revenus de l'étranger, et ayant

remplacé dans les cadres les conscrits de 1815. Il donna ces détails

comme ne songeant point à produire un effet, et comme ne s'apercevant

pas même de celui qu'il produisait. Alexandre dissimula ses

impressions moins bien que M. de Talleyrand, et ils se quittèrent avec

une politesse recherchée, mais le czar fort touché de ce qu'il avait

appris, car il ne doutait pas que ces nouvelles forces de la France ne

fussent au service de l'Angleterre et de l'Autriche, s'il y avait

guerre pour la question de la Saxe et de la Pologne.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 48 段