Cette intervention de la France avait eu des effets excellents.

Lorsque les cantons les plus prononcés pour le retour à l'ancien

régime, tels que Berne, Uri, Schwitz, Lucerne, Fribourg, avaient vu

MM. de Talleyrand et de Dalberg, quoique zélés pour eux, ne pas oser

soutenir qu'il fallût faire redescendre les pays de Vaud, d'Argovie,

du Tessin, à l'état de pays sujets, ou rétablir les distinctions de

classes dans un État républicain, ils en avaient été fort embarrassés,

et avaient regardé comme perdue la cause de leurs prétentions. Aussi,

l'empereur Alexandre fidèle à ses sentiments libéraux, insistant pour

que les dix-neuf cantons et les principes de l'acte de médiation

fussent maintenus, sauf quelques légers changements, et la France ne

contestant pas la justice d'une pareille conclusion, Berne et ses

associés avaient commencé à plier, et une sage solution était devenue

presque certaine. Il était admis que les dix-neuf cantons seraient

conservés, que les principes de l'égalité civile continueraient de

prévaloir dans le régime intérieur de la confédération, que quatre ou

cinq des principaux cantons seraient alternativement investis de

l'autorité fédérale, et que Berne serait dédommagé, soit dans le

Porentruy, soit dans l'évêché de Bâle (territoires enlevés à la

France), des sacrifices qu'on exigeait de sa part. Des compensations

pécuniaires devaient être accordées aux autres cantons réclamants,

pour les territoires qu'il n'était pas possible de remettre en état de

sujétion.

[En marge: Toutes les questions tendent à une solution, excepté celle

de la Saxe et de la Pologne.]

Les questions d'Italie et de Suisse étaient donc en voie de solution,

et la plupart même résolues, sauf celle de Naples, qu'on laissait à

Murat le soin de résoudre lui-même. Dans cet état de choses, la Saxe

et la Pologne restaient les seuls sujets de souci tout à fait

persistants, mais tellement aggravés qu'on semblait toucher à une

conflagration générale.

[En marge: Les efforts de lord Castlereagh avaient cependant produit

un certain effet sur les ministres prussiens.]

[En marge: Il leur avait fait sentir le danger d'abandonner, même au

pris de la Saxe, toute la Pologne à la Russie.]

Lord Castlereagh avait continué ses efforts auprès des ministres

prussiens pour les détacher de leur roi et de l'empereur Alexandre. M.

de Metternich, obligé de se plier à la tactique de lord Castlereagh,

l'avait secondé avec regret, car le sacrifice de la Saxe, quoique

essentiellement conditionnel de sa part, lui coûtait beaucoup, et

déplaisait extrêmement aux Autrichiens qui le regardaient comme plus

dangereux que celui de la Pologne. Cependant les instances ardentes de

lord Castlereagh, et les froids conseils de M. de Metternich, avaient

obtenu un certain succès. On avait dit aux Prussiens que l'abandon de

la Pologne était pour tous les Allemands un malheur, et pour les

Prussiens en particulier, si voisins de la Russie, un péril des plus

graves; que le dernier partage en laissant au moins la Vistule comme

barrière entre l'Allemagne et la Russie, était de beaucoup le moins

dangereux; que permettre à la Russie de passer la Vistule, lui livrer

surtout Varsovie, tête et coeur de la Pologne, c'était lui fournir le

moyen de la ressusciter, non pour en faire une Pologne indépendante,

mais une Pologne soumise, qui serait dans les mains des czars un

esclave valeureux se battant bravement pour ses maîtres, qui tendrait

sans cesse à se rejoindre à ses membres épars, à reprendre la

Gallicie à l'Autriche, Dantzig, Graudentz et Thorn à la Prusse. On

leur avait dit que si le grand Frédéric s'était pressé d'occuper une

portion des provinces polonaises lors du premier partage, c'était pour

lier la Vieille-Prusse à la Silésie, lesquelles autrement seraient

restées complétement séparées, et auraient présenté deux côtés d'un

angle droit se touchant seulement à leur sommet; qu'établie sur la

Netze et la Wartha, entre Thorn, Bromberg, Posen, Kalisch, la Russie

n'avait qu'un pas à faire pour couper en deux la Prusse d'un seul

coup, lequel portant sur Berlin, jetterait d'un côté la Vieille-Prusse

et la Poméranie, de l'autre la Silésie, comme deux branches d'arbre

séparées de leur tronc; que tout ce qu'on donnerait sur l'Elbe à la

Prusse, de Wittenberg à Dresde, ne pouvait compenser l'inconvénient de

laisser la Russie à Posen, et que, dans leur intérêt même, ils

devaient s'y refuser; que du reste on ne leur contestait pas ce qu'ils

désiraient sur l'Elbe, que l'Angleterre, et l'Autriche elle-même leur

abandonnaient la Saxe, mais à la condition qu'ils se réuniraient à la

cause de l'Europe, et se sépareraient de l'ambitieux allié auquel ils

s'étaient si malheureusement attachés; qu'enfin cet attachement

consistait dans l'amitié du roi pour le czar, mais qu'on ne devait pas

faire dépendre le sort des États des affections des princes, et que

c'était aux ministres prussiens à éclairer Frédéric-Guillaume sur les

intérêts de sa nation, et à lui résister s'ils ne parvenaient pas à

l'éclairer.

[En marge: Alexandre s'aperçoit de l'ébranlement produit chez les

Prussiens.]

Ces considérations fort puissantes, particulièrement auprès des

militaires qui trouvaient bien dangereux l'établissement de la Russie

vers la basse Wartha, avaient produit une certaine impression sur

l'esprit des ministres prussiens, qui à leur tour n'avaient pas laissé

d'agir un peu sur le roi. Du moins Alexandre avait cru s'en

apercevoir, et il en avait été profondément affecté, car si on

parvenait à détacher de lui la Prusse, il allait se trouver seul

contre l'Europe, n'ayant même plus la ressource de la France, qui

était déjà engagée dans le sens des puissances allemandes, et à

laquelle il n'était plus temps de s'unir. Réduit alors aux limites de

l'ancien partage, il serait humilié aux yeux des Polonais, et réduit à

entendre dire par ses sujets qu'il n'avait rien gagné aux dernières

guerres, quoiqu'en les faisant il eût couru les plus grands périls. Il

est vrai qu'il pouvait citer les acquisitions de la Finlande et de la

Bessarabie, mais ces conquêtes, dues à l'alliance française,

devenaient précisément la condamnation de sa politique de coalition,

et étaient en outre pour l'ambition nationale ce qu'est pour un

estomac avide un repas terminé depuis longtemps.

[En marge: Il a une explication avec le roi Frédéric-Guillaume.]

[En marge: Vivacité de cette explication.]

Dans cette fâcheuse situation il se ménagea une explication avec le

roi de Prusse au moyen d'un dîner en tête-à-tête, et là il déchargea

son coeur, en parlant à ce prince avec la dernière véhémence. Il lui

rappela les serments d'amitié qu'ils s'étaient faits l'un à l'autre,

au commencement de 1813, au moment de leur réunion sur l'Oder, lorsque

après quelques années de froideur, rapprochés par un même péril, ils

s'étaient promis de succomber ensemble, ou de sauver ensemble leur

pays et l'Europe. Il lui rappela le dévouement que lui Alexandre,

malgré ses plus fidèles sujets qui lui conseillaient de rester sur la

Vistule et d'y traiter avec Napoléon, avait mis à tendre la main aux

Allemands et à les affranchir; il lui dit que sans ce dévouement

l'Allemagne serait encore esclave, et la Prusse réduite à cinq

millions de sujets; que c'était uniquement à leur union qu'un tel

changement de fortune était dû; que les puissances coalisées voulaient

toutes profiter de ce changement de fortune, à l'exclusion des Russes

à qui elles en étaient redevables; que confiner les Russes sur la

Vistule c'était laisser pour eux sans prix le sang qu'ils avaient

versé des bords de l'Oder à ceux de la Seine, car après le désastre de

Moscou Napoléon leur offrait la Vistule, et ils auraient pu rentrer

chez eux, sans s'exposer à de nouveaux hasards, sans sacrifier deux à

trois cent mille soldats pour continuer la guerre en 1813, après

s'être délivrés du grand-duché de Varsovie, et en restant nantis de la

Bessarabie et de la Finlande; mais que maintenant on semblait ne plus

penser à la grande résolution qu'ils avaient prise de passer la

Vistule, malgré le sage Kutusof; que ceux des coalisés, les

Autrichiens notamment, qu'il avait fallu violenter pour les entraîner

à cette croisade européenne, et qui n'avaient pas dépensé le quart du

sang répandu par les Russes, voulaient avoir seuls les fruits de la

victoire; que n'ayant pas eu un village brûlé, ils refusaient de

donner aux Russes le prix des ruines de Moscou; que les diplomates, en

agissant ainsi, faisaient leur métier, mais que des princes pleins

d'honneur, comme Alexandre et Frédéric-Guillaume, rapprochés par

l'âge, par les vicissitudes de leur vie, par de communs revers, de

communs succès, ne devaient pas permettre à l'ingratitude de les

brouiller; que toujours heureux lorsqu'ils avaient été unis,

malheureux lorsqu'ils s'étaient séparés, ils devaient avoir la

superstition de leur union, et pour le bonheur de leurs peuples, pour

leur bonheur privé, vivre et mourir alliés.

Il y avait beaucoup de vérité dans ce langage, non du point de vue

européen, mais du point de vue prussien et russe, et il est certain

que si, en détachant la Prusse de lui, on avait réduit Alexandre à

rester sur la Vistule, il aurait dû regretter amèrement de l'avoir

passée à la fin de 1812, et de n'avoir pas traité avec Napoléon au

commencement de 1813, sauf il est vrai la gloire acquise d'être entré

dans Paris, et de s'y être conduit en vainqueur généreux et civilisé.

[En marge: Les deux monarques se jettent dans les bras l'un de

l'autre, et se promettent d'être plus unis que jamais.]

[En marge: M. de Hardenberg est appelé, et obligé de s'engager de

nouveau à la politique unie de la Prusse et de la Russie.]

Frédéric-Guillaume était fort sensible aux considérations de droiture,

de constance en amitié, et il sentait d'ailleurs les obligations que

l'Allemagne avait à l'empereur Alexandre, car si ce dernier eût suivi

le conseil de Kutusof, et traité avec Napoléon après le passage de la

Bérézina, l'issue des événements eût été bien différente. Il fut

sensible aussi à la véhémence d'Alexandre, laquelle (d'après le propre

récit de M. de Hardenberg) fut vraiment extraordinaire. Touché

jusqu'au fond de l'âme, attachant en outre une sorte de superstition à

son amitié avec le czar, il se jeta dans ses bras, et jura de lui

rester fidèle. Mais Alexandre lui dit que la fidélité du roi ne

suffisait pas sans la fidélité des ministres, et qu'il avait lieu de

douter de celle-ci. Pour s'en éclaircir on appela M. de Hardenberg, et

l'explication commencée avec le roi s'acheva devant le premier

ministre. Elle fut tout aussi vive avec ce dernier qu'elle l'avait été

avec le roi lui-même. Ayant voulu présenter quelques-unes des raisons

que faisaient valoir les Anglais et les Autrichiens pour tenir les

Russes éloignés de la frontière prussienne, il fut violemment

repoussé, et après un vain essai de résistance il fut contraint de se

rendre, et de promettre de soutenir la politique à laquelle Alexandre

et Frédéric-Guillaume venaient de s'engager de nouveau de la manière

la plus solennelle.

[En marge: Bases sur lesquelles on assoit la nouvelle constitution de

la Pologne.]

L'arrangement qu'ils durent continuer de défendre en commun, c'était

l'abandon à la Russie de la plus grande partie des provinces

polonaises, moyennant la dévolution à la Prusse de la Saxe tout

entière. Dans son projet, à la fois romanesque et ambitieux, de

reconstituer la Pologne, Alexandre tenait surtout à posséder Varsovie,

que les derniers partages avaient assignée à la Prusse afin de séparer

la tête du corps, et de faire ainsi de cet infortuné pays un cadavre à

jamais privé de vie.

[En marge: Dislocations produites par les divers partages.]

En effet, les trois partages de 1772, de 1793, de 1795, avaient

successivement disloqué la Pologne de manière à ne pas lui permettre

de se reconstituer. Dans le premier (celui de 1772, imaginé et négocié

par Frédéric le Grand), chacune des puissances copartageantes ne

s'était attribué que ce qui lui était le plus nécessaire. La Prusse

avait pris les bouches de la Vistule et les deux bords de cette

rivière jusqu'à Thorn exclusivement, afin de faire disparaître les

territoires polonais interposés entre la Vieille-Prusse et la

Poméranie. L'Autriche avait pris la Gallicie, formant le pied des

Crapacks; la Russie avait pris l'espace tant disputé au moyen âge

entre les Moscovites et les Polonais, c'est-à-dire l'ouverture placée

entre Smolensk et Witebsk, entre les sources de la Dwina et celles du

Dniéper, et un territoire au delà, de Jacobstadt à Rogaczew,

c'est-à-dire la partie orientale de la Lithuanie. (Voir les cartes

n{os} 37 et 54.)

En 1793 et 1795 on avait tout pris, en suivant chacun ses convenances,

mais en s'attachant surtout à séparer les membres de la malheureuse

Pologne, de façon à les mettre hors d'état de jamais se rejoindre.

Ainsi la Prusse s'était attribué le grand-duché de Posen,

indispensable pour lier la Silésie et la Vieille-Prusse; elle avait

ajouté à la Vieille-Prusse toute la partie de la Lithuanie qui s'étend

jusqu'au Niémen de Drogitchin à Kowno, et enfin Varsovie elle-même,

qu'on avait refusée à la Russie pour que celle-ci, destinée à avoir la

plus grande partie du corps, n'eût pas aussi la tête. L'Autriche avait

descendu la Vistule, à gauche jusqu'à la Pilica, à droite jusqu'au

Bug. La Russie avait eu tout le reste, c'est-à-dire la Lithuanie

entière, la Volhynie, la Podolie, etc. Lorsque Napoléon en 1807 et en

1809 avait songé à refaire la Pologne sous le nom de grand-duché de

Varsovie, dispensé alors de ménagements envers la Prusse, mais non

envers l'Autriche et la Russie, il avait repris d'abord à la Prusse

les bouches de la Vistule, Dantzig qu'il avait érigé en ville

soi-disant libre, le duché de Posen, le territoire à la gauche du

Niémen, Varsovie surtout. Il avait ensuite, en laissant à l'Autriche

la Gallicie, repris les deux rives de la haute Vistule jusqu'à la

Pilica et jusqu'au Bug; mais il n'avait rien retiré à la Russie, qu'il

ménageait encore plus que l'Autriche, puisqu'à cette époque il en

avait fait le pivot de sa politique. De ces diverses reprises il avait

composé le grand-duché de Varsovie, consistant spécialement dans le

bassin de la Vistule depuis sa naissance vers les Crapacks jusqu'à son

embouchure dans la Baltique, touchant presque à l'Oder d'un côté,

s'étendant jusqu'au Niémen de l'autre, mais laissant en dehors la

Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, la Gallicie, c'est-à-dire plus des

deux tiers du territoire polonais. (Voir la carte nº 54.)

[En marge: Comment Alexandre voudrait tracer le nouveau territoire de

la Pologne.]

La Russie en 1814, voulant à son tour reconstituer la Pologne, avait

sur Napoléon l'avantage de posséder une bien plus grande portion du

territoire polonais, mais si on la forçait de s'arrêter à la Vistule

même, elle ne devait avoir qu'un côté du bassin de cette rivière; elle

ne devait surtout pas avoir Varsovie, si on s'en tenait rigoureusement

au mode de partage résultant des traités de Kalisch, de Reichenbach,

de Toeplitz. Ce qu'Alexandre voulait donc, c'étaient les deux rives de

la Vistule, pour avoir Varsovie d'abord, c'est-à-dire la tête et le

coeur du corps qu'il projetait de ressusciter, et, sur la rive gauche,

assez de territoire pour que la capitale du nouvel État ne fût pas à

la frontière. (Voir les cartes n{os} 54 et 37.) Pour ces motifs il

désirait obtenir tout le duché de Posen, c'est-à-dire englober les

deux rives de la Wartha. Il aurait voulu aussi remonter la Vistule

jusqu'à Cracovie, rive droite et rive gauche comprises. Mais c'était

demander à l'Allemagne, et particulièrement à la Prusse, de laisser

arriver la Russie jusqu'à l'Oder, ce qui la plaçait bien près de

Dresde et de Berlin, et à l'Autriche de la laisser remonter bien près

des Crapacks, ce qui était l'abandon complet de la partie autrichienne

du grand-duché de Varsovie, qu'on avait pourtant promis de se partager

à peu près comme autrefois. Il est vrai qu'Alexandre disait que

lorsqu'on avait promis de partager ce duché, on n'avait reconquis ni

le Tyrol, ni l'Italie, ni la Hollande, ni la Belgique, et que

l'Autriche, si prodigieusement enrichie grâce à ces acquisitions,

pouvait bien lui abandonner toute sa part du grand-duché.

[En marge: Concessions à offrir à l'Autriche, pour lui faire agréer

les frontières qu'on se propose d'adopter.]

Les liens étant en ce moment resserrés avec la Prusse, il fut convenu

de nouveau que la Russie passerait la Vistule, et en aurait la rive

gauche en remontant aussi haut que possible. Toutefois, du côté de la

Prusse, elle devait s'étendre plus ou moins dans la direction de la

Wartha, selon que la Prusse obtiendrait plus ou moins au centre de

l'Allemagne, c'est-à-dire en Saxe. C'était un point à régler après

qu'on en aurait fini de la question de la Saxe, et en proportion du

succès qu'on aurait remporté dans cette négociation. À l'égard de

l'Autriche, Alexandre, en lui laissant la Gallicie qu'elle avait

invariablement possédée depuis le premier partage, entendait recouvrer

les portions de la Pologne qu'elle avait acquises dans le deuxième et

le troisième partage, ce qui comprenait la rive gauche de la Vistule

jusqu'à la Pilica, et la rive droite jusqu'au Bug, et dans ses vues

il avait raison, car sans ces portions de territoire, Varsovie au

levant se serait encore trouvée à la frontière. Mais c'était justement

demander à l'Autriche toute sa part du grand-duché, qu'on était

convenu de rendre aux anciens copartageants. À la vérité on pouvait,

en insistant sur l'acquisition du Tyrol et de l'Italie non prévue en

1813, adoucir le sacrifice exigé de l'Autriche par l'abandon des mines

de sel de Wieliczka, qui pour elle étaient de la plus grande

importance; on pouvait faire de Cracovie une ville libre, comme on

l'avait projeté pour Thorn et pour tous les points trop vivement

disputés; on pouvait enfin lui rétrocéder le district riche et peuplé

de Tarnopol, formant la Gallicie orientale, et donné par Napoléon à la

Russie en 1809. D'ailleurs il y avait à faire valoir la raison de

nécessité, car Varsovie n'avait pas même de banlieue, si on ne

s'arrondissait pas au levant en reprenant les pays situés entre le Bug

et la Pilica.

[En marge: Attitude projetée de la Prusse dans la question polonaise,

calculée de manière à pouvoir dire à l'Autriche qu'on a rempli les

conditions mises par elle à l'abandon de la Saxe.]

Quant aux arrangements à négocier entre l'Autriche et la Russie, la

Prusse devait être l'intermédiaire des concessions que la Russie

ferait à l'Autriche pour en obtenir la haute Vistule, et remplir ainsi

autant que possible l'une des conditions que M. de Metternich avait

mises au sacrifice de la Saxe, celle de s'unir aux puissances

occidentales dans la question polonaise. Nous venons de dire en effet,

qu'obligé de se prêter aux manoeuvres de lord Castlereagh, M. de

Metternich s'était montré disposé à livrer la Saxe à la Prusse, à

certaines conditions, qu'il espérait qu'on ne remplirait pas, c'est

que Mayence appartiendrait à la Confédération, c'est que le Mein et

la Moselle sépareraient les États allemands du Nord de ceux du Midi,

et qu'enfin, dans la question polonaise, la Prusse opinerait avec

l'Angleterre et l'Autriche. Décidée à concéder les points qui

concernaient l'Allemagne, la Prusse, en faisant semblant d'aider

l'Autriche dans le tracé des frontières polonaises vers la Gallicie,

pouvait dire qu'elle avait rempli les conditions mises à l'abandon de

la Saxe, et tenir dès lors le cabinet de Vienne pour engagé envers

elle. Le succès de cette espèce de comédie importait fort à Alexandre,

car la Russie s'avancerait dans le duché de Posen en proportion de ce

que la Prusse obtiendrait en Saxe.

[En marge: M. de Hardenberg avoue à lord Castlereagh ce qui s'est

passé entre les deux souverains, et les nouveaux engagements qu'ils

ont pris l'un envers l'autre.]

Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étant ainsi remis d'accord, n'en

furent que plus fermes dans leur ambition, et plus résolus dans leur

langage. Toutefois le prince de Hardenberg, que lord Castlereagh avait

espéré ébranler en lui procurant la Saxe aux conditions indiquées, ne

put guère dissimuler au représentant de l'Angleterre les nouveaux

liens qui venaient de rattacher la Prusse à la Russie. Il raconta

lui-même la scène qui s'était passée entre Frédéric-Guillaume et

Alexandre, en affirmant que jamais il n'en avait vu de pareille, et

que devant une telle scène toute résistance était devenue impossible.

Lord Castlereagh vit ainsi ses calculs trompés et M. de Metternich les

siens réalisés, car ce dernier n'avait fait semblant de sacrifier la

Saxe que parce qu'il était persuadé que la Prusse ne remplirait pas

les conditions auxquelles on la lui cédait. Lord Castlereagh adressa

de vifs reproches au prince de Hardenberg, lui dit qu'il aurait dû

donner sa démission plutôt que de se rendre, mais ne l'amena pas à la

donner, et la Prusse resta liée à la Russie plus fortement que jamais.

Sur ces entrefaites, un incident imprévu fit ressortir davantage

encore le mécompte de la diplomatie anglaise, et provoqua même une

véritable crise. On a vu que la Russie et la Prusse avaient osé

prendre possession des territoires en litige, la Russie en évacuant la

Saxe pour la livrer aux troupes prussiennes, en concentrant par

conséquent ses forces sur la Vistule, et en expédiant le grand-duc

Constantin à Varsovie pour y organiser le nouveau royaume de Pologne;

la Prusse en occupant ostensiblement la Saxe tout entière, et en y

envoyant des officiers civils pour y établir l'administration

prussienne. Cette double démonstration avait paru fort inconvenante,

et n'avait pas peu contribué, comme nous venons de le raconter, à

décider la réunion immédiate du congrès. Une publication accidentelle,

suite inévitable des actes imprudents de la Russie et de la Prusse,

mit le comble au scandale, et poussa leurs adversaires au dernier

degré d'exaspération.

[En marge: Proclamation du prince Repnin, gouverneur de la Saxe,

annonçant aux Saxons qu'ils vont passer sous l'autorité de la Prusse,

du consentement de toutes les puissances.]

Le prince Repnin, gouverneur de la Saxe pour la Russie, en quittant

cette province qu'il avait sagement administrée, crut devoir adresser

ses adieux aux Saxons, et, dans une déclaration qui devint publique,

leur annonça formellement qu'ils allaient passer sous le gouvernement

de la Prusse, par suite d'un accord avec l'Angleterre et l'Autriche

elle-même. Il leur dit qu'au surplus leur pays ne serait point

morcelé, qu'ils resteraient, comme on le leur avait promis, sujets du

même souverain; que ce souverain, Frédéric-Guillaume, connu par ses

vertus, assurerait leurs droits et ferait leur bonheur, comme il

faisait déjà celui de ses nombreux sujets; que sans doute ils devaient

regretter le vieux roi, qui pendant quarante ans leur avait procuré le

plus doux repos, mais qu'une destinée supérieure avait prononcé, et

qu'après de justes regrets accordés à Frédéric-Auguste, ils seraient

fidèles à Frédéric-Guillaume, et se montreraient dignes de ses

bienfaits par leur soumission et leur dévouement.

[En marge: Grand effet de cette proclamation sur les Allemands.]

[En marge: Démentis donnés par l'Angleterre et l'Autriche, et rendus

par la Prusse et la Russie.]

[En marge: Proclamation du grand-duc Constantin aggravant celle du

prince Repnin.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 48 段